Les êtres suprêmes de l'Australie
Arrivés à la fin d'un chapitre qui devait être consacrée à la critique et à l'anticritiquc, nous ne croyons cependant pas faire fausse route en y insérant un paragraphe qui contient des résultats positifs. Ce nous est en outre un travail plus agréable de faire avancer la science directement et par des recherches positives, au lieu de nous arrêter à une polémique négative. Celle-ci cependant peut aussi, en certaines circonstances, être nécessaire et, par conséquent, s'imposer comme un devoir. C'était, croyons-nous, le cas ici. Cela ne nous empêche pas, une fois le devoir accompli, de nous sentir à l'aise en nous en voyant débarassé, et de passer avec satisfaction au travail positif.
Si on veut, on pourra cependant regarder ce paragraphe, sinon comme polémique, au moins comme œuvre de critique. J'espère néanmoins qu'on constatera qu'ici il ne règne pas seulement une critique destructive, mais une qui s'efforce d'édifier. Dans ce sens, je voudrais essayer, en face d'amis et d'«ennemis», d'offrir un spécimen détaillé de cette critique à laquelle on devrait, à mon avis, soumettre les êtres suprêmes mis en évidence par A. Lang. Ce genre de critique et de recherches positives évite, comme je l'ai dit plus haut, autant que possible, les arguments «internes» et les schémas évolutionistes; elle met exclusivement en œuvre les renseignements sur l'histoire des tribus, l'évolution extérieure de la civilisation et la linguistique, toutes choses qui sont bien plus objectives, plus accessibles au contrôle scientifique et partant plus sûres. Je suis certain que, dans les détails, des fautes en assez grand nombre m'échapperont et que, malgré mes efforts, je serai loin d'épuiser mon sujet. Mais en substance, je pense être sur un chemin plus sûr bien que neuf et j'espère pouvoir arriver à quelques résultats de valeur. Je prie les lecteurs de ne pas perdre patience, si nous devons les conduire parfois à travers des sentiers pénibles et entrelacés.
Afin de pouvoir poursuivre l'argument jusque dans le détail, nous devrons nous restreindre aux êtres suprêmes d'Australie. Dans le présent chapitre, nous pouvons faire ceci d'autant plus que presque tous les critiques de M. Lang se sont imposé la même restriction, de même que Lang a surtout mis en avant les êtres suprêmes d'Australie. Nous avons déjà indiqué plus haut (p. 198) la marche de l'argumentation.
202 P. G. Schmidt, S. V. D..
Bundjil. Les fils de Bundjil.
On suppose que le nom de Bundjil signifie déjà «faucon»^ Nous rencontrons ici également la corneille, appelée Waang dans cette tribu, qui elle aussi donne son nom à l'un des deux groupes de mariage, institués tous les deux par Bundjil (H SE p. 491). L'autre groupe porte le nom de Bundjil lui même, mais le fait qu'à côté du nom de Bundjil ce deuxième groupe a encore une dénomination spéciale, wrepil'^, prouve que Bundjil est au-dessus de tout le système, qu'il a institué.
Comme on le fait pour Nuralie, on raconte aussi de Bundjil qu'il a eu beaucoup de fils, avec lesquels il s'est élevé au ciel et qui y sont devenus des étoiles. Déjà Howitt (H SE p. 128) découvrit que parmi ces noms d'étoiles il y a aussi celui de Thara. le seul totem du groupe bundjil. Un autre nom d'étoiles est Jurt-jurt dont les Wurunjerris font indubitablement un fils de Bundjil. pendant que les Wotjobaluks en font son frère (H SE p. 489). Ces deux frères Thara et Jurt-jurt sont les mêmes qui, d'après différentes légendes, enlèvent à la corneille le feu dont celle-ci voulait priver les autres hommes, et l'apportèrent aux hommes; en récompense, Bundjil, qui les avait poussés au combat contre la corneille égoiste et les y avait soutenus, les transporta au ciel et en fit des étoiles. D'après un autre récit, au contraire, ils sont consumés par le feu et on les montre sur une montagne, changés en pierres-^; on ne les regarde plus comme fils de Bundjil, mais comme «deux jeunes noirs». Il est évident que Bundjil leur est supérieur. Il en est de même dans une autre
' Nous concevons la clmse d'une ;iutre manière. La signification primitive de Buinljil est «seigneur», «maître», comme c'est actuellement encore le cas chez les Kurnais. Chez les Kurna'is aussi, le faucon jouit d'une haute estime (cfr. Fison et A. W. Howitt, Kamilarof and Kurnaï, p. 322—323) ; ils le considèrent comme le type d'un chasseur hardi et adroit. Déjà pour cette raison, on pourrait lui avoir décerné le titre honorifique de Bundjil: nous n'avons cependant aucune preuve que les Kurnaïs eux-mêmes lui aient jamais donné ce nom. Quand les Yuins en vinrent ,i fusionner la figure mythique du faucon avec l'être suprême, ils ne désignèrent plus, à partir de là, le faucon de son nom usuel, mais lui conférèrent pour cet usage la dénomination plus honorifique, et plus en rapport avec les circonstances, de Bundjil «maître». Il serait cependant concevable que le nom de «maître» n'a pas été donné d'abord à l'oiseau, maïs à l'être suprême, comme à la totalité de toute puissance et de toute sagesse. Il faut y mettre en parallèle le fait que dans la langue des Kulins le mot bundjil sert d'équivalent à «sagesse» ou «connaissance» (H SE p. 492). En partant de l'être suprême, le nom de /«(«<//// aurait passé h l'oiseau qui le représentait, de manière que plus tard, quand la personne du père de la tribu se confondait avec l'être suprême, l'identité du nom de cet être suprême s'étendit jusqu'à l'oiseau. Les deux explications s'accordent avec le fait que, partout chez ces tribus, Bundjil n'est pas, en tant que dénomination de l'être suprême, im nom secret. Le nom primitivement exclusif de l'être suprême était probablement Manii-ngata, nom que les Wocworongs (H SE p. 492) lui donnèrent encore et cela assez fréquemment, ou Mami-ngorak, comme les Wotjobaluks l'appelèrent (H SE p. 491) ; les deux signifient «notre père», exactement comme le Mungnn-ngauu chez les Kurnaïs.
■' Wrepil sera le vrai nom indigène pour -faucon", ("fr. ,1. Malhev,-, l'aglchavvk and Crow, London 1899, p. 227.
' Tous les mythes qui s'y rapportent se trcuivent chez Brough Smyth I, p. 459—460 et chez van Gcnnep, p. 71 -75. Thara y devient Trrar (= trâ), Jurt-jurt (=^ jut-]utj ^ tclierttchert (fct-iet), dans la deuxième légende = tourdt (= tût). Ce dernier terme sera l'cquivalent d'"astre» en général; voyez J. Mathcw, Ijiglehawk and Crow, p. 208, Curr, Australian Race, pp. 199 20), 206, 207 A, B, etc.
L'uriginc <Jc I Idcc ilc Dieu. 206
Icf^ctide dans laquelle deux fils de Bundjil sont formellement designés comme tels, Tarrnin (chauve-souris) et Tajer^. Ils sont envoyés par Bundjil sur la terre pour tuer les méchants, hommes et femmes, qui mangent les noirs. D'une manière indirecte, Djuit (—' Djtirt) est déclaré fils de Bundjil. parce que dans une légende, on le représente comme frère de Weet-kurrk et que tous les deux sont nommés enfants de Marpean-kurrk'^. Weet-kurrk-^ est certainement une des pléiades. Elle et sa mère, qui est censée être l'étoile Arcturus, apportent les œufs des fourmis et les font trouver. Or, chez les Wotjobaluks, les pléiades s'appellent Murkunyan-^urk : murka signifie œuf ei gurk est le suffixe féminin. Dans les autres mythes relatifs au pléiades, ces dernières sont aussi toujours mises en rapport avec les œufs des fourmis qu'ils déterrent avec leur pioche, de laquelle jaillit ensuite le feu. Or, W. Thomas raconte expressément que les pléiades, appelées Karakoruk*, étaient considérés comme filles de Bundjil (H SE p. 430). Comme Djuil est leur frère, il ressort de nouveau qu'il est aussi le fils de Bundjil.
Plusieurs documents parlent d'un autre fils, Binbeal" = arc-en-ciel, dont la femme serait l'arc-cn-ciel double qu'on voit parfois.
Il y a encore à noter que quelques uns de ces fils ont des tendances à s'approprier le nom, la forme et les fonctions du frère de Bundjil, dont nous parlerons bientôt. Ainsi Turnung signifie chauve-souris, ce qui est aussi le sens du nom Palyyan, le frère de Bundjil. On dit que Djuit est l'étoile Antarès (Brough Smyth 1, p. 433); Hovvitt cependant identifie cette étoile avec Nurong, le frère de Bundjil^. On raconte que Bundjil n'a pas créé de femmes; celles-ci ont été tirées de l'eau par son frère Palyyan''. Ailleurs néanmoins, on raconte que Binbcal, le fils de Bundjil. a fait cela'*. Nous verrons plus bas la raison de cette fusion des deux personnages.
Nous abordons maintenant les détails que nous rencontrons dans les mythes par rapport à un frère de Bundjil.
Le frcrc d t liundjil. Le lotcmismc sexucL
En faisant abstraction des formes de transition dont nous venons de parler, nous trouvons surtout dcu.x noms donnés au frère de Bundjil: Palyyan et Bucrrgoen. Nous nous occuperons d'abord du premier.
Palyyan (Palyang) n'est pas regarde invariablement comme frère de Bundjil ; quelques uns le considèrent connue son fils''. Pendant que son frère Bundjil à créé deux lioninics, Palyyan tire pour ces iiommes deux fcunncs
' ^^ Turnung, ou ladjcri d.ins le catalogue des fils-ctoilcs de liundjil cliez H o \v i 1 1 (H S F. p. 128).
• Brough Sniylli \. p. 433.
' ---^ weeit = automne, Brough Sniytli \, p. 131; kurrk est le suffixe féminin (USE p. 429)
' AVi/"»»/ --= multitude ; liornk est le suffixe féminin (H SE p. 489, note 2).
' W.Thomas dans USE pp. 130 et 491, Brough Smyth !, p. 179 (=van Gcnncp,
' llSl; p. 128; nurong signifie tout siiupleinenl •frère». ' [Uougli Smyth 1, p. 417; van Ciennep. p, 1.5 ss.
• W. Thomas, dans H SIC p. 430.
• Chez les tribus de Victoria, Brough Smylli I. p. 1!7, van Gcnncp. p. 15.
