A. V an G e n n e p
Le compte-rendu que M. Arnold van Gennep publia dans la «Revue de l'Histoire des Religions» (XLIII, 1902), sur la première et la deuxième édition de «The Making of Religion» de Lang, est relativement très succinct et n'offre rien de remarquable. Par contre dans r«Introduction» et les «Notes» de ses «Mythes et Légendes d'Australie» (Paris 1905), ouvrage de grande utilité, il se prononce sur une foule de détails, en donnant son appréciation soit sur la théorie de Lang soit sur les faits qui en forment la base. Les observations qu'on trouve dans cet ouvrage, sont le fruit d'une étude sérieuse et méritent toute notre attention; elles sont de plus un stimulant à entreprendre de nouvelles recherches, auxquelles sans cela on n'aurait peut-être pas songé de si tôt. 11 est bien dommage que certaines prédilections dont l'auteur se montre occupé l'empêchent d'atteindre l'entière exactitude à laquelle il s'approche en beaucoup de passages.
Les êtres suprêmes comme ancêtres mythiques et héros civilisateurs.
M. van Gennep concède lui-même qu'en Australie on admet «une catégorie d'êtres surnaturels» qui sont plus que des héros civilisateurs, et que l'on ne peut non plus considérer comme des ancêtres mythiques (1. c. p. CXVI)'. Il range dans cette catégorie Miingan ngaiia, peut-être aussi Bundjil, pour Baiame la chose lui paraît douteuse. Il atténue cependant sa concession, en ajoutant qu'«une partie des théoriciens»^ attribuent à des influences du christianisme la croyance à quelques-uns de ces êtres, sinon à tous. De la part de notre auteur cette façon de dire sa pensée témoigne peu de courage. Ailleurs pourtant il use assez largement de son droit d'avoir une opinion personnelle et de l'exposer; pourquoi ne nous dit-il pas ici quelle est son attitude à lui au sujet de la supposition admise par les «théoriciens» en question? et s'il la partage, pourquoi n'expose-t-il pas ses raisons^? Comme
' Mais sa remarque : «Leur caractère de dieux est admis par la majorité des théoriciens» (I. c), est de nature à égarer le lecteur. Jusqu'ici, en effet, les -théoriciens" ne se sont en somme presque point occupés de ces êtres, et la plupart de ceux qui l'on fait leur contestent le caractère d'«être suprême», v. plus haut, p. 73 suiv.
'".... par exemple M. Tylor». Et qui donc encore?
' Ici il y a de nouveau un passage qui est bien de nature à induire on erreur. M. van Gennep parle (I. c. p. LX.XVlil) d'une «propagande missionnariste très active» au sud-est de l'Australie, et s'en réfère à ce propos à l'article «Bayame and the Bell-Rird» (v. plus haut, p. 14,ï) de N. VV. Thomas, mais sans dire que cet auteur se prononce très catégoriquement en faveur de l'origine australienne des êtres suprêmes qu'on vénère là-bas. De plus, la propagande des missionnaires n'est certainement pour rien dans l'existence d'une double doctrine, d'imc doctrine cxotérique et d'une doctrine ésotérique, que M. van Gennep fait ressortir ici.
L'origine de l'Idée de Dieu. IK9
il n'en donne pas, nous nous contenterons de renvoyer à ce que nous en avons dit précédemment, v. plus haut, p. 142ss., nous réservant d'examiner plus loin la manière dont M. van Gcnncp caractérise les êtres surnaturels.
Pour les autres êtres suprêmes, il a deux explications prêtes: d'après lui ou il faut les classer parmi les ancêtres mythiques qui figurent dans la mythologie d'un gand nombre de tribus, ou bien ce sont des héros civilisateurs, ou encore, ce qui parfois ne ressort pas très clairement de ses explications, ils sont les deux à la fois, raison pour laquelle nous aussi nous envisagerons toujours les deux hypothèses ensemble. On le voit, van Gennep ne fait donc aucun cas de la théorie qui assigne la dignité de chef pour origine à l'idée de l'être suprême, non plus que de la théorie des mythes solaires.
