‹ L'origine de l'idée de DieuChapitre 28 sur 55 · I. oti^ilic de ridcc (Il iJicii · texte numérisé non relu

I. oti^ilic de ridcc (Il iJicii

Il existe sur Nurelle (~— Nuralie) encore une quatrième légende, dans laquelle il est dit: 'Nurelle vit au ciel; il est entouré d'enfants qui sont nés sans l'intervention d'une mère. Nurelle ne meurt jamais. Les indigènes se rendent auprès de lui et ne meurent plus jamais.»' Van Gcnncp (1. c.) fait de ces enfants de Nurelle des équivalents des nombreux Nuralles dont il est question ailleurs, mais il croit en même temps qu'ils sont une déformation de ceux-ci, puisqu'originaircment ils étaient tous égaux. Par là il reconnaît que cette légende place Nurelle, le père, au dessus des Nuralies, ses enfants. Or ce rapport de supériorité s'accentuera encore davantage, si nous mettons en ligne de compte une cinquième légende. Dans celle-ci il est raconté que Nurelle a fait toutes ciioscs, qu'il fait disparaître la lune tous les mois et en forme de nouvelles étoiles^. On ne saurait en douter le moins du monde, les enfants nés sans l'interposition d'une femme sont précisément ces étoiles, et celles-ci, par cela même qu'elles sont faites, se trouvent vis-à-vis de Nurelle dans un rapport d'infériorité plus grande encore.

Or, nous avons une preuve de cette même infériorité jusque dans la troisième légende, la seule pourtant sur laquelle van Gennep puisse s'appuyer quelque peu dans sa tendance à faire passer Nurelle pour l'un des nombreux êtres supérieurs. Les scènes décrites dans cette légende n'ont guère pu se dérouler au comiiicncement du monde, à l'époque de la création. Et comment, je le demande, serait-il possible que des êtres qui se combattaient «sans cesse», eussent de concert fait le monde? Ici on aura plutôt mêlé des événements séparés en réalité les uns des autres, et a transféré à l'époque de la création tout un autre état de choses. Nous avons à faire ici d'abord avec l'opposition entre le soleil, le faucon ('= Mukwara) et la lune, la corneille ( Kilpara), qui se manifeste dans les mythes de tant de peuples. Puis on a transporté cette opposition aux combats de deux races, l'une indigène (Kilpara), l'autre étrangère (Mukwara). Les traits des deux premiers ancêtres ou, si l'on veut, les personnifications des deux races, se seront, dans la pensée des descendants, fusionnés peu à peu avec les traits de l'être suprême pour en former comme un tableau d'ensemble et ce travail de fusion aura fait subir un grave dommage à la pliysioiioniic primordiale de l'être suprême, notamment quant à son unité et à sa haute suprématie.

Cependant la légende sur Nuralie a encore une autre forme qui jette une faible lueur sur des temps plus reculés, et nous y montre un état de choses antérieur à l'opposition des races. Sous cette forme elle nous vient des bords du Bas-Darling, par conséquent d'une contrée à tout le moins très voisine du territoire des Wiimbaïos, qui rendent un culte à Nuralie. Donc là-bas on se raconte que le premier homme noir établi sur le Darling avait deux femmes, Kilpara et Mukwara, que les fils de l'une se mariaient avec les filles de l'autre et vice-versa, et que telle fut l'origine des clans ou groupes de mariage". Nuralie — car c'est bien lui «le premier homme noir» — est mis ici au-dessus de la corneille et du faucon, c'est-à-dire des deux races, qui paraissent issues

' Broiigli-Smylli I, ]). \2^, nnti'; v.iii (kiiiK'p, \t. 6ô, note 3.

' HroiiKli-Smyth I, p. 27.

' Ciirr, Tlic Austrnlian Race, 11, p. 165.

l'JS 1'. G. Sclmiidt, S. V. D.,

de lui, et par suite, il n'est pas question ici d'un grand nombre d'«ancctres mythiques», égaux entre eux.

La justesse de notre manière de concevoir les choses se manifestera encore si au territoire des Wiimbaïos nous en joignons deux autres où régnait également le fameux contraste entre faucon et corneille, et où les différentes phases d'évolution parcourues par l'être suprême eurent une parfaite ressemblance avec celles attribuées à Nuralie. Mais ici tout le processus peut être poursuivi plus en détail, donc, en le considérant, nous réuissirons mieux à éclaircir davantage le mode d'évolution suivi dans les cas de Nuralie, de Baiame et de Niirrundere.