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de l'eau. Palyyan signifie chauve-souris. Chez les Wotjobaiui<s, la chauvesouris, qu'on y appelle ngiiniing-ngunut, était d'abord seule sur la terre, mais elle était un homme, comme la légende le rapporte. 11 y avait encore d'autres hommes, semblables à elle, mais il n'y avait pas encore de sexes masculin et féminin. Or Nguniing-ngunut désirait avoir une femme et il se transforma luimême et un autre homme de manière que Ngunung-ngunut devint un homme et l'autre homme une femme. On y joint l'histoire de la première production du feu : Ngunung-ngunut produit le feu en frottant avec un bâton contre un tronc d'arbre (H SE p. 484)'. C'est ici également la place d'un mythe originaire du lac Condah : tous les hommes étaient grimpés au ciel, en se servant d'une corde ; un seul était resté sur terre et de lui descendent tous les hommes. «Le nom de cet homme est Eun-newt [On-tiut] : c'est aujourd'hui la chauvesouris.»'^ Finalement, pour compléter ce que nous avons dit sur la signification de la chauve-souris dès les premiers temps, nous mentionnons encore le mythe des tribus du Murray River d'après lequel les deux premiers hommes avaient reçu l'ordre de ne pas s'approcher d'un certain arbre qu'habitait la chauvesouris. Mais la femme transgressa ce commandement et la chauve-souris prit la fuite. Depuis ce temps la mort entra dans le monde. ^
Ce dernier exemple nous conduit à une autre série de faits dans lesquels la chauve-souris apparaît comme quelque chose d'opposé aux femmes. Cette série de faits consiste en ce que, chez un grand nombre de tribus du sud-est de l'Australie, la chauve-souris figure comme totem sexuel des hommes (H SE p. 148). Ainsi chez les tribus de Victoria, ngung-ngutch, la chauve-souris, est le totem des hommes, pendant que eratyerk, le petit engoulevent [small night-jar], est considéré comme totem des femmes.* Egalement chez les tribus de Port Stephens et encore plus au nord, chez les Turrbals, la chauvesouris, appelée ici aussi kuri «homme», est le totem des hommes; le totem des femmes est chez les Turrbals le faucon de la nuit [night-hawk], chez les tribus de Port Stephens le grimpereau [tree-creeper]. Ce dernier, appelé là bas
' La production du feu est identifiée ici avec l'acte de la gcnératiou, cont. Frobcnius, Im Zeitalter des Sonnengottes, Berlin 1904, p. 338—339.
' Brough Smy th I, p. 462; van Ge nnep, p. 20.
' Brough Smyth I, p. 428; van Gennep, p. 182.
* Des traces non équivoques d'un ancien totem féminin dhiel «petit engoulevent», se trouvent aussi chez les Wiradjureis. Cet oiseau y est décrit comme une femme mystérieuse ; elle assiste toujours aux initiations des jeunes filles, est l'amie des femmes, tue les hommes. Les femmes l'appellent leur compagne de jeu [play mate]. Le petit rhombe dont on se sert dans les cérémonies d'initiation des hommes, à côté du grand rhombe qui représente Daramulun, fait entendre sa voix; il s'appelle Moanibear. Elle est en guerre avec la corneille, qui figure comme être masculin et elle est vaincue et tuée (R. H. Mathews, F.thnological Notes of tlie Aboriginal Tribes of the New South Wales and Victoria, Sydney 1905, p. 153- 154). Nous ferons voir plus bas que la structure des systèmes matrimoniaux, chez les Wiradjureis et les Kamilarois, laisse reconnaître l'influence d'un ancien totémisme sexuel ; v. aussi Fr. Graebner, Wanderung und Hntvvickeliuig sozialer Système in Australien, Globus CX, p. '208, Howitt détermine comme il suit la frontière nord et nord-ouest du pays à totémisme sexuel: -l bave traccd the totems as far as tlic Buandik, but the Nnrrinyeri do not seem to hâve had them. They occur in the tribes of the Murray River, and of Riverina, and as far as the northcrn boundaries of the Wonghibon» HSE p. 1.50.
L nri^inc ilr I Idcc de l>îcii. J<n
tinte-millan, est lolcm des femmes également chez les Yuins, où néanmoins, comme totem des hommes, nous rencontrons à côté de la chauve -souris i'émou-roitek't |emu-wren|. Ceci nous conduit aux Kurnaïs, où ce dernier seul est totem des hommes, tandis que le roitelet bleu (superb-warbler) est totem des femmes. De là les Wurunjerris nous ramènent aux tribus de Victoria, car ils unissent les totems sexuels des Kurnaïs à ceux des tribus de Victoria, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas seulement, comme les Yuins, ngunun-n^unut. la chauve-souris, et rémoii-roitelet comme totem des hommes, mais aussi un double totem des femmes: worn-goruk. le roitelet bleu des Kurnaïs et ngaribarm-goruk. le petit engoulevent des tribus de Victoria.
Les différentes relations qui en rcssortent peuvent être représentées par le tableau suivant:
Totems de s li o m m e s
r.h,uivc-soiiri!> ("h.iuVL'-souris et fimoii-roitelet l-niou-roilclcl
Turbal Victori.i ['ort Stcplicns Yuins Wurunjerris Kurnaïs
Faucon de la Petit engou- Petit grimpereau Roitelet bleu
nuit lèvent
Totems des femmes.
II en résulte que, pour les totems des hommes, il n'y a que deux groupes autonomes et un groupe mixte. Pour les totems des femmes, nous distinguons quatre groupes: il n'y a que les Turbals et les tribus de Victoria d'un côté et les Kurnaïs de l'autre à être entièrement indépendants, tant pour les totems des hommes que pour ceux des femmes. Les autres tribus se rallient à l'un de ces deux groupes, soit pour le totem des hommes, soit pour celui des femmes. Port Stephens n'a de relations qu'avec les tribus de Victoria, les Wurunjerris seulement avec les Kurnaïs, pendant que les Yuins ont des rapports avec les Kurnaïs aussi bien qu'avec les tribus de Victoria. Finalement il y a encore à noter que chez les Yuins et les Kurnaïs, ce n'est pas Bundjil, le frère de Palyyan, qui est l'être suprême, mais chez les premiers, c'est Daramuliin. et chez les derniers Miingari ngaua. Chez cette dernière tribu, Palyyan disparait aussi tout à fait comme totem sexuel des hommes, pendant que chez les Yuins (et les Wurunjerris) il figure encore à côté de l'émouroitelet, le totem des Kurnaïs. Ici il y a encore à mentionner un mythe des Yuins qui fait voir que dans cette tribu, l'émou-roitelet jouait pour l'origine de l'homme un rôle semblable à celui de Palyyan chez les Wotjobaluks (voir plus haut p. 210). On raconte qu'avant les hommes, il vivait sur la terre des êtres qui étaient comme des hommes sans membres. .Mors Aluraiirai, l'émouroitelet, fit des hommes et des femmes, en fendant leurs jambes, séparant leurs bras du tronc et en leur fendant les mains pour faire des doigts'.
L'existence de ce totémisme sexuel, particulier à ces tribus, est très remarquable. Il ne se trouve que dans cette partie de l'Australie sud-est où le totémisme propre aux classes de mariage ne se rencontre pas encore du
' HSE p. •184—485, van Gcnnep, p. 9.
206 P. G. Schmidt, S. V. D.,
tout, comme cliez les Kuriiaïs, les Turbals, les tril:)us de Port Stephens et les Wurunjerris, ou bien n'est représenté que dans de faibles débuts, comme c'est le cas pour les autres tribus mentionnées ci-dessus, qui, chose remarquable, ont tous la succession masculine, à l'exception des tribus de Victoria. Ensuite il vaut la peine de faire l'observation que les totems sexuels sont tous de (petits) oiseaux.
Ces oiseaux-totems évoquent vivement le souvenir de l'oiseau des âmes chez les Pygmées Scmangs, dans la presqu'île de Malacca, qui est aussi de deux sexes et qui est considéré comme sacré pour le sexe correspondant'. Cet oiseau des âmes fournira peut-être l'explication de l'énigme du totémisme sexuel. L'oiseau contient en soi, ou plutôt est lui-même, l'âme de l'enfant que l'être suprême Kari envoie du ciel sous forme d'un oiseau déterminé. Le mari d'une femme qui a conçu tue un de ces oiseaux, la femme en mange la chair et procure par là à l'embryon l'âme, tandisque son existence matérielle résulte de l'acte de la génération. Le totem sexuel est désigné, chez les Kurnaïs, comme le frère aîné, la sœur aînée. C'est encore plus conforme à l'essence de l'oiseau de l'âme, quand les Wotjobaluks croient que la vie de la chauve-souris est la vie d'un homme et de mêm'e chez le totem féminin (HSE p. 148).
Consacrons maintenant notre attention aux femmes avec lesquelles Palyyan a des rapports spéciaux, qui cependant sont aussi mises en relation avec Biiiiiijil et sont formellement regardées comme ses femmes.
Les femmes de Bnn dj i l.
Les traditions sur les femmes de Biindjil sont très différentes: I" Chez les Wotjobaluks (HSE p. 489), les Kulins (HSE p. 491), les Wurunjerris (HSE p. 129), on en compte deux, nommées Gannciwarra = cygnes noirs. Or, il est très intéressant que les noms des deux femmes que Palyyan, le frère de Biindjil, tira de l'eau et que Biindjil lui-même maria ensuite avec les deux hommes qu'il avait créés-, sont nommées Kuniier-Warra et Ktinroiik. Il est évident que Kttnner-Warra est identique avec Gannawaira. Kuiiroiik est le suffixe féminin bien connu (voir plus haut p. 203). II n'est pas douteux qu'ici aussi Kuiiroitk n'est pas un terme indépendant, mais un suffixe de Kiinner-Warra et qu'ainsi les deux femmes tirées de l'eau portent le nom Kunnerwarra-Kiii'i'oiik = femelles de cygnes noirs-^. Voilà donc établie l'identité entière entre ces deux femmes et les femmes de Bitndjil.
11° Chez les Bunurong, où Biindjil a fait toutes choses, excepté les femmes, il possède néanmoins une femme, nommée BoHwi^, dont il n'a
' Blagden and Skcat, Pagan races of the Malay Peninsula 11, p. 4ss.
■' BrcHigli S m y t 11 1, p. 417: van (iennep, p. 15ss.
' (;fr. Naari-hiinn-sionik et U"()/7m;()/-/(/,', moitis des totems féiiiiniiis chez les Yiiins, v. plus haut p. 211.
' Boi-boi ne semble signifier iiiic »femme», voyez les formes bai-giirk. ba-gurk, haibngo, h('-(1yir. chez Mallicw, Raglcliawk and Oovv, p. 220; de même baa-iljitr. bai-djaiouk. ba-ggnrook, ba-djer, baiar-gook chez C\nt, The Aiistralian Race, n. 209 et 208, où giii/;. j'iiik dyir est toujours le suffixe féminin bien connu. Le redoublement hoi-boi n'exprimerait-il pas un duel ou au moins un pluriel en général?
L'origine de i'idéc de Dieu. 207
cependant jamais vue la figure. Malgré cela, il a un fiU nommé Biiibeal arc-cn-ciol, et un frère nommé Pa/yyan'.
III" Chez les Wawaiirongs, il a deux femmes. Il en donne une à son frère littcrr-fioen'^ qui est très sauvage et ne se laisse pas apaiser par ce don \
IV" Chez un tribu du Yarra River, fiundjil a créé le premier iiomme Karwien* en même temps que dcu.x femmes qu'il lui destinait et dont les noms ne sont pas transmis. Dans la suite, Bundjil lui-même convoita les deux femmes et les enleva à Karwien, mais les lui rendit bientôt. Kiinvicn avait, en attendant, appelé à son secours Waitng, le corbeau. Celui-ci vint avec beaucoup d'autres corbeaux. Une lutte s'engagea avec Bundjil. dans laquelle finalement Kamueii reçut une grave blessure au talon. Alors Bundjil le ciiangca en corbeau, et prit avec lui les deux femmes et eut d'elles beaucoup d'enfants".
V. Une version beaucoup plus défavorable à Karicin (sic!) raconte que Karwin, qui y est nommé le héron bleu, avait ensorcelé et tué deux jeunes gens et n'avait pas donné de nourriture à sa femme. Bundjil lui perça dans le combat les cuisses de manière que ses jambes se rétrécirent et pendent maintenant en bas quand il vole". —
Nous concluons notre collection de faits en rassemblant les passages dans lequel Bundjil est nommé créateur.
lin II dj il coin nie crcntciir.
