‹ L'origine du quatrième EvangileChapitre 10 sur 29 · Cf. von Soden, Urchristl. Lit., p. 220. 3 Jean, xm · texte numérisé non relu

Cf. von Soden, Urchristl. Lit., p. 220. 3 Jean, xm

« Jean, i, 18.

^ Apoc, XIV, 1 ; XX, 4.

• Apoc., I, 6.

» H. Holtzmann. Einl, p. 474.

ment légendaire, on pourrait presque dire mythologique, et nous le trouvons sous la plume de l'évêque même d'Éphèse, d'un homme qui était né vers 125, dont la famille avait fourni avant lui sept évêques aux communautés asiates^. » « La transformation d'un disciple en apôtre est... moins surprenante que celle d'un prédicateur chrétien en grand-prêtre orné du Tziza'koy^. » « La transformation de l'apôtre Jean en prêtre ayant porté la plaque (le pétalon ?), dit également M. J. Réville, dénote à quel point l'apôtre Jean était déjà devenu un personnage légendaire à la fin du ii« siècle, dans la ville même où il était censé avoir exercé pendant de longues années son apostolat en Asie^. »

Soit donc le caractère légendaire du trait sous lequel Jean est représenté, soit la confusion manifeste du diacre Philippe avec l'apôtre du même nom, ôtent de sa valeur exceptionnelle au témoignage de Polycrate, en permettant de soupçonner que le prétendu apôtre est un simple presbytre, transfiguré par la légende. Ainsi, conclut M. Loisy, « la seule tradition proprement éphésienne est celle du tombeau ; la communauté d'Éphèse possédait la sépulture d'un Jean, disciple du Seigneur, que l'on croyait et disait l'auteur du quatrième Évangile^. » Voilà ce qu'il y a à retenir du témoignage de Polycrate.

On doit cependant en retenir aussi, observe M. J. Réville, qu'à cette époque la tradition d'Asie -Mineure ne connaissait déjà plus que Jean l'apôtre. « Le témoignage de Polycrate d'Éphèse, dit-il, est indépendant d'Irénée. Si faible que soit sa valeur historique, il n'en atteste pas moins la tradition qui avait cours à Éphèse à la fin du ii^ siècle ^. » M. Réville reconnaît

' Loisy, I^ quatr. Évaiig., p. 29, note 8.

* Id., ibid., p. 30, note 1.

^ J. Réville, Le quatr. Éçang., p. 19.

* Loisy, op. cit., p. 30.

' .1. Réville, op. cit., p. 23.

encore que le récit, recueilli par Clément, sur le jeune prodigue converti, bien qu'il ne puisse « vi aiment pas être considéré comme un document historique », « n'en atteste pas moins que, pour Clément comme pour Polycrate, l'apôtre Jean a vécu longtemps et a fini ses jours dans la région éphésienne. » Le critique ajoute : « Les récits légendaires des Actes de Jean eux-mêmes supposent une tradition analogue^. »

Il faut donc penser que la confusion du presbytre avec l'apôtre n'a pas été faite seulement par l'évêque de Lyon, et qu'elle était déjà accréditée, à Éphése comme à Alexandrie, à l'époque où il la faisait luimême. « Quelque notoriété que l'on accorde à l'ouvrage d'Irénée contre les hérésies, dit M. J. Réville, il n'est pas seul responsable de la tradition concernant la seconde carrière de l'apôtre Jean. Si elle doit son origine à la confusion entre le presbytre et l'apôtre, tous deux qualifiés de « disciple du Seigneur », il faut reconnaître que cette confusion a été faite par d'autres que par lui et a dû s'ériger en tradition dans l'Asie- Mineure même ^. »

Bien plus, il faudrait reconnaître que cette tradition pouvait être déjà assez ancienne, puisqu'elle est attestée dès les années 155-160 par les montanistes et par saint Justin. « Justin lui-même, avoue M. Schmiedel, a dû tenir Jean d'Éphèse pour l'apôtre de ce nom, si, en attribuant, comme il fait, l'Apocalypse à l'apôtre, il s'est rendu compte que le livre, à raison de l'autorité réclamée par son auteur sur les Eglises d'Asie, avait été écrit par un dignitaire ecclésiastique hautement considéré en cette région ^ » « Bien qu'il n'indique pas le lieu où l'Apocalypse a été composée, dit également M. Loisy, Justin admet implicitement le séjour de l'apôtre en Asie, ce séjour se trouvant attesté par le

' J. Réville, Le quatr. Évang., p. 24.

« Id., ibid., p. 2^.

» Schmiedel, art. John, col. 2507.

livre même^. » Mais la seule conclusion qu'on doive en tirer, c'est que la confusion des deux Jean, constatée chez Irénée et dans le reste de la tradition à la fin du second siècle, avait déjà été faite par Justin et par la tradition de son époque, si tant est qu'elle fût déjà entrée dans la tradition.

Ainsi, dit M. Harnack, « dans l'hypothèse où Jean l'apôtre n'est jamais venu en Asie, la confusion entre lui et le presbytre, disciple du Seigneur, serait à constater déjà pour les années 155-160 ^. » « A supposer, dit également M. von Soden, que le texte soit authentique, Justin peut avoir été victime d'une erreur semblable à celle d'un de ses contemporains, qui a transformé Philippe l'évangéliste en Philippe l'apôtre ^. » M. J. Réville s'en exprime encore plus fermement : « Déjà, dit-il, en parlant de l'Apocalypse, Justin Martyr l'attribue à l'apôtre... Ici l'erreur s'explique aisément. Le livre est écrit par un voyant nommé Jean. Il était naturel, en l'absence de toute autre détermination, de l'attribuer à l'apôtre Jean. Cette attribution a pu être facilitée par le fait qu'un certain presbytre nommé Jean a exercé une activité assez grande en Asie-Mineure à l'époque où l'Apocalypse fut écrite sous sa forme canonique. Comme on désignait fréquemment les apôtres sous le nom de « disciples du a Seigneur », il a pu s'étabhr très facilement une confusion entre le '( disciple Jean « que nous appelons le presbytre pour le distinguer et le « disciple Jean » que nous appelons l'apôtre *. »

En résumé, la tradition favorable au séjour de l'apôtre Jean à Éphèse paraît, à première vue, imposante, étant donné, d'une part, que les témoignages

' Loisy, Le quatr. Êvang., p. 14.

* Harnack, Chronol., t. i, p. 673.

* Von Soden, Urchristl. Lit., p. 213.

* J. Réville, Le quatr. Évang., p. 332.

d'Irénée, de Polycrate, de Clément d'Alexandrie, des Actes de Jean, la montrent déjà répandue dans les Églises, et implantée dans celle même d'Éphése, au dernier quart du second siècle; d'autre part, qu'on la trouve attestée dès le temps des montanistes et de saint Justin. Mais cette tradition a contre elle des faits non moins importants : tout d'abord, le texte de Papîas parait garantir l'existence en Asie, aux environs de l'an ICX), d'un Jean, simple presbytre, connu sous le nom de disciple du Seigneur ; ce Jean le presbytre, maître de Papias, au témoignage d'Eusèbe, sans doute aussi maître de Polycarpe, qui était compagnon de Papias, a précisément été confondu par Irénée avec l'apôtre Jean ; dans la lettre de Polycrate se constate d'ailleurs une confusion toute semblable entre Philippe l'évangéliste et Philippe l'apôtre, en même temps qu'un certain travail légendaire déjà opéré autour de la personne de Jean ; enfin, et surtout, il y a le silence des Épîtres de saint Ignace et la probabilité d'un martyre subi de bonne heure en Palestine par le fils de Zébédée. Ces faits suffisent à rendre suspecte la tradition; ils permettent même d'affirmer que le seul et véritable Jean d'Éphèse était le disciple palestinien, connu comme Jean le presbytre, et qu'il a été transformé par la légende en l'apôtre saint Jean,

Telle est la conclusion soutenue avec assurance par MM. H. Holtzmann, Bousset, Schmiedel, von Soden.

« On peut à peine en douter, dit en se résumant ce dernier critique : il n'y a absolument pas de vraie attestation en faveur de l'hypothèse qui a prévalu depuis la fin du iii^ siècle, à savoir que Jean, l'un des douze apôtres, ait jamais séjourné et travaillé à Éphèse. Cette hypothèse repose sur la confusion de Jean l'Ancien, en faveur duquel le témoignage est aussi digne de foi que possible, avec l'apôtre du même nom, confusion qui eut lieu au iii« siècle et carac-

térise bien une époque qui abonde en grossières erreurs bistoriques ^. »

M. Harnack ne va pas jusqu'à repousser toute idée d'un rapport de l'apôtre Jean avec l'Asie-Mineure. A son avis, « la question reste ouverte -. » Il déclare même que « l'estime si extraordinaire témoignée pour cet apôtre en Asie rend vraisemblable qu'il est venu une fois ou l'autre en cette contrée et que la clirétienté asiate s'est trouvée en relation personnelle avec lui »^. « Le fds de Zébédée a donc pu venir en ces lieux, comme y ont abordé parfois d'autres apôtres. Mais, ajoute M. Harnack, ce n'est pas lui qui a été proprement V Apôtre et le surintendant ecclésiastique de l'Asie- Mineure : c'est bien plutôt le presbytre Jean, un Juif palestinien, d'éducation helléniste et, dans le sens large du mot, disciple du Seigneur ^. »

M. Loisy se contente de formuler ainsi sa conclusion : « Le séjour et la mort de l'apôtre Jean à Épbèse ne sont pas des faits historiquement certains, on pourrait presque dire que ce ne sont pas des faits historiquement attestés : il y a des chances pour qu'on ait substitué dans la tradition Jean l'Apôtre à Jean l'Ancien, disciple du Seigneur ^. »

M. J. Réville convient de « la difficulté inextricable du problème ». « Gomment, dit-il, s'expliquer l'unanimité de la tradition ultérieure, au moins sur le point essentiel du séjour en Asie, si Jean l'apôtre n'est jamais venu en Asie ? » Néanmoins, il maintient fermement que cette tradition est erronée ; il croit même pouvoir en retracer la genèse première. Les véritables sources de la croyance au séjour éphésien de saint Jean seraient, d'une part, le fait que l'Apo-

* Von Soden, Urchristl. Lit., p. 215.

* Harnack, Chronol., t. i, p. 678.

» Id.. ibid., p. 678, note 3.

* Id.. ibid.,\)- 678, 679.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 35.

calypse, considérée à tort comme son ouvrage, parce qu'elle se réclamait d'un auteur nommé Jean, appartenait visiblement à l'Asie-Mineure ; d'autre part, le souvenir gardé d'un certain presbytre du même nom, qui vécut précisément à Éphèse à l'époque où l'on plaçait la composition de cet écrit.

« L'attribution de l'Apocalypse à l'apôtre Jean, à Patmos, non loin d'Éphèse, les souvenirs du ministère d'un disciple du Seigneur nommé Jean dans la même région d'Asie, il n'en fallait pas davantage, dit M. Réville, pour attester l'activité missionnaire et littéraire d'un Jean qui, pour une génération ultérieure, ne pouvait plus être que Jean l'apôtre. Dès lors on fut obligé d'admettre que l'apôtre Jean avait exercé son ministère en Asie-Mineure jusqu'à un âge très avancé. Rien ne s'y opposait ; on ne savait pas où l'apôtre Jean était mort, pas plus du reste que les autres apôtres, sauf Judas, Jacques et Pierre ^. »

Enfin, la croyance fut encore favorisée par l'attribution au même apôtre du quatrième Évangile. En effet, dit M. Réville, «c'est le second apostolat de l'apôtre Jean en Asie-Mineure, dont les contemporains ne savent rien, qui a été déduit du chapitre xxi du quatrième Évangile, et non le chapitre xxi qui a été composé pour s'appliquer d'une façon très détournée à la tradition-. »

§ III. — Examen critique.

La tradition du séjour éphésien de saint Jean se voit donc opposer aujourd'hui, par des critiques nombreux et considérés, diverses objections, que nous croyons avoir exposées fidèlement, sans en diminuer le nombre ni en affaiblir la portée. Quelle est la valeur exacte de ces objections ? Vont-elles à ruiner vérita-

' J. Réville, Le quatr. Évang., p. 333. 2 Id., ibid., p. 331.

blement la thèse traditionnelle, ou même simplement

à la rendre incertaine et douteuse ? C'est ce qu'il nous

faut maintenant examiner.

Nous étudierons successivement la question du

martyre de saint Jean en Palestine, celle du silence

de la tradition asiatique touchant le séjour éphésien,

enfin l'hypothèse de l'existence de Jean le presbytre et

de sa confusion avec Jean l'apôtre.

Le martyre palestinien de saint Jean est attesté, nous dit-on, par un passage de Papias, que nous ont conservé deux chroniqueurs ecclésiastiques, le moine grec Georges Hamartolos, du ix^ siècle, et le presbytre asiate Philippe de Side, du v® siècle. Pour déterminer d'abord la portée réelle de cette donnée, supposée authentique, il convient de l'envisager dans le contexte où les deux documents la présentent.

Le passage de Georges Hamartolos est ainsi introduit : « Après Domitien régna Nerva pendant un an. Celui-ci, ayant rappelé Jean de l'île, le laissa libre d'habiter à Éphèse. Resté seul survivant d'entre les douze disciples, Jean, après avoir composé son Évangile, fut jugé digne du martyre. » Suit, à l'appui de cette affirmation, la citation du témoignage de Papias, avec la remarque sur l'accomplissement de la prophétie du Sauveur ^. Après quoi, le chroniqueur poursuit : « Et en effet, Dieu ne saurait mentir. Le savant Origène lui-même, dans son commentaire sur Matthieu, affirme que Jean fut martyr (ou: rendit témoignage, [jL£|jLapTjpr,xcv), déclarant l'avoir appris des successeurs des apôtres. Enfin, de son côté, le très érudit Eusèbe dit, dans son Histoire ecclésiastique: a Thomas eut en partage la Parthie ; Jean, l'Asie, et ayant vécu là il finit ses jours à Éphèse 2. »

Voir ci-dessus, p. 84.

Codex Coislinianus, 305. Dans Funk, Patres aposU, t. r, p. 368^

Ce contexte, il est facile de le voir, suppose nettement la vieillesse prolongée de saint Jean et son séjour en Asie. On fait une allusion expresse à l'exil de Patmos, que l'on associe au nom de Domitien, et au retour de l'exil, que l'on place sous Nerva (96-97). On suppose qu'Éphèse était la résidence de l'apôtre, avant son bannissement, et qu'il obtint la liberté d'y habiter encore après. On ne fait même pas difficulté de rappeler que, d'après Eusèbe, il y finit ses jours. C'est ce que permettait déjà de croire la manière dont était introduite la citation de l'évêque d'Hiérapolis, appelé « témoin oculaire » de Jean ^. II n'y a donc pas le moindre doute que l'auteur de notre Chronique n'ait admis le séjour et la mort de l'apôtre Jean à Éphèse.

Tel est également l'état du second témoignage. Le fragment attribué à Philippe de Side débute par ces mots : « Papias, évêque d'Hiérapolis, qui fut auditeur de Jean le théologien et compagnon de Polycarpe, écrivit cinq recueils de discours du Seigneur -. » Suit une appréciation, pareille à celle d'Eusèbe ^, sur le passage de Papias relatif aux deux Jean. Enfin, vient la référence au deuxième livre des Exégèses touchant le martyre de Jean le théologien et de son frère Jacques*.

Or rien encore, dans cette notice, ne met d'une façon quelconque la mort de Jean en relation avec une période primitive du i*' siècle et une contrée autre que l'Asie-Mineure. Au contraire, il semble bien que l'auteur admet le séjour de l'apôtre en Asie, puisque, à la manière de Georges Hamartolos et à la manière de saint Irénée lui-même, il établit un rapport

^ Voir ci-dessus, p. 84 : awrojrT/jç toutou.

* Codex Baroccianus, 142. Dans Funk, op. cit., t. i, p. 366. 3 Voir ci-dessus, p. 88.

* Voir ci-dessus, p. 85.

étroit entre Jean l'apôtre et l'évêque d'Hiérapolis, qu'il appelle son « auditeur ».

Ainsi, le fait incontestable est que les écrivains, auxquels sont attribuées les deux notices, ont nettement supposé le séjour de saint Jean en Asie-Mineure. Il faut sans doute en conclure qu'en insérant la mention du meurtre de l'apôtre par les Juifs, ils ont pensé à un martyre subi, non en Palestine, mais dans la même région où la tradition commune plaçait sa mort naturelle. Ainsi comprise, la donnée ne contredirait donc point la tbèse du séjour éphésien.

Mais, dit-on, cette interprétation, valable en ce qui concerne les deux chroniqueurs, ne l'est plus, à prendre la donnée en elle-même : il est peu vraisemblable que le meurtre de Jean par les Juifs ait eu lieu en Asie, à l'époque de Trajan ; il se comprend bien, au contraire, en Judée et à une époque antérieure.

Cependant, il faut bien le dire, c'est là une pure hypothèse. Une chose certaine, c'est que l'apôtre Jean n'a pas péri en Palestine dans la même circonstance que son frère Jacques. Le livre des Actes ^, en effet, raconte la mise à mort de ce dernier, par ordre du roi Hérode, sans lui adjoindre aucunement son frère, ou plutôt en l'excluant positivement de ce martyre, puisqu'il a soin de nommer Jacques « le frère de Jean ». D'autre part, une dizaine d'années après (50-53), l'Épître aux Galates^ mentionne expressément Jean — et l'on ne peut douter qu'il ne s'agisse de l'apôtre^ — à côté de Pierre et de Jacques le Mineur, comme étant une des « colonnes » de l'Église.

.Ainsi, le seul martyre palestinien déterminé, auquel fasse penser le soi-disant texte de Papias, se trouve impossible à admettre en ce qui regarde l'apôtre Jean.

* Actes, xn, 2.

= Galat., II, 9.

Malgré M. Schwartz, qui l'identifie à Jean Marc. Cf. Loisy, Bévue d'hist., 1904, p. 570.

C'est ce dont conviennent M. Schmiedel et M. Loisy, contre M. Schwartz ^.

Or, dès lors qu'on est obligé de séparer le sort de l'un et de l'autre frère, et de poser en fait que la formule attribuée à Papias, surtout par Philippe de Side, associe deux martyres nettement séparés dans le temps, rien ne permet plus de supposer que le second a néanmoins eu lieu avant l'époque de Trajan, comme rien n'empêche d'admettre qu'il ait eu lieu ailleurs qu'en Palestine. Sans doute, il ne semble pas qu'à la fin du i^r siècle les Juifs d'Asie-Mineure aient organisé des persécutions ouvertes contre leurs compatriotes dissidents ; mais de persécutions proprement dites il n'est pas question dans le texte de Papias. La formule : « mis à mort par les Juifs, » est appliquée à Jacques, qui périt directement par ordre d'Hérode Agrippa, et à la simple instigation des Juifs : on ne saurait affirmer que quelque chose d'analogue n'ait pu se produire pour son frère Jean à Éphèse. Ce qui, en tout cas, parait certain, c'est que rien, dans le contexte de Papias, ne devait donner l'impression d'un martyre prématuré en Palestine, puisque l'un et l'autre chroniqueur, censés en dépendance de son ouvrage, parlent, à la façon des historiens ordinaires, du séjour de l'apôtre en Asie.