Or ces deux territoires sont ceux dont les habitants reconnaissent comme être suprême Darainiilun ou Bundjil. Mais la question de Daramuliin ne peut être traitée à fond, si nous n'y faisons pas entrer en même temps Baiame. Par là les recherches sur Daramiiltin deviennent plus longues et plus compliquées, et les difficultés s'accumulent d'autant plus que les sources mythiques où nous devons puiser sont moins abondantes sur ce point. Il en est autrement de Bundjil et de son cercle. Pour cette raison, nous abordons en premier lieu cette dernière question. Nous serons plus tard dans la situation avantageuse de pouvoir utiliser les résultats ainsi obtenus sans difficulté pour éclairer la question beaucoup plus embrouillée de Daramulun-Baiame.

Tout cet examen nous éloignera tellement de la polémique soulevée jusqu'ici que M. van Gennep nous permettra de conduire d'abord celle-ci à terme pour nous consacrer ensuite avec plus de loisir à la tâche définie plus haut. Nous lui témoignons notre respect par l'aveu que ses remarques nous ont inspiré la première idée de nos recherches; celles-ci une fois commencées, nous avons été entraîné malgré nous par le charme extraordinaire qu'elles portent avec elles.

La nature de Mniigan ngaua et de ses compagnons.

Nous avons ici encore à nous occuper de ce que M. van Gennep dit de Mungan ngaua. Il lui assigne visiblement la première place. Il se range à l'avis de la majorité des «théoriciens» qui reconnaissent son caractère divin. Mungan ngaua, d'après M. van Gennep, joue bien parfois le rôle de héros civilisateur, mais il est pourtant davantage (1. c. p. [XVl]). En opposition avec ce jugement si net il dit ailleurs avec moins de clareté que Mungan ngaua présente nettement «le caractère d'un héros civilisateur divinisé» (p. 154, note 3). Nous passons là dessus et nous nous tournons vers les définitions positives par lesquelles il cherche à circonscrire plus exactement la nature de cet être suprême {Mungan ngaua et ses compagnons). «Ils sont, dit-il, en relation avec le tonnerre et l'éclair, vivent au ciel et ont les dieux-rhombes pour subordonnés ou pour parents ... En dernière analyse, je crois qu'il s'agit en l'espèce de divinités naturistes et plus précisément de Dieux-Tonnerre . . .'! Peut-être même est-ce la notion du Dieu-Tonnerre qui est l'élément central de toutes les mythologies australieimes» (I. c. p. CXVI).

' Il renvoie ici a la légende XVl" (c'est de celle-là qu'il s'agit, non de la IX'' comme il écrit par erreur) p. 18- 19 de son livre. Cette légende de la tribu de la rivière Pennefatlier raconte que le Tonnerre {sic, sans épitliêtc) a créé les hommes et les femmes. Dans une autre

Ce ne sont que des notes jetées çà et là que nous retrouvons ici, et telles que nous les avons sous les yeux, sans explication aucune, elles courent claiifier de n'être pas bien comprises par nous. Nous choisissons entre les différentes significations possibles de ces paroles celle qui nous semble inexacte et que nous nous proposons de réfuter en conséquence, sans vouloir dire catégoriquement qu'elle soit l'opinion de M. van Oennep. C'est l'opinion que les êtres suprêmes des Australiens du Sud sont des divinisations de phénomènes de la nature, en particulier du tonnerre.

Nous rejetons cette opinion d'abord pour une raison théorique, parce que nous ne pouvons concevoir des divinités naturistes, le culte religieux d'objets de la nature, que comme une émanation de l'animisme religieux, et celui-ci ne se trouve nulle part en Australie. Pour l'Australie nous rejetons en particulier des Dicux-Toimerrc parce que là on ne trouve nulle part pas même des divinisations d'objets naturels qui, à cause de leur substantialité et leur forme plus concrète, se seraient prêtés beaucoup plus facilement à cette déification, comme, p. ex., le soleil et la lune (cfr. plus haut p. 81). Il est inadmissible que la divinisation ait laissé de côté ces objets si appropriés à ses fins pour se jeter sur le tonnerre qui, comme tous les autres objets de l'ouïe, n'est explicable dans la psychologie primitive que comme le son et la voix d'une substance, et le concept de la substance manque entièrement à toutes les connaissances obtenues exclusivement par l'ouie, du moins chez les hommes non aveugles, et ce concept est la base de toute action intcllective, en tout cas chez l'homme primitif.

Le fait qu'un être suprême de l'Australie porte tout simplement le nom de «Tonnerre» ne prouve rien contre cette objection'. C'est à peu près la même chose comme quand les animaux reçoivent leurs noms de leur voix ou si en Australie, p. ex., des tribus ont leur dénomination du terme dont elles se servent pour dire: «non». Dans tous ces cas, le son signifie le produit