1" Chez les tribus de Melbourne (Wurunjerris?) on raconte le mythe suivant sur la création: «Pundjel — cette forme du nom de Bundjil se rencontre ici — fit deux mâles d'argile. Il y a longtemps, bien longtemps de cela. Et ces deux respiraient dans un pays du nord-ouest." On décrit ensuite en détail comment s'opéra la formation du premier homme. Quand Pundjel eut formé les corps, son ouvrage lui plut beaucoup; il contempla longtemps les corps et dansa alentour. Ensuite il prit des fibres d'Eucalyptus obliqua et en fit des cheveux pour les deux corps; à l'un il les fit lisses, à l'autre crépus. Son
' Brouj^h Smylli I, p. 123; v.in Ocnncp, p. 179.
' Cfr. Hoorogn = tl'he b\acks' dans la langue des Moorabool-Yibbcric, chez Ciirr, Tlic Aiistralian Race, Nr. 208 (vol. III, p. .518). Une IJgende des tribus de Mi-lbotirnc (Brou g 11 Smytli 1, p. 124 425, van Oennep, p. 14) raconte que les avis sont partages si le premier lioninie a été créé à Kooraboort près Ballarat ou à Booergoen prés du Goulbourn River. Ce dernier nom, on le voit, est identique avec celui du frère de Biuuijil. Peut-être aussi dans le nom Koorrahort la première partie A'<io/-/-<2 ^= /<"/;/<•; est identique avec kiiri. *«// = homme — l'nlyyiin - fUwcr-^oeii, cfr. note I. Il semble que pour les deu.x noms il s'agit de dénominations de totems locaux qui peut-être doivent être ramenés à des totems sexuels primitifs.
' Brougli Sniyth I, p. 423; van Oennep, p. 178.
' Il me semble que Karwien = Karwin signifie homme, particulièrement Australien. Cfr. les formes kitlin. kiili, koli, chez J. Mathew, Kaglehawk and Crow. p. 220, koloin chez Curr, Austialian Race, Nr. 2()7c. De plus l;i forme secondaire kiiri est expressément attesté et celleci suppose aussi l'existence de kiiiin ( ^ kiilin). Ox Kiiii est le nom de la chauve-souris ^= /-"<?• lyynii!) chez les tribus de Port Stephens. Il y aurait donc ici identité entre Knru'ii-ii et Palyyan le frère de HiindjU.
' Brough Smyth I, p. 425— 427; van (U-nnep, p. 180 -181.
• Miss Howitt, Il SI- p. 486.
'()H H. G. Siiimitlt, S. V. IJ..
ouvrage lui plut de nouveau beaucoup, il le contempla longuement et dansa de nouveau autour. «11 donna ensuite à chacun des deux hommes un nom. Il nomma celui aux cheveux lisses Berroukbourn, et celui aux cheveux crépus Koukinbeirouk. Il les polit ensuite du haut en bas, se coucha sur chacun d'eux et leur souffla son souffle dans la bouche, le nez et le nombril. Et quand il souffla très fort, ils remuèrent. Alors il dansa une troisième fois autour d'eux. Il les fit ensuite parler et se lever et il se levèrent en hommes mûrs' et non comme des enfants-.
Il est évident que dans le nom des deux hommes, l'élément berrouk est identique; buruk, briik signifie tête, chef, chez les Kurnaïs-''. Je regrette de ne pouvoir fixer la signification des deux autres éléments bourn et koukin. Il est remarquable que l'un des deux éléments se trouve au commencement, l'autre à la fin du nom. On serait incliné à croire que ces deux éléments contiennent la différence spécifique et que par conséquent ils expriment de quelque manière le sens d'«homme aux cheveux lisses» ou «homme aux cheveux crépus».
11° «Btindji/ fit la terre et tout ce qui se trouve sur elle»''.
111° «Bundjil fit toutes choses mais il ne fit pas de femmes»".
IV" Bundjil était le premier homme. Il fit toutes choses. Le deuxième homme était Karwien que Bundjil avait fait aussi, ainsi que les deux femmes de Karwien^.
Récapitulation et explication.
a) La figure de Bundjil.
Il semble presque impossible d'arriver à une clareté parfaite à travers ce dédale de traits contradictoires. Nous croyons cependant que la classification que nous nous sommes efforcés d'établir à déjà frayé le chemin à une explication. Nous rappelons d'abord le fait que plusieurs des fils de Bundjil se fusionnèrent avec la personne de son frère. Sur cinq dont nous savons les noms, il y en a trois: Tarrnin (Turnung), Djuit (Jurt-jurt) et Binbeal. Des deux autres, Thara (Traar) «faucon des marécages» a certainement des rapports particuliers avec Bundjil, le faucon. Il ne resterait donc plus que Tadjui (Tajer), précisément le nom dont la signification est inconnue, ce qui donne la possibilité de le mettre peut-être plus tard en relation avec Bundjil ou son frère. Il y a donc une très grande probabilité que de toute cette multitude il n'existait primitivement que deux personnages: Bundjil (et son remplaçant) et un autre personnage qui paraît sous des formes diverses et que nous voulons provisoirement nommer le fils-frère de Bundjil. Résumons les notes caractéristiques des deux êtres.
Bundjil est sans doute au premier rang. Lui seul est désigné comme créateur, lui seul voit tout du haut du ciel et est gardien de la morale. En
' C'est-à-dire comme hommes qui ont passé par les cérémonies d'initiation. ' Brou g h S my th 1, p. 24; van Qennep, p. 1*2- 13.
' .). Mathew, Eagleliawk and Crow, p. 243, Curr, Australian Race, N. 210. ' Brough Smytli i, p. 423; van Oennep, p. 178. La suite de la légende à été donnée plus haut p. 207.
' Brough Smyth 1, p. 4'23; van Oennep, p, 179. La suite plus haut p. 207. '■ Brough Smyth I, p. 42.5; van Oennep. p. 180. La .suite p. '207.
ilfliors «le toutes les autres choses, il a certainement crée les hommes et parmi eux aussi son • frère», puisque nous avons établi l'identité entre Karwien et Palyyan; nous devons donc désigner plus exactement ce dernier personnage comme fils-frère-créature de Hundjil. W est vrai que dans quelques légendes, on nie la création des femmes par Bundjil: elles auraient été tirées de l'eau par Palyyan. D'un autre côté, la créiition des femmes par Bundjil est suffisamment prouvée parridentitc enUc Palyyan et Karwien, dont les deux femmes ont été créés par Bundjil.
Il est conforme à cette relation de créateur dans laquelle se trouve Bundjil vis-à-vis de ces femmes que les rapports humains et sexuels de mari que quelques mythes lui attribuent paraissent beaucoup plus affaiblis et plus incertains que chez Palyyan. Dans le quatrième mythe se rapportant aux femmes, il est dit expressément qu'il n'a pas créé de femmes à son usage, mais qu'il s'est approprié plus tard celles de Karwien. Les deux Gannawarra (cygnes noirs), qui d'après le premier mythe sont ses femmes, se révèlent, par l'identité de leurs noms avec Kunnerwarra-Kuurouk. identiques avec les deux femmes que Palyyan tira de l'eau et que Bundjil maria lui-même avec les deux hommes qu'il vivait créés. Dans le mythe il, Bundjil n'a qu'une femme que, du reste, il n'a jamais vue. Dans le mythe III il en a deux, mais il en donne une à son frère; nous avons cependant déjà vu qu'il donna chaque fois deux femmes et nous en trouverons plus loin la confirmation.
Quant à la corneille, partout où elle figure, Bundjil est son adversaire et elle est représentée dans les mythes de Bundjil comme un animai détestable.
En résumé, Bundjil apparaît comme un Etre suprême, créateur, qui a un frère-fils à figure plus marquante et plusieurs fils plus effacés et d'une physionomie plus astrale; il a, ça et là, des relations matrimoniales avec les fennnes, mais il ne .-semble pas les avoir eues dès le commencement. Passons maintenant au type fils-frère-créature de Bundjil.
b) Palyyan.
Celui-ci n'est mentionné dans aucun mythe comme créateur. Même là où on lui attribue l'origine des femmes, il les trouve déjà formées et vivantes et les tire de l'eau. Par son nom Karwien, il est caractérisé comme l'homme (l'homme par excellence). Surtout dans les mythes des femmes il parait toujours comme inférieur à Bundjil: il reçoit toujours et ne donne jamais. Quand il se révolte contre lui, il est vaincu et puni. Il n'y a donc rien de ce qui pourrait mettre en question son caractère de créature, à l'exception du fait qu'il est le frère du créateur.
En qualité de Palyyan et N^unung-ngutiut 'Cliauve-souris'», il est le premier homme et le père de tous les hommes. Il ne créa cependant pas les hommes, mais il causa la différence entre hommes et femmes et à cette occasion, il devint lui-même homme. D'après un autre mythe, c'est lui aussi qui tire les femmes de l'eau et les amène à leurs maris créés précédemment. Qu'il ait introduit la différence des sexes, c'est là probablement une périphrase
' Chez les Yiiiris, et par eu.\ aussi chez les Kurnaïs, Miiraiirai, Pcniou-roitelet qui y est le totem des hommes, joue un rôle scmhl.ihle.
210 P. Cl. Srlmiiflt. S. V. D.,
mythologique pour désigner l'introduction du totémisme sexuel qu'on lui attribue, pendant qu'auparavant hommes et femmes vivaient sans distinction de ce genre.
Le totémisme sexuel est maintenant en usage exclusivement dans le sud-est de l'Australie. Pa/yyan est donc le représentant et l'ancêtre de toutes ces tribus, tant qu'ils ont des rapports avec Bundjil, et en particulier des hommes, dont il est le totem sexuel. Bundjil lui-même ne parait jamais en quelque liaison avec le totémisme sexuel. Comme Pa/yyan devient l'adversaire de Bundjil, on pourrait en conclure que Bundjil doit représenter un élément ennemi des tribus indigènes et puisque le totémisme sexuel est certainement une coutume plus ancienne, autochthone, Bundjil sera aussi un élément étranger au pays.
En opposition avec le totémisme sexuel, représenté par Palyyan, Bundjil introduit le système à deux classes et le totémisme matrimonial qui en dépend. De fait, on fait remonter à Bundjil l'introduction du système des classes, du moins chez les Wurunjerris (HSE p. 491), jamais à Palyyan. La classe Bundjil a aussi un totem matrimonial, celle du Waang (corneille) n'en a pas'.
Nous avons à présent établi deux choses: 1" Bundjil est créateur et Palyyan-Karwien-Buerrgoen est une créature; 2" ce dernier est le représentant d'éléments indigènes, le premier représente des éléments étrangers, ennemis des éléments indigènes. On voit donc que chez Bundjil on a réuni ensemble des traits qui primitivement étaient certainement séparés.
Mais quels rapports Palyyan-Karwien-Buerrgoen a-t-il avec la corneille et que signifie l'opposition dans laquelle celle-ci se trouve indubitablement vis-à-vis de Bundjil, le faucon? En essayant de répondre à cette question, nous introduisons un élément nouveau dans l'explication des mythes australiens, l'élément mythologique-astral. Nous avons déjà plus haut, en rendant compte des explications du Dr. Foy, exprimé l'avis qu'un élément semblable se rencontre dans les mythologies australiennes; nous allons expliquer maintenant quelle a été son influence. Nous retournons pour cet effet aux mythes de Nuralie.
d) Fnucon et Cdrneille.