En résumé, la notice de Papias, même supposée authentique, ne saurait faire rien préjuger contre le séjour éphésien de saint Jean. Elle obligerait, sans doute, à admettre que l'apôtre a péri de mort violente, en des circonstances non déterminées, où serait intervenue de quelque manière la mam des Juifs : elle se concilierait néanmoins, et avec l'apostolat de saint Jean en Asie-Mineure, et avec sa vieillesse prolongée jusqu'au temps de Trajan.

Hâtons-nous d'ajouter que cette hypothèse même

* Voir ci-dessus, p. 85 et 87.

ne s'impose en aucune façon. Que valent, en effet, les deux notices qu'on nous propose, et quel est leur rapport avec le texte authentique de Papias ?

La notice du Codex Baroccianiis appartient à un document du vu® ou du viii« siècle. Tout au plus remonterait-elle au v«, si elle était extraite, comme le pense M. de Boor, de VHistoire chrétienne de Philippe de Side. Ce n'est là, au sentiment de M. J. Réville, « qu'une hypothèse très hasardée^.» Mais, cette hypothèse même fût-elle admise, le témoignage resterait assez tardif, et, d'autre part, sa valeur fort peu sûre. Il parait certain, en effet, que nous n'avons pas affaire là à une citation précise. Il n'est pas probable que Papias ait nommé Jean l'apôtre avant son frère Jacques, étant donné que les deux frères sont énumérés habituellement dans l'ordre inverse-, et que Jacques a sûrement péri bien avant son frère Jean. Encore moins Papias a-t-il dû appeler l'apôtre Jean « le Théologien », puisque ce titre ne paraît guère lui avoir été appliqué avant le iv^* siècle ^. ]M. Schmiedel en convient *.

Dans ces conditions, il devient impossible de savoir ce qu'a bien pu contenir le texte de Papias, et, en particulier, si Jacques et Jean y figuraient expressément comme frères. M. Zahn a émis l'hypothèse que l'auteur des Exégèses aurait écrit simplement : « Jean et Jacques furent mis à mort par les Juifs, » le nom de Jean, mis en avant de Jacques, désignant, dans sa

* J. Réville, Le quatr. Évang., p. 21, note 2.

* S. Matthieu et S. Marc disent invariablement : « Jacques et Jean. » Cf. Matth., iv, 21 ; x, 2 ; x\ti, 1 ; Marc, i, 19, 29 ; ni, 17 ; V, 37; IX, 2 ; X, 35, 41 ; xiv, 33. La même manière se retrouve dans S. Luc, v, 10; vi, 14 ; ix, 54. Seul, ce troisième évangéliste présente l'exception : « Jean et Jacques, » dans Luc, vm, 51 ; ix, 28 ; Act., I, 13. Il semble bien que cette dernière manière est due à une estime toute particulière pour la personne de Jean. Cf. Act., xn, 12-

» Zahn, Forsch., t. vi, p. 149 ; B. Weiss, Einl., p. 349.

* Schmiedel, art. John, col. 2510.

pensée, non Jean l'apôtre, mais Jean-Baptiste ^. Au jugement de M. Funk^, cette conjecture peut être regardée comme certaine. On pourrait également supposer que les deux noms ne se trouvaient pas associés, dans l'ouvrage de Papias, en une notice commune, et que le chroniqueur, préoccupé de trouver un accomplissement à la parole du Seigneur concernant la destinée des deux frères, a rapproché des notices distinctes, les interprétant dans un même sens qui peut n'être point justifié.

Plus récent encore est le témoignage de Georges Hamartolos, qui écrivait au ix^ siècle, et il est même fort probable que la notice en question n'est pas de lui. Cette notice ne figure que dans un seul manuscrit de la Chronique du moine bysantin. Les vingt-six autres manuscrits connus omettent tout le passage relatif au martyre de Jean, y compris la citation de Papias et celle d'Origène ; à la place de : « il fut jugé digne du martyre, » ils portent expressément : « il termina sa vie en paix^. »

Ce texte ordinaire est, à coup sûr, de bien meilleure venue. Il y a harmonie complète entre le début du passage, où saint Jean est représenté revenant de Patmos à Éphèse, survivant à tout le collège apostolique, s'éteignant enfin paisiblement, et la citation finale d'Eusèbe sur le séjour de l'apôtre en Asie et sa mort à Éphèse. Par contre, dans le Codex Coislinianus, la notice supplémentaire fait disparate avec tout le contexte de ce qui précède et de ce qui suit : l'idée d'une mise à mort par les Juifs se trouve intercalée de la façon la plus étrange entre deux attestations de la croyance traditionnelle sur sa vieillesse prolongée en Asie.

Ce n'est pas tout : la notice est nettement tendan-

« Zahn, Forsch., t. vi, p. 150.

* Funk, Patres aposU, t. i, p. 367.

* Cf. Zahn, op. cit., p. 148.

cieuse, et, pour une partie, fort inexacte. L'auteur tient à prouver que Jean, aussi bien que son frère, a accompli la parole du Christ, qui ne saurait mentir. A cet effet, il invoque, avec l'autorité de Papias, celle d'Origène. Or, il se trouve précisément que te docteur d'Alexandrie, dans le passage allégué, distingue en termes formels le sort des deux frères, présentant, pour tout « martyre » de Jean, le « témoignage » qui lui valut d'être condamné à l'exil. « Les fils de Zébédée, dit Origène, ont bu le calice et été baptisés du baptême, puisque, d'un côté, Hérode fit périr Jacques, le frère de Jean, par le glaive ; de l'autre, l'empereur des Romains, comme l'apprend la tradition, condamna Jean à l'Ile de Patmos, pour son témoignage rendu à la vérité ^. »

Dans cet état des choses, la notice attribuée à Georges Hamartolos ne peut qu'être mise sur le compte d'un copiste postérieur, soucieux de montrer réalisée la prophétie du Christ, et, dans ce dessein, réunissant sans discernement, et avec des erreurs manifestes, le renseignement d'Origène et celui de Papias. On ne peut faire grand fond sur le témoignage d'un iaterpolateur aussi tardif et aussi peu judicieux.

Il est d'ailleurs à croire que le témoignage n'est pas indépendant de celui qu'on attribue à Philippe de Side. Plus on s'éloigne, en effet, du ix» siècle, moins il devient probable qu'un copiste ait encore eu entre les mains l'ouvrage de Papias. Surtout, la manière d'introduire l'attestation de ce dernier coïncide, d'une manière assez caractéristique, avec celle de la notice précédente : de part et d'autre, l'ouvrage de l'évêque d'Hiérapolis est désigné par les mêmes mots dex-joixxx AÔvr,a, et le second livre auquel on se réfère, par la même expression singulière : osjtsoov àôyov *. On a

^ Origène, In Matth., t. xvi, c 6.

* Le titre exact de l'ouvrage, d'après Eusèbe, H. E., TU, XXXIX, 1, était: "/.oytwv /.v<jtax.-.)v jço'/iCTt^, ou izr,'/T,tjti^. Saint Iré-

donc tout lieu de penser que l'auteur de la seconde notice ne fait qu'utiliser la première, à moins que toutes deux ne dérivent d'une source commune, où le renvoi à l'ouvrage de Papias était ainsi exprimé. Nous n'aurions donc plus, en faveur du texte de Papias, deux témoignages indépendants, mais un seul, dont la valeur serait rendue fort suspecte ^.

Quoi qu'il en soit, il est un fait assuré contre lequel ne sauraient prévaloir ni l'un ni l'autre de ces témoignages, isolés et tardifs. C'est que pas un seul des auteurs, qui, antérieurement à nos documents, ont connu et utilisé l'ouvrage de Papias, ne fait la moindre allusion à un martjTe du plus jeune fils de Zébédée, et que tous, au contraire, admettent comme une vérité incontestable son séjour et sa mort en Asie.

Eusèbe, qui prétend relever l'erreur de saint Irénée au sujet du maître de Papias, et tirer du livre même de l'évêque phrygien la preuve qu'il fut disciple, non de Jean l'apôtre, mais de Jean le presbytre, Eusèbe ne dit pas un mot du prétendu martyre de saint Jean ; bien plus, sans l'ombre d'une restriction, il présente comme un fait traditionnel bien établi la survivance de l'apôtre en Asie jusqu'au temps de Trajan-.

Quelques critiques, comme M. H. Holtzmann^ et M. Schmiedel ^, insinuent qu'Eusèbe a pu ranger cette

née, C. //.,V. xxsm, 4, le déclare divisé en cinq livres, tvjtz Pié/tK, dont il cite le quatrième. De même est-ce le livre premier et le livre quatrième que cite Maxime le Confesseur. Dans Funk, Patres apost., t. i, p. 364 : fragm. vm et ix.

* Cf. Funk, op. cit., t. i, p. 369. — L'authenticité de la notice attribuée à Papias est également rejetée, quoique pour des raisons un peu divergentes, par Lightfoot, Essays on supernatural Religion, p. 212 ; Harnack, ChronoL, t. i, p. 666 ; Zahn, Forsch., t. VI, p. 147-151 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 228-234.

* Eusèbe, H. E., III, xxm.

* H. Holtzmann, Einl., p. 471.

* Schmiedel, art. John, col. 2511.

donnée pairmi les choses « extraordinaires » et plus ou moins « légendciires » qu'il trouvait en Papias et croyait devoir négliger ^. C'est une simple supposition, et elle a contre elle qu'Eusèbe ne passe pas seulement sous silence cette donnée, mais soutient positivement et sans hésitation la tradition contraire, alors qu'il prend pourtant la peine de distinguer l'apôtre du presbytre.

Nous connaissons d'ailleurs, par des échantillons, les singularités de Papias que laissait de côté Eusèbe : c'étaient, nous apprend cet historien lui-même, des récits merveilleux, comme celui d'une résurrection de mort opérée récemment, celui d'une coupe de poison avalée par Juste Barsabas ; ou bien des doctrines étranges, comme celle d'un règne de mille ans à passer sur la terre après la résurrection des corps ^. Or, une notice sur le meurtre de saint Jean par les Juifs était une tout autre chose. L'historien y aurait vu sans doute une donnée de valeur, au sujet de ce Jean qui tenait tant de place dans la tradition ; il l'aurait combinée, comme les auteurs de nos deux documents, avec le séjour de l'apôtre en Asie, ou bien s'en serait autorisé pour suspecter le témoignage de saint Irénée sur ce point, comme il le suspecte au sujet du véritable maître de Papias. A coup sûr, l'attitude si ferme d'Eusèbe par rapport au séjour éphésien de saint Jean rend plus que douteuse l'authenticité de la notice qu'on prête à l'évêque d'Hiérapolis.

Saint Irénée, lui aussi, a lu et exploité les Exégèses de Papias, et l'ouvrage n'a pas davantage été ignoré des principaux écrivains de la fin du ii® siècle et du me. Or, nous l'avons vu, la tradition universelle, à cette époque, enseigne sans la moindre hésitation, le séjour de saint Jean à Éphèse, un siècle

^ Eusèbe, H. E., III, xxxis, 8, 11 : Tv.oy.or.lv. rtvx ... T'.va â).),(x Md., ibid.

auparavant. Comment expliquer cette fermeté de croyance, d'une part, ce silence absolu sur la donnée contraire de Papias, d'autre part, si l'évêque d'Hiérapolis a parlé dans les termes que l'on suppose ?

Bien étrange est l'explication que tente M. Schmiedel : « Irénée, dit-il, et les autres étaient déjà si profondément convaincus de l'identité de Jean d'Éphèse avec Jean l'apôtre, que très probablement ils ont dû regarder comme une simple bévue, et par conséquent passer sous silence, une allégation contraire de ce Papias, qu'en d'autres points ils estimaient hautement ^. » Mais, comment s'expliquer précisément qu' Irénée et les autres aient pu si profondément se convaincre de l'identité de Jean d'Éphèse avec Jean l'apôtre, si le martyre palestinien du fils de Zébédée était assez connu en Asie-Mineure, dès avant le milieu du second siècle, pour que Papias ait pu le rapporter dans son ouvrage en termes aussi exprès ?

Il paraît impossible d'opposer sérieusement à ce grand fait de la tradition commune, constatée sur les lieux mêmes, moins d'un siècle après l'événement, un soi-disant texte de Papias, signalé par les deux seuls témoins, tardifs et suspects, que l'on sait. « Il faut concéder, avoue M. Schmiedel, que l'ignorance qu'affectent tous les Pères de l'Église, avant Philippe de Side, ou ses abréviateurs, vis-à-vis de la donnée de Papias, est très remarquable ^. » M, Harnack trouve le fait si remarquable qu'il croit « devoir laisser hors de considération cette notice tardive, soi-disant extraite de Papias ». « Comment croire, dit-il, qu'une telle notice remonte au second siècle, et figurait dans un ouvrage qu'ont lu un Irénée, un Eusèbe, et beaucoup d'autres ? Ont-ils donc tous ensemble passé la notice sous silence^ ? »

' Schmiedel, art. John, col. 2511.

» Id., ibid.

* Harnack, Chronol., t. i, p. 666. Cf. Renan, Lea Êoangiles, 1877, p. 431, note 2.

De son côté, M. J. Réville déclare le témoignage de Georges Hamartolos « bien isolé et d'une provenance trop incertaine pour résoudre la question johannique ». Parlant du recueil d'extraits découvert par De Boor : « la valeur historique de ce genre de recueils, dit-il, est bien faible et ne suffit pas à renforcer l'autorité historique si fragile d'un chroniqueur bysantin ^. » Enfin, examinant l'ensemble de la tradition la plus ancienne, il exprime ainsi sa conclusion : « La tradition populaire a maintes fois inventé des martyres pour honorer des personnages vénérables de l'antiquité chrétienne, mais il est en dehors de toute analogie qu'elle ait privé un apôtre de la gloire du martyre pour lui attribuer une longue et paisible vieillesse... Le seul point qui, au milieu de toutes ces obscurités, paraisse très clair, c'est que, si Papias avait raconté le martyre de Jean par les Juifs, Irénée, Eusèbe et tous les autres lecteurs de Papias n'auraient pas manqué de signaler cette fin glorieuse de l'apôtre^. » Cette observation de M. Réville parait décisive.

A défaut du témoignage de Papias, peut-on invoquer la parole évangélique sur le calice du Sauveur, que Jean doit partager avec Jacques ? Plus affirmatif que ^L Albert Réville et ^L Bousset, M. Loisy présente ce dernier témoignage comme « évident »'. Mais, si l'allusion à un martyre déjà subi par Jean est si évidente, comment se fait-il que M. Loisy l'ait mentionnée pour la première fois au mois de novembre 1904, dans une Chronique biblique, et qu'il n'en ait pas dit un mot, en 1903, dans son Quatrième Écangile, oiî il se contentait de résumer en une note la question du témoignage de Papias, la déclarant discutée par les critiques et non résolue ? Comment se fait-il encore que cette évidence échappe à M. Jean Réville, qpi'elle

* J. Réville, Le qiiatr. Évang., p. 21.

* Id., ibid., p. 22.

* Voir ci-dessus, p. 87.

n'attire pas la moindre considération de M. Harnack, qu'elle ne soit même pas signalée par M. Schmiedel ? Il faut croire que cette évidence n'est pas très objective.

Et, en effet, même en se plaçant au point de vue de M. Loisy, c'est-à-dire en prenant la déclaration de Jésus comme une prédiction calquée par l'évangéliste sur le fait accompli, M. Jean Réville estime que l'événement visé peut être tout autre chose qu'une mort sanglante de l'apôtre Jean. « Peut-être, dit-il, l'arrestation de Jean et de Pierre par les autorités juives, d'après le livre des Actes (chapitres iv et v),a-t-elle suffi à lui assurer dans la tradition galiléenne la réputation d'avoir souffert pour son maître ? Peut-être y a-t-il autre chose que nous ne connaissons pas ^ ? »

Il n'est d'ailleurs aucunement nécessaire de faire dépendre le texte évangélique d'expériences ultérieures. La parole du Maître peut se comprendre comme annonce générale des souffrances et persécutions qui attendent Jacques et Jean, aussi bien que les autres apôtres. Assez souvent le Sauveur prédit à ses disciples les épreuves qui les menacent 2, les serviteurs ne pouvant être mieux traités que le maître ^. Dans la circonstance présente, il ne s'adresse particulièrement aux deux fils de Zébédée que parce qu'ils sont venus ensemble lui demander les premières places dans son royaume. La requête des deux frères étant supposée — et on ne voit pas qu'elle ait pu être imaginée par la tradition primitive — la réponse du Sauveur suit naturellement. A tant faire que de regarder le récit évangélique comme un reflet de l'histoire postérieure, il faudrait dire, avec M. Schwartz, que les deux frères sont associés dans la prédiction du martyre parce qu'ils l'ont été dans sa réalisation. Mais M. Loisy

^ J. Réville, Le quatr. Évang., p. 22-

2 Marc, viii, 34 ; Matth., v. 5, 10-12 ; ix, 15 ; x, 17 sq., etc.

» Matth., X, 24.

lui-même convient que Jacques seul a péri en l'an 41, et que Jean sun^ivait encore en l'an 52.

Au surplus, pour supposer à la déclaration de Jésus l'origine que prétend M. Loisy, il serait nécessaire d'admettre que le mart^Te sanglant des fils de Zébédée avait fait sur l'Église primitive une impression profonde : si profonde que la tradition consignée dans les Évangiles de saint Matthieu et de saint Marc, en aurait fait après coup l'objet d'une prédiction du Sauveur. Or, s'il en est ainsi, comment se fait-il que seul le martyre de Jacques soit relaté dans la tradition la plus ancienne, celui de Jean totalement ignoré ?

Le récit même des Évangiles cependant aurait contribué à en garder le souvenir. Ce récit dut de bonne heure frapper les esprits : il était naturel de mettre le « calice » et le « baptême », dont parlait le Sauveur, en rapport avec le calice de sa Passion et le baptême de sa mort; et dès lors se posait instinctivement la question du martjTe des deux frères. Or, encore une fois, comment se fait-il que personne, avant l'interpolateur de Georges Hamartolos ou peutêtre Philippe de Side, ne paraisse avoir songé que le texte évangélique réclamait aussi pour Jean un martyre sanglant? Comment se fait-il qu'au second siècle, l'expression employée par le Sauveur ait été regardée comme caractéristique du martyre, ainsi qu'il apparaît dans la lettre des Smyrniotes sur le martyre de saint Polycarpe ^, qu'en même temps on ait réellement tenu l'apôtre Jean pour « martyr » ou « témoin », comme il résulte de l'attestation de Polycrate d'Éphèse ^, et que néanmoins personne

1 Martyrium S. Polycarpi, xiv. Dans Funk, Patres apost., t. I, p. 330 : « Je vous rends grâces de m'avoir admis, en ce jour et à cette heure, à prendre rang parmi les martyrs, pour participer au calice de cotre Christ. »

* Ci-dessus, p. 77. J. Réville, op. cit., p. 22, note 1 : « Le mot /zzot;;; ne peut pas signifier sous la plume de Polycrate, à la fin du n* siècle, que Jean soit mort mart\'r, puisque la tradition de sa

n'ait songé pour lui à d'autre « témoignage » offert au Christ que celui des persécutions endurées pour la parole de Dieu ^, de la coupe de poison impunément avalée devant Domitien, de la chaudière d'huile bouillante, et surtout de l'exil de Patmos ^ ? Cela prouve, sans doute, d'une part, que l'on ne croyait pas nécessaire de presser la parole du Sauveur dans le sens indiqué par M. Loisy ; d'autre part, qu'aucun soupçon n'existait d'une mort violente subie par saint Jean, ou plutôt que très ferme était l'assurance qu'un martyre de ce genre ne pouvait lui être attribué.