Nous nous occuperons d'abord de sa théorie des ancêtres mythiques. Ces ancêtres nous apparaissent sous une forme hybride, qui dans son ensemble tient cependant plus do l'homme que de la bête; ils sont doués de forces merveilleuses, peuvent monter au ciel et descendre sous terre, accomplissent des œuvres grandioses, et règlent les lois et coutumes de la tribu; à présent toutefois, ils n'exercent aucune influence immédiate sur la tribu, et ne reçoivent aucun culte'. On les rencontre dans cette partie de l'Australie centrale qui va du golfe Spencer au golfe de Carpentarie, et dans la mythologie de ces tribus ils jouent un rôle très important. Dans l'Australie du sud-est, au contraire, on n'en trouve que de rares vestiges; chez les Kurnaïs, il est vrai, on les voit reparaître, mais chez les Wathi-Wathis et les Yuins ils n'ont laissé que de légères empreintes qui ne jouent en tout cas aucun rôle dans la mythologie actuelle, et dont la nature, de plus, est bien douteuse. Des observateurs qui n'avaient pas des données suffisantes sur ces êtres, prirent le nom collectif par lequel on les désignait pour le nom propre d'un unique être suprême et prêtèrent à la tribu qui se servait de ce nom, une forme de religion qu'elle n'avait point du tout, jusqu'à ce que, à la suite de recherches plus exactes faites postérieurement, au lieu de ce seul être «suprême» on en découvrit une légion tout entière. De cette manière, ainsi que M. van Gennep le rapporte avec une satisfaction non dissimulée, «l'un de ces êtres surnaturels individualisés et l'un des plus coniius(?], savoir le Muramiira des Dieris se vit brusquement écarté à la suite d'une série de légendes découvertes par M. Siebcrt- qui se rapportent à toute une catégorie d'ancêtres mythiques appelés miiramiira» (1. c. p. CXVI). Un même sort, van Gennep le croit du moins, pourrait bien être réservé à Nuralie et Nurnindere, peut-être aussi à Daramii/iin et même à Baiame. Quant à Piipperimhiil, que parfois l'on cite aussi comme «être suprême», il appartient certainement ;i la même catégorie que Muramiira.
Avant de passer à la critique détaillée de cette théorie, nous ferons remarquer que, prise déjà dans sa totalité, elle n'offre absolument rien qui
' Van Gcnncp, p. CVl CVII.
' C'est un missionnaire de la mission des Frères moravcs. En pareil cas on accepte toujours les tcnioignagcs des missionn.iircs avec un grand contentement et une généreuse reconnaissance.
190 P. 0. Sdimidt. S. V. D.,
puisse servir de fondement solide à ce que van Gennep prétend y asseoir. Voici pourquoi. D'abord dans toutes les tribus, chez lesquelles van Gennep veut faire passer les êtres suprêmes pour des ancêtres mythiques, ces ancêtres sont inconnus, ou bien ils y ont laissé si peu de traces de leur passage qu'on ne pourrait s'expliquer que l'idée des êtres suprêmes, personnages si pleins de vie, en procède comme de son origine. C'est par rapport aux tribus qui rendent un culte à Daramulun et à Baiamé si vrai et si certain qu'il n'y a plus rien à espérer de recherches ultérieures; car les territoires occupés par les tribus en question ont été tellement explorés que, si les prétendus ancêtres mythiques étaient les pairs ou égaux des êtres suprêmes, on eût dij découvrir cette parité depuis longtemps. Pour l'Australie du sud-est, on signale un seul cas oîi des ancêtres mythiques apparaissent clairement, c'est celui des muk-Kiirnais {= Archikurnaïs) chez les Kurnaïs; mais ces miik- Kiirnàis se distinguent si nettement de l'être suprême Mungan-ngaua et sont si peu doués de forces supérieures que van Gennep lui-même n'ose expliquer par leur moyen la physionomie de Mungan-ngaua. Howitt est ici du même sentiment que van Gennep; bien qu'il fasse ressortir l'analogie que les niuk- Kurndis (des Kurnaïs) ont avec les muramuras des Dieris et les ancêtres «A/chenngas^> des Aruntas, il attribue cependant à Mungan-ngaua un «niveau manifestement plus élevé d'évolution spirituelle». De plus, en ce qui concerne les autres tribus du sud-est de l'Australie, Howitt pense que, sous le rapport de la religion, elles se distinguent des tribus de l'Australie centrale principalement par leur croyance en un «père universel de la tribu [tribal Ail father]» (HSE p. 487—488).
