CHAPITRE III
LE SÉJOURDEL'APOTRESAINTJEANA ÉPHESE
La première question qui se pose à nous est celle-ci : Est-ce que le fils de Zébédée résidait effectivement dans ce milieu d'Éphèse. à l'époque où parut l'Évangile dont on lui fait honneur ? La question est capitale, car, s'il était avéré que l'apôtre était bien d uis ce pays, à cette époque, une forte probabilité s'ensuivrait qu'il est réellement l'auteur de l'ouvra ire que lui attribue l'antique tradition. Si fondée serait cette présomption que les adversaires de l'authetiticité johannique mettent généralement le pnnci|ial de leurs efforts à ruiner la thèse du séjour éphésien.
Pour étudier la question d'une façon à la fois exacte et complète, le meilleur sera de trarer en premier lieu un exposé objectif de la tradition, telle qu'elle se présente le plus immédiatement dans les documents du second siècle, puis de prendre une connaissance intégrale des objections qui sont faites à cette tradition et des arguments sur lesquels s'appuient les partisans de la thèse négative, enfin d'instituer un examen critique de ces objections et de ces arguments, pour éprouver loyalement leur valeur et décider s'ils peuvent prévaloir ou non contre la thèse traditionnelle.
QUATEIÉMÈ ÉVANGILB. S.
§1. —État obvie de la tradition au second siècle.
Vers la fin et durant le dernier quart du second siècle, la tradition relative au séjour éphésien de saint Jean se constate, soit dans les contrées éloignées de l'Asie-Mineure, soit dans l'Asie-Mineure elle-même.
En dehors de l'Asie-Mineure d'abord, nous la trouvons attestée par Tertullicn de Carthage, Clément d'Alexandrie et les Actes de Jean, dont le lieu d'origine est incertain.
Tertullien, dissertant contre les hérétiques, entre 190 et 220, en appelle au témoignage des Églises fondées par les apôtres : parmi elles il mentionne spécialement l'Église d'Éphèse et celle de Smyrne, comme se réclamant de l'apôtre saint Jean. «Parcourez, dit-il, les Églises apostoliques, où trônent encore à leur place les chaires^des apôtres, où se lisent leurs lettres authentiques, qui font entendre un écho de leur voix et réveillent l'image de leur personne. Êtesvous près de l'Achaïe ? Vous avez Corinthe. N'êtesvous pas loin de la Macédoine, vous avez Philippes, vous avez Thessalonique. Si vous pouvez gagner l'Asie, vous avez Éphèse ^. » « Voulons-nous connaître, répètet-il, la tradition des apôtres ? Il suffit de constater ce qui est regardé comme sacré dans les Églises qui remontent aux apôtres... Or, nous avons toujours les Églises filles de Jean ; car... c'est à Jean que, dans ces ÉgUses, aboutit la série des évêques remontée jusqu'à l'origine ^. » Que les hérétiques « produisent les origines de leurs églises ; qu'ils déroulent la série de leurs évêques, et montrent, par un ordre de succession ininterrompu, si le premier d'entre eux a eu pour garant et pour prédécesseur l'un des apôtres, ou un homme apostolique en relation avec les apôtres. C'est de cette
^ Tertullien, De prsescriplionihus adversus hxreticos, xxxvi * Id., Adversus Marcionem, IV, v.
sorte, en effet, que les Églises apostoliques présentent leurs titres : c'est ainsi que l'Église de Smyrne revendique Polycarpe comme établi par Jean ^. »
De son côté, Clément d'Alexandrie, entre 190 et 203, voit en Jean l'apôtre, le fondateur des Églises d'Asie-Mineure et le représente résidant dans la région éphésienne jusqu'à la plus extrême vieillesse. « Écoutez, dit-il, une anecdote qui n'est point une fable, mais une histoire vraie, reçue de tradition et fidèlement gardée dans la mémoire, au sujet de l'apôtre Jean. Revenu de File de Patmos à Éphèse, après la mort du tyran (Domitien), il visitait les contrées environnantes, partout où il était appelé, soit pour établir des évêques, soit pour y affermir les Églises, soit pour y agréger au clergé ceux qui étaient désignés par l'Esprit. Étant donc venu dans une des villes voisines — quelquesuns en donnent même le nom — après avoir exhorté les frères, il aperçut un jeune homme de figure avenante, au beau et vif regard : Je te le confie, dit-il à l'évêque, en se tournant vers lui ; je le remets à toute ta sollicitude en présence de l'Église et du Christ. » Suit l'histoire bien connue de ce jeune homme, qui, d'abord instruit et comblé de soins par l'évêque, puis fait chrétien, se laisse bientôt séduire par des compagnons pervers et devient chef de voleurs. Saint Jean, qui était « rentré à Éphèse », n'a pas plutôt appris la triste nouvelle qu'il se rend au lieu qui sert de refuge aux brigands. En l'apercevant, le jeune homme cherche à s'enfuir ; mais Jean, « oubliant son grand âge, » court de toutes ses forces après lui et finit par ramener l'enfant prodigue au Seigneur '^.