Nous pouvons donc conclure que ni le passage allégué des deux premiers Évangiles, ni le soi-disant texte de Papias sur le martyre des fils de Zébédée, ne constitue un argument valable contre la thèse du séjour éphésien de saint Jean. Les difficultés opposées sur ce point préliminaire ne peuvent créer une présomption sérieuse contre le bien-fondé de la tradition primitive ; elles s'évanouiront d'elles-mêmes, si par ailleurs nous

mort au terme d'une vieillesse prolongée est déjà généralement établie à cette époque. D'ailleurs, comme l'observe fort bien M. Zahn (Einl., t. ii, p. 465), dans ce cas la qualification de uKOTUç aurait été mise à la fin, après Si'îdd/.v'ko:;. »

^ Apoc, I, 2, 9.

* Cl. Origène, cité ri-dessus, p. 1 15 ; Théophylacte, /« Manfe., XX, 23 : « Hérode fit mettre h mort Jacques, et Trajan condamna Jean (à l'exil) pour le témoignage qu'il rendait à la parole de vérité.» Saint Jean Chrysostome, De petitione filiorum Zebedaei, contra Anomaeos, hom. vm, 5 : « Le Seigneur faisait allu.sion à leur mort, car Jacques eut la tète coupée et Jean subit la mort de bien des manières. » Cf. In Matth., hom. i.xix, 1; lxxvi, 2; In Epist. ad Ephesios, argumentum. Victor de Capoue (dans Funk, op. cit., t. Il, p. 288) attribue à saint Polycarpe cette explication de la prophétie du Sauveur : « Jacques finira par le martyre sanglant; son frère Jean, après avoir souffert persécutions et exils, ne sera point martyrisé lui-même, mais le Christ a néanmoins estimé martyr celui qui dans son âme était ainsi disposé au mar» tyre. »

EXA.MEX CRITIQUE 123

parvenons à établir pleinement la vérité de cette tradition'.

Le silence de la tradition asiatique -, dans la première partie du second siècle, paraît demander une appréciation semblable. Ce silence, au premier abord, est étonnant : il ne saurait être décisif. Peut-être même se comprend-il suffisamment, dès qu'on le regarde de plus près.

Pour ce qui est de Polycarpe, en effet, il n'a pas de quoi beaucoup surprendre, lorsque l'on considère que nous n'avons pins de l'évêque de Smyrne qu'une seule lettre, et qu'elle est écrite aux chrétiens de Philippes, à qui il n'avait pas de raison de rappeler en particulier le souvenir de saint Jean. Au surplus, la réserve de l'Épître aux Philippiens paraît compensée surabondamment par les traditions orales du même Polycarpe à saint Irénée.

A plus forte raison, le pape saint Clément, écrivant aux Corinthiens, a-t-il pu envisager comme passée la génération des apôtres, à une époque où depuis longtemps avaient disparu l'ensemble des disciples du Christ, et en particulier ceux qui intéressaient davantage les Églises de Rome et de Corinthe, sans que l'on doive être trop surpris qu'il ne mentionne pas

^ Schmiedel, art. John, col. 2511 convient que la donnée de Papias n'a chance d'être authentique qu'à la condition de viser Jean l'apôtre, comme distinct de Jean d'Éphèse. « La croyance, dit-il, que le Jean d'Asie-Mineure n'a pas fini ses jours par le martyre est si fermement établie, sitôt après Papias, qu'il est difficile de croire que celui-ci ait pu dire le contraire... Il en va tout autrement si Papias a simplement voulu dire que Jean l'apôtre, distinct de Jean d'Éphèse, a été mis à mort par les Juifs, ailleurs qu'en Asie-Mineure, par exemple en Palestine. * L'hypothèse sera donc ruinée d'une façon décisive, dès lors que nous aurons établi l'identification absolue de Jean d'Éphèse avec le fils de Zébédée.

' Voir ri- dessus, p S'?

la survivance exceptionnelle de l'apôtre saint Jean.

Le silence de saint Ignace lui-même n'est pas, semblet-il, aussi étrange qu'on le prétend. L'évêque d'Antioche, en effet, n'a pas précisément l'intention d'énumérer aux chrétiens d'Ephèse leurs titres de gloire, ni même d'insister sur leurs relations avec saint Paul. Il est manifeste que, dans le passage en question, son esprit est principalement dominé par l'idée du martyre : il songe à ce qui l'attend, au terme de son voyage ; cette perspective lui rappelle l'apôtre des Gentils, qui, lui aussi, est allé d'Éphèse à Rome pour y rendre témoignage au Christ ; si bien qu'Éphèse lui apparaît comme le chemin du martyre pour Paul et pour lui-même. Il n'y a donc pas à s'étonner que, sous cette préoccupation du martyre sanglant, le nom de Paul soit plutôt venu sous sa plume que celui de Jean.

On peut d'ailleurs douter qu'Ignace garde, au sujet de saint Jean lui-même, un silence absolu. Tout à côté de l'endroit où il évoque le souvenir de saint Paul, il rappelle que « les chrétiens d'Éphèse ont constamment adhéré aux apôtres dans la vertu de Jésus-Christ »^. Or, pourquoi mentionner les apôtres, sinon parce qu'Éphèse avait à se glorifier de relations autres que celles qui l'unissaient à l'apôtre des Gentils ? M. Harnack tient pour « souverainement probable que le fils de Zébédée était parmi les apôtres qu'Ignace avait ainsi en vue » ^. C'est également la pensée de M. Bousset^ et de M. Drummond *

En tout cas, ce qui empêche d'attacher trop d'importance au silence de ces anciens témoins, c'est qu'il n'est ni moins complet ni moins singulier au sujet de

^ Ignace, Ad Ephesios, xi, 2 : oi v.y.ï roïc, à.no'rro'ioK; tzc/.vtotb

^ Harnack, ChronoL, t. i, p. 679.

» Bousset, Offenb., p. 36, note 4.

* Drummond, Fourth Gosp., p. 215. 21G.

Jean d'Éphèse, supposé Jean le presbytre, et qu'à ce point de vue pourtant on est bien obligé de le juger sans signification. Si, malgré le silence de Polycarpe et d'Ignace, on admet comme indubitable l'existence à Éphèse, vers la fm du i«' siècle, d'un personnage assez considérable pour être regardé comme l'auteur de l'Apocalypse et le disciple préféré de Jésus, assez éminent pour marquer dans la tradition asiatique l'empreinte profonde que nous savons, au point d'apparaître le véritable fondateur des Églises d'Asie- Mineure, éclipsant le souvenir de saint Paul luimême ^, ce même silence ne peut constituer une difficulté beaucoup plus grande lorsque l'on prétend voir en ce Jean d'Ephèse l'apôtre saint Jean-.

M. Loisy a donc bien raison de parler des « réserves qu'une sage critique peut et doit faire sur les arguments de ce genre » ^. « Le silence des documents primitifs, dit M. Drummond, bien que regrettable, ne fournit pas contre la tradition un argument solide ^. » Sans doute, ce silence demande à être compensé par des garanties spéciales, reconnues à la tradition ultérieure ; mais il est susceptible de recevoir cette compensation, et peut-être nous sera-t-il donné de constater que des témoins plus anciens encore, dans cette même Asie- Mineure, à savoir le li^Te de l'Apocalypse et l'appendice du quatrième Évangile, ne sont pas sans attester d'une façon assez claire le séjour de l'apôtre Jean en Asie.

Tout l'intérêt de la question se porte donc sur l'étude de la tradition du second siècle concernant la per-

^ Bousset, Offenb., p. 36.

* Drummond, Fourth Gosp., p. 217-219; Camerlynck, Quaru Evang.. p. 66-68 ; Duchesne, Histoire ancienne de l'Église, t. I, 1906, p. 138.

* Cité ci-dessus, p. 83.

* Drummond, op. cit.. p. 216, cf. p. 219.

sonne de Jean d'Éphèse. La conclusion de l'enquête préalable, menée jusqu'ici, est que rien ne s'oppose à ce que ce Jean d'Éphèse soit l'apôtie Jean : il s'agit maintenant d'examiner s'il ne l'est pas véritablement.

Une première chose à tirer au clair est l'existence de ce presbytre Jean, que l'on prétend avoir été confondu avec Jean l'apôtre dans la tradition d'Asie- Mineure. Or, à examiner les faits, on constate d'abord que ce personnage n'apparaît dans aucun document connu de la littérature chrétienne, antérieure à Eusèbe, autre que le texte même de Papias rapporté par cet historien. Bien plus, aucune trace ne devait exister de ce personnage dans les nombreux écrits, aujourd'hui disparus, qu'a utilisés l'évêque de Césarée. C'est ce que montre un examen attentif de son procédé d'argumentation.

Toutela discussion d' Eusèbe se rattache à la question de la canonicité de l'Apocalypse. L'Apocalypse a été, depuis le ii^ siècle, exploitée par les millénaristes, qui ont prétendu y appuyer leurs grossières erreurs sur le règne de mille ans. Leurs adversaires se sont demandé si un livre, dont on s'autorisait pour de telles doctrines, était bien l'œuvre d'un apôtre, et méritait de figurer au canon des Écritures. Plusieurs l'ont rejeté : Eusèbe ne l'ignore pas, et, opposé qu'il paraît luimême à l'erreur millénaire, il relève soigneusement cette contradiction. Discutée par des anciens, l'Apocalypse lui semble devoir être rangée parmi les écrits de canonicité douteuse. Du même coup, il se pose la question de son authenticité. Le livre se réclame d'un auteur nommé Jean : mais, si l'on ne veut regarder l'ouvrage comme canonique, ce Jean ne peut être le disciple aimé du Seigneur ; c'est donc un autre personnage, simple homonyme de l'apôtre ; peut-être serait-ce ce Jean le presbytre que paraît mentionner le prologue de Papias? Telle est la marche de la pen-

sée d'Eusèbe, comme il est aisé de s'en rendre compte en parcourant la suite de son Histoire.

A-t-il à énumérer les écrits de l'apôtre Jean : « Il faut en premier lieu, dit-il, recevoir sans hésitation son Évangile, bien connu des diverses Églises qui sont sous le ciel. » « Outre l'Évangile, la première Épître aussi est admise sans conteste par tous, anciens et modernes ; les deux autres sont discutées. Quant à l'Apocalypse, les opinions se partagent encore aujourd'hui en divers sens. Mais c'est une affaire qui sera examinée en temps convenable, d'après le témoignage des anciens ^. » Dresse-t-il le catalogue des Écritures reconnues de tous : « On y joindra, si l'on veut, dit-il encore, l'Apocalypse de Jean ; mais à ce sujet nous ferons connaître les opinions en leur temps. » Un peu après : « Parmi les li\Tes discutés, et néanmoins reçus de la plupart, il y a... la deuxième et la troisième Épitres dites de Jean, soit qu'elles aient véritablement pour auteur l'évangéliste, soit qu'elles proviennent d'un écrivain du même nom. Parmi les apocryphes... on mettra encore, si l'on veut, l'Apocalypse de Jean, que quelques-uns, comme je l'ai dit, excluent, tandis que les autres l'adjoignent aux écrits unanimement reçus ^. »

Précisément, lorsque, parcourant la suite de l'histoire, il vient à rencontrer le nom de Denys d'Alexandrie, Eusèbe s'étend avec complaisance sur les idées émises par ce Père touchant l'origine de l'Apocalypse. Denys, évêque d'Alexandrie, au iii« siècle (vers 248- 264), avait entrepris de réfuter l'erreur millénariste d'un évêque égyptien, nommé Népos. Comme celui-ci prétendait établir son erreur sur la Révélation de Jean, son contradicteur crut devoir discuter la valeur de cet écrit. Il commence par rappeler, en faisant allusion aux Aloges et à Caïus de Rome, que l'ouvrage a

* Eusèbe, H. E.,IU. xxiv.

» Id., ibid.. III, XXV.

été autrefois déclaré non johanniqne et attribué à Cérinthe. Lui-même cependant répugne à cette pensée. « Pour moi, dit-il, je n'oserais pas rejeter le livre, car beaucoup de frères en font grand cas ; mais l'idée que j'en ai, c'est qu'il dépasse la portée de ma compréhension et qu'il se trouve en chacun de ses détails un sens caché et tout à fait admirable. »

A qui donc l'attribuer ? « Que le livre soit d'un auteur nommé Jean, je n'en disconviens pas, puisqu'il se désigne ainsi. Je proclame même que c'est l'œuvre d'un homme saint et inspiré de Dieu. Mais, ce que je n'accorderais pas facilement, c'est que ce Jean soit l'apôtre, le fils de Zébédée et frère de Jacques, l'auteur de l'Évangile appelé selon Jean et de l'Épître catholique. A voir, en effet, le génie de ces deux groupes d'écrits, la forme du langage, l'économie générale de l'œuvre, je conjecture qu'ils ne sont pas du même auteur... Que l'auteur de cet ouvrage soit Jean, il l'affirme : il faut le croire ; mais quel est ce Jean, c'est incertain... Je crois qu'il y a eu plusieurs homonymes de Jean l'apôtre, qui, par affection pour lui, par admiration pour sa personne, par désir d'être pareillement aimés du Seigneur, ont ambitionné de porter son nom... De fait, on trouve mentionné, dans les Actes des apôtres, un autre Jean, surnommé Marc, que Barnabe et Paul emmenèrent avec eux... Est-ce lui l'auteur de l'Apocalypse ? Il ne semble pas, car on ne voit pas qu'il les ait accompagnés en Asie... Je pense donc que c'est un autre, un de ceux qui ont vécu en Asie : on dit, en effet, qu'à Éphèse il y a deux tombeaux, qui tous deux sont appelés tombeaux de Jean ^. » D'après Denys d'Alexandrie, l'Apocalypse pourrait donc être d'un Jean, homonyme de l'apôtre, dont le tombeau se trouverait également à Éphèse, mais par ailleurs totalement inconnu.

» Eusèbe, H. E., VII. xxv.

Enfin, Eusèbe expose son opinion personnelle sur l'origine du li\Te discuté. C'est à propos des ou^^*ages de Papias et du fameux passage où figure à deux reprises le nom de Jean. Après en avoir fait l'exégèse de la manière que nous avons vue, et rappelé les dires de certaines personnes au sujet des deux Jean, ayant chacun leur tombeau à Éphèse^, il ajoute : « A quoi il est nécessaire de prêter attention, car il est vraisemblable que l'Apocalypse, inscrite au nom de Jean, a été révélée au second, si l'on ne veut pas du premier ^. »

En toute cette argumentation, deux choses importantes sont à relever. Tout d'abord, rien de plus saisissable que la manière hésitante dont l'historien propose l'attribution de l'Apocalypse à Jean le presbytre. Il note la chose comme en passant; c'est une simple hypothèse, qu'il donne pour « vraisemblable », et encore l'offre-t-il seulement à ceux qui ne voudraient pas de Jean l'apôtre pour auteur de cet écrit. Il était difficile de se prononcer d'une façon moins catégorique. Évidemment, Eusèbe risque une conjecture personnelle, qu'il n'entend nullement garantir d'une manière ferme et assurée.

Ce qui ne ressort pas moins nettement, c'est le manque absolu d'appui que devait trouver l'existence de ce presbytre Jean du côté de la tradition antérieure. Eusèbe avait, sans nul doute, intérêt à montrer le bienfondé de son hypothèse, et l'on peut être certain qu'il a cherché à l'appuyer de la meilleure façon. Or il est manifestement réduit à tirer l'existence de Jean le presbytre du petit texte de Papias, interprété par luimême. Lui, qui avait à sa disposition tant de documents primitifs, aujourd'hui perdus, qui les a si minutieusement analysés et comparés, ainsi qu'il apparaît en tout son ouvrage, n'a pu découvrir la plus minime allusion à ce soi-disant presbytre Jean. Tout ce qu'il

* Voir ci-dessus, p. 88.

* Eusèbe, ibid., III, xxxrr.

a trouvé à l'appui de son interprétation se borne au témoignage de certaines gens qui ont cru, non précisément à l'existence distincte du presbytre mentionné par Papias, mais simplement à deux Jean d'Asie- Mineure, tous deux enterrés à Éphèse.

Dans ce témoignage, allégué d'une manière très vague et, il semble bien, fort timide, on reconnaît immédiatement la conjecture de Denys d'Alexandrie. Que vaut cette conjecture elle-même ? Il est clair que l'évêque d'Alexandrie la fonde uniquement sur des considérations de critique interne. L'Apocalypse est d'un auteur nommé Jean ; mais ce livre diffère trop du quatrième Évangile pour être de la même main ; donc le Jean de l'Apocalypse doit être un autre que l'évangéliste Jean. C'est toute l'argumentation de Denys. Il a si peu à s'appuyer sur un témoignage traditionnel, qu'il se déclare incapable d'identifier son personnage supposé : c'est sans doute quelque écrivain de ce nom, ayant vécu, comme l'apôtre, en Asie. De Jean le presbytre, il n'est pas même question : Denys en ignore tout à fait l'existence.

A peine apporte-t-il, en confirmation de son hypothèse, le dire relatif aux deux tombeaux éphésiens. Mais rien de plus incertain que ce témoignage même, présenté vaguement sous la forme d'un « on-dit ». « C'est évidemment un argument très faible, » dit M. Harnack ^. A supposer qu'il repose sur quelque fondement — et l'on a le droit d'en douter — ce peut être simplement une allusion à deux monuments consacrés à la mémoire du même personnage. C'est ce que l'on pensait déjà au temps de saint Jérôme^, et nous avons vu

' Harnack, Chronol., t. i. p. 662, note 1.

^ S. Jérôme, De viris illustr., 9 : Cujus {se. Johannis prèsbyleri) et hodie alterum sepulcrum apud Ephesum osienditur et nonnulli pulant duas memorias ejusdem Johannis evangelistse esse. Il est à remarquer que ce dire même consacrerait expressément la tradition de la sépulture éphésienne de l'apôtre Jean, Duchesne,o/). cit., p. 143, note 1: «L'histoire des deux tombeaux.

qu'aujourd'hui même les critiques ne veulent reconnaître qu'un seul Jean d'Éphèse ^.

Un vague « on-dit », de signification très douteuse, voilà donc tout le fondement que trouve l'existence du presbytre Jean, en dehors du texte de Papias. Il faut avouer que c'est peu de chose, ou plutôt qu'on doit le tenir pour nul.

Cependant, Eusèbe n'a pas seulement été incapable de confirmer par le plus petit document historique son exégèse du prologue de Papias ; il n'a rien dû trouver, dans le reste même de l'écrit, qui pût confirmer son interprétation. Toute son argumentation, en effet, repose sur l'analyse interne du fameux fragment. Il rapporte bien que Papias se dit l'auditeur de Jean le presbytre et d'Aristion, et qu'il leur attribue personnellement nombre de traditions consignées dans son ouvrage ; mais cela ne nous instruit en aucune façon sur la distinction de ce presbytre par rapport à l'apôtre. Pour établir cette distinction, l'historien se cantonne exclusivement dans le prologue : il cite le passage où Jean est nommé deux fois ; il fait constater que le second Jean apparaît différent du premier ; mais il se borne à cette critique interne. On peut donc être assuré que, dans les cinq livres de l'évêque d'Hiérapolis, rien ne paraissait à Eusèbe apte à établir, d'une façon indépendante, l'individualité de son personnage.