Nous avons déjà communiqué plus haut un mythe sur Nuralie: le caractère mythologique astral en est évident. D'après ce mythe, Nurelle (= Nuralie) fait disparaître la lune chaque mois et en fait de nouvelles étoiles. En considérant ce mythe isolé, il n'est pas nécessaire de voir en Nuralie autre chose qu'un être suprême qui, dans sa puissance, traite la lune comme il a été dit. Mais si on y joint l'autre mythe oîi il est raconté que les Nuralics s'appelaient en partie faucons, en partie corneilles, et si on
' J'exposerai dans un article spécial, à piililicr tians la •. Zeitsclirift liir Ettinologie» en détail qne la tendance de Howitt à trouver même diez les Yiiin et finalement a\issi chez les Kiilins et les Kurnaïs des totems de mariage ou des traces d'eux a été uniquement provoquée par son système aprioristique sur l'évolution sociologique en Australie. On sera surpris de voir quelle confusion cette manie des systèmes a causé même dans la manière dont Howitt représente les faits.
i.'i)n|>inc di- rldi'f (le iJieii Jlt
considère la diffusion par le monde entier du contraste entre ces deux oiseaux ou d'oiseaux semblables et sa signification, il en résulte avec certitude l'équation: corneille =- lune, et, par suite, faucon = Nuralie = soleil. Dans ce cas, le premier mythe est aussi parfaitement clair: c'est l'expression lucide d'une conception naïve sur les rapports entre le soleil et la lune.
L'évidence extérieure nous montre qu'à partir de la pleine lune, quand la lune décroit de plus en plus, le soleil se lève le malin après la lune et la suit, la poursuit pour ainsi dire. 1,'intervalle entre le lever des deux corps célestes diminue toujours plus on approche de la nouvelle lune, et le soleil a l'air de s'approcher toujours davantaf^e de la lune dans sa poursuite; plus il s'approche aussi, plus la lune diminue. A la nouvelle lune, les temps du lever coïncident, le soleil a atteint la lune et la entièrement anéantie. Quand, au temps de la nouvelle lune, le ciel est plus obscur, les étoiles apparaissent plus distinctes et plus nombreuses: de la lune disparue A'wrr//r-soleil a fabriqué de nouvelles étoiles.
A présent nous pouvons également expliquer le troisième mythe de Nuralie dans le sens de la mytholot;ic astrale. Ntirellc vit au ciel et a beaucoup d'enfants nés sans intervention d'une mère. Or la lune, dont NiirelU' fait les enfants, c'est-à-dire les étoiles, est dans toute l'Australie du genre masculin'. 11 y a cependent également à observer que partout en Australie le soleil est du genre féminin. Nous reviendrons plus tard sur les difficultés qui en résultent. Dans le mythe cité plus haut, il est dit que les A///ra//<\>;-Faucons ont été des Mtikwiird it les corneilles des Kilpara, qu'ils ont lutté les uns contre les autres, mais que finalement ils se sont unis pour former deux classes de mariage. Donc partout où le faucon et la corneille se trouvent en face comme classes matrimoniales, on pourra par la même raison essayer une explication mythologique astrale de tous les mythes qui traitent de ce contraste. C'est le cas pour les Ngarigos où les classes de mariage sont Yiickembruck-co\n&\\\i^ et Mcrun^Aawcon, chez les Wolgals où t/w/v-corneille et yWrt//a«-faucon, chez Ils Wuniiijerris où U/aart^y-corneille et Bundjil {Wrepil)-\a\xcon constituent les classes de mariages. La plupart des mythes sur Bundjil ne viennent cependant pas d'une région où Biiiidjil est le nom d'une classe de mariage; ils provieiiiieiit plutôt de pays des Wotjobaluks, Gournditchmara, Booandik etc., chez lesquels Krokitch, le cacatoès blanc, a pris la place du faucon et Qanititch, le cacatoès noir, la place de la corneille. Le contraste des couleurs exprime cependant la même chose que celui entre la corneille et le faucon, c'est le soleil et la lune.
Dans ces mythes, on ne rencontre aucune trace des deux espèces de cacatoès, c'est toujours uniquement Bundjil, qui cependant n'a jamais les traits (lu faucon. La corneille est remplacée par Paiyyan (Karwien-Bucrrgoen), la chauve-souris, qui cependant ne parait jamais sous cette forme. L'adoption (le ce représentant des tribus indigènes (v. plus haut 210) à la place de la corneille qui y serait de droit, me semble être une preuve évidente de la
' Il y a une seule cxrcptlim : cliez les Narrinyorls, iiiii li.ihiteiit plus nii siul. Hroii)>li S 111 y t 11 I, |) ■132 ; v;in (U'iiiu-p, \\. \'2 l.'i.
212 F. O. Schiniiit, S. V. D.,
liaison de deux peuplades opposées: d'une peuplade indigène persécutée, et d'un élcnicnt étranger, envahisseur, vainqueur. Déjà lors du combat des Miikwara-Kilpara, nous avons observé que le faucon, malgré la résistance de la corneille, était resté vainqueur et un chant rapporte que cette dernière a été blessée au genou'. Si Biindjil. le faucon-soleil, a pénétré dans ces nouveaux parages, le remplacement de la corneille-lune par Pa/yy an ne peut avoir d'autre motif que le désir des vainqueurs de donner un fondement mythologique à leur supériorité sur la race indigène. La relation entre la corneille et Palyyan fut dans la suite établie également par un mythe: dans un combat avec Biindjil, Korwien-Palyyan est secouru par des corneilles, et est finalement lui-même changé en corneille. Une raison extrinsèque fut trouvée dans la circonstance que Palyyan signifie «chauve-souris» ; la chauve-souris est un animal nocturne et relève par conséquent de la lune.
On transporte ensuite sur Palyyan, qui a pris la place de la corneille, toutes les notes caractéristiques lunaires de cet animal mythologique''. D'abord sa blessure au pied. C'est un trait qui se retrouve dans presque tous ces mythes de rivalité. Nous avons vu dans les mythes cités plus haut que dans le combat entre MukwaraAaxxcon et Kilpara-co\n&\\\&, cette dernière fut blessée au pied tellement qu'elle ne put plus marcher, devint malade et amaigrit comme un squelette. La même chose est rapportée de Karwien-Palyyan qui fut gravement blessé au talon dans le combat avec Biindjil et puis — c'est ici qu'on constate clairement la dépendance du mythe des corneilles — fut changé par Biindjil en corneille, comme aussi des corneilles l'avaient assisté dans le combat. Une autre version du mythe de Kanaien raconte également que Karwien, qui y est représenté comme le héron bleu, eut les cuisses percées par Bundjil, et que par suite ses jambes se rétrécirent et devinrent très grêles -^
La signification astrale est en ceci qu'après la pleine lune, où le soleil à son lever commence à s'approcher de la lune, pendant qu'auparavant leur course semblait se séparer, la lune montre une diminution de son volume.
' Brough Smytli 1, p. 424 ; A. van Qenncp, p. 117.
' 11 semble évident qu'ici une propriété caractéristique de la corneille en tant que réprésentant la lune a été transportée sur Palyyan, qui en première ligne est totem du sexe masculin. Une telle transposition se manifeste indiscutablement chez les tribus de Baiame, dans les mythes desquels le rôle de la corneille-lune est attribué à Daramuhin qui en soi est le faucon-soleil, parce que Daraninlnn a d'abord supplanté la chauve-souris dans sa qualité de totem du sexe masculin. Nous apporterons plus bas les preuves détaillées de toutes ces affirmations. Nous mentionnons cependant le fait dès maintenant pour mettre en relief ce cas sans réplique d'une transposition des fonctions de la corneille sur son adversaire, le faucon. Cette transposition ne peut plus être expliquée uniquement par la mythologie, mais on doit recourir à l'histoire tribale, en admettant l'hypothèse d'une défaite d'une tribu par l'autre, à la suite de laquelle les deux tribus se fusionnèrent. Du reste, nous avons, en Australie, un bon nombre d'exemples d'exploitations et d'explications mythologiques de faits historiques. Ainsi particulièrement quand en différents endroits il est question d'homoies à l'état d'ébauche qui dans la suite ont été perfectionnés par de grands bienfaiteurs de la tribu: ce n'est pas autre chose qu'une explication mythologique d'un état sociologique inférieur aux yeux des indigènes et dans lequel ces hommes avaient vécu jusqu'alors.
" Quand on ajoute qu'elles pendaient en bas quand il volait, ce n'est qu'une amplification explanatoire, une fois que Kiirwin passait pour le héron bleu.
Une autre preuve de la justesse de cette explication se trouve en ceci qu'après la blessure de Karwien, Bumijil lui enlève ses deux femmes. Pour bien comprendre ceci, nous devons entrer dans l'explication de tous les mythes de femmes qui se rapportent à Palyyan. Nous en avons donne le catalogue plus haut (p. 206 — 207) et nous y renvoyons.
D'abord il y a à faire remarquer que cette indécision entre une et deux femmes que Palyyan a eues ou qu'il a tirées de l'eau, n'a en soi rien à faire avec Palyyan. la chauve-souris, le totem sexuel des hommes. En cette qualité il n'a partout et toujours qu'un seul totem sexuel féminin à son côté. Tous les deux totems, le totem unique masculin et le totem unique féminin, sont représentés chez toutes ces tribus par les rhombes, qui sont toujours au nombre de deux, un grand et un petit; tous les deux représentent les deux premiers ancêtres, homme et femme, de chaque tribu. Par contre, les mythes de femmes dont il s'agit ici font tous partie de la série des mythes faucon-corneille et ce qu'on y attribue à Palyyan-Karwien-Buerrgoen revenait primitivement à la corneille-lune.
En effet, nous rencontrons déjà chez les tribus Mukwara-Kilpara, bienque chez eux les mythes soient bien rares, la même incertitude entre deux femmes, une seule et aucune. Chez ces tribus cependant, on les met plutôt en relation avec Niiralic (Nitrellc). que nous avons reconnu être le faucon-soleil. Ainsi \urcllc a beaucoup d'enfants sans l'intervention d'une mère; ailleurs cependant il a deux femmes. Le nombre de deux se retrouve aussi chez les femmes de Niirrundere et de Raiatne : il vient aussi en ligne de compte pour les deux «mères» de Daramiilun. Dans tous ces mythes de rivalité, on ne va jamais au delà du nombre de deux femmes, une preuve que la polygamie, bien qu'elle soit aussi en usage chez ces tribus, n'a rien à faire avec ce nombre mythique, comme aussi elle n'exige pas qu'on se borne à deux femmes. Ce nombre de deux s'explique complètement et uniquement par la mythologie astrale. Pour conduire à bout cette explication nous devons cependant revenir sur les mythes de Bundjil, plus riches et plus détaillés.
Tant que nous savons, le seul nom des deu.x femmes qu'on met en relation, tantôt avec Bundjil. tantôt avec Palyyan-Btterrgoen, est «cygnes noirs» (Kunawarra). 11 est notoire que le cygne, dans beaucoup de mythes, est en rapport avec la lune'. Ordinairement néanmoins, on ne mentionne que le cygne blanc connne représentant de la pleine lune. Cependant il n'est pas douteux qu'on utilise aussi, pour la mythologie, la lune obscure, la partie non éclairée de la lune, qui est surtout visible sous les tropiques-. En réunissant ces deux idées, nous avons le cygne noir. Dans nos mythes néanmoins, il est question, bien que d'une manière indécise, de deux cygnes noirs. Par là la relation aux phases lunaires devient plus évidente. On pense aux deux moitiés noires, dont l'une constitue, au premier quartier de lune, la partie gauche de la lune, la seconde, au troisième quartier, cotistitue la partie droite; au dernier quartier, à la nouvelle lune, elles couvrent ensemble toute la lune.
' l-rohcniiis. Im /cit;ilter des SonncnRoUcs, p. 41— 12, 304—333. E. Sicckc, Dr.ichcn- Mtiipfc, p. 17ss.
' Sicckc, I. c. p. 12ss.