Enfin, vers 160-180, les Actes de Jean^ traitent expressément du séjour de l'apôtre à Éphèse. « Le bruit était parvenu aux oreilles de Domitien qu'à
* Tertullien, De prxscripi.. xxxn.
* Clément d'Alex., Liber Quis di^es salvelur ? xui.
* Voir ci-dessus, p. 21, note 3.
Éphèse un Hébreu, nommé Jean, annonçait partout que l'empereur des Romains devait être supplanté et son Empire passer à un autre. Troublé à cette nouvelle, Domitien envoya un centurion avec des soldats pour se saisir de Jean et le lui amener^. «Les soldats arrivent, emmènent l'apôtre, qui comparaît devant l'empereur et, pour prouver la vérité de sa prédiction sur l'avènement final du Christ, avale une coupe de poison. Relégué dans l'île de Patmos, Jean revient à Éphèse, après la mort du tyran, et c'est là que se passent les miracles et les discours qui remplissent la plus grande partie des ^de5, jusqu'à ce qu'enfin l'apôtre fasse creuser devant lui son tombeau, s'y couche en disant adieu aux frères, et rende paisiblement son esprit ^.
Cependant c'est dans l'Asie-Mineure même que nous trouvons attestée la croyance que l'apôtre Jean a séjourné en cette province et y a fini ses jours. Une attestation officielle, en quelque sorte, en est d'abord fournie par la lettre que Polycrate, évêque d'Éphèse, écrivit, vers l'an 190, au pape Victor, à l'occasion de la fameuse controverse pascale. En Asie, la Pâque était célébrée par les chrétiens le même jour que les Juifs, le 14 du premier mois lunaire, ou 14 nisan ; ailleurs, et particulièrement à Rome, la fête était renvoyée au dimanche. Cette divergence de pratiques donna lieu à un litige qui agitait déjà l'opinion vers le milieu du second siècle, et qui la passionna surtout vers la fin. Dans le but de mettre un terme au conflit, le pape Victor voulut contraindre les Asiates à laisser leur usage quartodéciman pour l'usage dominicab presque universellement adopté. De nombreux synodes se réunirent à l'occasion de cette affaire ; des lettres importantes furent échangées : Eusèbe nous en mentionne des Églises de Palestine, de celles du Pont, de celles des Gaules, de celle de Rome. C'est au nom
' I.ipsius-Bonnet, Acta ApostoU apocry pha.ll* pari., t. i,p. 153. 2 1(1., ibid; p. 154-155.
des Églises d'Asie-Mineure que Polycrate d'Éphèse écrivit à son tour, pour défendre l'usage particulier à ces Églises. Dans ce document, il fait valoir au pontife qu'on tient cet usage de haute et pure tradition, car l'Asie possède les souvenirs les plus recommandables et se réclame des personnages les plus glorieux. « C'est, dit-il, Philippe d'entre les douze apôtres, qui s'est endormi à Hiérapolis, avec deux de ses filles qui ont vieilh dans la virginité ; son autre fille, qui a vécu selon l'Esprit-Saint, dort à Éphèse. C'est encore Jean, celui qui reposa sur la poitrine du Seigneur, qui fut prêtre, portant la lame d'or, martyr et docteur ; lui aussi s'est endormi à Éphèse ^. »
A côté du témoignage de Polycrate on peut ranger celui de saint Irénée, tant sont étroites les relations de l'évêque de Lyon avec l'Asie-Mineure. Ce témoignage n'est pas moins exprès. Dans le grand ouvrage qu'il écrivait, entre 177 et 189, contre les hérétiques, saint Irénée en appelle à la tradition des apôtres : elle est facile à constater dans les Éghses dont les listes épiscopales se relient manifestement aux disciples de Jesus-Christ. Comme exemple principal, il cite l'Église de Rome et énumère la série de ses pontifes, depuis saint Pierre et saint Paul jusqu'au pape Éleuthère, son contemporain. Puis, il mentionne l'Église de SmjTne, où Polycarpe a été « établi évêque par les apôtres «2. Enfin, il présente, comme « fidèle témoin de la tradition apostolique », « l'Église même d'Éphèse, fondée à la vérité par Paul, mais où Jean est demeuré jusqu'à l'époque de Trajan ^ » C'est à propos du quatrième Évangile que l'évêque de Lyon ajoute : « Jean, le disciple du Seigneur, celui qui
^ Dans Eusèbe, H. E., V, xxiv. A la suite : «C'est encore Polycarpe, évêque et martyr à Smyrne. C'est Thraséas, évêque et martyr d'Euménie, enterré à Smvrne, etc. »
' Irénée, G. H., III, m, 4.