S'il en est ainsi, l'opinion de l'historien de Césarée, au sujet de Jean le presbytre, n'a d'autre valeur que celle du texte sur lequel il prétend l'appuyer. Or, ce texte, le critique moderne a le droit de l'interpréter par lui-même, avec une entière indépendance vis-à-vis du vieil historien, puisqu'il se trouve exactement

mise en avant, comme un on-dit, par Denys d'Alexandrie, n'est pas confirmée par la traditioR monumentale d'Éphèse ; à Éphôse on n'a jamais parlé que d'un seul sanctuaire et d'un seul Jean. » 1 Ci-dessus, p. 89.

dans la même situation, avec les mêmes ressources, et peut-être sans le même préjugé, pour faire cette interprétation.

^ Actuellement, nous l'avons vu ^, un assez grand nombre de critiques adhèrent encore au sentiment d'Eusèbe, et, après lui, croient pouvoir déduire du passage de Papias l'existence à part d'un Jean le presbytre. En admettant d'abord que cette interprétation soit fondée, qu'aurait-on à en conclure par rapport au séjour éphésien de saint Jean ?

La confusion de l'apôtre avec le presbytre ne peut se comprendre que si ce dernier résidait effectivement à Éphèse et avait été le maître réel de Papias. Or il faut convenir que notre texte ne nous instruit en aucune façon sur l'un ni l'autre de ces deux points. Tel qu'il est communément interprété, il nous apprend seulement que le presbytre Jean était, avec Aristion, un des principaux traditionnistes dont Papias pouvait encore, au moment où il écrivait, recueillir le témoignage, par l'intermédiaire de ceux qui les avaient suivis. Mais où se trouvait cet Ancien ? Était-il à Éphèse ? Avait-il été entendu de l'évêque d'Hiérapolis lui-même ? C'est ce que le texte ne nous dit pas.

Eusèbe ^ prétend, à vrai dire, que Papias « se donne comme auditeur personnel d' Aristion et du presbytre Jean », et les critiques acceptent volontiers cette déclaration, en supposant qu'elle a pu être déduite du reste de l'ouvrage. Cependant, on est fondé à croire, avec M. Schmiedel et M. Abbott ^ que l'historien tire son assertion du seul prologue. Le contexte de sa phrase semble le montrer clairement : toutes ses allusions sont au texte qu'il vient de citer ; quand il se réfère au reste du livre, c'est pour ajouter simple-

* Ci-dessus, p. 89 sq.

* Eusèbe, cité ci-dessus, p. 94.

' Schmiedel et Abbott, cités ci-dessup, p. 94, 95.

ment : « Du moins (Papias) insère-t-il de lem-s traditions dans ses commentaires, en les désignant souvent par leur nom. » Or, le prologue, d'après l'interprétation généralement adoptée par les critiques, n'établit aucun rapport direct entre Papias et le presbytre Jean, et semble même exclure positivement cette hypothèse ^.

Mais, s'il n'est pas prouvé, et même pas probable, que Jean le presbytre ait été le maître de Papias, on n'a plus, semble-t-il, la moindre raison pour insinuer qu'il a dû être pareillement le maître de Polycarpe et qu'il a été confondu avec Jean l'apôtre par saint Irénée. Bien plus, il ne reste pas le moindre motif de mettre ce presbytre Jean en relation avec Ephèse. S'il avait vécu en Asie -Mineure, à l'époque où Papias consultait les voyageurs de passage, peut-on croire que l'évêque d'Hiérapolis ne fût pas allé l'interroger lui-même ?

Ainsi, même supposée l'existence de Jean le presbytre, et en adoptant l'interprétation du texte de Papias faite par les critiques actuels, l'hypothèse de sa confusion avec Jean l'apôtre demeurerait une conjecture sans fondement, rien ne permettant de l'identifier avec le Jean d'Éphèse l

Mais, est-il étabh qu'il faille voir mentionné dans y^ le passage de Papias un presbytre Jean, réellement distinct de l'apôtre ? On peut se le demander. Ce qm invite à poser la question, c'est d'abord ce fait

'Cf. Abbott, art. Gos-pels, col. 1815; Drummond, Founh Gosp., p. 202. 220 ; Stanton, Gospels, p. 169.

j.i ^'^^^^'^^^ ^^ Jean le presbytre, comme distinct de Jean d bphèse, est admise par un bon nombre d'auteurs qui sont néanmoins partisans du séjour éphésien de l'apôtre Jean : Weizsacker. Aposiol. ZeiU. p. 481 ; B. Weiss, Einl, p. 342 ; Godet, S. Jean. t. I, p. 61 ; Drummond. Founh Gosp., p. 205 ; Stanton, Gospels, p. 168-171 ; Labourt, De la valeur {du témoignage de saint Irénée dans la question johannine, dans la Revue bibl, 1898 p 72; Calmes, S. Jean, p. 22-24.

QCATEIfiilE ÉVANGILE. 8-

singulier que Papias est présenté par Eusèbe comme auditeur de Jean le presbytre, par Irénée comme auditeur de Jean l'apôtre, et que seul l'apôtre apparaît bien connu dans les Églises d'Asie -Mineure au second siècle, tandis que le presbytre semble totalement ignoré; c'est, d'autre part, le fait non moins remarquable que, pour vouloir distinguer le presbytre de l'apôtre, les critiques sont réduits à corriger le texte de Papias d'une façon très arbitraire, ou à l'interpréter contrairement aux plus claires vraisemblances.

Le second Jean, en effet, reçoit la double qualifi- <;ation de « presbytre » et de « disciple du Seigneur ». Si, avec la plupart des critiques, on prend le mot « presbytre » dans le sons de « disciple des apôtres », l'on est forcé d'éliminer de quelque manière le titre contradictoire de « disciple du Seigneur », mis en apposition. Nous avons vu ^ précisément de quelle façon Renan corrige ce second titre en celui de « disciple [des disciples] du Seigneur », comment M. Schmiedel le fait signifier « un disciple d'occasion », M. Harnack « un simple chrétien de Palestine », comment enfin M. Abbott va jusqu'à supprimer la donnée elle-même. Si, avec les autres critiques, on veut au contraire garder son sens naturel au titre de « disciple du Seigneur », et néanmoins donner au second Jean une personnalité distincte, on obtient un disciple proprement dit de Jésus, qui ne parait guère se distinguer des apôtres précédemment nommés avec le même titre.

Il est donc permis de se demander si ce Jean le presbytre, « sorte de sosie de l'apôtre, » suivant l'expression de Renan ^ n'est pas « une ombre de l'apôtre Jean prise pour une réalité », et si, par conséquent, les critiques ne font pas fausse route en maintenant la dis-

^ Ci-dessus, p. 90 sq.

' Renan, L' Antéchrist, p. XTTn.

tinction des deux Jean, mentionnés par Papias, Or, à bien considérer les choses, il semble que le texte en question, non seulement autorise l'identification des deux personnages, mais y invite positivement, et ne présente même de sens satisfaisant que danscette hypothèse ^.

Tout d'abord, les qualificatifs donnés au second Jean tendent manifestement à le rapprocher du premier. Il est appelé, en effet, « le presbytre » ou « l'Ancien » par excellence, et en même temps il est désigné comme « disciple du Seigneur ». Or, pour ce qui est de ce dernier titre, il est certain qu'il est entendu au sens de disciple proprement dit, puisque la pensée de Papias se porte précisément sur les auditeurs directs des paroles du Christ -, et, d'autre part, qu'il peut convenir spécialement à un apôtre, puisque, immédiatement avant, Papias, citant .\ndré, Pierre, etc., termine son énumération par ces mots : « et les autresdisciples du Seigneur. »

Quant à l'appellation de « presbytre », il ne paraît pas moins évident que, pour l'évêque d'Hiérapolis, elle désigne les anciens, représentants de la première génération chrétienne, disciples immédiats de Jésus,

^ Nous faisons abstraction de la conjecture, commode, mais un peu arbitraire, qui voit une interpolation dans la première mention du nom de Jean, au milieu des apôtres : ?, ri 'I'.jàvvï;;. Elle a étéproposée par Renan, dans sa Vie de Jésus. 13« éd., 1867, p. Lxxn, note 1. On la retrouve encore dans L'Antéchrist, p. 562. Elle a été soutenue par Haussleiter, Theolog. Litteraturblatt, 1896, p. 466 sq. Camerlynck, Quart. Evang.,p. 125-128, la juge sérieusement probable.

* Il résulte, en effet, d'un examen attentif de tout le passage de Papias que l'évêque d'Hiérapolis se propose d'interpréter les paroles du Seigneur à l'aide de renseignements autorisés. Il ne se contente pas, comme d'autres, de témoignages éloignés, ou fixés en des écrits quelconques : il cherche à avoir la pensée vraie du Seigneur, en recueillant le plus fidèlement possible les tradition.s reçues de ses disciples directs, qu'il contrôle avec ce qu'il tient personnellement d'autres témoins également immédiats.

et en particulier les apôtres. Lorsqu'il écrit, en effet : « Si quelqu'un survenait qui avait suivi les presbytres, je consultais les dires des presbytres : qu'ont dit André, Pierre, etc., » la façon la plus naturelle d'entendre ce passage est incontestablement de regarder la proposition interrogative : « qu'ont dit] André, Pierre, etc., » comme une explication particulière du terme général : « les dires des presbytres. » C'est précisément dans ce sens que l'a compris Eusèbe S et c'est ainsi que l'ont également interprété, soit le traducteur syriaque 2 de l'évêque de Gésarée, soit son traducteur latm, Rufin^ , soit saint Jérôme *.

Les critiques, qui veulent voir dans nos « presbytres » de simples «disciples des apôtres», sont obligés de supposer dans la phrase de Papias cette tournure singulière : « je consultais les dires des presbytres (dis- ■ciples des apôtres), [au sujet de ce] qu'ont dit (les apôtres) André, Pierre, etc. s. „ Qr, cette interprétation n'est pas seulement arbitraire : elle est contre toutes les vraisemblances. Quiconque examinera le texte sans parti pris jugera impossible que xi dr.tv ne corresponde pas directement à toÙ; ÀÔyouc, que les dires des presbytres en général ne soient pas les dires des personnages énumérés ensuite en particulier.

Ce qui le confirme bien, c'est que la tournure indirecte, introduite au premier membre de phrase : « qu'ont dit André, Pierre, » doit être supprimée

^ Eusèbe, cité ci-dessus, p. 94.

^ D'après l'édition de Wright et Me Lean, 1898. dans Zahn. Forsch t. VI, p. 114 : « Je compare les dires des presbytres : d'André, ce qu II disait ; ou de Pierre, ce qu'il disait, etc. » Cette version a été faite peu après la mort d'Eusèbe. Zahn, ibid., p. II3. note i. Rufin, dans Eusebii PamphiU opéra, Bâle, 1570, p. 714.

« S. Jérôme, De viris illustr., c. xvm : Papias,... cum se m praeiatione adserat non varias opiniones sequi, sed apostolos habere auetores, ait: Considerabam quid Andréas, quid Petrus uixissent, etc.

* Voir ci- dessus, p. 90.

devant le second : « que disent Aristion et le presbytre Jean, » sous peine de supposer que les dires mêmes de ces deux personnages survivants "ne sont pas arrivés à Papias par leurs propres auditeurs. M. Schmiedel ^ ne recule pas devant cet illogisme. Ce sont des procédés que n'approuvera aucun critique impartial.

On peut donc regarder comme certain que les presbytres de Papias sont les disciples immédiats du Sauveur, et spécialement les apôtres. Par là, et par là seulement, s'établit une harmonie 'parfaite entre les deux titres, donnés au second Jean. Ce personnage est sûrement un disciple direct de Jésus, et il peut être un apôtre. Rien donc, de ce côté, ne l'empêche d'être identifié au premier Jean. D'autre part, cette identification semble positivement suggérée par le fait que les apôtres, au milieu desquels figure le fils de Zébédée, sont appelés, eux aussi, « presbytres, » « disciples du Seigneur, » et que Papias n'a guère pu mentionner, à si peu de distance, deux personnages aux titres identiques, et néanmoins différents.

Ce qui motive d'ordinaire, et ce qui motivait déjà pour Eusèbe, la distinction des deux Jean, c'est que le premier est mentionné au milieu d'autres apôtres et paraît appartenir à un passé disparu, tandis que le second figm-e en compagnie d'un simple disciple, Aristion, et semble survivre au moment dont parle Papias. Cependant cette manière d'apprécier la double nomination a toutes chances de n'être pas exacte : et cela résulte des considérations suivantes.

Tout d'abord, la proposition : « ce que disent Aristion et le presbytre Jean, » n'est pas nécessairement parallèle à la proposition : « qu'ont dit André, Pierre, etc.? » comme si l'une et l'autre dépendaient de la proposition principale : « je consultais les dires

* Schmiedel, cité ci-dessus, p. 96.

des presbytres. « M. Hamack^ en convient. Il n'est pas, en effet, ATaisemblable que les dires d'Aristion et du presbytre Jean, que Papias reproduisait spécialement en son ouvrage, lui soient parvenus, comme ceux des apôtres précédemment cités, par simple intermédiaire. Comment Papias, si zélé à recueillir les traditions orales, se serait-il abstenu de consulter par lui-même ces illustres anciens, censés encore vivants, et dont l'un au moins aurait résidé à Éphèse, tout près d'Hiérapolis ? De fait,Eusèbe atteste expressément que Papias se dit auditeur personnel d'Aristion et de Jean le presbytre, et, comme nous l'avons déjà fait entendre, c'est do ce passage] même que, selon toute apparence, notre historien a tiré sa donnée. Voici comment.

Eusèbe a dû regarder la proposition : a te. . .Xi-vouyvj, « ce qu'Aristion et le presbytre Jean disent », comme dépendant immédiatement du verbe àvky.pivoy, entendu dans le sens de « je consultais », parallèlement au premier complément direct : toù; tcov TupsTêuripwv ).ôvou;;, « les dires des Tpresbytres. » Le verbe àv?xp!.vov, en effet, que l'on traduit généralement par « je m'enquérais », peut aussi bien signifier, d'après son sens premier, V « je ^ consultais, » ou « j'examinais ». C'est ainsi que paraissent l'avoir compris saint Jérôme^, qui traduit par «considérer », et la version syriaque ^ qui interprète dans le sens de « comparer ».

Dès lors, le sens perçu par Eusèbe est celui-ci : Lorsque survenait quelqu'un qui avait suivi les presbytres, Papias^examinait, en vue de les comparer et contrôler, d'une part, « les dires des presbytres, » rapportés par ses divers visiteurs, à savoir : « qu'ont dit André, Pierre, etc. * ; » d'autre part, les traditions

^ Harnack, Chronol., t. i. p. 660, note 2. Cf. ci-dessus, p. 95.

* S. Jérôme,' cité'ci-dessus, p. 136, note 4. ' Citée ci-dessus, p. 136, note 2.

* La tournure inlerrogative paraît employée dans ce premier

reçues directement par lui-même, à savoir : « ce qu& disent Aristion et le presbytre Jean. »

Cette interprétation paraît cadrer très exactement avec le texte et expliquer de la meilleure manière tout l'ensemble de ce passage. Elle explique bien que le verbe à'vixov-'ov soit construit avec de simples compléments directs. Elle rend heureusement compte du changement d'expressions : -ri... sItûsv, et à tî... XévooTiv. Enfin, elle justifie à merveille la répétition du qualificatif « disciples du Seigneur », au terme du second membre de phrase, comme dans la conclusion du premier. Pourquoi, en effet, cette répétition, sinon parce qu'une comparaison est établie entre deux catégories de personnages, également témoins directs du Christ, mais dont le témoignage, reçu d'un côté personnellement, de l'autre par intermédiaire, se trouve en fait inégalement attesté. Comme l'interprétation a, par ailleurs, le grand avantage d'être en intime harmonie avec toute la pensée d'Eusèbe, elle semble véritablement s'imposer.

Mais, une fois ce point admis, on comprend bien que le même apôtre Jean ait pu être mentionné à deux reprises dans notre texte. Au début, Papias parle des informations reçues par l'intermédiaire de ses visiteurs : l'un prétend raconter ce qu'a dit André, un autre ce qu'a dit Pierre, un autre ce qu'a dit Thomas, etc. Dans cette énumération des principaux apôtres, dont on lui rapportait les dires, peut figurer à bon droit l'apôtre Jean, si l'un ou l'autre de ses visiteurs a prétendu reproduire son témoignage. Or le nom de ce même apôtre Jean doit nécessairement réapparaître ensuite, en compagnie d'Aristion, si, avec ce dernier personnage, il représente, d'autre part, les anciens ouïs directement par Papias.

L'emploi des verbes, d'abord au passé (eluev),.

membre de phrase, parce que, de fait, Papias n'examinait et comparait les dires de ces apôtres qu'en interrogeant leurs disciples.

puis au présent Qdyov^v^), ne marquerait donc pas tant la différence des époques où les personnages sont censés avoir vécu, que celle des temps où l'écrivain a recueilli leurs dires, ou même simplement la distinction des témoins qui les ont entendus. Papias comparerait, d'une part, ce que l'apôtre Jean a dit, au rapport de ses visiteurs ; d'autre part, ce qu'il dit à sa propre connaissance et d'après ses souvenirs personnels ^. Cela paraît se comprerîVire parfaitement ^.

Dans cette hypothèse, l'épithète de « presbytre », donnée spécialement au second Jean, à la différence d'Aristion, s'éclaire d'un jour tout particulier. Les dires d'Aristion n'étant point compris parmi les « dires des presbytres » précédemment signalés, il

^ Le présent léyovtjLv ne suppose donc pas nécessairement Jean encore vivant, et ainsi disparaît l'invraisemblance qu'il y a à admettre que Papias consulte par simple intermédiaire l'illustre traditionniste de son voisinage .

Eusèbe, après avoir remarqué que Papias rapporte dans son ouvrage des traditions d'Aristion et de Jean l'Ancien, cite, comme parole de l'Ancien, une déclaration au sujet de l'Évangile de saint Marc. Il semble qu'il faille voir, dans cet Ancien, Jean luimême. Cf. Harnack, cité ci-dessus, p. 95. Or, la teneur de la déclaration, qiii est une appréciation motivée touchant l'exactitude du second évangéliste, paraît bien dénoter un juge particulièrement autorisé, comme pouvait l'être seulement un témoin oculaire, tel que l'apôtre saint Jean. « L'Ancien disait encore ceci : Marc, étant devenu l'interprète de Pierre, a soigneusement écrit tout ce dont il se souvenait ; cependant, il n'a pas écrit avec ordre ce qui a été dit ou fait par le Christ, car il n'avait pas entendu le Seigneur et il ne l'avait pas accompagné comme disciple, mais, plus tard, comme je l'ai dit, il avait accompagné Pierre, qui, selon les besoins, donnait ses enseignements, mais sans exposer avec ordre les discours du Seigneur ; en sorte que Marc n'a fait aucune faute en écrivant ainsi certaines choses selon ce qu'il se rappelait, car il n'avait qu'un souci, celui de ne rien omettre de ce qu'il avait entendu, et de n'y introduire aucune erreur. »

^ Il est difficile de supposer, avec Jtilicher, Einl., p. 324, que Papias aurait « mentionné les dires de Jean à côté de ceux de Thomas, sans se rendre compte que le même Jean était encore vivant et était en réalité ce Jean le presbytre qui exerçait son ministère, non.Join'^de lui, à Éphèse ».

se trouve que le terme de « presbytres » dans ce passage de Papias s'applique uniquement aux apôtres. Dès lors, en parlant du « presbytre Jean », l'auteur n'a-t-il pas voulu précisément le distinguer d'Aristion, qui, avec lui, est « disciple du Seigneur », mais simple disciple, et par là le désigner expressément comme V apôtre de ce nom ^ ?