Ensuite, même du côté des tribus de l'Australie centrale van Gennep ne saurait être si parfaitement sijr de son affaire. En effet, si muramura est chez les Dieris un terme collectif, cela ne prouve nullement qu'un être à part, portant également ce nom, n'y soit pas considéré en même temps comme un être suprême individuel. Ce pourrait être simplement le même cas que pour le Molenio des Bantous de l'Afrique méridionale et le Mulungu des Bantous de l'Afrique orientale (v. plus haut, p. 99ss.); c'est d'autant plus admissible que mura non plus n'est pas seulement un nom collectif désignant des êtres personnels, il a encore la signification très générale de «saint» ^ Il s'agit uniquement de savoir si parmi ces èires-muras il n'en est pas un qui se distingue des autres par sa puissance extraordinaire et supérieure à toutes les autres. D'après les communications faites récemment par le missionnaire Reuthcr, qui a travaillé dix-sept ans au milieu des Dieris et a enregistré leurs diverses croyances, nous aurions déjà dans le nom même comme une marque extérieure de cette distinction, parce que l'être suprême, un dieu du ciel, comme ils disent, porto le nom de Mura tout court, tandis que les ancêtres-totems s'appellent Mura-Mura'^. D'ailleurs, quand même ce ne serait pas le cas, la preuve dont van Gennep a besoin pour sa thèse resterait encore à faire; toujours il serait possible qu'une cause ou une autre ait fait disparaître le culte rendu prêcédcmmont à l'être suprême.
' HSE p. 792, note 1.
' Globus 1907, pp. 286 et 287.
L'origine de lldéc de Dieu. |y|
Et cette dernière supposition est loin d'être dénuée de tout fondement. Car, d'un côté, les tribus qui avoisinent immédiatement les Dieris dans la direction du sud-est et de l'est et qui ont comme eux le système à deux classes combiné avec le matriarcat, c'est-à-dire les Wiiinbaïos, les Wotjobaluks, les Wathi-Watliis et les Mukjawaraïnts, connaissent le culte d'un être suprême; de l'autre côté, chez leurs voisins septentrionaux, qui ont la circoncision et la subincision de commun avec eux, on retrouve également ce culte, bien que dans une forme atténuée et détériorée, comme par exemple le culte é'Atnatu chez les Kaïtishs'. Cet état de choses peut s'expliquer par le fait que, parmi les diverses tribus avec système à deux classes et matriarcat, les Dieris- Urabunnas-Parnkallas ainsi que les tribus qui leur sont apparentées et dont il s'agit ici, ils forment comme le poste le plus avancé d'un courant de peuples dans la direction de l'est à l'ouest, ainsi qu'ils se sont engagés jusque dans la zone centrale, qui s'étend, en traversant l'Australie, du golfe de Carpentarie au golfe Spencer. Or, d'après l'hypothèse partagée par Spencer, Giilen et Howitt, dans cette zone il se produit encore aujourd'hui continuellement un autre courant de civilisation très fort, qui va du nord au sud, et c'est précisément ce courant qui a apporté aux tribus susdites d'abord la circoncision et plus tard la subincision'''. Quelques tribus habitant les parties extrêmes de ce territoire, donc un district de l'ouest encore peu connu, et la nation Itchumundu à l'est ou les soi-disant Banapas. n'ont reçu que la circoncision \ 11 y a cependant deux groupes dans l'Australie Centrale (de Sud) qui n'ont encore reçu ni circoncision ni subincision, mais chez lesquels, en revanche, existe le culte de l'être suprême: ce sont les Narrinycris et les tribus ayant le système Kilpara-Miikwara. Ces dernières (les Wiimbaïos, etc. v. ci-dessus) ont également le système à deux classes avec matriarcat; de plus, dans leurs cérémonies d'initiation, elles se rapprochent beaucoup des Dieris, ainsi que des Urabunnas, qui ont le système Kcirarii-Alatteri*.