* Id., ibid.
reposa sur sa poitrine, publia lui aussi l'Évangile, tandis qu'il résidait à Éphèse en Asie ^. »
Cependant saint Irénée n'atteste pas seulement la tradition générale : il prétend produire des témoins qui ont vu et entendu l'apôtre Jean en Asie. Ainsi mentionne-t-il, d'une façon générale, « ceux qui ont vu Jean face à face » et témoignent au sujet du nombre de la Bête de l'Apocalypse ^ Il se réfère de même aux « presbytres qui ont vu Jean, le disciple du Seigneur » et l'ont entendu s'exprimer sur l'âge du Christ ^, ou rapporter la parole du Sauveur sur les vignes du royaume de Dieu *.
Il ne laisse même pas de désigner nommément quelques-uns de ces presbytres. C'est d'abord Papias, évêque d'Hiérapolis, qu'il appelle expressément « auditeur de Jean et compagnon de Polycarpe » ^. C'est surtout Polycarpe lui-même, évêque de Smyrne, qu'il assure avoir entendu personnellement autrefois. Déjà sans doute fait-il allusion aux relations de Polycarpe avec l'apôtre Jean, lorsqu'il parle de lui en ces termes : « Polycarpe fut enseigné par les apôtres et entretint commerce avec plusieurs des témoins oculaires du Christ; bien plus, il fut par les apôtres établi
* Irénée, C. H., III, i. 1.
» Id., ibid.,Y. XXX, 1.
' Id., ibid., II, XXII, 5, cité ci-dessus, p. 53, note 1.
* Id., ibid., Y, xxxni, 3, 4. « Des presbytres, qui ont vu Jean, le disciple du Seigneur, se rappellent lui avoir entendu rapporter comment le Seigneur, au sujet de ces temps-là, disait -. « Vien- « dront des jours, où des vignes naîtront, qui auront chacune dix « mille rejetons, chaque rejeton portera dix mille branches, « chaque branche dixmille pousses, chaque poussedix mille grappes, « chaque grappe dix mille grains, et chaque grain pressé donnera « vingt-cinq mesures de vin ; et quand l'un des saints s'approchera « d'une grappe, une autre s'écriera : « Moi, je suis meilleure, « prends-moi, et par moi bénis le Seigneur.» De même pour le grain « de blé... et les autres semences... » Voilà ce qu'atteste aussi, dans le quatrième de ses livres, Papias, l'auditear de Jean et compagnon de Polycarpe, homme antique. »
* Id , ibid., cité dans la note précédente.
évêque sur l'Asie, dans l'Église de Smyrne. Nous l'avons vu nous-même dans notre premier âge, car il est demeuré très longtemps et a quitté la vie fort âgé, après un glorieux et illustre martyre. Or, Polycarpe a toujours enseigné ce qu'il avait appris des apôtres, et que l'Église transmet par tradition, ce qui seul est la vérité ^. »
Mais saint Irénée est plus explicite dans la lettre à Florinus. A ce compagnon d'enfance, qui, sur ses vieux jours, s'était laissé gagner à l'hérésie, il rappelle avec précision comment ils ont entendu l'un et l'autre l'évêque de Smyrne parler de son intimité avec Jean €t les autres témoins du Seigneur. « Ces opinions, dit-il, ne sont pas celles d'une saine doctrine; ... ce ne sont pas celles que te transmirent les anciens qui nous ont précédés et qui avaient connu les apôtres. Je me souviens que, quand j'étais enfant, dans l'Asie inférieure, où tu brillais alors par ton c«mploi à la cour, je t'ai vu près de Polycarpe, cherchant à acquérir son estime. Je me souviens mieux des choses d'alors que de ce qui est arrivé depuis, car ce que nous avons appris dans l'enfance croît avec l'âme et s'identifie avec elle ; si bien que je pourrais dire l'endroit où le bienheureux Polycarpe s'asseyait pour causer, sa démarche, ses habitudes, sa façon de vivre, les traits de son corps, sa manière d'entretenir l'assistance, comment il racontait la familiarité qu'il avait eue avec Jean •et avec les autres qui avaient vu le Seigneur. Et ce qu'il leur avait entendu dire sur le Seigneur, sur ses miracles et sur sa doctrine, Polycarpe le rapportait, comme l'ayant reçu des témoins oculaires de la vie du Verbe, le tout conforme aux Écritures. Ces choses, par la bonté de Dieu, je les écoutais dès lors avec application, les consignant non sur le papier, mais dans mon cœur, et toujours, grâce à Dieu, je me les
^ Irénée, C.H., III, m, 4.