S'il en est ainsi, Eusèbe, qui a très exactement interprété la pensée de Papias, en regardant, au début de la phrase, le terme de « presbytres » comme synonyme d' « apôtres », et en voyant dans l'évêque d'Hiérapolis un auditeur immédiat du presbytre Jean, n'a eu que le tort de prendre ce presbytre Jean pour un personnage distinct de l'apôtre du même nom. Cette interprétation était sans appui du côté de la tradition historique, et elle ne répondait qu'aux apparences, non au sens réel, du passage en question 2.

^ Il est également possible que ce Jean fût particulièrement connu sous ce titre de « l'Ancien », «le Presbytre » par excellence. Cf. II Jean, 1, et III Jean, 1. Cela supposerait qu'il avait survécu à Aristion. et. durant une période donnée, s'était trouvé seul représentant direct de la tradition aoostoliquo. Tous les témoignages que nous avons vus, et celui du dernier chapitre de l'Evangile, que nous verrons bientôt, nous montreraient encore en ce personnage l'apôtre Jean.

^ Ensèbe, dans sa Chronique, à l'an 1 de Trajan, mentionne lui-même que « Jean l'apôtre vécut jusqu'au temps de Trajan, selon le témoignage d'Irénée et d'autres, et qu'après lui fleurirent Papias d'Hiérapolis et Polycarpe, évêque de Smyrne, ses auditeurs, uy.ovTTUÏ aùroî) ». Même dans son Histoire eccl-'siastique, III, XXXIX, Eusèbe déclare que les idées de Papias au'sujet du règne de mille ans viennent de ce qu'il a mal compris « les récits apostoliques », ràç v.T.onxoUxaz. Sinjr.'yit-. Comme Papias rapportait en dernier lieu ces dires au disciple du Seigneur, Jean (Irénée,C./f.,V,xxxni, 3), on penten conclure qu'Eusèbelui-même a vu dans ce disciple l'apôtre Jean. Cf. Corssen, dans la Zeiu neuf. Wiss., 1901, p. 209. Nous avons vu que Papias est également regardé comme « auditeur de Jean le théologien » par l'abréviateur prétendu de Philippe de Side (ci-dessus, p. 110); comme cson témoin oculaire », par l'interpolateur de Georges Hamartolos (ci-dessus, p. 84). Au témoignage d'Anastase le Sinaïte, Contempl. anagog.

Est-ce de ce même texte que vient la donnée de saint Irénée touchant « Papias, auditeur de Jean « l'apôtre ? Si oui, il faudrait en conclure que l'évêque de Lyon a été meilleur interprète que l'historien de Césarée. Ce qui est certain, c'est que, non seulement il avait entre les mains le livre de Papias consulté par Eusèbe, mais encore vivait à fort peu de distance de l'époque où ce livre avait été publié, et en contact étroit avec les traditions originelles de l'Asie-Mineure. Il était donc en bien meilleure condition que l'écrivain du iv« siècle pour interpréter le texte de Papias et identifier avec justesse son presbytre Jean.

Soit donc la comparaison des deux témoignages d'Eusèbe et de saint Irénée, soit la discussion immédiate du texte de Papias, amènent à considérer Jean le presbytre comme identique à Jean l'apôtre, à la fois maître de Papias et de saint Polycarpe ^. Mais, dès lors qu'est admise cette conclusion,

in Hexaem., I et vn, Papias fut << disciple assidu de Jean l'évangéliste, celii qui reposa sur la poitrine du Seigneur ». D'après Maxime le Confesseur, Sckol. in Diomjs. Areop. De coelesii hierarch., vn, « il fleurit en même temps que le divin évangéliste Jean. » S. Jérôme, Ep.,i.'sxv,ad Theodoram,ia, l'appelle expressément «auditeur de Jean lévangéliste ». Cf. De viris illustr., xvm : Papias, Johannis auditor.

^ C'est l'opinion admise après une discussion un peu différente de la nôtre en certains détails, par Zahn, Forsch., t. vi, p. 113-145 ; Einl., t. II, p. 216, 458 sq. ; Gutjahr, Die Glaubwiirdigkeit des Irenàischen Zeugnisses iiber die Abfassung des vierten kanonischen Evangeliums, 1904, p. 71-125 ; Cornely, Introduciio, t. ni, p. 214 ; Funk, Patres apo st., t. i p. â54; Knabcnbauer, Evang. Joan., p. 6 ; Camerlynck, Quart. Evang., p. 98-128 ; Van Hoonacker, L'auteur du quatrième Évangile, dans la Revue bibl., 1900, p. 237-241 ; Mangenot, art. Jean, col. 1164, etc.

Renan semble lui-même avoir incliné fortement dans notre sens- En 1863, dans la l''<^ édition de sa Vie de Jésus, p. xxiv, il traitait Aristion et Jean le presbytre comme «disciples immédiats» de Jean l'apôtre. En 1867, dans sa 13* édition, il écrivait, p. xi : « L'existence de Presbytères Joannes, comme personnage distinct de l'apôtre Jean, me paraît maintenant fort problématique;» p. lxxii note 1 : « Elle semble avoir été imaginée pour la commodité

croule par la base toute l'hypothèse de la confusion possible des deux Jean, opposée à la tradition du séjour de l'apôtre en Asie.

Le critique le plus difficile ne peut du moins nier que l'existence du presbytre, en tant que distinct de l'apôtre, ne reste très hypothétique, à considérer seulement le texte de Papias, que, supposée son existence, on n'aurait pas la plus légère trace de la présence du personnage à Éphèse. Dans cette supposition même, que notre examen antérieur a pourtant montrée très improbable, il faut donr- encore avouer que l'échafaudage de l'hypothèse adverse reposerait sur le fondement le plus incertain.

L'hypothèse de la confusion des deux Jean ne compenserait, d'une certaine manière, son insuffisance, pour ne pas dire son manque absolu de fondement,

de ceux qui, par des scrupules d'orthodoxie, ne voulaient pas attribuer l'Apocalypse à l'apôtre. L'argument qu'Eu=;èbe tire eu faveur de cette hypothèse d'un passage de Papias n'est pas décisit. Les mot5 /; ri "Iva'vvicç dans ce passage ont pu être interpolés Dans ce cas, les mots -oîtojtîoo; 'Ir.javv-/;:, sous la plume de Papias, désigneraient l'apôtre Jean lui-môme (Papias applique expressément le mot TrpîTvJrepo: aux apôtres ; cf. I Pétri, V, 1), et Irénée aurait raison contre Eusèbe en appelant Papias un disciple de Jean. Ce qui confirme cette supposition, c'est que Papias donne Presbyteros Joannes pour un disciple immédiat de Jésus. » Cf. p. Lxxx et 541. En 1873, dans L' Antéchrist, Renan parut se reprendre, en disant, p. xxiii : « Nous inclinons à croire que Presbyteros Johannes a en effet son identité à part; » mais il ajoutait, note 2 : « Ces deux passages (de Papias et de Denys d'Alexandrie ne créent pas la certitude : » et il se contentait de conclure, p. xxiv : « Si Presbyteros Johannes a existé, il fut un disciple de l'apôtre Jean. » En 1877, dSias Les Évangiles, même attitude : « Rien de plus douteux, disait-il, p. 427, que toutce qui regarde cet homonyme de l'apôtre... Son existence paraît probable cependant. » Mais, en note 1 : « On craint d'être dupe ici du désir qu'eurent les Pères du nte siècle d'avoir dîux Jean, pour attribuer à l'un l'Apocalypse, à l'autre l'Évangile. » Cf. L'Église chrétienne, 1879, p. 48.

du Côté de l'existence du presbytre Jean à Éphèse que SI l'état de la tradition, concernant la résidence de 1 apôtre en cette ville, obligeait positivement du moins autorisait raisonnablement, à croire à une confusion de personnages. Or, tel n'est pas le cas ou plutôt il est exactement le contraiie. La tradition en faveur du séjour éphésien de saint Jean se présente dans des conditions telles, qu'elles garantissent fermement son exactitude et interdisent tout doute sérieux au sujet de sa vérité.

^ Ce qui en fait tout d'abord la valeur exceptionnelle c est que, au dernier quart du second siècle, elle ne se constate pas seulement chez des écrivains éloignés de 1 Asie-Mmeure, comme Tertullien de Carthage, Clément d Alexandrie, ou Irénée de Lyon, qui étaient d ailleurs en relation avec cette région asiatique S mais en Asie-Mineure même et jusque dans Éphèse

Dans cette dernière ville, on a la conviction de posséder le tombeau de « Jean, celui qui reposa sur la poitrme du Seigneur «2. Par cette expression, Folycrate désigne clairement le personnage qui dans le quatrième Evangile, apparaît comme « le disciple que Jésus aimait ». Or, nous aurons occasion de le prouver, quelque idée que l'on se fasse de l'historicité de 1 Evangile johannique, le disciple bien-aimé de Jésus ne peut être qu'un apôtre, et par conséquent

...i^^i^ i^R^^'' ^'^P°^'^ J^^^'^- Pou^ supposer, avec MM. Delff, Bousset, von Soden^, qu'il est un simple disciple, il faudrait admettre que d'autres que les apôtres assistèrent à la dernière Cène, et qu'à la même table, à côté de l'apôtre Jean, se trouvait un disciple du même nom, qui aurait bénéficié de la prédilection particulière du Sauveur et joué un rôle supérieur à celui de Pierre lui-même. L'hypothèse

* Voir ci-dessus, p. 74.

* Ci-dessBS, p. 77.

* Ci-dessus, p. 9i et 100.

no peut se soutenir sérieusement, et il est tout à fait invraisemblable que l'évêque d'Éphèse ait songé à un disciple de cette sorte.

L'on peut donc regarder comme certain, avec Timmense majorité des critiques, y compris .MM. Harnack, Schmiedel, J. Réville, et Loisy ^, que le Jean de la dernière Cène, mentionné par Polycrate, est le même Jean que saint Irénée tient incontestablement pour l'apôtre, tout en l'appelant également, par allusion aux termes de son Évangile, «le disciple du Seigneur, celui qui reposa sur sa poitrine. »

Or, l'affirmation de Polj'crate n'est pas celle d'un écrivain quelconque et sans autorité. C'est le témoignage de l'évêque même d'Éphèse, depuis longtemps résidant en cette ville, où vécut le Jean qui a si fortement impressionné la tradition asiate. Polycrate parle de ses « cheveux blancs»; il a, dit-il, «soixantecinq ans dans le Seigneur-; » à supposer qu'il faille compter ces années à partir de sa naissance, et non de son baptême, il a dû naître autour de 125 3; ses souvenirs peuvent donc se reporter facilement vers les années 140-150, à l'époque où vivaient encore les propres disciples de Jean d'Éphèse, tels que Polycarpe de Smyrne et Papias d'Hiérapolis.

Polycrate n'est d'ailleurs pas un isolé : il appartient à une famille riche en traditions chrétiennes. « Sept de mes proches, dit-il, ont été évêques; je suis le huitième » et « j'ai été en rapports avec plusieurs d'entre eux. » Aussi invoque-t-il expressément ces « souvenirs de famille » *. Personne ne doute qu'il n'ait été également en communion avec la tradition alors implantée

^ Ci-dessus, p. 100, note 4. Cf. Julicher, Einl-, p. 324 ; Corssen. dains la Zeit. neuf. Wiss., 1901, p. 209 ; Drummond, Fourlh Gosp., p. 210 ; Stanton, Gospels, p. 229.

- Dans Eusèbe, H. E., V, xxiv.

* Harnack, Chronol., t. i, p. 323 ; Loisy, Le quatr. Êvang., p. 29, note 8, cité ci-dessus, p. 103.

* Dans Eusèbe, loc. cit.

CTATRIÉME ÉVANGILE. <? .

à Éphèse : ce qu'il exprime, en écrivant au pape Victor, n'est évidemment pas une opinion personnelle, c'est la tradition qui a cours autour de lui, donc celle même des anciens de la ville qui ont connu les témoins immédiats du célèbre Jean. Enfin, sur ce point comme sur le reste, il est incontestablement en accord avec tous ces évêques d'Asie-Mineure qui partagent sa pratique quartodécimane. « Ils sont avec moi, dit-il, je les ai convoqués, » comme on m'a demandé de le faire, et « ils ont donné leur approbation à ma lettre » ^.

Ce que représente l'affirmation de Pnlycrate, c'est donc la tradition vivante des Églises d'Asie-Mineure, et plus spécialement de celle d'Éphèse. Il faut dès lors admettre que l'identité de Jean d'Éphèse avec l'apôtre Jean était une conviction établie, une croyance publique et traditionnelle, aux lieux mêmes qu'avait illustrés moins d'un siècle auparavant le personnage en question. Est-il croyable que, dans les conditions précises où cette identification se présente, elle puisse reposer sur une simple confusion ?

On prétend- sans doute découvrir, dans la même lettre de Polycrate, une confusion analogue entre Philippe l'apôtre et Philippe l'évangéliste. Mais, à supposer que cette dernière méprise ait été réelle^, il n'y aurait pas une parité véritable dans les deux cas.

Le Phihppe dont parle Polycrate, en effet, ne paraît pas avoir joué de rôle important dans les Églises d'Asie-Mineure : les traditions asiates ne mentionnent que son nom ; Polycrate lui-même note simplement qu'il repose à Hiérapolis ; et sans doute y est-il mort

' Dans Eusèbe, H. E., V, xxiv.

- Voir ci-dessus, p. 100.

^ Cela est admis de Zahn, Forsch., t. vi, p. 162-174: Van Hoonacker, dans la Revue bibl., 1900, p. 229 ; Calmes, S. Jean, p. 58.

de bonne heure, car il le cite en premier lieu parmi les grands hommes décédés en Asie, et l'on ne peut guère douter, à voir les titres magnifiques dont est qualifié ensuite l'apôtre Jean, que son énumération ne soit faite selon l'ordre chronologique, plutôt que selon l'ordre de dignité^. Philippe d'HiérapoUs n'est donc, à tout prendre, qu'un personnage secondair»^ dans la tradition asiate. Par ailleurs, on connaît sûrement deux personnages de ce nom, et que leur dignité rendait également recommandables : l'un faisait partie des douze apôtres, l'autre des sept diacres. On pourrait donc, à la rigueur, comprendre que le diacre, hautement relevé dans l'histoire primitive par le livre des Actes, ait été confondu avec l'apôtre portant le même nom.

Tout autre est le cas de Jean d'Éplièse. Il s'agit ici d'un personnage qui a tenu dans les Églises d'Asie- Mineure une place unique, qui a marqué d'une façon incomparable son empreinte dans la tradition éphésienne, qui a étonné de sa longue vieillesse la cité même qu'administrait Polycrate, et y est mort moins de cinquante ans avant que celui-ci n'atteignît l'âge d'homme. D'un autre côté, dés lors que Jean le presbytre est plutôt à ranger parmi les mythes, l'histoire ne connaît pas de personnage de même nom et de dignité approchante, qui ait pu être confondu avec l'apôtre Jean.

Supposée réelle, la confusion des deux Philippe ne constituerait donc pas une présomption fondée contre l'identification de Jean d'Êphèse avec l'apôtre. A peine pourrait-on en inférer la simple possibilité d'une méprise semblable, et le reste de la tradition antérieure à Polycrate, celle de saint Justin et de saint Polycarpe, en particulier, serait encore là pour attester que cette possibilité pure ne saurait devenir une probabilité.

* Julicher, Einl., p. 324.

Au surplus, il n'est pas établi que la donnée de Polycrate repose sur une confusion réelle. Bien plutôt elle paraît correspondre à une tradition asiate authentique. Elle est attestée, en effet, en dehors de l'évêque d'Éphèse, par Clément d'Alexandrie, et déjà parPapias. « Iront-ils jusqu'à condamner les apôtres? » s'écrie Clément, à propos de certains hérétiques qui réprouvent le mariage. «Pierre et PhiUppe ont eu des enfants; PhiHppe a même donné des époux à ses filles i. » A en juger par ce dernier détail, le témoignage de Clément d'Alexandrie doit être indépendant du livre des Actes et de Polycrate lui-même. M. Harnack l'estime fondé sur une tradition d'Asie-Mineure 2. Au rapport d'Eusêbe, Papias parlait également des lilles de l'apôtre Philippe comme ayant résidé en Asie, et il déclarait tenir d'elles l'histoire merveilleuse d'une résurrection de mort, survenue de son temps 3. Il semble donc bien que la tradition asiate ne connaît que Phihppe l'apôtre, et qu'elle a en Papias un témoin hors de pair, puisque l'évêque d'Hiérapolis a connu personnellement les filles de Philippe et a été ainsi dans les meilleures conditions pour identifier le personnage de ce nom^. Faudra-t-il pour cela rejeter le passage des Actes, relatif aux filles de l'évangéliste, et, avec Renan^^ le

1 Eusèbe, H. E., III, xxx.

2 Harnack, CkronoL, t. i, p. 669, note 1.

' Eusèbe, //. E., III, xxxix. Eusèbe ne cite pas Papias en propres termes, mais il affirme néanmoins que celui-ci « déclare tenir cette histoire des filles de Philippe », et c'est à ce propos que lui-môme rappelle expressément « le séjour de Philippe l'apôtre avec ses filles à Hiérapolis ». On a tout lieu de croire qu'il ne s'est point mépris sur le texte ni sur la pensée réelle de Papias.

* La donnée de Polycrate est estimée correcte par Renan, Les Jpô^res, 1866,p. 151, note 1; L Antéchrist, ç.bf)'±; Hilgenfeld, Historisch-kritische Einleitung in das N. T., 1875, p. 399, note 1 ; Lightfoot, S. Pauls Epistles to the Colossians and Philemon, 1875, p. 45, note 3 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 227 ; Stanton, Gospels, p. 231 ; Strong, art. John the Apostle (Life and Theology oj), dans le Dict. of the Bible, t. n, p. 683, note 1.

* Renan, lac. cit.

déclarorinterpolé ? Cela n'est point nécessaire : les deux données ne s'excluent pas forcément; elles peuvent avoir l'une et l'autre leur valeur [propre et indépendante. Polycrate connaît sans doute ce diacre Philippe que les Actes appellent <■ l'évangéliste, l'un des sept ». Peut-être môme est-ce parce qu'il le connaît bien et le sait généralement connu, qu'il a soin d'en distinguer expressément le Philippe d'Asie-Mineure, en précisant : « celui qui était des douze apôtres. » Peut-être aussi est-ce parce que l'auteur des Actes, en parlant du diacre Philippe, mentionne ses « quatre filles vierges, prophétisant », que lui-même rappelle, à la gloire de r.A.sie-Mineure,les filles non moins recommandables du Philippe d'Hiérapolis.