On peut assigner deux causes à la disparition ou à l'affaiblissement du culte d'un être suprême chez le groupe Dieris-Urabunnas-Parnkallas etc. La première, c'est que si l'on admet l'hypothèse d'après laquelle le système à deux classes avec matriarcat a pénétré en Australie par l'est, il en résultera que le groupe de tribus mentionné a fait le plus long chemin dans ses migrations, et cela naturellement au profit des ancêtres et de leur culte^; toujours est-il que, dans les histoires que l'on raconte des ancêtres mythiques de ces tribus, les rapports sur leurs migrations occupent une très large place. Or, l'attention plus grande
' Ce qui vient d'Otrc dit est vrai également, et à un degré liien plus élevé, des Arandas, d'après les renseignements fournis par le missionnaire Strehlow (v. plus haut, p. 86 suiv.).
' Ces dcn.x pratiques, la subincision et la circoncision, ont également passé chez les Yerklaminings, un groupe isolé avec patriarcat, étalili sur la côte sud-ouest; v. HSE pp. 66-1, 666. Chez ceux-là non plus on n'entend j.nuiais parler du culte d'un être suprême, mais seulement d'un être malfaisant du nom de liurga, qui est de couleur blanche et se montre la nuit, HSIi p. I8'2.
' USE pp. 643, 675. La circoncisien a pénétré également, en descendant au sud, dans une autre tribu avec patriarcat, les Narang-gas. HSE p. 671.
• HSE pp. 673, 675.
' Cf. lui état de choses analogue chez les Bantous, v. plus haut, p. 100.
192 P. G. Sclimidt. S. V. D.,
dont les ancêtres devinrent ainsi l'objet eut forcément pour conséquence de faire disparaître peu à peu et dans la même mesure le culte que l'on avait rendu jusque là à l'être suprême. Il est possible que la même cause ait produit des effets analogues chez les Arandas; car ils forment eux aussi le groupe le plus avancé dans un autre mouvement de migration celui qui va du nord au sud. Ces deux mouvements l'un de l'est à l'ouest, l'autre du nord au sud, qui suivaient dans les mêmes points une tendance en partie identique, venant à se rencontrer, devaient nécessairement se renforcer sous le même rapport c'est à dire faire croître le culte des ancêtres myttiiques, affaiblir et faire disparaître le culte de l'être suprême.
La seconde cause qui amena chez les Dieris-Urabunnas-Parnkallas l'affaiblissement ou même la suppression du culte de l'être suprême, paraît avoir été la dissolution des mœurs, qui les envahit avec le courant de civilisation provenant du nord, notamment la communauté des femmes, laquelle, grâce à certaines circonstances, prit plus ou moins racine chez eux. Toujours est-il que, de fait, en Australie, extérieurement cet état de moralité s'y trouve uni à la subincision des garçons et à des opérations analogues pratiquées sur les filles. Y aurait-il également là un lien intrinsèque? C'est une question à laquelle il faut presque nécessairement répondre dans un sens affirmatif vu les pratiques abominables de pœdérastie qui se lient justement à la subincision d'après ce qu'on vient de savoir par les recherches de M. le Dr. Klaatsch.