80 SÉJOUR DE SAINTfJEAN A ÉPHÈSE
remémore fidèlement. Or, je peux attester, en présence de Dieu, que si ce bienheureux et apostolique vieillard avait entendu quelque chose de semblable à tes doctrines, il se fût bouché les oreilles et se serait écrié selon sa coutume : « 0 Dieu bon, à quels temps m'avez- « vous réservé, pour que je doive supporter de tels « discours ! » Et il eût pris la fuite de l'endroit où il les aurait ouïs ^. »
Irénée n'a d'ailleurs pas été seul, avec Florinus, à entendre Polycarpe s'exprimer sur ses rapports avec saint Jean. « Il en est, dit-il, qui ont entendu raconter à Polycarpe comment Jean, le disciple du Seigneur, étant venu aux bains à Éphèse, et ayant aperçu Cérinthe à l'intérieur, sortit aussitôt sans se baigner, disant : Fuyons, de peur que la maison ne s'écroule, pour abriter ainsi Cérinthe, l'ennemi de la vérité ^. » D'une manière plus précise, le saint docteur rapporte que Polycarpe, venu à Rome au temps d'Anicet, s'était recommandé auprès du pontife romain de ses relations apec l'apôtre Jean. C'est ce qu'il rappelle au pape Victor, dans une lettre qu'il lui écrivait, en même temps que Polycrate d'Éphèse, en faveur des Quartodécimans d'Asie-Mineure. « Comme le bienheureux Polycarpe, dit-il, se trouvait à Rome sous Anicet, il s'éleva entre eux sur divers sujets quelque controverse ; mais ils firent aussitôt la paix, sans s'être beaucoup mis en peine de cette question de la Pâque. Car, ni Anicet ne put amener Polycarpe à abandonner une coutume qu'il avait toujours observée avec Jean, le disciple de Notre-Seigneur et les autres apôtres ; ni Polycarpe ne put la faire accepter d'Anicet, qui estimait devoir retenir l'usage reçu des anciens qui l'avaient précédé. Les choses étant ainsi, ils entrèrent en communion ; Anicet céda à Polycarpe l'honneur d'offrir l'Eucharistie
* Dans Eusèbe, //. E., V, xx.
« Irénée, C. H.. III, m, 4.
dans l'Église, et ils se séparèrent en paix, la communion de l'Église universelle restant assurée et à ceux qui observaient la coutume et à ceux qui ne l'observaient pas ^. »
D'après la relation de saint Irénée, saint Polycarpe aurait donc, dès avant 155, date de sa mort, attesté, comme témoin direct, le séjour de l'apôtre Jean en Asie. Vers cette même époque, nous trouvons une attestation équivalente chez les montanistes d'Asie- Mineure et chez saint Justin de Rome. Les montanistes, en effet, qui commencèrent à dogmatiser en Phrygie, autour des années 156-157, s'autorisaient de l'Apocalypse comme d'un écrit apostolique et inspiré, en regardant sans aucun doute son auteur Jean comme l'apôtre de ce nom. C'est ce que faisait très expressément, de son côté, saint Justin, entre 155 et 160. « Chez nous-mêmes, écrivait-il, l'un des apôtres du Christ, nommé Jean, a prophétisé, dans la Révélation (Apocalypse) qui lui a été faite, que les fidèles de notre Christ passeraient mille ans à Jérusalem, et qu'après cela auraient lieu la résurrection simultanée, générale et définitive, de tous les hommes, et le jugement 2. » Or, nous l'avons vu ^ Jean, l'auteur avoué de l'Apocalypse, se donne nettement aux chrétiens d'Asie pour un compagnon de souffrances et un frère, qui connaît intimement leurs Ëghses et peut leur parler avec une autorité incontestée ^ Comme ni les montanistes, ni saint Justin n'ont pu s'y méprendre, ils ont dû nécessairement mettre en rapport avec l'Asie-Mineure celui qu'ils identifiaient au Jean de l'Apocalypse, c'est-à-dire l'apôtre Jean.