214 P. G. Sclimidt, S. V. D.,
Dans les mythes répandus dans d'autres parties du monde, le cygne est la luisante vierge lunaire; la lune luisante est conçue comme un être féminin; c'est probablement une forme plus récente. Ici, dans le sud-est de l'Australie, la lune claire, cette lune qu'on voit manifestement au ciel, est du genre masculin, même dans les mythes, et les deux cygnes noirs, les deux hémisphères obscures de la lune, sont ses femmes. En partant de ce principe, on explique facilement tous les traits dans les légendes de femmes de la mythologie de BundjU et de Palyyan-Karwin-Buerrgoen.
Les deux femmes ont été tirées de l'eau. On sait combien de fois la lune est mise en rapport avec la mer et l'eau'. La forme de canot qu'affecte la lune est peut-être cause de la première relation; la menstruation des femmes de la seconde. C'est la pleine lune qui, en décroissant, fait provenir ces deux cygnes noirs'^. Ce sont là les deux femmes de Karwien-Pa/yyan, de la lune. BundjU, le faucon, en sa qualité de soleil, a une femme dont il n'a jamais vu la figure: c'est-à-dire pour le soleil on ne voit jamais le phénomène d'une moitié obscure, d'un soleil obscur, le mythe, scmble-t-il, ne fait que l'exiger en principe et dans le naïf désir de rester logique. Karwin possède les deux femmes à la nouvelle lune: c'est-à-dire qu'à ce temps les deux moitiés obscures s'attachent à la lune. Puis BundjU les convoite et les lui enlève: c'est la disparition des deux moitiés obscures depuis le temps de la nouvelle lune jusqu'à la pleine lune; quand cette dernière est au ciel, les femmes sont entièrement enlevées à Karwin. Pendant ce temps, ce dernier a toujours poursuivi BundjU^: dans le temps de la nouvelle lune jusqu'à la pleine lune, le soleil se lève plus tôt, la lune le suit. Alors Karwin, à l'aide de la corneille, célèbre, au clair d'un grand feu, un grand corroborie, dans lequel un combat s'engage entre BundjU et Karwin: au temps de la pleine lune les noirs tiennent leurs corrohories et à la pleine lune a lieu le combat entre le soleil et la lune. Finalement BundjU blesse Karwin en lui perçant le tendon du talon, de manière qu'il ne peut plus marcher, devient malade et maigre comme un squelette: à partir de la pleine lune, la lune se lève le matin avant le soleil, l'intervalle entre les deux levers s'amoindrit toujours davantage jusqu'à la nouvelle lune; le soleil la rejoint donc, puisqu'elle ne peut plus bien marcher; ensuite la lune devient malade et maigre comme un squelette*. BundjU garda
' Frobenius, 1. c. p. 352. On rapporte aussi de Palyyan qu'il avait la surveillance de toutes les eaux, Brough Smyth 1, p. 417; A. van Oennep, p. 1.5.
' De même c'est un trait de mythologie astrale, une allusion à In forme recourbée de la lune, quand on raconte que Palyyan tira les deu.x femmes de l'eau avec une branche recourbée, l^c même les trois jours pendant lesquels Pa/vv^" (et fiii/uljil) restèrent auprès des hommes unis à leurs femmes signifient les trois jours pendant lesquels la nouvelle lune est invisible et où les deux lunes noires sont unis à la lime luisante.
' Brough Smyth I, p. 425; van Oennep, p. 180.
' Les rapports de la lune au squelette, au crâne des morts, aux ossements sont si bien attestés qu'il est superflu d'en citer des preuves. Nous ne mentionnons que quelques cas relatifs à l'Australie: chez les Narrinyeris (Brough Smyth 1, p. 432, note; van Oennep, p. 43), les tribus de Victoria (Brough Smyth 1, p. 131; van Oennep, p. 43), les Arandas (Strehlo w, Die Aranda- und Loritja-Stiimmc, p. 18).
alors les deux femmes et en eut beaucoup d'enfants: à la nouvelle lune, un Rrand nombre d'étoiles, cachées jusque là, deviennent visibles.
Une autre version de ci- mythe est extrêmement intéressante et instructive sous bien des rapports: c'est quand on raconte que Pu ndjel créa deux hommes et que Palyyan conduisit ensuite les deux femmes qu'il avait tirées de l'eau vers Pundjel qui les maria aux deux hommes qu'il avait créés. Ici on a logiquement divisé la lune claire en deux êtres, deux hommes, exactement comme il y a deux lunes obscures, deux cygnes noirs. Par le fait que Pundjel a créé ces deux hommes, l'ancien être suprême se révèle comme créateur; car Pundjel n'a pas ce pouvoir en tant que soleil, puisque nulle part en Australie le soleil pourrait avoir créé la lune'. D'un autre côté, un caractère d'antiquité se révèle dans la circonstance que dans l'union des deux hommes avec les femmes, telle qu'elle est décrite ici, on fait ressortir exclusivement le contraste entre hommes et femmes, tel qu'il trouve son expression dans le totémisme sexuel des tribus Palyyan. Car c'est bien Pundjel qui a créé les hommes et leur a donné les javelots, et Palyyan ne fait que donner aux femmes des bâtons à déterrer les racines; mais dans la suite, c'ef.\. Palyyan seul qui parle tant aux hommes qu'aux femmes, leur ordonne de s'unir et prescrit non seulement quel usage les femmes doivent faire de leurs bêches, mais aussi ce que les hommes ont à faire avec leurs javelots. Ici donc on ramène à Palyyan l'institution du totémisme sexuel, de la même manière que dans le mythe communiqué plus haut, p. 215. Lui aussi, du reste, établit le contraste des deux sexes en amenant les femmes. Ce qu'il y a de neuf, c'est que deux femmes sont unies à deux hommes; c'est un emprunt fait aux mythes stellaires. Ainsi donc, dans ce mythe, le thème du mariage est traité tout à fait dans le genre des peuples Palyyan et dans le sens du totémisme sexuel ; Pundjel reste encore à l'arrière-plan et ne produit pas encore son idée des classes de mariage. Le contraste astral entre la lune claire et la lune obscure qu'on met en parallèle avec celui du soleil et de la lune n'est pas transporté sur deux différentes classes de mariage, mais sur le contraste entre hommes et femmes'^. Ici aussi se manifeste donc le mélange de traits de mythologie a.strale avec des traits historiques, augmentés de quelques traits de l'être suprême.
!•) Caractéristique des cléments de mythologie astrale, des éléments historiques et religieux.
1" Par rapport à rélénient astral, il faut constater que les indigènes n'en comprennent plus, ni en soupçonnent même pas sa signification. Une ombre d'intelligence se retrouve encore chez les tribus KUpara-Mukwara qui certainement ont gardé l'élément mytiioiogique astral dans sa forme la plus ancienne, du moins pour cette partie de l'Australie, et qui opposent tout
' l.e contraire serait plutôt concevable, et, de fait, quelques tribus d'Australie le supposent.
' Quelque chose de semblable se rencontre dans un mythe de l'ouest de Victoria (Dawson, Australian Aborigines, p. 27 ; van Ocnnep, p. 115) où les deux classes de mariage .ictucllcnicnt en vigueur, les Knroketch et les Knppcliiar. sont juxtaposées comme homme et femme: Knroketch, le cacatoès blanc, est l'iiounue, Kuppuliiur, le cacatoès noir, est la (emmc.
216 P. O. Sdmiidt, S. V. D.,
simplement Ki/pora-corne\\\ç-\une à Miikwara-iaucon-soleW. Le sens mythologique originaire a été complètement perdu chez les tribus à mythes Bundjil, où Bundjil et Pa/yyan sont expressément identifiés avec des étoiles déterminés. Bien plus: la conception mythique du soleil et de la lune, actuellement en vigueur chez les tribus KUpara-Mukwara, comme en général chez toutes les tribus d'Australie, considère le soleil comme être féminin, la lune comme être masculin. Ceci est doublement en opposition directe avec la conception des mythes dont nous avons parlé et où le soleil et la lune figurent comme deux hommes, où le soleil a vaincu et subjugué la lune. 11 est difficile de dire comment et quand ces mythes avec la rivalité entre le soleil-faucon et la lune-corneille sont venus dans cette partie de l'Australie. En tout cas, il ne proviennent pas de l'angle sud-est, car, chez les Kurnaïs, nous ne les trouvons point du tout sous cette forme et pour le pays de Bundjil avoisinant il y a des preuves évidentes d'une infiltration postérieure.
2° Avec cela, nous arrivons à l'élément historique qui certainement a exercé son influence dans tout le pays à mythes de Bundjil. Car ici, la corneille-lune est supplantée par Palyyan, le totem sexuel des hommes chez les tribus de Victoria, et la corneille ne reste plus que comme classe de mariage et cela seulement dans une partie de ces régions. Ce contraste entre la mythologie et la sociologie est un indice qu'on a réuni des éléments hétérogènes. En effet, comme je le prouverai ailleurs, les tribus qui ont Palyyan comme totem sexuel des hommes, et en général toutes les tribus à totem sexuel, ne connaissent aucune espèce de totémisme héréditaire et de classes de mariage; elles avaient une organisation matrimoniale fondée uniquement sur l'exogamie locale avec filiation masculine. D'un autre côté, il est manifeste que les tribus à classes matrimoniales et totems héréditaires ne connaissaient primitivement pas de totémisme sexuel. Nous avons ensuite démontré que les mythes à rivalité entre Faucon et Corneille (= soleil et lune) se rencontrent dans leur forme la plus pure chez les tribus à succession féminine héréditaire, où même les deux classes de mariages sont l'expression sociologique de la rivalité mythologique. Les Kurnaïs, au contraire, qui n'ont que le totémisme sexuel, ne connaissent pas les mythes de rivalité sous cette forme et lui donnent encore beaucoup moins une expression sociologique. Située entre ces deux pays, la région à mythes de Bundjil représente bien cette opposition sur le terrain sociologique par les classes de mariage, mais dans les mythes, le totem sexuel masculin, Palyyan, joue encore un grand rôle. Ici donc nous sommes au confluent des deux courants de civilisation. Ils se compensent dans une certaine mesure, mais le fait que Palyyan, le représentant du totémisme sexuel indigène, est mis sur le même pied que la corneille, le parti vaincu dans les luttes de mythologie astrale de l'autre pays, prouve que le courant civilisateur venant du sud-est de l'Australie a été vaincu par le courant venu du nord-est.