Telle est notre hypothèse à nous sur le lien qu'ont entre eux les phénomènes que nous venons de considérer. Nous savons que cette mise à contribution de l'élément moral pour les expliquer est taxée par beaucoup d'ethnologues de procédé «tout à fait antiscientifique»; mais cela ne nous gêne pas le moins du monde. Au cours du présent travail nous nous défendrons au point de vue des principes généraux. Pour le moment nous attirons encore une fois l'attention sur l'exactitude avec laquellle les limites se touchent ici, comme si elles étaient tracées au compas: d'un côté il y a culte de l'être suprême sans aucun ou presqu'aucun débordement des mœurs, puis absence de circoncision et de subincision; de l'autre côté, nous constatons, avec l'entrée en scène de ces deux dernières pratiques et un dévergondage très avancé, l'affaiblissement ou la disparition simultanée du culte de l'être suprême. Et notons que ce contraste si frappant existe, bien que les deux groupes, c'està-dire les Dieris, Parnkallas, Urabunnas d'une part, les Wiimbaïos, Tatathis, Wolgals, Ngarigos d'autre part, se rapprochent de plus près par ailleurs sous le rapport de la civilisation et des conditions sociales. Qu'on veuille bien nous expliquer cela.
Conclusion : M. van Gennep s'appuie sur une base bien chancelante, quand il essaie de faire passer les différents êtres suprêmes pour des ancêtres mythiques. Malgré cette faiblesse dont sa théorie souffre, nous voulons tout de même examiner les différents cas plus en détail. Nous commencerons par Baiame.
H nia me.
M. van Gennep veut démontrer deux choses touchant cet être suprême: 1" qu'il est simplement le plus grand magicien et un héros civilisateur;
J" qu'il fait partii- rViinc calcyoric entière d'ancctres fiulhiiiiic; (I. r. p ^3. note 3ss).
Nous pourrions concevoir à la rigueur qu'on essayât de nous démontrer le premier point. Mais pour ce qui regarde le second, nous devons avouer franchement que nous nous sentons tout à fait incapable de comprendre qu'un homme aussi perspicace que l'est M. van Gennep, puisse encore entreprendre d'en faire la preuve, alors que la chose n'offre absolument aucune chance de succès; cela nous parait presque tenir de l'aveuglement. Baiame serait l'un de plusieurs qui lui sont égaux? Où sont alors les «autres»? Que M. van Gennep nous les montre donc! Mais jamais il ne réussira à nous en faire voir la moindre trace. La doctrine ésotérique aussi bien que la doctrine exotérique nous représente constamment Baiame comme le seul être supérieur à tous, comme quelqu'un qui n'a personne de plus grand au-dessus de lui, ni aucun égal à côté de lui. Daramiihin et Dillalee. qui autrement passent toujours pour être les fils de Baiame ou simplement les pères du genre humaine, apparaissent, une seule fois chacun et encore bien vaguement, comme frères de Baiame: mais même dans cette qualité ils sont ses subordonnés, et non ses égaux. Sans doute il y a ici comme quelque chose de caché que nous expliquerons plus tard tout au long; mais van Gennep n'en dit rien, et nous de notre côté n'avons à présent aucun motif de nous y étendre davantage.
Lors même qu'on voudrait admettre Baiame comme magicien, il serait dans tous les cas le plus puissant des magiciens, et l'hypothèse d'après laquelle il ne serait le plus grand magicien qu'à litre de primus inter pares, est également insoutenable. Du reste, s'il est magicien, il le serait maintenant dans l'autre monde; mais aucun magicien de l'autre monde n'y influence les actions des hommes, on n'y adresse aucune supplication à quelque magicien de cette nature. Et cependant tout cela se trouve expressément dans les légendes qui concernent Baiame.