Tel est l'état le plus obvie de la tradition, au cours du second siècle, selon qu'elle se laisse constater à
1 Dans Eusèhe, H. E., V, xxiv.
* Justin, Dialogus cum Tryphone, 81.
* Ci-dessus, p. 69.
^ Apoc, II, in.
la simple lecture des documents. Les témoignages de Tertullien, de Clément, de saint Irénée et de Polycrate montrent la croyance au séjour éphésien de saint Jean établie, entre 180 et 200, non seulement à Alexandrie, à Carthage, et à Lyon, mais jusque dans Éphèse. Par les montanistes et saint Justin elle est attestée, dès autour de 155, à Rome et en Asie-Mineure. Enfin, c'est l'affirmation d'un témoin direct que nous entendons, vers la même époque et un peu plus anciennement, dans les déclarations de saint Polycarpe, transmises par saint Irénée.
Une telle tradition, à coup sûr, est imposante, et nul ne songe à le contester. Cependant, un bon nombre de critiques la récusent, suspectant l'exactitude des témoins qui la rapportent, prétendant découvrir, à une analyse plus minutieuse des documents que nous avons exposés à grands tra.ts, et d'autres encore, des indices suffisants de sa fausseté.
^ II. — La thèse négative '.
Ces critiques trouvent d'abord que la tradition, prise au point où les témoignages sont constatés avec précision et certitude, c'est-à-dire à l'époque d'Irénée, de Polycrate, de Clément d'Alexandrie et de Tertullien, est déjà un peu tardive. Les attestations de Polycarpe, de Papias, et des presbytres anonymes paraissent, à la vérité, plus anciennes ; mais elles ne nous sont connues que par l'évêque de Lyon. Or celui-ci a pu rapporter ces témoignages à sa manière et dans le sens de ses préjugés ; ce que les attestations offrent de précis par rapport à la personnalité de Jean l'apôtre
* D'après ses principaux représentants. Harnack, Chronol.. t. i, p. 656-680: Boussot, Offenb., p. 36-48; H. Holtzraann, Einl., p. 470-475; Schmiedel, art. John, col. 2.506-2514; von Soden. Urchristl. Lit., p. 213-218; J. Réville, Le quatr. Éoang., p. 5-25 ; Loisy, Le quatr. Ëvan^., p. 3-35.
peut donc être le fait inconscient de leur interprète. Dans ce cas, elles ne refléteraient, en ce qu'elles ont de caractéristique, que la pensée personnelle d'Irénée. C'est, encore une fois, une croyance tardive.
Au fait, l'on est étonné de ne trouver aucune mention de la venue de saint Jean en Asie dans les documents antérieurs au milieu du second siècle. Rien dans la Lettre de Polycarpe aux Philippiens ; rien dans les sept Épîtres d'Ignace, pas même dans celle qu'il écrit aux fidèles d'Éphèse ; rien dans l'Épître de Clément de Rome aux Corinthiens.
« Polycarpe, remarque M. J. Réville, nous est présenté par la tradition ecclésiastique comme disciple de l'apôtre Jean et ayant été investi, par lui, d'un apostolat sur l'Asie, et cela très certaijiement avant la rédaction de son épitre. Or, de tout ceci pas la moindre trace dans le seul écrit que nous possédions de lui ^. »
« Les lettres d'Ignace, dit à son tour M. Loisy, ont été écrites vers l'an 115, c'est-à-dire quelques années seulement après la composition de l'Evangile et la date qu'on assigne à la mort de Jean : l'évêque d'Antioche, qui loue les Éphésiens d'avoir été les disciples de Paul, ne trouve rien à dire de l'apôtre dont le souvenir devait être, plus encore que celui de Paul, présent à tous les esprits, ni de l'évangéliste dont lui-même semble s'être nourri, dont il possède la doctrine, l'ardeur mystique et même le style... Ignace établit un parallèle entre les Éphésiens et lui-même ; il cite conune leur meilleur titre de gloire le séjour que Paul a fait parmi eux. Si l'apôtre Jean avait succédé à Paul, si Éphèse possédait son tombeau, c'était une autre matière de louange qui s'offrait naturellement. Nonobstant toutes les réserves qu'une sage critique peut et doit faire sur les arguments de ce genre,
* J. Réville, Le quatr. Évang., p. 8. Cf. LoLsy, Le quatr. Êvang., p. 7.