3" Si donc nous avons appris à connaître le pays à mythes de Bundjil comme une région mixte dont nous avons pu établir les deux éléments, nous pourrons utiliser ce résultat dans notre caractéristique de Bundjil, en tant qu'il est l'être suprême de ces tribus. Qu'il occupe effecti\ement ce rang
l-nriKiiii" lit rlilOt <lc Uicii 217
parmi tous les autres êtres qui jouent un rôle dans ces mythes, je pense l'avoir prouve plus haut p. 208 — 209. On peut y constater en particulier sa supériorité sur Pa/yyan. Nous devons néanmoins avouer, à la suite de notre enquête de mythologie astrale, qu'en tout cas, une partie de cette supériorité est fondée sur des raisons de mythologie astrale. Bundjil est supérieur à Pa/yyan. comme le soleil l'emporte sur la lune. Mais il ne s'ensuit pas de ce contraste que Bundjil, le soleil, soit le créateur de la lune moins encore que de toute autre chose; en tout cas ce n'est pas australien, car en Australie c'est plutôt la lune qui figure comme créateur, même du soleil. Dans nos mythes cependant, Pa/yyan. la lune, ne se produit aucunement en créateur. L'activité créatrice de Btindji/, qui, d'après nos identifications, s'étend à tout, même aux femmes, n'est pas d'origine mythologique astrale, mais religieuse, elle revient à Biindji/ commit à l'être suprême qiia ta/i. De même, le rôle de Bundji/ comme gardien et juge de la morale ne peut pas être dérivé de la mythologie astrale; si on voulait ici parler «de l'œil du soleil qui voit tout», on peut répliquer que Bundji/ est gardien de la morale également pendant la nuit. Toutes les relations de Bundji/ avec les femmes se laissent, au contraire, expliquer avec la plus grande certitude comme provenant de son caractère mythologique astral. Or, comme tout le système de la mythologie astrale a été importé de l'étranger, nous avons le droit de demander pour le caractère primitif de l'être suprême de ces tribus une position au dessus de toutes les relations sexuelles, comme nous le trouvons encore maintenant chez les Kurnaïs qui ne connaissent pas ce système; chez eux, il n'est nulle part question d'une femme de Mungan ngaua de manière que si Tundun est appelé son fils, il ne peut pas l'être dans le sens d'un fils procréé par la génération sexuelle. Et comme chez les Kurnaïs, Tundun et sa femme Ru/iut. qui sont caractérisés comme les ancêtres de l'humanité par les deux totems sexuels, sont en relation si étroite avec Mungan ngaua. l'être suprême, ainsi dans les pays à mythes de Bundji/. Pa/yyan, le totem sexuel des hommes, et le totem sexuel féminin qui lui correspond, ont dû représenter les premiers parents qui se trouvèrent également en étroite relation avec l'être suprême. Si le caractère d'être suprême échut à Bundji/, le faucon, le représentant du soleil, et non pas à la corneille et par suite à Pa/yyan, le représentant de la lune, la raison est d'un côté dans la supériorité dont il parait revêtu dans le mythe. Cette union entre Bundjil et l'être suprême n'a pas été établie pour la première fois dans les pays à mythes de Bundji/: elle se trouvait déjà dans les pays des tribus Ki/para-Mu/iwara et ne trouva dans le pays Bundji/ que sa continuation logique. Elle rencontra cependant ici une facilité spéciale, en tant que Pa/yyan, le représentant de la lune, était déjà suffisamment distingué de l'être suprême par sa position d'ancêtre de la tribu et lui était subordonné.
/) Dcterminatiun plus détaillée des tribus du sud-est de l'Australie.
Nous avons pu constater un contraste marquant entre les tribus du sudest et les tribus Ki/para-Mukwara. situées plus au nord-ouest, et cela au point de vue religieux aussi bien que sociologique, ces deux rapports y étant
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intimement liés entre eux. D'après ces recherciies, nous rencontrons dans le sud-est de l'Australie un être suprême qui n'a ressenti que plus tard les influences de la mythologie astrale; sous lui, il y avait un couple d'ancêtres, figuré par le totémisme sexuel. Un autre totémisme, héréditaire, de classes matrimoniales, n'existait primitivement pas; il ne fut introduit que par une influence venue du nord-ouest. Le mariage se réglait par l'exogamie locale avec succession masculine. Par contre, dans le mouvement d'idées venues du nord-ouest, la figure de l'être suprême a été déjà plus longtemps et plus intimement mélangée d'éléments de mythologie astrale; il n'y a pas de trace d'un couple d'ancêtres de la tribu et, par conséquent, de totémisme sexuel ; l'organisation du mariage repose sur des classes matrimoniales et sur des totems à succession maternelle; le contraste des deux classes de mariage est motive essentiellement par des considérations de mythologie astrale, par le contraste du soleil et de la lune.
Il vaut la peine de déterminer d'abord un peu plus exactement l'extension originaire des tribus du sud-est de l'Australie. Nous rappelons que Bundjil créa deux hommes, dont l'un aux cheveux crépus, l'autre au poil lisse. Il est très probable que nous avons ici les représentants des deux civilisations, qui, par suite, se seraient distingués aussi au physique. Nous sentons ici combien il est regrettable que nous ne connaissions pas la signification des noms des deux hommes, Berroukboiirn et Koukinberroak ; elle nous fournirait certainement d'autres éclaircissements. Une fois cependant qu'il est notoire que Palyyan représente l'élément indigène du sud-est de l'Australie, et qu'il faut, par conséquent, dans le voisinage immédiat des Tasmaniens qui sont à cheveux crépus, rechercher de préférence les sièges d'une population (autrefois) exclusivement à cheveux crépus, il ne resterait plus pour la race de Riindjil que des tribus à cheveux lisses".
Nous obtiendrons d'autres renseignements en nous adressant aux Kurnaïs, qui représentent l'élément du sud-est de l'Australie dans une plus grande pureté et moins gâté par le courant venu du nord-ouest. Ici le totémisme sexuel s'est encore conservé tout pur, sans vestige de totémisme à classes ou groupes de mariage; le passage des animaux totem du sexe masculin et féminin à plusieurs autres tribus du sud-est prouve de plus que les Kurnaïs avaient des relations fréquentes avec elles. 11 faut remarquer encore que la corneille qui est en rapports amicaux avec la race Palyyan indigène, jouit aussi de plus d'estinie chez les Kurnaïs que chez les tribus Bundjil. Pendant que chez ces derniers, dans les mythes sur l'enlèvement du feu, la corneille paraît comme une voleuse pleine d'astuce, qui vole le feu à une femme du ciel et en prive les hommes. Chez les Kurnaïs c'est Narugal, la corneille, ci Niyoraiig, le faucon des marécages [swamphawk], qui rapportent aux anciens Kurnaïs le feu qu'un être surnaturel, Biillui/ilmukan, leur avait
' Cfr. aussi l'observation d'A. W. Howitt (Broiigli Smyth 11, p. 301) sur l'Australie centrale (les Iiabitants de Coopcr Creck) : «Les indigènes ne se distinguent pas beaucoup dans leur extérieur des habitants des côtes ; leur chevelure cependant est plus raide et je pense cpi'ils sont plus élancés de corps; la chevelure laineuse |curly| qu'on ai)eri,'oit si souvent près du Darling et du Murray n'y est pas habituelle.-
l.oriKlnc de lldct di- Uicii. 219
volé'. I.cs Kurnaïs nomment expressément la corneille leur amie; c'était une niauvaisf action de la tuer; si on le faisait, une tempête se lèverait (HSE p. 134^135). Un écho d'une position analogue de la corneille chez les tribus Palyyan se trouve dans une légende des Boorong, une tribu sur le lac Tyrill. Elle rapporte des temps des Miirrum biing-uttrias^, des anciens esprits, que la corneille (le mâle de la corneille) leur avait apporté le feu ; maintenant elle est l'étoile Canope".
Quant au culte de l'être suprême, les Kurnaïs le distinguent encore exactement du culte de l'ancêtre de la tribu: les premiers hommes et les parents du genre humain, Tundun et sa femme, sont nettement distincts de Mun^an n^aiia et lui sont soumis. Tundun est bien appelé le fils de Mungan n^aua, mais comme celui-ci n'a pas de femme, il est clair qu'il ne peut pas être question d'une filiation par la génération physique. Le mot «fils» ne signifie donc ici que la relation morale de respect et de soumission, de même (\UQ. Mungan ngaua n'est nommé «notre père» qu'au sens moral. De même, dans la race Palyyan il n'y aura eu primitivement, avant l'invasion de la race Bundji/, qu'un seul ancêtre avec sa femme; il s'appelait vraisemblablement Palyyan. Le nom de l'être suprême était alors uniquement Mami ngata ou Mami ni^orak «notre père», comme il est encore actuellement en usage dans deux de ces tribus, à côté de Bundjil.
Ensuite il est important d'observer que Mungan ngaua n'est en aucune manière mis en relation avec des phénomènes stellaires. Si l'aurore australe est iioinmée son feu^ (HSE p. 277, 430), la raison en est qu'autrefois il a brillé une fois le monde avec ce feu; il l'a envoyé, c'est donc son instrument; quand on le voit maintenant, on fait cette prière: «Envoie-le ailleurs, ne nous laisse pas brûler». Chez les autres tribus du sud-est de l'Australie, cette explication de l'aurore australe est inconnue; elle y est regardée comme un présage de guerres sanglantes que les noirs se livreront (HSE p. 430). Cette absence primitive de tout élément de mythologie astrale devra, par analogie, également être constatée pour l'être suprême originaire du pays Bundjil actuel.
Nu m lie.
Après cet exposé détaillé de la mythologie de Bundjil, il ne sera plus difficile de pénétrer le sens des mythes sur Nuralie. On comprendra facilement les points suivants:
' Dans 1,1 iiiytliologic de Hundjil W Icu est ravi [lar deux fils de Bundjil dont l'un, Tliaro, est également le fiiiieoii des marécages, l'autre, Toonit. est aussi le frère de Rtiruijil. d'où «= l'alyvan -^ /'«/////; = cli.iuve-soiiris; cette dernière a des rapports aniicau.x avec la corneille. On pourrait donc mettre en parallèle Narugnl — la corneille et Ngarang = faucon des marécages avec l'autre couple Thara et Toonit. Seulement il y a cette différence que dans la mythologie de liiiiuljil. la corneille ne fait pas partie du couple cl est regardée comme l'être méchant auquel les deux frères doivent arracher le feu; ensuite on aurait essayé de mettre Toonit, qui avait primitivement de lions rapports avec la corneille, en opposition avec elle, en l'affiliant à Hiiiuijil.
' Forme plus exacte que Ntiniiiiiliiiiiii-nttia, v. van Oennep, p. 18. note 4.
" Brough Smyth 11, p. lliO.
' Il n'est peut-être pas entièrement iniilile d'observer que celte aurore australe n'a rien à faire avec l'aurore du matin et ne dépend donc p,is du soleil ; c'est le pendant de l'aurore boréale, observée dans les parages du Nord.
220 P. O. Schmidt, S. V. D„
1" Mukraara et Kilpara sont nommés, tous les deux, Nuralic et sont, par conséquent, mis sur la même ligne, du moins sous un certain point de vue: nous avons ici la même relation qu'entre les frères ButT,djil et Palyyan, qu'entre le soleil et la lune.
2° MiikwaraAe faucon blesse KUpciraAa corneille à la cuisse : c'est la lune qui décroit à la suite de la victoire du soleil.
3" Nuralie a deux femmes et, d'un autre côté, il a des enfants sans l'intervention d'une femme: les deux femmes sont les deux lunes noires qui sont, à proprement parler, des femmes de la lune.
Outre qu'on rapporte de lui qu'il a tout créé, Nuralie manifeste encore son caractère d'être suprême en faisant disparaître chaque mois la lune et en fabriquant des étoiles. 11 ne faut pas croire que Nuralie doive être identifié ici avec le soleil. Car d'une part, le soleil ici est aussi du genre féminin et n'exerce nulle part un pouvoir créateur; ensuite on raconte expressément dans un autre mythe, que Nuralie, sur les prières des indigènes, régla non seulement le cours de la lune, mais fixa aussi le lever et le coucher du soleil; on le distingue donc formellement du soleiP.
Les mythes stellaires semblent contenir des éléments plus anciens que la mythologie sur Bundjil, puisque MukwaraAç faucon et KUparaAa. corneille, les deux chefs des classes matrimoniales, figurent comme tels aussi dans les mythes.