Ensuite, la distinction entre un Baiame exotérique et un Baiame ésotérique, que van Gennep essaie d'établir, manque de tout fondement solide'. En effet, Baiame nous apparaît comme «être individualisé» aussi bien dans les mystères qu'en dehors des mystères. Les rapports qu'on le dit avoir avec le «bell-bird», avec l'émou, l'abeille et le cygne, sont à la vérité pour M. van Gennep des rapports ésotériques et tiennent à ses yeux du totémisme; mais ils ne sont d'aucune façon purement ésotériques. Pour ce qui regarde en particulier les rapports de Baiame avec certains groupes de totems, van Gennep néglige totalement la légende d'après laquelle cet être suprême réunit en sa personne tous les totems, ce
' I.c manque de clarté qui rogne dans cette partie de son ouvrage se volt entre autres en ce que la parenthèse initiale placée devant les mots: -Alors les bayamie, etc.» (I.c. p. 44, note) n'est pas suivie de la parenthèse finale correspondante, en sorte qu'on ne sait pas du tout où se trouve la fin de ce passage intercalé. L'auteur nous parle, p. 94, note, d'une «association» , et p. 90, note 2, d'une «identification» de Haiame avec le cristal de quartz; or, ces expressions sont équivoques et de nature à tromper ; la seconde est certainement le résultat d'une forte méprise. Du reste, ce nous est une consolation de constater que M. van (Icnnep lui-même ne regarde pas sa démonstration comme convaincante. A la p. 95, il va jusqu'à déclarer que son opinion n'est qu'une opinion non «improbable- ; et en disant, p. CXVi, que Baiame est «peut-être même» l'un des .incêtres mythiques, il témoigne assurément d'une certitude encore moins grande.
194 P. Q. Sdimidt, S. V. D.,
qui veut dire qu'il est au-dessus de tous (v. ci-dessus); or, cette légende ellemême ne semble être ni exclusivement ésotérique ni exclusivement exotérique. Pour établir que Bainnie est un héros civilisateur, van Gennep n'avance d'autres preuves que celles données auparavant par Hartland et Howitt; aussi nous renvoyons à ce que nous avons déjà dit ailleurs contre ces deux écrivains. Il est une autre preuve qu'il prétend tirer de la légende: <'la Borah de Bayamc» (1. c. p. 163), pour faire passer ce dernier comme sorcier. Mais M. van Gennep a aidé lui-même avec empressement à la démolir, et cela dans l'excellent commentaire qu'il a fait de la susdite légende (v. ci-dessus, p. 166).
Dninm u tun.
Voyons maintenant ce que M. van Gennep objecte contre Daramulun. Il croit que celui-ci également n'est qu'un héros civilisateur (1. c. p. LXXVIss., LXXIX); mais à l'appui de ce sentiment il n'apporte aucune preuve que nous n'ayons déjà appréciée ailleurs. Ici nous ne ferons donc qu'une petite remarque, c'est que dans la science comparée des religions il n'est pas admis qu'on exige, comme cléments de l'idée de «dieu», l'immatérialité et l'omniprésence au sens dans lequel notre terminologie occidentale entend notamment la première de ces deux propriétés.
Les preuves par lesquelles van Gennep essaie ensuite de montrer que Daminiiliin est l'un des nombreux ancêtres mythiques, sont presque aussi faibles que celles qu'il a produites au sujet de Baianie. Ce qu'il aurait eu à faire ici, c'était de trouver, mais seulement chez les tribus qui vénèrent Daramulun comme être suprême, d'autres êtres qu'on pût lui associer comme l'égalant en importance. Or, van Gennep n'a pas agi de la sorte, mais pour trouver ce qu'il lui fallait il s'est justement adressé à des tribus qui considèrent Daramulun comme subordonné à Baiame. Outre qu'un pareil procédé est fautif, il n'a pas même fait aboutir l'auteur à un résultat satisfaisant. Qu'on en juge. Un sorcier de là-bas rapporte, à ce qu'il paraît, qu'il a trouvé toute une troupe de jeunes Daramuluns dans le creux d'un arbre (HSE p. 407). Mais, qui ne le voit? Ces Daramuluns ne sont point à proprement parler égaux à leur père, ils lui sont au contraire inférieurs; ce sont ses enfants, donc ils viennent après lui, il fut un temps où il était seul et avant eux.
Bundj il.