l'omission de Jean est à noter comme un fait étrange et dont la signification n'est pas négligeable ^. »'^
Enfin, M. J. Réville écrit, à propos de l'Êpître de saint Clément : L'auteur « fait appel aux principes posés par les apôtres pour le choix des évêques et des diacres (ch. xlii, xliv, xlvii), et il parle d'eux comme de gens appartenant au passé. Il est de toute évidence que pour Clément il n'y a plus d'apôtre vivant au moment où il écrit... Jean n'existe pas pour lui, quoique, si la tradition ecclésiastique était fondée, ce même Jean fût, au contraire, à cette époque, la grande autorité des Églises grecques d'Asie, avec lesquelles la ville commerçante de Corinthe était en constants rapports de voisinage »^.
Cependant, la tradition primitive n'est peut-être pas seulement muette au sujet d'un séjour de l'apôtre Jean en Asie : on a des raisons de penser que Papias attestait expressément le martyre du fils de Zébédée, survenu bien avant la fin du premier siècle, et sans doute dans la Palestine même.
Un des manuscrits de la Chronique de Georges Homartolos, composée par le moine bysantin au ixe siècle, contient, en effet, cette notice : Jean, 0 après avoir écrit son Évangile, fut jugé digne du martyre, car Papias, évêque d'Hiérapolis, qui l'a vu de ses yeux, rapporte, au deuxième livre de ses Discours du Seigneur, qu'il fut mis à mort par les Juifs, accomphssant ainsi manifestement, avec son frère, la prophétie du Christ à leur sujet et la déclaration d'acceptation qu'ils en avaient faite. Lorsqu'en effet le Seigneur leur demanda : « Pouvez-vous boire
* Loisy, Le quatr. Êvang., p. 6, 7. Cf. Harnack, Chronol., t. i, p. 674, note 1; H. Holtzmann, Einl, p. 470; Schmiedel, art. John, col. 2511 ; J. Réville, Le quatr. Èvang., p. 7.
* J. Réville, op. cit., p. 7. Cf. Harnack, loc. cit. ; H. Holtzmann, loc. cit.
« mon calice, » et qu'ils se furent déclarés prêts à le faire : « Vous boirez, leur dit-il, la coupe que je « bois, et TOUS serez baptisés du baptême dont je suis « baptisé ^. T>
Une indication semblable se rencontre dans un autre manuscrit, contenant divers fragments d'histoire ecclésiastique, rédigés au vii« ou au viii^ siècle, et que l'on croit abrégés de la Chronique de PhiUppe de Side (vers 430) : « Papias dit, en son li\Te deuxième, que Jean le Théologien (c'est-à-dire l'apôtre) et son frère Jacques furent mis à mort par les Juifs ^, »
Ces manuscrits, relativement récents et isolés, sont suspects à M. Hamack^ et à M. J. Réville*, qui récusent leur témoignage. D'autres critiques, néanmoins, regardent comme authentique la notice ainsi attribuée à Papias. Tels, MM. H. Holtzmann, Bousset, von Soden, Schmiedel, et Schwartz^. D'après M. Schwartz, l'apôtre Jean aurait été mis à mort, en même temps que son frère Jacques, sur l'ordre d'Hérode Agrippa en l'an 41 ; l'auteur des Actes®, qui mentionne seulement Jacques en cette occasion, aurait tu le nom de Jean pour ne pas contredire la légende qui déjà courait de son séjour à Éphèse. M. Schmiedel pense plutôt que Jean aurait péri dans une autre circonstance, mais toujours en Palestine. Au jugement de M. Bousset la chose peut-être considérée comme a tout à fait probable ».
Sur ce sujet, M. Loisy s'était d'abord contenté
^ Codex Coislinianus 305. Voy. Funk, Patres apostolici, t. I, p. 368.
' Codex Baroccianus 142, édité par C. de Boor, dans les Texte und Untersuchungen, 1888, t. v, part. 2, p. 170. Voy. Funk» op. cit., t. I, p. 366.
' Harnack, Chronol.. t. i, p. 665, 666.
* J. Réville, Le quatr. Évang., p. 21, 22.
* H. Holtzmann, Einl., p. 471 ; Bousset, Offenb., p. 47. 48 ; von Soden, Urchristl. Lit., p. 214; Schmiedel, art. John col. 2510; Schwartz, Cher den Tod der Sohne Zebedaei, 1904.