En tout cas, plusieurs particularités montrent bien qu'il n'utilise point, au profit de l'apôtre, une donnée concernant en réaUté le diacre. Tout d'abord, en parlant de ses filles, il ne les suppose aucunement au nombre de quatre. « Deux de ses filles, dit-il, ont vieilli dans la virginité, et son autre fille » — comme s'il en avait eu seulement trois, et comme si celle-ci n'était pas restée vierge ^ — « après avoir vécu selon l'Esprit- Saint. repose àÉphèse ». D'autre part, on ne voit pas que Polycrate laisse le moins du monde soupçonner leur qualité de prophétesses. Le rapport avec l'Esprit- Saint n'est établi que pour une seule d'entre elles, et encore la formule exprime-t-elle tout autre chose que le don de prophétie-. C'est manifestement pour la relever à côté de ses sœurs restées vierges, et pour montrer qu'elle ne leur a pas été inférieure en dignité,

^ C'est sans doute à cette troisième fille que Clément d'Alexandrie fait allusion, lorsque, en termes généraux, motivés par sa thèse, il affirme que l'apôtre Philippe a donné ses filles en mariage. Voir ci-dessus, p. 148.

'" Dans la même lettre au pape Victor. Polycrate applique une formule identique à l'éloge de Méliton de Sardes : rov iv ày-» Uji'jy.y-t TTc/.j-c/. -'j/.iTVj'jy.'j.îjrrj: et une formule très semblable, à lui-même : ïj Kvo'i'.i Ictoj -■J.-jt'jtz -•-o/.irs.yv.'/.i.

que lui est appliqué l'éloge personnel d'une vie passée dans l'Esprit-Saint. Cela n'en fait ressortir que davantage le silence gardé sur la grâce prophétique. Tout semble donc garantir que l'évêque d'Éphèse avait, au sujet de Philippe l'apôtre et de ses filles, des renseignements tout à fait indépendants, et que, pour sa part, il distinguait fort bien de ceux qui concernaient l'évangéliste ^

Mais, si Polycrate ne s'est point mépris sur le Philippe d'Asie-Mineure, peut-on du moins attribuer à l'influence légendaire la notice qu'il consacre à l'apôtre Jean ? Il ne semble pas davantage.

Trois titres sont donnés à Jean d'Éphèse : ceux de « prêtre », de « martyr » et de « docteur s. Or, au sentiment de M. H. Holtzmann^ et, après lui, de M. J. Réville 3 et de M. Loisy*, le titre de « docteur « se rapporte au maître qu'exaltait Polycarpe, le titre de « martyr » ou de « témoin » vise, non une mort sanglante, mais soit le martyre de l'eau bouillante, soit simplement le témoignage que l'auteur de l'Apocalypse ^ déclare avoir rendu au Christ Jésus, Seule, la qualification de « prêtre portant la lame d'or » paraît à ces mêmes critiques œuvre de la légende^.

Il semble bien cependant que cette notice ne serait réellement légendaire que si Polycrate avait voulu présenter Jean comme un véritable grand-prêtre juif, qui aurait effectivement porté l'insigne du souverain

* La confusion entre les deux Philippe et leurs filles n'apparaît que postérieurement à Polycrate, chez Proclus, dont Eusèbe, H. E., III, xxxr, cite -.un fragment de Dialogue avec Caïus. La confusion était facile à qui n'y prenait pas garde, et la preuve en est qu'Eusèbe lui-même, loc. cit., tout en affirmant nettement que le Philippe d'Asie -Mineure est l'apôtre, lui applique le passage des Actes qui se rapporte à l'évangéliste, l'un des sept.

^ H. Holtzmann, £"(71/., p. 474.

^ J. Réville, cité ci-dessus, p. 121, note 2.

* Loisy, Le quatr. Êvang., p. 29.

^ Apec, I, 29.

" Voir ci-dessus, p. 101 sq.

pontificat^. Or, rien ne permet de supposer que telle ait été la pensée de l'évêque d'Éphèse, Il n'est pas même nécessaire de l'entendre en ce sens que Jean, sans avoir porté réellement la lame d'or, aurait eu droit à cet honneur, en qualité de membre d'une famille pontificale 2. Bien plutôt, l'apôtre apparaît à Pol^'crate comme prêtre de la nouvelle alliance et pontife suprême des Églises d'Asie : à ce titre, il a pu porter un insigne analogue à celui des grandsprêtres juifs, pour marquer la consommation du sacerdoce d'Aaron dans le sacerdoce chrétien 3, comme aussi bien l'expression de Polycrate peut simplement représenter d'une façon symbolique la dignité éminente de l'apôtre, surintendant ecclésiastique de l'Asie-Mineure*. Ainsi comprise, sa notice ne dépend en aucune façon de l'idéalisation proprement légendaire.

L'interprétation qu'en proposent M. H. Holtzmann et M, Loisy repose sur une conception mystique en rapport avec la méthode d'exégèse adoptée par ces critiques : elle a toutes chances de ne pas correspondre à la pensée réelle de Polycrate et d'être même en dehors du monde d'idées habituel à cette époque.

' C'est ainsi qu'au dire desaintÊpiphane,//**/-., xxix,4,otLXXvin, 13» 14, Jacques, le frère du Seigneur, aurait été admis à pénétrer, une fois l'an, avec le Tvî'ra/ov, dans le Saint des Saints, parce qu'il était Nazaréen et apparenté à la famille sacerdotale.

'" Deiff, Gesch. des Rabbi Jesii, p. 71, et Bousset, Offenb., p. 47, font cette conjecture au sujet de Jean le presbytre. Zahn, Forsch.. t. VI. p. 213, et Einl., t. n, p. 455, 467, imagine ane hypothèse semblable à propos du fds de Zébédée. Cf. Plumptre, The gênerai Epistle of St. James, dans la Cambridge Bible for Schools and Collèges, p. 29, note 1.

' Strong, art. cit., p. 683, note 1.

* Weizsacker, Apostol. Zeit., p. 482 ; B. Weiss, Joh. Evang., p- 2 ; Lightfoot, St- PauVs Epistle to the Galatians, 1865, p. 336 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 209 sq. Cf. Renan, U Antéchrist, p. 563. Comparer le langage de Clément d'Alexandrie, cité ci-dessus, p. 75.

Fallût-il l'accepter, elle attesterait éloquemment l'impression profonde laissée par Jean d'Éphèse et l'idée extraordinaire que l'on s'en faisait, moins d'un siècle après sa mort, dans le milieu qu'il avait habité. Cela ne serait pas pour confirmer l'hypothèse que ce Jean aurait été un simple presbytre et que bientôt on aurait oublié son identité réelle.

Ainsi, ni la confusion des deux Philippe, qui n'est pas établie et qui, même prouvée, ne motiverait pas une objection sérieuse, ni la notice sur la lame d'or qui paraît étrangère à la légende et, en tout cas, est très accessoire au sens fondamental du passage, n'enlèvent sa valeur exceptionnelle à la donnée de Polycrate. Et il reste que cette donnée atteste formellement la tradition implantée, quelque quatrevingts ans après la mort de Jean d'Éphèse, dans la ville même qui possède son tombeau et dans toute l'Asie- Mineure.

Weizsacker a donc pu à bon droit souligner l'importance de ce témoignage. « C'est une tradition, dit-il, mais une tradition locale : Polycrate avait le tombeau de l'apôtre sous les yeux^. » Renan lui-même regardait cette donnée comme une des « bases solides » sur lesquelles repose la croyance au séjour éphésien de saint Jean 2. Il avait bien raison de dire qu' « il est grave de trouver à Éphèse au bout d'un siècle la tradition si nettement affirmée » ^.

Ce qui confirme grandement le bien-fondé de cette tradition, c'est que nous pouvons en suivre les traces jusque près de sa source, et que nous la trouvons, en Asie-Mineure, exactement la même, vers le milieu du second siècle et dès l'an 130. Les montanistes, en effet, qui, vers 156. utilisent l'Apocah^psc comme

^ Weizsacker, Aposiol- Zeit.. p. 482. * Renan, L'Antéchrist, p. 569.

^ Id., ibid., p. 563.

écrit apostolique et admettent ainsi le séjour de l'apôtre Jean en Asie-Mineure^, appartiennent à l'Église asiate de Phrygie.

Saint Justin, qui observe la même attitude-, peut également être regardé comme un témoin de la tradition asiate, et pour une époque plus ancienne : c'est en Asie-Mineure, à Éphèsc même, que, vers l'an 130, il s'est converti au christianisme, ou du moins a séjourné les premiers temps qui ont suivi sa conversion. « Il a été converti au christianisme, reconnaît M. J. Réville, dans le pays même où l'apôtre Jean est censé avoir exercé son long apostolat ^>^. « Le Dialosiie avec Tryphon. remarque M. Harnack, bien qu'élaboré entre 155 et 160, nous reporte, ainsi que Zahn l'a démontré, aux environs de 135. n'étant que le développement des controverses que Justin, déjà chrétien, eut effectivement à Éphèse vers cette époque '^. » On a donc toutes raisons de croire que la notice consacrée par samt Justin à Jean l'apôtre, auteur de l'Apocalypse, a été puisée par lui dans la tradition même d'Éphèse, au temps de sa conversion. « Justin, dit expressément M. Jiilicher, regardait le Jean de Patmos et d'Éphèse comme le fds de Zébédée : il a fort bien pu acquérir cette opinion en Asie, où il a été converti". »

Voilà donc le fait très remarquable qu'il nous est donné de constater. La tradition du séjour éphésien de saint Jean, reconnue si générale et si ferme au dernier quart du second siècle, paraît établie déjà en Asie-Mineure, autour de 155, et à Éphèse même, dès autour de l'an 130. Peut-on raisonnablement

* Voir ci-dessus, p. Sl.Cf. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 63 ; Loisy, Le quatr. Évang., p. 18.

^ Voir ibid. Cf. les aveux des critiques, cités p. 104.

* J. Réville, op. cit., p. 68, cf. p. 38.

* Harnack, Chronol., t. i, p. 281.

^ Jiilicher, £'mZ., p. 324. Cf. Camerlynck, Quart. Ei-ang., p. 60, 62 ; Duchesae, Hist. anc. de l'Église, t. I, p. 136 sq.

supposer la transformation légendaire d'un presbytre en apôtre, dans le milieu où le personnage avait laissé des souvenirs si profonds, à une époque où vivaient encore nombreux ceux c[ui l'avaient vu et entendu ? Une circonstance très digne d'attention contribue à donner à cette tradition sa signification pleine. C'est que, à côté de tant de témoignages positifs concernant le séjour de l'apôtre Jean en Asie, il ne se rencontre pas une seule attestation contraire. Les Quartodécimans d'Asie-Mineure s'autorisaient, en faveur de leur pratique régionale, de l'exemple laissé par saint Jean ; or on ne voit pas qu'aucun de leurs nombreux contradicteurs ait eu la pensée de les combattre sur ce terrain ^. Les Aloges eux-mêmes, si prompts à enlever aux montanistes l'appui des écrits johanniques, ne trouvèrent rien de mieux que d'attribuer ces ouvrages à Cérintbe, l'adversaire bien connu de Jean l'apôtre en Asie. « Ils ne semblent pas avoir contesté, avoue M. Loisy, que l'apôtre Jean' fût venu à Éphèse^. » Ils ne paraissent pas avoir davantage soupçonné l'existence d'un presbytre Jean, à qui l'on pût faire bonneur de ces ouvrages. Cette attitude des adversaires mêmes des écrits johanniques achève bien de souligner, et la fermeté de la croyance asiate relative à l'apôtre Jean, et le silence absolu qui recouvre son prétendu homonyme ^.

* Stanton, Gospels, p. 234.

^ hoisy. Le quarr. Êcang., p. 19. <

' Weizsiicker, Apostol. Zeit , p. 481; Zahn, Einl., t. ii, p. 450. M. J. Réville, Le quatr.Êvang.,'p. 48, a un aveu significatif, à propos de l'attribution de l'Apocalypse à saint Jean -. « On s'explique assez facilement, dit-il, l'erreur commise par les hommes du second siècle, puisque pour eux une révélation faite à un serviteur du Christ nommé Jean devait passer naturellement pour une révélation faite au seul Jean qui leur en parût digne et môme au seul qu' ils connussent véritablement : Jean, fils de Zébédée, apôtre de Jésus-Christ. » — Comment, dès lors, M. von Soden, cité ci-dessus, p. lOG, a-t-il pu affirmer que le presbytre Jean est « aussi bien attesté que possible », tandis que l'apôtre n'apparaît dans la

Cependant, nous pouvons encore en appeler à un propre contemporain de Jean d'Éphèse, et son disciple immédiat. Le témoignage de Polycarpe, observe Weizsâcker, « est plus qu'une tradition, c'est une attestation authentique »^. Bien que transmis par rintermédiaire de saint Irénée, ce témoignage se présente en des conditions qui ne permettent pas de mettre en doute sa véracité.

Que l'évèque de Lyon ait connu seulement Polycarpe dans un âge assez tendre, on peut sans doute l'accorder. Mais, ce qui est incontestable, et ce que reconnaissent d'ailleurs les critiques, c'est qu'au moment de ses relations avec le vieillard de Smyrne il était en état de bien observer et de bien retenir. Les expressions qu'emploie saint Irénée : « dans notre premier âge, » '< quand j'étais enfant 2, » n'ont pas le sens restreint qu'elles auraient en nos langues modernes ; elles peuvent s'étendre jusqu'à un âge de douze, de quinze, et même de dix-huit ans : et les particularités de la lettre à Florinus obligent à leur donner cette extension^. Dans ce document, que Renan ap-

tradition qu'à la « fin du troisièni:; siècle » ? On est tenté de croire à un lapsus ; mais le critique insiste, p. 214 : « C'est seulement au troisième siècle que Jean d'Éphèse est appelé apôtre... Le second siècle ne connaissait absolument rien de .Jean l'apôtre. » Voilà jusqu'où l'esprit de système peut conduire un critique indépendant !

^ Weizsâcker, op. cit., p. 482.

* Voir ci-dessus, p. 79; cf. p. 97.

' D'après M. Harnack, ChronoL, t. i, p. 325 sq., Irénée devait avoir alors de douze à quinze ans, et n'aurait pas eu, dans un âge plus avancé, d'autres rapports avec Polycarpe ; cf. ci-dessus, p. 97. D'après M. Zahn, Forsch., t. vi, p. 31 sq., Irénée aurait eu de treize à quinze ans, lorsqu'il entendit Polycarpe en compagnie de Florinus ; mais, comme cela avait lieu en 129, non en 154, ainsi que pense M. Harnack, Irénée aurait, après cette époque et ju.sque vers 140, continué d'être en relations avec l'évèque de Smyrne et d'autres presbytres asiates. C'est pourquoi, lorsqu'il s'adresse à d'autres qu'à Florinus, il dit avoir connu Polycarpe dans son « premier àgc », ou sa * première jeunesse », ce qui, d'après Pailon, De Josepho, 1, correspond à

polie « une des plus belles pages de la littérature chrétienne au second siècle » i, Irénée montre qu'il se souvient très nettement des circonstances de ses entretiens avec Polycarpe. Il a remarqué les prévenances de Florinus à l'égard de l'évêque de Smyrne. 11 a encore devant les yeux l'endroit où s'asseyait le bienheureux vieillard. Il pourrait redire « sa démarche, ses habitudes, sa façon de vivre, les traits de son corps, sa manière d'entretenir l'assistance ». Surtout il se rappelle fort bien ses enseignements, et il est en état de les opposer hautement aux nouvelles doctrines adoptées par son compagnon de jeunesse.

Mais, si saint Irénée, lors de ses relations avec saint Polycarpe, a été capable d'observations aussi minutieuses, s'il en a gardé des souvenirs aussi circonstanciés, qu'il remémore avec précision à un propre témoin, n'a-t-il pas pu également discerner avec exactitude et retenir avec fidélité la qualité du maître dont Polycarpe se réclamait ? Or, il est certain que, pour l'évêque de Lyon, le Jean mailre de Polycarpe n'est autre que le fils de Zébédée, et c'est bien ainsi qu'il le présente à Florinus lui-même, en lui rappelant que l'évêque de Smyrne tenait sa doctrine « des apôtres », et qu'il aimait à invoquer sa familiarité « avec Jean et les autres témoins oculaires du Seigneur »^.

Les erreurs que l'on reproche à l'évêque de Lyon sont lom d'avoir la portée qu'on leur accorde et elles

dix-sept ans, et, d'après Irénée Uii-môme, cité ci-dessus, p. 53, note 1, pourrait aller jusque vers trente ans. Au sentiment de M. Stanton, Gospe/s, p. 216, Irénée a connu Polycarpe entre dixsept et vingt ans. M. Labourl, dans la Revue bibl., 1898, p. 65, parle également de dix-huit à vingt ans.

' Renan, U Antéchrist, p. 564. Voir ci-dessus, p. 79.

^ Cf. Renan, L'Antéchrist, p. 565 : « On voit qu'Irénée ne fait point ici appel, comme dans la plupart des autres passages où il parle du séjour de l'apôlre en Asie, à une tradition vague : il retrace à Florinus des souvenirs d'enfance sur leur maître commun Polycarpe ; un de ces souvenirs est quo Polycarpe parlait souvent de ses relations personnelles avec l'apôtre Jean. «

EXAMEN CKiTIQUE 107

ne créent pas la moindre'présomption fâcheuse contre ridentification exacte du maître de Polycarpe. A-t-on vraiment le droit de relever, en termes aussi méprisants que le fait M. J. Ré^^lle \ l'inexactitude de la donnée d'après laquelle Polycarpe parait établi évêque par les apôtres ? C'est d'abord une question de savoir si la parole de l'évêque de Smyrne devant ses juges : « il y a quatre-vingt-six ans que je sers le Christ-, » n'est pas à entendre, ainsi que le pense M. Zahn^, de son âge compté depuis qu'il est clirétien. Comme il s'exprimait ainsi lors de son martyre, en 155, cela reporterait son baptême vers l'an 6!^», et l'on comprendrait fort bien que, quelques années plus tard, d'autres apôtres que Jean aient encore pu l'installer sur le siège de Sm>Tne.

Au reste, la parole d'Irénée n'est aucunement à presser de la sorte. Ce qu'il veut avant tout faire ressortir dans notre passage, c'est que l'évêque de Sm\Tne se rattache immédiatement a l'âge apostolique et que sa doctrine est bien la doctrine reçue des apôtres. A ce point de vue, sa façon générale de parler se justifie pleinement, alors même que Polycarpe, aprè> avoir connu plusieurs des témoins oculaires du Christ *, n'aurait été établi évêque que par l'apôtre Jean.

Quant aux prétendues traditions des presbytres touchant l'âge du Sauveur ou les vienes du royaume de Dieu, nous avons vu ^qu'elles ont dû être puisées par saint Irénée dans l'ouvrage de Papias, et l'on peut parfaitement penser que, sur ce point, l'évêque de Lyon s'est montré trop confiant. Papias, sans doute,

* Voir ci-dessus, p. 98.

* Martyrium S. Polycarpi, IX.

» Zahn, Forsch., t. vi, p. 94-97.

* Ce point est affirmé formellement par saint Irénée, soit dans ce passafife, cité ci-dessus, p. 78, soit dans sa lettre à Florinus. citée p. 79 ; et la chose est très vraisemblable, dans l'hypothèse même où saint Polycarpe serait né seulement en l'an 69.