La question si le contraste entre les deux classes de mariage Kilpara- Mukwara doive être interprété uniquement par la mythologie astrale, ou si des événements historiques y entrent également en ligne de compte, ne peut que très difficilement trouver une solution, parce que pour la classe Kilpara nous n'avons pas autant de renseignements mythologiques que nous en avions pour Palyyan. Cette question en renferme, du reste, encore deux autres: est-ce que la dénomination de faucon et corneille fut donnée aux deux classes matrimoniales en un temps où on se rendait encore compte de la signification mythologique astrale de ce contraste, ce qui manifestement n'est plus le cas aujourd'hui, ou bien alors seulement, quand on ne concevait plus la différence que comme entre deux oiseaux (totems)? 2" Est-ce que la dénomination des deux classes matrimoniales fut donnée seulement dans le pays que les indigènes habitent maintenant, ou bien les indigènes l'apportèrent-ils d'ailleurs avec leurs mythes? Naturellement, le fait que les mêmes mythes de rivalité et leur relation avec les deux classes matrimoniales se retrouvent dans les parties les plus diverses du monde, est ici d'un grand poids. C'est un argument grave que cette relation est elle-même très ancienne et date d'un temps où la signification astrale de ces mythes était encore comprise. Les trois questions se réduiraient alors à une seule: Comment se fit-il que le contraste mythologique astral du soleil et de la lune put être utilisé pour désigner deux classes matrimoniales connexes entre elles? Pour le moment, il est absolument impossible de donner une réponse positive à cette question; il nous manque les conditions préliminaires. Mais psychologiquement, il est invraisemblable pour moi qu'un tel usage ait pu
' Brougli Siiiylli I, \i. \'M, -131; vaii (Umiiu'|i, 11.35. 43.
avoir lieu s'il ne s'était pas appuyé sur des événements historiques: l'opposition mutuelle de deux groupes de peuples, leur rivalité, la défaite de l'une par l'autre. La question ultérieure, en quel endroit cette connexion a été pour la première fois établie, ne trouve pas de solution pour le moment. Mais il me semble que, tant que l'intelligence de la signification était encore vivante, un peuple pouvait rétablir cette coiniexion ou en faire une nouvelle application, chaque fois qu'il passa, dans ses migrations, par des contrastes semblables. Et je ne vois pas de raisons qui excluent l'hypothèse que des tribus comme le groupe des Kilpam-Miikwara aient encore eu cette intelligence quand ils prirent possession de leurs terrains actuels.
La discussion de cette question était nécessaire pour nous frayer le chemin vers la réponse de la question qui nous intéresse ici plus que toute autre. Les traits de l'être suprême se sont-ils fusionnés avec un être astral, le soleil, ou avec un totem, le faucon? En d'autres termes: la confusion des deux conceptions eut-elle lieu en un temps où la connaissance du caractère astral de ces mythes était encore vivante, ou bien plus tard? Il me semble que la supériorité du faucon-oiseau sur la corneille-oiseau et le caractère du fauconoiseau en général n'a pas les conditions requises pour y rattacher le concept ci'ini être de telle importance et d'un tel pouvoir, coinme nous le voyons dans la figure de Ntiralie : je crois donc devoir me ranger à l'opinion que la fusion de l'être suprême se fit primitivement avec un être solaire, et non pas avec le faucon-oiseau.
De là nous pouvons, semble-t-il, tirer une preuve que la connaissance (lu caractère astral de ces mythes n'était pas encore éteinte, quand les tribus Kilpcira-Miikiz'ara se trouvèrent déjà en Australie. Je crois avoir montré plus haut que les mythes sur Bundjil sont venus du sud-est de l'Australie et que le système à deux classes matrimoniales, là où il existe, provient du pays des tribus Kilpara-Muliwara. Or, nous voyons que, précisément dans la partie ouest du pays des mythes sur Bundjil, les classes Mukwara-i&\icon et Kilparacorneillc sont remplacées par le cacatoès noir et blanc. Ce sont deux espèces d'oiseaux dont le contraste ne peut pas provenir de leur hostilité mutuelle, comme on pourrait le supposer pour la corneille et le faucon, mais de la couleur noire et blanche de leur plumage. Donc on a dû avoir la persuasion que pour le faucon et la corneille un autre contraste que leur hostilité devait régner, celui que le contraste des couleurs insinue déjà: le contraste entre l'astre du jour et l'astre de la nuit.
I ) Il r n m u l II II .
Les résultats obtenus dans l'étude des mythes sur Bundjil nous rendront d'excellents services dans la di.scussion bien plus compliquée sur le caractère de Baianie et de Dnranutluu. Par rapport à Duranuilun. il faut, dès le principe, distinguer nettement deux territoires: les tribus chez lesquels il est l'être suprême les Yuiiis, Ngarigos et Wolgals — et ceux chez lesquels il est un être subordonné et Iniiamc l'être suprême — les Wiradjureis, Kamilaroïs, Hualilayis etc.
Nous nous occupons d'abord du premier cas. La situation est ici plus simple. Ils est vrai que nous sommes en face du résultat final d'un développe-
'■'' I'. ( i, Siiiniult. S \ . [i,,
iiiciil passé, cl on regrette l'absence presque complète de mythes capables de nous éclairer sur la genèse de cette évolution; mais ce résultat final peut être fixé avec une assez grande certitude. Ici également Da/77WH///« équivaut à Malian, le faucon (H SE p. 555), et chez les Ngarigos et Wolgals nous retrouvons aussi, dans les dénominations des deux classes matrimoniales, en vigueur l'opposition entre faucon et corneille, Merung et Yukeinbnick chez les premiers, Malian et Umbe chez les derniers (HSE p. 101 — 102). Pour Daramulun, au contraire, nous ne le voyons en opposition avec aucun être qui correspondrait à la corneille et tiendrait la place de Palyyan dans les mythes sur Biindjil. On devrait s'attendre d'autant plus à trouver ici un pendant à Palyyan, que nous nous trouvons en pays à totémisme sexuel et que les Yuins ne possèdent pas même le système à deux classes matrimoniales, mais ont la filiation masculine sans classes.
Nous comprenons cependant tout de suite la raison de cette absence, en apprenant à connaître les cérémonies d'initiation chez les Yuins. Nous y constatons que le rhombe ne représente plus la voix de l'ancêtre de la tribu, mais celle de Daramulun lui-même (HSE p. 546). L'ancêtre de la tribu (comme aussi la mère de la tribu) n'est point représenté à ces solennités. Nous devons admettre, par conséquent, que la figure de l'ancêtre s'est identifié avec Daramulun, de manière que celui-ci représente maintenant l'être suprême, le faucon, et par là le soleil, et en même temps l'ancêtre de la tribu qui, dans la mythologie de Bundjil, avait pris la place de la corneille-lune. Pourquoi et par quelle voie cette dernière fusion s'est-elle opérée, nous ne pouvons pas l'expliquer, faute de mythes relatifs^; nous pourrons seulement établir dans la suite avec une certitude absolue qu'elle a eu lieu. 11 n'est pas! moins sûr que cette fusion a dû être précédée par un état semblable à celui des mythes de Bundjil ; car la corneille n'aurait pas pu se transformer immédiatement en faucon; elle devait d'abord être remplacée par la figure d'un ancêtre de la tribu, dans le genre de Palyyan, comme le prouvent aussi les rapports de Daramulun avec les cérémonies d'initiation et le rhombe. Avec cela s'accorde le fait que cette fusion si excessive a eu lieu dans l'extrême est, donc à la plus grande distance du courant faucon-corneille.
A la place de l'ancêtre de la tribu, nous voyons paraître ici deux êtres féminins. Aux cérémonies d'initiations, deux personnages sombres viennent à passer près d'un feu brûlant; ils s'appellent Ngalalbal'^ et on en fait des émous et des mères de Daramulun. Ils portent un bâton recourbé qui doit représenter ce bunierang dont, d'après la tradition, les mères de Daramulun ont été armées (HSE p. 546). Ces deux femmes sombres rappellent vivement
' On pourrait peut-ctrc cniettre l'hypothèse suivante. Si Palyyan. le totem du se.\e masculin chez les tribus Bundjil d'aujourd'hui, fut identifié avec la corneille, ce qui effaça cette dernière, sans que Palyyan cessât d'être considéré comme le père des tribus vaincues, l'idée pouvait également naître que le faucon était le père des tribus victorieuses. Plus la fusion des deux groupes s'opéra, plus l'ancêtre des tribus vaincues dut s'effacer, de manière qu'il ne resta finalement plus qu'un seul ancêtre de tout le peuple ce qui était alors l'ancêtre prétendu de la race triomphante, le faucon, et celui-ci s'appropria alors les traits de l'autre ancêtre. Ceci s'accorde avec le fait que le territoire Daramulun se trouve à l'extrémité orientale du territoire Biiniijit.
' Quant à ce nom et son explication par Howitt, v. plus haut p. 170, note 1.
i. iirif^iflc lie i ItJi-t' lie l>ICU. ^iû
les deux cygnes noirs, les deux lunes obscures qui passent devant le spectre luisant de la lune; les deux bâtons recourbes signifieraient tout-à-fait la même chose. De même la figure faite de terre de Daramulun, donnée ciiez Howitt (H SE p. 553) porte, au dessus de la tête, deux objets recourbés presque comme des cornes, qui peut-être eux aussi servaient de représentations de deux lunes croissantes et décroissantes. Dans son dernier ouvrage, Howit fait de X^ala/bal les mères de Daramulun; dans une dissertation antérieure', il les nomme ses femmes. Quand il ajoute en note que les Ngalalhal ont une analogie avec les Bulum-baukan des Kuriiaïs, les mères du jeune Bulumtut. on pourrait presqu'étrc d'avis qu'il n'a changé plus tard les «femmes» en -mères» que par amour pour cette -analogie». Il y a cependant aussi des motifs qui font voir qu'on a raison de les désigner comme «mères». Nous les verrons en traitant des pays où Daramulun est déjà un être subordonné et Baiame l'être suprême. Nous abordons maintenant ce sujet.
Haiame et iJaramutiin.
Quand on étudie plus attentivement les données que nous avons sur Baiame, on reconnaît, après avoir constaté le caractère très complexe de Bundjil. que pour Baianw nous possédons une série de traits analogues; on est donc a priori incliné à conclure qu'il y a, dans le caractère de Baiame, une complication semblable, due aux mêmes causes.
Les fils et les frtres de Baiame.
On raconte également de Baiame qu'il a eu plusieurs frères et fils. Quant à leur nombre, il y a une incertitude égale ou même plus grande que pour les fils de Bundjil. De même, les caractères des fils et des frères se compénètrent mutuellement, tout comme chez ffundjil.
On mentionne d'abord Daramulun comme fils de Baiame et chez les Wiradjureis, on connaît tout «un nid de petits Daramuluns» comme fils de Baiame (liSE p. 585 et 407). Ailleurs, cependant, on nomme Daramulun «une espèce de demi-frère ou un proche parent de Baiame»''.
Chez les Nungahburrah, Ginda-hinda-muie et Buma-huma-knowie apparaissent comme fils de Baiame"^. Déjà .Manning avait parle d'un fils de Baiame. du noin de Groi^orally (HSE p. 502); le nom rappelle fortement un mauvais esprit Ourugulu, de qui les Wongbibons racontent qu'il déteste la préparation des aliments pendant la nuit*. Chez les Kamilaroïs, on fabrique, dans les cérémonies d'initiation (bora) des représentations de deux fils de Baiame. du nom de Cohbairalhah et Byallabura/i". Ce dernier se retrouve aussi chez les Eualilayis
' Joiirnnl of the Antliropologic.il Institutc XIII (188-1), p. 4.50.
■ R. H. Ma t lie w s, Ktlinolo^jical Notes of the Aboriginal Tribcs of New South W.iles and Victoria. Sydney 1905, p. 141.
' K. La ngloh Parker, Australian I.egendary Taies, p. 94ss; A. van Qcnncp. Mythes et l.cg. d'Australie, p. 163.
* R. H. Mathews. Ethnological Notes of the Aboriginal Tribes of New South Walcs and Victoria. Sydney 190,5, p. 143—144.