* Act., xn, 2.
d'une note discrète : « La question des deux Jean, écrivait-il en 1903, serait définitivement résolue s'il était certain que, d'après Papias, l'apôtre Jean avait été martyrisé par les Juifs, comme son frère Jacques. Dans ce cas, l'apôtre serait mort en Judée, avant 70, et ne serait jamais venu à Éphèse ^. » Mais le critique ne se prononçait pas sur la valeur de la notice prêtée à l'évêque d'Hiérapolis. Plus récemment, il semble avoir trouvé à ce témoignage douteux une confirmation décisive : c'est dans le texte de saint Marc, X, 39 (= saint Matthieu, xx, 23), oii Jésus, «'adressant aux deux fils de Zébédée, leur déclare qu'ils partageront son calice et seront associés à son baptême
Déjà M. Albert Réville avait écrit : « Il faudrait à mon avis attacher beaucoup plus d'importance qu'on ne l'a fait jusqu'à présent à la notice consignée dans Marc, x, 39, et parallèles; il en résulte en effet que l'apôtre Jean est mort martyr dans l'exercice de son apostolat et non pas sous le poids des années, après une vieillesse dépassant de beaucoup le terme ordinaire. Car, à quelque point de vue qu'on se place, clairvoyance miraculeuse de Jésus, ou prédiction mise dans sa bouche post evenUim, Jean et Jacques ont bu la même « coupe » et subi le même a baptême » que lui ^. » La forme précise de la prédiction paraissait également à M. Bousset « se comprendre au mieux, si déjà le martyre avait eu lieu, quand ces paroles furent écrites » ^.
M. Loisy, à son tour, estime maintenant que ce passage « donne assez clairement à entendre que les deux fils de Zébédée ont subi le martyre ». « Il paraît assez inutile, dit-il, de contester que l'apôtre Jean ait été, selon Papias, martyrisé par les Juifs, comme
^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 11, note 1.
* A. Réville, Jcsiis de Nazareth, 1. 1. p. 354, note 1.
^ Bousset, Offenb., p. 48.
son frère Jacques, quand il est évident que l'auteur du second Évangile, en écrivant Marc, x, 39, savait fort bien que Jacques et Jean avaient déjà subi le martyre. » Cependant, fait-il observer, « ni le texte de l'Évangile, ni la citation de Papias ne réclament que les apôtres Jacques et Jean aient subi le martyre en même temps ^. »
Mais, si, d'une façon ou d'une autre, on admet que l'apôtre avait déjà été martyrisé en Judée, lorsqu'écrivait le premier évangéliste, il faut nécessairement déclarer fautive la tradition de son séjour à Éphèse. Comment expliquer cette tradition ? Il n'est pas vraisemblable qu'elle ait été imaginée de toutes pièces. Beaucoup plus probablement, elle a dû naître d'une méprise fort ancienne. Or, précisément, l'on a des raisons de croire qu'en Asie-Mineure, à l'époque assignée au séjour éphésien de saint Jean, vivait un personnage du même nom de Jean, qui n'était pas l'apôtre, mais qui, par l'effet d'une illusion inconsciente, a pu, dans la suite des temps, être confondu avec lui.