Par rapport à Bundjil, M. van Gennep essaie, il est vrai, de démontrer que cet être suprême est lui aussi un héros civilisateur; mais il n'applique pas ici sa théorie des ancêtres, à moins que sa remarque que le nom de Bundjil a chez les Kurnaïs un «sens vague»', ne doive être prise pour un timide essai fait dans ce but. En tout cas, nous pouvons tranquillement laisser cet essai pour ce qu'il est, de même que nous n'avons pas besoin de nous étendre davantage sur la preuve qui a pour but de nous faire voir dans Bundjil un héros civilisateur, du moment qu'elle ne renferme rien de neuf-.
' Nous (iimncrons plus bas notre opinion en cet égnrd.
■' Nous voudrions rectifier en deu.\ mots une erreur de fait qui s'est glissée ici en la pliMuc de M. v;ui Cjciuicp. 11 écrit tpie les Kurnaïs donnent les noms de Dnrniiiiiliin et de A/liiiii;nii-
L'origine de lldée de Dieu. 195
Nurrtindere.
Ce que M. van Geniiep dit de Nurrundere et de Nuralie, est, il faut en convenir, d'un plus grand poids. Il veut d'abord, comme pour les êtres suprêmes précédents, faire de Nurrundere un génie civilisateur. Toutefois, cette partie de sa théorie est loin d'être claire; car dans les différentes légendes qui se rapportent à Nurrundere et que van Geimep cite, on ne découvre pas un seul trait, pas une action accomplie par lui, d'où l'on puisse conclure à sa qualité de héros civilisateur. On pourrait plutôt donner raison au Rev. Taplin, qui conçoit Nurrundere comme un vieux chef de tribu transformé en héros. Mais ce qui empêche d'adopter ce sentiment, ce sont également certains traits sous lesquels les légendes nous peignent toujours Nurrundere et qui ne conviennent point à un chef de tribu, comme par exemple d'avoir un pouvoir absolu sur la nature, d'avoir fait toutes choses sur terre (HSE, p. 488).
De plus, Taplin aussi bien que van Gennep se trompent en mettant sur le même rang que Nurrundere deux autres personnages mythiques, Nepelle et Wdiangare. Car, premièrement, on ne raconte de ceux-ci aucun trait merveilleux et dans la mythologie ils s'effacent devant Nurrundere. En second lieu, Nepelle apparaît certainement comme inférieur à Nurrundere dans la légende de l'-originc de la voie lactée»', où il est dit qu'à la vue d'une marée soulevée par Nurrundere, Nepelle ne trouva son salut que dans la fuite, de même qu'auparavant déjà Wdiangare s'était montré plus faible que celui-ci en se sauvant de la même façon. Enfin Nurrundere apparaît comme le maître exclusif de l'autre monde. Il est donc dans toute la force du terme un «dieu suprême . . . et chef unique du pays des morts».
Est-il de même un être «moral et bon»? Il est certain qu'on aurait droit de lui contester quelque peu ces deux qualificatifs, si l'on voulait s'appuyer sur les mythes qui le concernent. Ces derniers, nous pouvons bien en faire l'aveu, le revêtent d'un anthropomorphisme très accentué, par où il se trouve sans doute rapproché des autres êtres, sans cependant perdre sa supériorité. D'autre part, on ne voudra pas non plus oublier à ce sujet que les Narrinyeris, qui pratiquent précisément le culte de Nurrundere, forment comme l'extrême limite à l'ouest de tout le territoire où l'on rend un culte à quelque être suprême, et se rapprochent, par leurs mystères, des tribus qui habitent les parages situés encore plus à l'ouest (HSE, p. 673).
Mais quand van Gennep cherche à faire de Nurrundere l'un de nombreux ancêtres mythiques (1. c. p. 28, note 2), c'est une tentative qu'il faut considérer comme absolument vaine; du reste, l'expression «il se pourrait» que l'auteur emploie, semble indiquer que ce n'est qu'un essai timide.