' Id., Journal and Proceedings of the Royal Soc. of New Soiilh Wales, vol. XX\'III (1894), p. 113.
224 P. n. Sclimidt. S. V. D.,
où DM le nomme aussi DUlalee et où on en fait tantôt un frère tantôt un fils de Baiamc. Ils n'est pas ne d'une femme et a existé avant que les hommes fussent et avant que Baiame a parcouru l'Australie comme créateur et héros civilisateur'. Chez les Nungahburrah, on parle de Baillaburrah comme d'un médiateur entre Baiame et les hommes-. Ceci nous amène à une catégorie de personnages que nous ne rencontrons, sous cette forme, que très rarement dans la mythologie de Bundjii^.
Les médiateurs entre Baiamf et les hommes. Les ancêtres.
En dehors de Baillaburrah, déjà mentionné, il y a encore d'autres personnages médiateurs. Ainsi les Nungahburrah connaissent Wallahgurunbuan, comme «messager» de Baiame: il se fait entendre par le bourdonnement du rliombe gayandi*. Chez les Euahlayis, Gayandi est le nom de l'esprit même du rhombe°. Comme l'esprit du rhombe, chez ces tribus, est considéré comme l'ancêtre de toute la tribu, ceci devrait se vérifier aussi pour Gayandi. Telle est la position que Manning assigne formellement à Moodgegally, qui a été le premier homme et en mêtne temps le médiateur pour les hommes (HSE p. 502). C'est là, dans une série de tribus, le nom de l'esprit même du rhombe qui alors doit représenter l'esprit du rhombe et l'ancêtre (mâle); tel miidjigong (ou bobu) chez les Wiradjureis'^, mudthi chez les Yuins". Partout aussi le rhombe est identifié avec Daramuliin. Dans la cérémonie d'initiation (bora) des Kamilaroïs, on fabrique deux images des ancêtres, sous le nom de Boobardy et Niim-bardy^.
Partout, cependant, où l'esprit du rhombe et l'ancêtre sont identifiés avec Daramulun (et Gayandi), Daramulun ne joue plus le rôle de médiateur, mais prend une position parfois très hostile envers Baiame. Or, comme Baiame est toujours réputé le dieu grand et bon, l'opposition contre lui caractérise aussitôt Daramulun comme mauvais esprit. Ici surtout on insiste sur son nom
' K. Langloh Parker, The Euahlayi Tribe, p. 66.
' Id., More Austrahan Legendary Taies, p. 90: A. van Gennep, I. c. p. 90. ' Je ne connais qu'un seul e.xemple d'un certain être Gargomitch, qui porte au ciel vers Bundjil les questions des sorciers et transmet les réponses (HSE p. 440).
• K. Langloh Parker, More Austr. Leg. Taies, p. 86 et 96. ' K. Langloh Parker, The Euahlayi Tribe, p. 67.
• HSE p. .588; R. H. Mathews, Ethnological Notes etc., p. 116.
• HSE p. 517; R. H. Mathews, American Anthropologist vol. IX, p. 331. Un autre nom de l'esprit d'initiation et le rhombe (plus grand) chez ces tribus est .Werttng. qui signifie de nouveau «faucon» (HSE p. 101). De même chez les Yuins, où Daramulun est l'être suprême et en même temps ancêtre de la tribu, Murunga est le nom de Daramulun, mais il ne doit être prononcé qu'au.x cérémonies d'initiation (HSE p. 546); chez les Wolgals, où Daramulun est également l'être suprême, le nom de rhombe est maraiigrang (HSE p. 565). A la cérémonie d'initiation fbunan) des tribus du Shoalhaven River, le rhombe est appelé murunga ou mudthi (R. H. Mathews, American Anthropologist XI, p. 336); chez les tribus de Maryborough les cérémonies d'initiation n'ont lieu qu'après que Murang, le faucon, y a invité par un rêve (HSE p. 599).
' R. H. Mathews, Journ. and Proc. Roy. Soc. N. S. Wales, XXVIII (1904), p. 111. Coopère; «HOT (formes secondaires: ngum. um, dansCurr, Australian Race, Nr. 181 o — //) = mère ; bardy sera probablement suffi.xe possessif.
Pour conclure, nous mentionnons encore Surrulbooroo, l'esprit qui voit tout el qui rapporte ;i Haiamc tout ce qui arrive sur la terre |Folk-Lore, vol. X (1889), p. 491).
L llri^;lllt iJi I lUcc de Ultu. Ji-'»
• faucon- avec un accent hostile et on le place en opposition avec l'cmou, consacré ii liaiami'.
Les rapports de Ha i a me au Faucon et à l'Emou.
Le faucon (Mutlian) est tenu, chez les Nungaburrah, Euahlayis et Wailwuns pour un anthropophage qui est brûlé par les noirs, sous l'assistance de [iaiame. d'après les Wailwuns'. La rivalité entre le faucon et Baiame est si profonde qu'elle est mise en scène presque toujours dans les rites d'initiation de plusieurs tribus. Parmi les figures de terre qu'on y fabrique, on trouve les bustes de Baiame et de Daramulun sur le sol, souvent aussi un nid de faucon en l'air; on veut insinuer comment /Ja/owé" extermine le faucon ou le chasse. La raison en semble être qu'il avait fait la chasse à l'éniou, consacré à Baiame, car l'émou est d'ordinaire également représenté avec un javelot dans le corps; ainsi chez les Wiradjureis- et les Kamiiaroïs^ D'après Henderson*, Baiame a eu beaucoup d'enfants, mais, à l'exception de deux, tous ont été tués par le faucon.
En sa qualité d'esprit du rhombe, qui prend aussi une part active au rite d'initiation, Daramulun, à ce qu'on fait accroire aux femmes, ouvre le ventre aux novices, les tue et les vivifie de nouveau. Ainsi chez les Wonghibons (H SE p. 587). Ailleurs on raconte qu'il a un poêle ou un feu dans la forêt et il y brûle les poils aux garçons; parfois il brûle aussi les garçons entièrement, mais pour les resusciter de nouveau de leurs cendres.
CoiTime Daramulun. le faucon, est ici détesté par Baiame, ainsi ce dernier cliérit l'émou. 11 lui est consacré, c'est sa nourriture (HSE p. 588). .^ux cérémonies d'initiation on défend aux jeunes gens de manger de la chair d'émou, comme chez les Wolgals (HSE p. 565), les Wiradjureis (HSE p. 588). Nous rappelons encore Ngalalbal, la luère de Daramulun qui est aussi un émou (voir plus haut, p. 222). Si Daramulun est un fils de Baiame, il faudrait tirer la conséquence que Ngalalbal est la femme de Baiame. Ceci nous conduit au chapitre des femmes de Baiame.
Les femmes de lin in me.
C'est surtout Miss K. Langloh Parker qui parle des femmes de Baiame, et cela de deux femmes, ciiez les Euahlayis et les Nuiigaliburrah^. L'une est Hirrahgnootno: c'est celle que Baiame aiine le plus; il lui a donné tout pouvoir et les femmes lui adressent des prières pour obtenir la pluie; elle réunit,
' K. L. Parker, Australian Leg. Taies, p. 62-64; id., The lùiahlayi Tribe, p. 102- 103; van Ciennep, p. 53 55; Ridiey, Kamilaroi, p. 136; van Oennep, p. 162—163.
' Observations on tlie Colonies of N. S. Wales and Van Dicinens Land, p. 147. cité par W. N. Thomas. Man, V (1905). p. .50.
' R. H. MatliL'Ws, 1. c. XXVIII (1894), p. 1 1 1 ss. On représente aussi l'émou dans la tribu des Kombainj^crry (C.larence River), bleu qu'elle appartienne à un groupe ethnique différent et soit situé sur un autre terrain religieux. Il s'agit probablement d'un emprunt fait au.\ tribus Kamilaroïs. Cfr. R. H. Mathews, Proceed. of thc American Philosophical Society, vol. XXXVL p. .56 ■ 57.
* HSE p. 58.5, R. H. Mathews. .lourn. Croc. Roy. Soc. N. S. Wales, XXXll (1898), p. 117
' K. Langloh Parker, Thc lùialilnyi Tribe, p. 7; More Aust. Leg. Talcs, p. W.
226 P. ("i. Sclimidt, S. V. D.,
comme Baianw, en soi tous les totems, c'est-à-dire qu'elle est au-dessus d'eux. Chez les Nungahburrah elle est assise, avec Baiame, dans le biilliinah, le ciel, sur un siège de cristal. Le nom de l'autre femme est Ciuiniiinbeillie; celle-ci est plutôt pour ie5 affaires domestiques et les enfants. Aux cérémonies d'initiation des Euahlayis, on fabrique des figures de terre de ces deux femmes'. R. H. Mathews cependant ne mentionne, chez les Kamilaroïs, qu'une seule femme de Baiame, nommée Gunnanbiily, dont on fabrique une figure en terre; on raconte qu'après avoir donné le pays et tout ce qui s'y trouve aux Kamilaroïs pour leur usage, Baiame s'en alla avec Giinnanbiily. Ici évidemment Cunnum-beillie équivaut à Giinnan-buly. En décomposant ce dernier nom, on obtient giinnan et buly. Or buly n'est autre chose que le suffixe du duel que nous avons déjà rencontré dans Ngalalbal (y. plus haut, p. 222). Pour gunan, cfr. guni-dyir, «mère», en Euahlayi-; le radical esi guni, comme le prouve boa-dyir, «père» ; dyir est le suffixe possessif, voir le nom de Baiame chez les femmes Euahlayis: boi-jerh «notre père». Les mêmes formes se trouvent, du reste, dans les autres langues de ce groupe (Kamilaroïs, Wiradjureis, Wonghibons etc.), cfr. Curr, Australian Race, Nr. 183, goonne, Nr. 190 et ss. gunnee. koonee etc. Il en résulte que Gunnanbiily tout seul signifie déjà «deux mères». Naturellement, Birrah-gnooloo devrait déjà y être comprise. L'indécision que nous voyons ici est analogue à ce que nous avons rencontré pour les deux cygnes noirs, les femmes de Bundjil. Ajoutez à cela que le radical gunan dans gunan-buly est identique à niim dans Num-bardy, nom de la mère de la tribu, v. plus haut, p. 224; comme forme secondaire de niim nous rencontrons encore ngiim qui doit être ramené à gniun. giiniim. le m final doit son origine à l'assimilation au b initial du suffixe possessif bardy, ba.
A cette occasion, il y a lieu d'ajouter que Daramulun, en sa qualité d'esprit du rhombe et d'ancêtre, a souvent une femme à son côté qui alors est représentée par un rhombe plus petit: voilà donc une situation en tout semblable que chez les Kurnaïs. Chez les Wiradjureis, son nom est Moonibear'^: c'est en même temps un autre nom pour d/iiel. l'engoulevent [night-jarj, qui, comme nous l'avons exposé plus haut (p. 204, note 4), doit avoir été ici en usage comme totem des femmes. H. Mathews parle, pour le Victoria nordest et central, d'une femme de Daramulun du nom de Yirraga-minunga*.
Récapitulation et explication.
Dès le premier coup d'œil, toute une série d'analogies entre la mythologie de Baiame et celle de Bundjil se manifestent.
C'est d'abord le cas pour les femmes. Birrahgnooloo. que Baiame aime le plus, mais avec laquelle il ne procrée pas d'enfants, et qui lui est, pour ainsi dire, semblable en substance, également inaccessible et comme lui abordable
' kl., Tlic lùialilayi Tribe, p. 66.
' R. H. Mathews, Journ. and Proc. of tlie Roy. Soc. of N. S. Wale.s, vol. XXXVI. p. IHO.
'' kl., Ktlinological Notes etc.. p. 15.3- 154.