' Ci-dessus, p. 52.

avait entendu l'apôtre Jean, il avait consulté dos anciens, qui eux aussi avaient ouï des apôtres, rt quelques-uns le fils de Zébédée lui-même : cela n'empêche pas que, dans son ouvrage, les traditions authentiques se trouvaient mélangées de récits fort légendaires et de doctrines au moins suspectes. Eusèbe en avait une très petite idée ^. Mais, de ce que saint Irénée n'a pas usé avec assez de discernement du livre de Papias, il ne s'ensuit pas qu'il ait pu faire erreur sur le point qui est en question. Le cas est tout différent.

Dans les exemples allégués, il s'agit d'emprunts à un ouvrage écrit, portant sur des détails tout à fait secondaires : il est question, non de méprise, mais de facilité trop grande à puiser dans cet ouvrage des traditions plus ou moins altérées. Dans notre cas, au contraire, il s'agit d'un témoignage, reçu personnellement par saint Irénée, touchant un fait très simple et, en même temps, de souveraine importance, qui attirait fortement l'attention et devait se graver profondément dans l'esprit.

Comment douter que Polycarpe se soit recommandé de relations personnelles avec des disciples immédiats du Sauveur ? C'est là un fait capital, sur lequel Irénée n'a pu se méprendre. On ne peut davantage mettre en doute que la principale autorité à laquelle aimait à se référer l'évoque de Smyrne ne fût un personnage du nom de Jean ^. Ce Jean était donc, comme saint Irénée le fait entendre, un témoin direct du Seigneur. Mais, s'il faut admettre que le maître de Polycarpe était un disciple de Jésus nommé Jean, peut-on raisonnablement le supposer autre que Jean l'apôtre ? Le relief qu'il garde dans les souvenirs de saint Irénée, parce qu'il l'avait déjà dans les entretiens de Polycarpe,

^ Eusèbe, H. E., III, xxxix : « Cotait, autant qu'on en peut juger par son ouvrage, un très petit esprit. -> ^ Bousset, Offeiib., p. 39.

le désigne à coup sûr comme un personnage éminent^ parmi les disciples, et cela seul inviterait à y voir l'apôtre de ce nom.

Il y a plus. Au rapport de l'évoque de Lyon, Polycarpe exposait devant Florinus « ce qu'il avait entendu dire sur le Seigneur, ses miracles et sa doctrine, comme l'ayant reçu des témoins oculaires de la vie du Verbe >>. L'évêque de Smyrne avait donc soin de garantir son témoignage en marquant la valeur de ses autorités : il n'a donc point manqué de préciser, d'une façon ou d'une autre, le rapport de son maître avec le Christ et avec ses autres témoins. Si, dans les souvenirs d'Irénée, le Jean dont se réclamait Polycarpe est fermement identifié avec Jean l'apôtre, il faut que jamais l'évêque de Smyrne ne l'ait distingué du fils de Zébédée, mais qu'au contraire toute sa manière d'en parler, et tous les détails qu'il a dû fournir sur ses relations avec Jésus, aient motivé positivement cette identification. Etait-il donc besoin de tout ce « sens historique », développé par « la méthode scientifique > moderne, dont nous parle M. J. Réville 2, pour comprendre de quel Jean, disciple du Seigneur, Polycarpe se réclamait^ ?

Mais supposons, malgré l'invraisemblance de l'hypothèse, qu'Irénée, au moment où il entendit l'évêque de Smyrne, se soit mépris en identifiant indûment son maître avec Jean l'apôtre : peut-on vraiment imaginer qu'il ait persévéré invariablement dans cette erreur? L'évêque de Lyon, certes, n'avait pas été seul à entendre Polycarpe. Nombreux étaient en Asie, vers les années 155-180, ceux qui avaient vu l'illustre vieillard, qui avaient ouï ses entretiens, qui avaient

* Jûlicher, Einl., p. 321.

* Cité ci-dessus, p. 99.

* Weizsiicker, Apoxtnl. Zeii.. p. 481 : << Une erreur d'Irénée sur la personnalité de Jean est d'autant plus impossible que le personnage était plus important. -> Cf. Stanton, Gospels, p. 21;.

été véritablement ses disciples, à un âge et dans des conditions où ils étaient parfaitement aptes à bien saisir son témoignage i. Irénée put les consulter avant son départ pour les Gaules ; et ne rencontra-t-il pas également maints presbytres qui purent lui donner sur Jean d'Éphèse des renseignements indépendants de ceux de Polycarpe ?

A Lyon même, il ne vécut point isolé de l' Asie-Mineure : des Asiates l'avaient précédé, d'autres vinrent l'y rejoindre, qui avaient été formés à la foi chrétienne, sinon à Épbèse et à Smyrne, du moins par des contemporains de Polycarpe, dépositaires des mêmes souvenirs. Parmi les martyrs de l'an 177, que signale la lettre des chrétiens de Lyon 2, figurent « Attale, originaire de Pergame, qui fut toujours l'appui et le soutien de ses frères », « Alexandre, Phrygien de naissance, médecin de profession, qui était depuis un certain nombre d'années dans les Gaules, et que tous connaissaient pour son amour de Dieu et la hardiesse de sa parole. » N'était-ce pas encore un Asiate que ce « bienheureux Pothin, évêque de Lyon, qui avait dépassé les quatre-vingt-dix ans », au moment où il partagea leur martyre ? Le fait même de cette lettre, où « les serviteurs du Christ qui habitent à Vienne et à Lyon dans la C/aule » s'adressent « aux frères d'Asie et de Phrygie, partageant la même foi et la même espérance en la rédemption », montre bien les rapports intimes qui unissaient le milieu habité par saint Irénée

' La lettre de l'Église de Smyrne à !' Église de Philomélie en Phrygie, rendant compte du martyre de saint Polycarpe, peu après l'événement, appelle le bienheureux évêque « docteur apostolique », ol'1v.'7/.-/'i.'jz c/.-o'j-oi.Ly.oz. Marvjriiim S. Polijcarpi,xvi. C'est ce même titre d' « apostolique » que lui donne saint Irénée dans sa lettre à Florinus, citée ci- dessus, p. 80. Euscbe, H- E., III, xxx\% assure également que saint Ignace confia l'Église d'Antioche à Polycarpe parce qu'il le connaissait comme un « homme apostolique ».

- Dans Eusèbe, //. E., V, i.

EXAMEN CRITIQUE liU

avpc l'Asio-Mineuro. Et c'est ce qu'atteste pareillement la lettre que l'éveque de I.yon écrit, quelques années plus tard (vers 190), au pape Victor, en faveur des Quartodécimans asiates i.

Or. peut-on croire que des relations aussi constamment entretenues avec les régions héritières des souvenirs de Polycarpe, ou dépositaires de traditions parallèles^ n'aient pas une fois ou l'autre amené l'entretien sur ce fameux Jean d'Éphèse, qui tenait si grande place dans l'enseignement de l'évêque de Sm"\Tne et dans toute la tradition religieuse de l'Asie ?

Cependant, il est encore un endroit où saint Irénée fut mis en contact avec les auditeurs directs de saint Polycarpe. C'est à Rome. Nous savons, par Irénée lui-même 2, que l'évêque de Smyrne était venu en cette ville, au temps d'Anicet, vers 154, et s'y était expressément réclamé de ses rapports avec Jean d'Éphèse. Or l'évêque de Lyon ne fut point sans entretenir des relations avec Rome. Non seulement, vers 190, il écrivait au pape Victor sur une question dans laquelle était intéressée l'autorité même du Jean d'Asie-Mineure, mais, dès 178, il avait porté au pape Éleuthère une lettre ^ que les chrétiens lyonnais lui adressaient de leur prison, en même temps qu'ils Écrivaient à leurs frères d'Asie. Là encore, à l'occasion, soit de ses visites personnelles, soit de ses autres rela-

' Voir ci-dessus, p. 80.

^ Voir ci-dessus, p. 80. Renan, VAntech'-iit, p. 567 • « Les voyages d'Ephr-se ou de Smyrne à Rome étaient tout ce qu'il y avait de plus facile. Un négociant nous apprend dans son épitaphe quil a fait soixante-douze fois le voyage d'IIiérapolis en Italie en doublant le cap Malée : ce négociant continua par conséquent ses traversées jusqu'à un âge aussi avancé que celui où Polycarpe fit son voyage de Rome. De telles navigations en été (on voyageait très peu pendant l'hiver) n'entraînaient aucune fatigue. »

' Dans Eusèbe, H. £"., V, iv.

lions, saint Irénée dut rencontrer les souvenirs vivants, laissés par le vieil évoque de Smyine.

Les occasions ne manquèrent donc point à l'évêque de Lyon pour contrôler ses souvenirs au sujet du maitro de Polycarpe. Ces moyens de contrôle étaient au«si variés que nombreux : ils s'offraient à lui en maints endroits ; ils l'entouraient, pour ainsi dire, de toutes parts, et s'imposaient comme forcément à son attention. D'autant plus qu'Irénée était loin de tenir son sentiment secret. Toute son œuvre montre combien ouvertement il parlait de Jean d'Éphèse et se référait à la croyance publique des Églises d'Asie-Mineure. Il en parle à ceux-là même qui ont le plus d'intérêt à contrôler son témoignage et qui sont le mieux en mesure de le vérifier : non seulement à l'ensemble des hérétiques, qu'il prend si vivement à partie sur la question de tradition apostolique^; mais à Florinus, qui a entendu comme lui Polycarpe et qu'il invite à se remémorer ses souvenirs ; au pape Victor luimême, près duquel on doit se rappeler encore les entretiens de l'évêque de Smyrne avec Anicet. Cette facilité à invoquer la mémoire du Jean d'Asie-Mineure, d'autre part cette multiplicité et cette indépendance des moyens de contrôle, paraissent rendre certain que, si saint Irénée avait été un moment dans l'erreur sur l'identité du personnage, sa méprise serait tombée promptement et d'elle-même 2,

Le fait est que nous ne voyons son témoignage contesté ni par ceux auprès de qui il fait valoir les

* Irénée, C. H., II, xxn, 5 ; IV, xxvi, 2 ; V, xx, 1, etc.

^ Cf. Zahn. Einl., t. n, p. 458 : Stanton, Gospels, p. 227 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 213-214 : 348 : « Les critiques parlent d'Irénée comme s'il était tombé de la lune, avait accord,? deux ou trois visites à la salle de conférences de Polycarpe, et n"avait jamais connu personne autre. * Sanday, Fourth Gosp., p. 61 : « On se représente Irénée comme la princesse du conte bleu, iermée dan? une tour et coupée de toute communication avec le monde extérieur. »

traditions d'Êphèse et de Smyrne, ni par ceux qu'il invite à se référer aux propres déclarations de Polycarpe. Il n'est pas un seul témoin, au cours du second siècle, qui montre dans le Jean d'Asie-Mineure un autre ({ue l'apôtre saint Jean. Faudra-t-il admettre que tous ceux que l'évêque de Lyon a fréquentés ont été pareillement dans l'erreur ? Dans l'erreur, les anciens qui l'avaient précédé en Gaule ? Dans l'erreur, les presbytres (jui étaient restés en Asie ? Dans l'erreur, tous ceux qui avaient entendu Polycarpe et les autres disciples de Jean ?

Ce ne serait pas assez. Il faudrait encore supposer que, d'une façon tout à fait indépendante, la même erreur aurait illusionné tout le monde, dans la ville même d'Éphèse, non seulement à l'époque où écrivait Polycrate, mais déjà au moment où s'était converti saint Justin. Pour tout dire, l'hypothèse de la confusion des deux Jean ne peut s'imaginer que moyennant une série de suppositions, dont chacune paraît fortement invraisemblable, et dont l'ensemble constitue une véritable impossibilité morale.

Voilà donc le résultat de notre longue investigation. D'un côté, les plus graves difficultés qu'on objecte au séjour de l'apôtre Jean en Asie sont des arguments de silence, toujours délicats à apprécier, ou des témoignages plus que douteux, comme le texte de Papias relatif au martyre de Jean, ou enfin des conjectures très incertaines, en tout cas sans grande importance dans la question, telles que celles d'un Jean, simple presbytre, à Éphèse, ou celle des deux Philippe confondus par Polycrate. De l'autre côté, des garanlios hautement significatives appuient de maints endroits la thèse traditionnelle : c'est le fait de l'identification de Jean d'Éphèse avec Jean l'apôtre, constaté, sans la moindre contradiction, dans les Églises mêmes d'Asie-Mineure et dans celle d'Éphèse en particulier,

à l'époque de Polycrate, à l'époque de saint Irénée, à l'époque des montanistes et de la conversion de saint Justin ; c'est le même fait établi par l'attestation directe de saint Polycarpe, soit à Rome, devant Anicet, soit à Smyrne, devant Irénée, Florinus et nombre d'autres Asiates ; c'est, pardessus tout, l'impossibilité de supposer la même méprise grossière chez les témoins les plus indépendants et les plus rapprochés des origines, tels que Polj'^crate d'Éphèse et tout son entourage, saint Irénée et tous ceux avec qui il s'est trouvé en communication, saint Justin et la double tradition romaine et éphésienne qu'il représente.

Quiconque examinera attentivement cette situation ne pourra s'empêcher de conclure que le séjour éphésien de saint Jean est dès à présent un fait assuré. Quelques détails peuvent demeurer obscurs : ces ombres secondaires ne sauraient prévaloir le moins du monde contre la lumière éclatante qui jaillit de tant de côtés à la fois sur le point important et capital.

A cette lumière, le livre de l'Apocalypse parait lui-même fournir à notre thèse un témoignage de valeur. Nous avons vu^ que l'ouvrage se réclame d'un auteur nommé Jean, lequel s'adresse aux chrétiens d'Asie comme leur frère et le co-partageant de leurs souffrances. Dès le mùlieu du second siècle, les montanistes et saint Justin ^ identifiaient ce Jean d'Asie-Mineure avec l'apôtre de ce nom. Or, qu'il soit l'auteur réel du livre, ou seulement l'auteur supposé, son identification avec Jean l'apôtre parait bien être selon la véi'itc.

Il est impossible, en effet, de songer, avec M. J.

' Ci-dessus, p. 69.

- Ci-dessus, d. 81.

Réville ^, que ce Jean soit un voyant inconnu, sans rapport avec le fameux Jean d'Éphèse. M. Loisy fait à bon droit remarquer que « la date précise de l'Apocalypse était connue dans les Églises d'Asie-, ce qui induirait à croire que l'auteur aussi était personnellement connu ))^.

C'est d'ailleurs ce qu'atteste le livre lui-même. Sans doute, le ton assuré de l'écrivain s'expliquerait à la ris^ueur par la conscience de son inspiration prophétique * : il s'explique néanmoins beaucoup mieux par sa position d'autorité personnelle vis-à-vis de ses lecteurs Renan disait fort bien : « Le Jean qui parle, ou qui est censé parler, dans l'Apocalypse, s'exprime avec tant de vigueur, ... il sait si bien les secrets des Églises, il y entre d'un air si résolu, qu'on ne peut guère se refuser à voir en lui un apôtre ou un dignitaire ecclésiastique tout à fait hors de ligne ^. » De l'aveu même de M. Julicher, « les sept épîtres aux Églises attestent une connaissance intime de la situation intérieure de ces communautés^; » l'écrivain est au moins « un prophète, qui, au moment où son livre fut publié, avait depuis longtemps déjà travaillé avec fruit dans les communautés asiatiques » '.

L'auteur devait donc être bien connu de ceux à qui il s'adresse. Lui-même le suppose : il se désigne par le simple nom de Jean. Or, M. J. Réville a beau dire: «il y a eu beaucoup de chrétiens portant ce nom^»;

' Cité ci-dessus, p. 105.

* Irénée, C. H-, V, xxx, 3 : « Il n'y a pas longtemps que la révélation (l'Apocalypse) a été vue : c'était presque vers notre génération, sur la fin du règne de Domitien. »

' Loisy, Le quatr. Êvang., p. 134.

* Julicher, Einl., p. 219 ; Porter, art. Révélation (Book oi), dans le Dict. of ihe Bible, 1902, t. iv, p. 265.

^ Renan, L' Antéchrist, p. xxn.

' Jiilictier, op. cit., p. 210.

' Id.. ibid., p. 219.

' J. Réville, Le quatr. Évang., p. 315.

il paraît encore plus certain que cette simple désignation était censée ne prêter à aucune équivoque. Gomme Renan le fait remarquer, ce Jean « suppose... nettement qu'on le connaît et qu'on n'a pas de peine à le distinguer de ses homonymes »^. « Les lettres encycliques de l'Apocalypse, dit également M. Bousset, témoignent clairement et explicitement d'un Jean qui en Asie -Mineure occupait une situation si prépondérante, qu'à nommer simplement son nom, on ne pouvait avoir le moindre embarras sur son identité^. »

Ce personnage éminent, ce Jean bien connu des Églises d'Asie, ne peut évidemment être que le fameux Jean d'Éphèse. Ainsi pensent la grande généralité des critiques ^.

Mais est-ce Jean l'apôtre ou bien Jean le presbytre ? Contre Jean l'apôtre on objecte* que rien n'invite nettement à voir dans l'auteur le fils de Zébédée, et qu'au contraire cet écrivain parle des Douze d'une façon tout à fait objective^. Cependant, le genre littéraire de l'ouvrage empêche de donner beaucoup de poids à cette observation : la manière de parler objective est précisément réclamée par le caractère du livre qui se compose de tableaux prophétiques et de visions. Cela est reconnu de Weizsâcker^ et de M. Julicher" lui-même.

Par contre, toute l'attitude du Jean de l'Apocalypse, vis-à-vis des Églises auxquelles il s'adresse, suggère

' Renan, L' Antéchrist, p. xxii.

^ Bousset, Offenb., p. 36. Cf. B. Weiss, Einl., p. 343.

* Même les plus opposés à la thèse du séjour éphésien de saint Jean: H. Holtzmann, ^w/., p. 473; Schmiedel, art. John, col. 2515 ; von Soden, Urchristl. Lit., p. 215 ; Harnack, Chronol., t. I, p. 675 ; Bousset, Offenh., p. 49 : Loisy, Le quatr. Ëvang., p. 134.

* H. Holtzmann. Einl., p. 423 ; Schmiedel, loc. cit.; Harnack, loc. cit.; Julicher, Einl., p. 219.

* Apoc, xvui, 20 ; XXI, 14.

* Weizsdcker, Apo.itol. Zeit., p. 487. ' Julicher, loc. cil.

positivement l'idée d'une autorité exceptionnelle, telle que pouvait être celle d'un apôtre. En tout cas, elle nous garantit que Jean d'Éphèse était un personnage particulièrement estimé dans les Églises d'Asie Mineure et dont l'identité, à raison même de son importance, n'a pu prêter en ces lieux à la moindre confusion. Or, nous avons vu que la tradition asiate du second siècle identifie sûrement ce Jean d'Éphèse au fils de Zébédée, et que rien ne permet de croire à la transformation d'un presbytre en l'apôtre.

Mise en rapport avec le reste de la tradition, l'Apocalypse parait donc fournir, dès la fin du premier siècle, une attestation véritable de la venue de saint Jean en Asie. Nous n'avons pas ici à examiner si le li^Te est bien l'œuvre personnelle de l'apôtre. A supposer qu'il fût pseudonyme.il faudrait encore admettre que son auteur a voulu le placer sous le couvert d'un nom illustre, et l'on n'aurait que plus de raison de songer à l'apôtre Jean. D'autre part, il faudrait bien accorder qu'il a pris soin de garder les vraisemblances vis-à-vis du public auquel il destine son livre, et il faudrait encore conclure que l'apôtre devait être bien connu des lecteurs asiates, comme ayant séjourné dans la région de Patmos et d'Éphèse.