Ngrundurie, dont il est question dans une légende racontée par Mr. Parker-, doit bien être le même personnage que Nurrundere, et l'on ne conçoit vraiment pas que van Gennep puisse en parler comme d'un «équivalent euahiayi de
iigaiia aux Ctres surnaturels qui habitent au ciel. La vérité est que les Kurnaïs ne connaissent qu'il n être suprême et qu'ils ne l'appellent que Mitngari-rigaiia,
' Van Gennep, I. c. p. 62 ss.
' More Aiistralian Legendary Taies p. Wss. ; van Tiennep p. ISOss.
IW p. G. Schmidt. S. V. D.,
Nitrrimderc\ alors que Mr. Parker le rattache expressément aux tribus du sud. Son caractère, dans les traits essentiels, est identique à celui de Nurnindere. sauf qu'ici nous le voyons mis en rapport avec une certaine île des morts appelée Narungowie, par laquelle les âmes passent, avant de parvenir au ciel, séjour de Ngrundurie^.
N ara lie.
C'est par rapport à Niiralie que M. van Gennep semble réussir pour la première fois à prouver, d'une façon quelconque, que l'on pourrait regarder cet être suprême comme l'un de nombreux ancêtres mythiques. En effet, de deux légendes qu'il raconte (pp. 35 ss, 43 ss), il résulterait qu'on peut douter si Nuralie est simplement un être appartenant à une espèce, ou un seul individu tout à fait à part. Par contre il est dit formellement dans une troisième légende: «Le monde fut fait par des êtres qu'on appelle Nuralies et qui existaient depuis longtemps»-^. Plus loin on rapporte encore que ces êtres avaient tantôt la forme d'une corneille tantôt celle d'un faucon, que les deux partis* se combattirent violemment, qu'ils finirent par se réconcilier et partagèrent la tribu des Wiimbaïos en deux classes de mariage, celle de la corneille et celle du faucon. Mais à ce récit on peut opposer entre autres le tableau que Howitt a tracé de Nuralie comme d'un être absolument individualisé et revêtu d'une forme humaine ; nous y voyons que Nuralie a deux femmes, qu'il est armé de deux lances, et qu'il monte au ciel en partant de tel et tel endroit: autant de traits qui ne peuvent convenir qu'à une personne bien déterminée. Or, nous le répétons, ces détails sur Nuralie, nous les devons non seulement à Ridley et à Curr, mais encore à Howitt^ et van Gennep ne réussira pas à faire passer celui ci pour un observateur inexpérimenté qui ne se doute de rien ; car Howitt savait parfaitement ce qu'il en était du fameux Muramura de Gason (v. ci-dessus), et c'est justement lui qui publia dans son livre les légendes collectionnées par le Rev. Siebert. Il serait peut-être plus loisible de rappeler ici que la susdite légende, oii il est fait mention de plusieurs Nuralies, est tirée de la collection de Brough-Smyth, c'est-à-dire d'un écrivain dont van Gennep a lui-même affirmé, en termes si éloquents, qu'il mérite parfois peu de créance''.
En somme, il semble qu'il y ait ici des contradictions. Les considérations suivantes fourniront, à notre avis, le moyen de les mettre d'accord.
' L. c. p. 159, note 3.
' Nous ne voyons pas comment, d'après la légende, «le séjour des âmes serait tantôt l'île de Narungowie tantôt le ciel». Telle est bien, si nous ne nous trompons, l'opinion de van Gennep (1. c. p. 161, note 1); mais luis-même il écrit donc en toutes lettres: «... leurs âmes suivraient ses empreintes à travers l'île de Narungowie. puis, comme lui, seraient transportées au ciel» (p. 160.) En conséquence il est également inutile d'admettre, à cette fin, la fusion de plusieurs histoires en une seule, comme van Gennep voudrait le faire.
' Van Gennep p. 1 17.
* 11 reste encore douteux s'il s'agit ici de deu.x vrais groupes d'êtres ou de deux individ\is seulement.
' Van Gennep nous l'apprend luj-niéine (1. c. p. 35, note 3) ; plus tard cependant il ne poléinise que contre Ridley et Curr, non contre Howitt: pourqiuii donc?
' Mytlies et Légendes, p. Vil.