Icj^ende. de l.i inOiiK- trilui (p. 30), le Tonnerre figure aussi comme cré.iteur du soleil. Dans la première léj;cndc, un garçon mécli.mt qui avait légèrement détruit les œuvres du Tonnerre en est puni par celui-ci Van (lennep fait remarquer qu'ici le Tonnerre est personnifié, pendant que dans l'Australie (Àntralc, et plus encore au sud de l'Australie, il n'est considéré que comme la voix d'un autre. 11 dit ensuite que cette légende serait certainement naturiste, n'était-ce que certains éléments sont à tendance éthique, sinon moralisiitrice. Nous comprenons combien ce détail est désagréable à M. van (jennep. Mais il sait se tirer d'affaire en continuant; «Par quelques ctMés elle [la légende] est donc plus primitive, par d'autres plus élaborées que les légendes parallèles des tribus centrales et méridionales.» (Test bien gentil de la part de cette légende de se prêter à tant d'appréciations. Mais il est moins aimable de la part de M. van ijennep de ne pas nous dire par quels côtés elle est plus primitive et par quels elle est plus «élaborée». A en juger par ses autres opinions, je soupçonne que son éla bora t ion consiste en ce qu'elle a des "tendances éthiques, sinon moralisatrices», car il est sé'èreinent interdit aux peuples primitifs d'avoir des tendances de ce genre. Nous craignons que ces peuples se soucient très peu de cette interdiction. Nous faisons de même. L'élément plus primitif serait alors la personnification du tonnerre. Nous y répondrons dans le texte.

' Il y aurait, du reste, encore à examiner la question, quel csi exactement le terme dans cha(|uc langue; si ce n'est pas un participe, comme lonnns (cfr. Jupiter lonitns) ou un substantif comme les substantifs latins en or (loni/or)' ou si même dans ces langues il y a une différence entre le substantif et le verbe (participe).

200 P. G. Sclimidt, S. V. D.,

d'une substance, d'une personne. Il est entièrement impossible dans la psychologie primitive qu'un son en soi, sans relation avec une substance ou une personne qui le produit, soit substanciée ou personnifiée.

Nous pouvons finalement alléguer encore la raison extrinsèque que la relation des êtres suprêmes de l'Australie avec le tonnere est beaucoup trop peu attestée; rien que pour ce motif déjà il est interdit d'établir le concept du Dieu-Tonnerre comme «l'élément central de toutes les mythologies australiennes». Dans l'Australie centrale, quelque part que M. van Gennep puisse chercher, nous ne pouvons découvrir aucune relation de n'importe quel être suprême avec le Tonnerre. Nous ne connaissons que quatre cas de ce genre et ceux-ci se réduiront à trois si notre hypothèse sur Daramulun est exacte : d'abord le cas de la légende déjà citée, ensuite Kohin sur la rivière Herbert, enfin Baiame et Daramulun (Cfr. plus haut, p. 82 — 85). Et encore chez Kohin il est assez douteux s'il faut le tenir pour un être suprême ou pour un être subordonné. C'est évidemment trop peu pour un «élément central».

Si nous devions donner aux êtres suprêmes de l'Australie un nom pris de la nature, nous le nommerions «dieu du ciel», car presqu'universellement la demeure de cet être est le ciel. Par cette dénomination nous n'entendons cependant aucune personnification du ciel ; nous expliquerons notre opinion là-dessus encore plus en détail dans le courant de notre étude. —

Conclusion.

Arrivé à la fin de notre réplique à la critique de M. van Gennep, nous ne pouvons que lui attester qu'elle nous a rendu en plusieurs points des services importants et nous a inspiré l'idée de recherches riches en résultats. Notre adhésion à son ouvrage si méritoire aurait été encore plus complète si notre compte-rendu avait pu s'étendre aux autres parties. Nous n'entendons certainement pas par là l'assertion vraiement étrange que même en Europe la connaissance du lien de causalité qui unit l'acte sexuel à la génération n'est pas de date très ancienne'. En revanche nous citons avec une satisfaction spéciale son exposition excellente sur la signification de l'individu même chez les peuples primitifs (p. XLIII ss.), exposition qui est entièrement identique avec ce que nous en avons dit dans V Anthropos (I, p. 616 ss, 590 ss). Nous avons déjà dit plus haut combien nous apprécions son argumentation contre la thèse de la priorité de la succession maternelle (p. XXVI ss).

' A ceUe occasion nous voudrions rectifier l'abus du terme tlmmactilata Conception que nous rencontrons chez van Gennep (p. LIX) comme chez d'autres ethnologues, en tant qu'ils veulent par ce terme faire allusion à un dogme catholique. L'immaculée Conception dans le sens catholique ne se rapporte aucunement à la conception de Jésus-Christ par la sainte Vierge, mais à la conception de Marie par sa mère. Cette doctrine ne veut rien dire sur la conception active, l'acte physiologique de la part des parents: l'autorité officielle de l'Eglise n'a jamais ajouté foi aux récits de légendes apocryphes. Le dogme dit seulement que Marie a été, dés le premier instant de son existence, préservée du (léché originel. Tout catholique instruit sait cela. Même M. van Gennep, si versé dans la religion de tant de peuples étrangers, aurait pu conserver cette notion de la religinu de son pays.

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