« Même en admettant la non-authenticité de l'Apocalypse, observe Renan, les trois premiers chapitres de ce livre constituent une forte probabilité en faveur de la thèse du séjour de Jean en Asie^. » « Si l'Apocalypse est de l'apôtre, dit également Weizsacker, son séjour à Éphèse est du même coup démontré : si elle est d'un autre, écrivant sous son nom, nous arrivons au même résultat, car personne ne se serait risqué à présenter ainsi les choses, dans l'hypothèse où Jean ne serait jamais venu en cette région 2. »

' Renan, V Antéchrist, p. 561.

- Weizsacker, op. cit., p. 480. Cf. Jûlicher, op. ci7., p. 218; Wernle, Anf. Relig., p. 259.

C'est un témoignage beaucoup plus précis, et mémo décisif, que nous trouvons enfin dans le dernier chapitre'du quatrième Évangile. L'auteur de cet appendice, nous l'avons vu ^, identifie expressément le disciple aimé de Jésus à un personnage hautement considéré, comme « dernier survivant de l'âge apostolique», dans la région où l'Évangile fut publié^, c'est-à-dire à l'illustre Jean d'Éphèse, Or, le disciple bien-aimé, nous l'avons déjà dit ^ et nous aurons bientôt l'occasion de le démontrer plus longuement, est à n'en pas douter l'un des Douze. M. Loisy avoue lui-môme que « dans la perspective du récit » il « ne peut être qu'un apôtre »*. Qu'est-ce à dire, sinon que l'auteur du chapitre XXI a voulu faire de Jean d'Éphèse un membre du collège apostolique, par conséquent l'identifier à l'apôtre Jean.

Une particularité du récit de la pêche miraculeuse semble confirmer d'une façon indépendante cette induction. Parmi les disciples qui assistent à l'apparition du Sauveur, sont mentionnés, à côté de Simon Pierre, de Thomas et de Nathanaël, « les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples »^. Dans cette énumération doit être sûrement compris le personnage qui joue ensuite avec Pierre le rôle principal, c'est-àdire « le disciple que Jésus aimait m^. Or, il n'est pas vraisemblable qn'il faille le chercher parmi « les deux autres disciples » : on ne comprendrait pas que l'auteur l'ait renfermé dans cette formule très vague, associé à un personnage totalement inconnu, au lieu de le présenter dès l'abord avec le titre spécial sous lequel il figure dans la suite du récit. Il est beaucoup plutôt

Ci-dessus, p. 65-66.

Loisy, Le quair. Êvang., p. 9'i8.

Ci-dessus, p. 145.

Loisy, op. cit., p. 725, cf. p. 132.

Jean, xxi, 2.

Jean, xxi, 7, 20.

à chercher parmi les fils de Zébédée : l'on s'explique bien, en effet, que, si le bien-aimé est un dos deux frères, en particulier Jean, au lieu d'employer la formule sinç:ulière : « le disciple que Jésus aimait et son frère Jacques, » l'auteur ait préféré dire simplement : « les fils de Zébédée. »

C'est ce qu'affirme nettement M. H. Holtzmann : « L'auteur de l'appendice, dit-il, voit dans le disciple bien-aimé ce vieux Jean d'Éphèse que, depuis 150, l'on a coutume de regarder, et vraisemblablement à bon droit, comme l'auteur de l'Apocalypse, et, depuis 170 environ, comme l'auteur même du quatrième Évangile, dans les deux cas comme l'un des douze apôtres. C'est lui qu'avait principalement en vue notre auteur, lorsqu'au verset 2, il mentionnait les fils de Zébédée ^. » D'après M. Albert Réville, « les dernières lignes de ce chapitre xxi désignent clairement l'apôtre Jean-. » M. Loisy en convient équivalemraent : « Jean d'Éphèse était-il déjà censé apôtre et identifié au fils de Zébédée, on ne saurait le dire : néanmoins cette identification était si inévitable que, si les éditeurs du quatrième Évangile ne l'ont pas voulu faire expressément, ils n'ont guère pu s'empêcher de la prévoir^. »

Voilà donc le fait qui s'impose finalement à notre constatation : le dernier chapitre du quatrième Évangile présente Jean d'Éphèse comme un disciple direct de Jésus, à savoir l'apôtre Jean, fils de Zébédée.

En supposant même que ce dernier chapitre soit une addition postérieure — ce que nous aurons à examiner plus tard — comme, d'après M. Loisy, cet appendice « paraît avoir été ajouté à l'Évangile au moment de sa publication dans les Églises » ^, comme, d'autre

1 H. Holtzmann, iîfang. Joh., p. 228. Cf. O. Holtzmann, Joh. Evang., p. 159.

' A. Réville, Jésus de Nazareth, t. i, p. 357. ' Loisy, Le quair. Évang., p. 124.

* Id., ibid.

no SÉJOUR DE SAINT JEAN A ÉPHÈSE

part, FÉvancrile était publié dès avant l'an 110, qu'en particulier la fin du chapitre xxi a dû être rédigée « assez peu de temps après le décès de celui qu'on veut identifier au disciple iDien-aimé » ^, c'est donc dès le début du second siècle, sinon dès la fm du premier, qu'apparaît, dans le milieu même d'Éphèse, l'identitication du Jean d'Asie-Mineure avec l'apôtre Jean. N'est-ce pas la preuve évidente que le disciple éphésien était bien réellement le fils de Zébédée ?

Pour échapper à cette conclusion, on est réduit à supposer, après tant de méprises inconscientes, une sorte de supercherie volontaire. M. Loisy insinue que les presbytres éphésiens, d'après lui auteurs de l'appendice, ont imaginé d'eux-mêmes cette identification pour procurer au livre « le bénéfice d'une origine apostolique »-. Peut-on faire sérieusement une pareille hypothèse ? Comment les presbytres auraient-ils eu l'idée de cette identification, si jamais Jean l'apôtre n'avait eu le moindre rapport avec le quatrième Évangile, ni avec Éphèse ? Comment auraient-ils songé à faire de la destinée de Jean l'Ancien Tobjet d'une prédiction de Jésus, si ce personnage n'avait été réellement son disciple ?

M. Loisy conjecture que la prophétie du Sauveur est une application des « passages des Synoptiques où il est dit que la génération présente ne passera pas avant que la fin n'arrive » ^. Mais, pour qu'on ait fait cette application à Jean d'Éphèse, il faut donc qu'on l'ait regardé comme un contempoiain de Jésus : et M. Loisy parait en convenir*. D'autre part, pour

' Loisy, Le quatr. Evang. , p. 947.

- Id.. ihid., p. 132.

» Id., ibid.. p. 948.

* Id., ibid. : « De cette génération (contemporaine) un témoin subsistait, que la tradition dit avoir été l'auteur même de l'Apocalypse, et les fidèles, en voyant ses jours se prolonger, se disaient sans doute qu'il demeurait pour le grand avènement, que le Seigneur l'avait prédit; ce qui se rapportait à l'ensemble d'une génération s'entendait maintenant de lui personnellement. »

qu'on ait imaginé la scène où il figure en compagnie de Simon Pierre et se trouve en rapport personnel avec le Sauveur, il faut bien qu'on Tait également envisagé comme un disciple immédiat. Mais, si Jean d'Éphèse était contemporain et disciple proprement dit de Jésus, il n'y a plus de raison de le distinguer de l'apôtre de ce nom.

Au surplus, conçoit-on qu'à Éphèse même, peu de temps après la mort de Jean l'Ancien, on ait eu la hardiesse, dans un Évangile qu'on prétendait communiquer aux Églises, d'identifier ce personnage avec l'apôtre Jean, quand tout le monde aurait bien su qu'il n'était pas un apôtre et que jamais le fils de Zébédée n'avait séjourné en cet endroit ? Et cependant cette tentative invraisemblable aurait à ce point réussi que toute la tradition asiate ne connaît plus Jean d'Éphèse qu'identifié à l'apôtre Jean. Si monstrueuse apparaît cette supposition que, s'ajoutant à toutes les invraisemblances auxquelles nous avons déjà eu affaire, elle achève de démontrer l'impossibilité de distinguer Jean l'Ancien du fils de Zébédée.

La thèse du séjour éphésien de saint Jean peut donc être déclarée, non seulement hautement probable, mais véritablement certaine.

Il faut bien que les preuves en soient extrêmement convaincantes pour que Renan et Weizsâcker aient cru devoir la défendre contre les tendances en faveur dans le monde savant.

Renan lui a consacré un appendice de son ouvrage sur L'Antéchrist. Sa conclusion est que «les premiers chapitres de l'Apocalypse, la lettre d'Irénée à Florinus, le passage de Polycrate, restent trois bases solides » ^ pour appuyer l'opinion traditionnelle, qu'en conséquence « la thèse du séjour de Jean à Éphèse garde sa

' Renan. U Antéchrist, p. 569.

vraisemblance », et « même que les chances de vérité sont encore en faveur de la tradition »i. Quelque modérée que paraisse cette conclusion, elle devient grandement significative quand on la sait soutenue par Renan, malgré ce qu'il appelle, d'une façon piquante : « les dédains d'une jeune école présomptueuse, aux yeux de laquelle toute thèse est prouvée dès qu'elle est négative, et qui traite péremptoirement d'ignorants ceux qui n'admettent pas d'emblée ses exagérations -. »

Weizsacker n'a pas mis moins de hardiesse à réagir contre les préjugés de la critiquelibérale. A son jugement, « les preuves de la résidence de Jean à Éphèse restent intactes^. »« Que l'apôtre Jean ait gouverné l'Église d'Éphèse aux dernières années du premier siècle, c'est un fait appuyé sur un ensemble de témoignages qui n'ont pas encore été ébranlés'*. » Parlant, en particulier, de l'hypothèse relative à Jean le presbytre : « le clou, déclare-t-il, est trop faible pour supporter toute la tradition johannique^. »

Aujourd'hui encore, les critiques ne manquent pas, en dehors même du camp catholique, qui se prononcent, malgré les tendances de leur entourage et parfois à l'encontre de leurs préjugés antérieurs, pour la thèse traditionnelle. Ce ne sont pas seulement des savants connus pour leurs idées généralement conservatrices, tels que MM. B. Weiss, Zahn, et la plupart des critiques de langue anglaise ^. Ce sont encore des savants aussi indépendants que M. Corssen, M. Jiihcher, M. Drummond ; nous pourrions dire : M. Harnack lui-même.

* Renan, L' Antéchrist, p. 558.

^ Id., ibid., p. XLiv.

* Weizsacker, Aposlol. Zeit., p. 'i77.

* Id., ihid.. p. 480.

^ Id., ibùL, p. 482.

* Y compris M. Porter, art. cit., p. 265, qui n'attribue pourtant pas le livre de l'Apocalypse à l'apôtre Jean.

Pour commencer par M. Harnack, il est un aveu du professeur de Berlin ^ qu'il est intéressant de souligner en faveur de notre thèse. M. Harnack se rend bien compte de la difficulté d'expliquer l'identification de Jean d'Éphèse avec le fds de Zébédée, si celui-ci n'a jamais mis le pied en Asie-Mineure. Il le sent si bien qu'il en vient à admettre un certain rapport de l'apôtre Jean avec l'Asie.

« Dans le quatrième Évangile, dit-il, on constate un intérêt spécial pour le fils de Zébédée, non seulement chez l'auteur, mais du côté du cercle pour lequel il écrit. Bien plus, dans ce cercle était répandue, sur la foi d'une prétendue parole du Seigneur, la croyance extraordinaire que le fils de Zébédée ne devait pas mourir; et comme néanmoins il était mort, la parole du Seigneur semblait avoir reçu un démenti. Cela ne prouve pas que le fds de Zébédée soit mort en Asie, mais une estime si étonnante pour cet apôtre, en cette région, rend pourtant vraisemblable qu'il y est venu un jour ou l'autre et que la chrétienté asiate s'est trouvée en relation personnelle avec lui ^. »

M. Harnack ajoute : « Je tiens donc pour souverainement probable que le fils de Zébédée figurait parmi les apôtres qu'avait en vue Ignace, dans sa lettre aux Éphésiens, lorsqu'il déclare que les chrétiens d'Éphèse ont eu commerce avec eux. » « On peut môme se demander, dit encore le critique, de quel Jean voulait parler Papias lorsqu'il mentionnait les presbytres qui avaient vu Jean, le disciple du Seigneur^, c'est-à-dire s'étaient rencontrés avec lui. Il faut laisser une certaine possibilité à l'hypothèse que, parmi ces presbytres asiates, quelques-uns avaient réellement vu l'apôtre Jean*. »

Voilà donc la concession qu'arrache à M. Harnack

^ Voir ci-dessus, p. 10".

^ Harnack, CkronoL, t. i, p. 678, note 3.

^ Ci-dessus, p. 78, référence de saint Irénée aux presbytres.

* Harnack, ibid., p. 679.

l'évidence des faits. Encore est-elle manifestement insuffisante. A son dire, l'apôtre Jean serait bien venu en Asie, et néanmoins il ne serait pas l'illustre Jean d'Éphèse, apôtre et surintendant des Églises asiates ; ce serait plutôt, pense-t-iP, Jean le presbytre. Mais, nous avons vu à quel point ce presbytre est un être imaginaire. Pourquoi d'ailleurs ce culte tout particulier pour le fils de Zébédée à Éphèse, s'il n'a fait que toucher une fois ou l'autre en Asie comme d'autres apôtres? Comment aurait-on pu s'intéresser de la sorte à sa longue vieillesse, s'il avait fini ses jours loin du milieu éphésien ?

En somme, la conjecture de M. Harnack ne fait que rééditer, sous une autre forme, la théorie des deux Jean d'Asie, que les critiques s'accordent à déclarer inacceptable^. Lui-même dit fort bien : « La tradition de deux Jean en Asie-Mineure appartient, selon toute apparence, à une époque tardive, et ne peut s'être formée que dans un temps de réflexion historique et de combinaison savante ^. » Il n'y a donc, semble-t-il, à retenir de cette hypothèse que la nécessité reconnue de mettre Jean l'apôtre en relation personnelle avec l'Asie-Mineure; ce qui conduit logiquement à l'identifier avec Jean d'Ephèse.

M. Corssen n'hésite pas à aller jusque-là. Tout en rejetant l'authenticité johannique du quatrième Évangile, ce critique est d'avis que toute la tradition du second siècle ne connaît que l'apôtre Jean à Éphèse et ignore totalement un presbytre du même nom en cette contrée. « Irénée, dit-il, ne parle jamais que d'un seul Jean et ne laisse pas le moindre doute que pour lui ce ne soit l'apôtre. » « Polycrate ne connaît également qu'un seul Jean, l'apôtre et évangéhste, comme grande lumière de l'Asie ; du presbytre il ne

* Voir ci-dessus, p. 107.

* Voir ci-dessus, p. 89.

' Harnack, Chronol., t. i, p. 67«, note 3.

sait absolument rien, ou du moins rien qui paraîtrait le rendre digne d'une mention parmi les illustrations de l'Église d'Asie-Mineure. »

M. Corssen estime même que <(. Papias, dans les endroits où il rapporte les dires des anciens sur Jean le disciple du Seigneur, voit dans ce personnage l'apôtre ». Enfin, dit encore ce critique, « il faut maintenir fermement que le passage de Papias n'autorise pas à affirmer qu'il y ait eu transformation du presbytre en j'apôtre Jean. On n'a dès lors aucune preuve de témoignage externe que jamais il y ait eu une confusion de ce genre ; ce que l'on peut produire se réduit à une conjecture d'Eusèbe, extrêmement vague, et que cet historien lui-même ne présente pas une seule fois comme sérieuse ^. »

Bien remarquable surtout est l'attitude prise par M. Jiilicher, dans la récente édition de son Introduction au ^iouveau Testament. Après avoir minutieusement examiné les arguments pour et contre la thèse traditionnelle, après avoir reconnu, en particuher, qu'il n'y a « certainement pas de tradition touchant un second Jean d'Asie », que le témoignage de Justin est très défavorable à l'hypothèse de la confusion de l'apôtre avec le presbytre, que le presbytre Jean dont parle Papias pourrait bien être identique à l'apôtre-, et que le titre d' « Ancien », pris par l'auteur des Épitres johanniques, marque simplement son identité avec le Jean de l'Évangile, « le disciple qui ne meurt pas »^, M. Julicher finit par conclure qu'on n'est pas obligé de préférer « l'insaisissable presbytre )>^ au fils de Zébédée. « Celui-ci, déclare-t-il, pourrait bien avoir donné une impulsion pmssante à la chrétienté d'Asie, entre

^ Corssen, art. cit., dans la Zeit. neuf. IViss., 1901, p. 207 et 211. 2 Julicher, Einl.. p. 323, 324.

* Id., ibid., p. 339.

* Id., ibid., p. 340 : « des unjassbaren Presbyters. »

les années 70 et 100, et imprimé pour longtemps sur les Églises asiates le cachet de sa personnalité i. y-

Enfin, plus récemment encore, M. Drummond, élevé dans les idées les plus hostiles à notre thèse 2, ne craignait point d'exposer les motifs qui ont amené le changement de ses opinions. Le critique relève d'abord l'importance des témoignages favorables d'Irénée, de Polycrate et de Clément d'Alexandrie. « Pour apprécier, dit-il, la valeur d'ensemble de ces témoignages, il ne faut pas oublier que le second siècle fut un siècle littéraire. Les Églises communiquaient alors librement par écrit, et un grand nombre de productions théologiques virent le jour, dont quelques échantillons seulement nous ont été conservés^. » Après mûr examen des difficultés opposées à cette tradition, M. Drummond prononce ainsi son verdict : a En somme, j'estime que les attaques contre la croyance traditionnelle ont échoué et que nous pouvons accepter avec une raisonnable confiance les témoignages réunis d'Irénée, de Polvcrate et de Clément^. »

A coup sûr, ces retours à la tradition sont significatifs. Ne pei mettent-ils pas d'espérer qu'à mesure que la critique se déprendra de ses procédés systématiques et de ses tendances a priori., elle accentuera sur ce point, comme elle l'a fait sur d'autres, le mouvement régressif qu'annonçait Renan ? « Je suis persuadé, écrivait cet auteur à propos de notre tlièse, qu'une critique dégagée de toute préoccupation théologique trouvera un jour que les théologiens protestants libéraux de notre siècle ont été trop loin dans le doute, et qu'elle se rapprochera, non certes pour l'esprit.

' Jùlicher, Einl., p. SiO.

* Voir ci-dessus, p. 14.

' Drummond, Fourth Gosp., p. 213.

* Id., ibid., p. 235. cf. p. 224.

mais pour quelques résultats, des anciennes écoles traditionnelles 1. «

Si certaine nous est apparue la thèse du séjour épbésien de saint Jean qu'il semble impossible qu'elle ne soit, un jour ou l'autre, définitivement admise par les critiques véritablement indépendants.

1 Renan, L'Antéchrist, p. 559. A l'adresse encore des théologiens protestants d'Allemagne : « Le théologien est si habitué à subordonner le fait à l'idée, que rarement il se place au simple point de vue de l'historien. »

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