Ce personnage apparaît, sous le titre de Jean le Presbytre, ou l'Ancien, dans un passage qu'Eusèbe nous a conservé de la préface de Papias. « Je n'hésiterai pas, écrivait l'évêque d'Hiérapolis, à mêler à mes interprétations, pour en garantir la vérité, ce qu'autrefois j'appris soigneusement des presbytres, et que soigneusement aussi je confiai à ma mémoire ; car je ne m'attachais pas, comme la plupart, à ceux qui parlent le plus, mais à ceux qui enseignent le vrai, ni à ceux qui rapportent des instructions quelconques, mais à ceux qui reproduisent les ordonnances transmises directement à notre foi par le Seigneur et émanant de la vérité même. Si donc il survenait quelqu'un
* Loisy, Chronique biblique, dans la Rei'ue d'hist., 1904, p. 568-
qui eût fréquenté les presbytres, je consultais les dires des presbytres : qu'ont dit André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu, ou quelque autre des disciples du Seigneur? et ce que disent Aristion et le presbytre Jean, disciples du Seigneur ^. Je n'estimais pas, en effet, que ce qui se trouvait dans les livres pût me servir autant que ce que j'avais recueilli d'une parole vivante et fidèlement gardée ^. »
En reproduisant ce passage des Exégèses, Eusèbe fait lui-même observer que Papias cite à deux reprises le nom de Jean : une première fois, avec Pierre, Jacques, Matthieu et les autres apôtres, et c'est évidemment le fils de Zébédée ; une seconde fois, en compagnie d'Aristion, avec le simple titre de disciple du Seigneur et de presbytre, et ce doit être un personnage différent. « Ainsi, ajoute l'historien, apparaît vraie la relation de ceux qui ont affirmé que deux personnages de ce nom ont vécu en Asie, et qu'à Éphèse se trouvent deux tombeaux qui, maintenant encore, sont appelés l'un et l'autre : Tombeau de Jean. »
A en juger par cette déclaration, la pensée d'Eusèbe est donc que l'un et l'autre Jean, Jean l'apôtre et Jean le presbytre, auraient vécu à Ephèse et y auraient fini leurs jours. Sous cette forme, l'hypothèse, loin de contredire à la tradition du séjour éphésien de saint Jean, la consacrerait expressément. Par le fait, l'historien de Césarée l'admet sans réserve, présentant les témoignages de Clément d'Alexandrie et de saint Irénée à ce sujet comme absolument décisifs, n'insinuant en aucune façon qu'il connaisse le moindre indice contraire. Mais, pensent aujourd'hui les cri-
TOÙç Twv TroEo-Çu-îpwv ù'jt/.çivjn ),6yov;" zi 'kvSpév.ç ri ri FlïTpoç eiTTEv VI 71 ^û.iTZTZoç 0 Tt ©wptàç ^ 'l«xwéo$ jj Ti 'Iwavvjjç Â MaTÔKÎoç ^ Tiç izepoç, rôJv zoù -/.'jpiov p^aÔïjTÔJv, â re 'kpiTZÎMV xC-i à TipzT^dzzpoi 'If.)«vvy;;, ot zoij v.ijpiov aot.6y]za.i, /eyouaty. * Dans Eusèbe, H. E., III, xxxix.
tiques, il est de toute invraisemblance que, dans la même ville, à peu près dans le même temps, aient vécu deux personnages du même nom, dont l'un aurait été apôtre, et l'autre disciple du Seigneur. Si l'on perd devue pour un instant le texte de Papias, toute la tradition du second siècle ne connaît qu'un seul Jean à Éphèse. Le vague « on dit ■) relatif aux deux tombeaux est fort suspect : tout porte à croire qu'il s'agit de deux monuments consacrés à la mémoire du même personnage.
Il n'y a donc eu \Taisemblablement qu'un seul Jean d'Éphèse^.Mais alors, disent les mêmes critiques, il faut retenir Jean le presbytre et éliminer Jean l'apôtre. Et, à cet effet, ils reprennent minutieusement pour leur propre compte l'analyse du fragment de Papias.
Ce que révèle en premier lieu l'étude de ce fragment, c'est que l'apôtre Jean est sûrement compris dans le groupe des apôtres d'abord énumérés. Or, ce premier groupe paraît mentionné à cause du témoignage qu'il a fourni autrefois, comme s'il appartenait à un passé depuis longtemps disparu : à ce compte, l'apôtre Jean, comme les autres apôtres, aurait été déjà mort au temps où Papias prenait ses informations. Par contre, le second groupe est censé rendre encore témoignage, au moment où Papias interroge ses visiteurs : le presbytre Jean, comme Aristion, a donc survécu au groupe apostolique et au fils de Zébédée lui-même ; il est donc bien un homonyme de l'apôtre, un personnage distinct, ayant son individualité à part.
Les titres donnés au second Jean semblent d'ailleurs plutôt faits pour le distinguer de l'apôtre, que pour l'identifier avec lui. En effet, la qualité de « disciple du Seigneur », qui lui paraît commune avec André, Pierre et les autres précédemment nommés, lui est
^ Harnack, ChronoL, t. i, p. 674; Bousset, Offenb.. p. 36 sq.; H. Holtzmann, Einl.,p.i:3; Schmiedel, art. John., col. 2512, etc.
attribuée conjointement avec Aristion, qui à coup sûr n'a jamais fait partie du collège apostolique. Si même l'on en jugeait par le rang occupé, Aristion aurait eu le pas sur lui.
D'autre part, que signifie le titre de « presbytre «, accolé tout spécialement à son nom ? Pour Papias, comme pour Irénée, il semble bien que les presbytres soient de simples disciples des apôtres. El voici sans doute comment il faut interpréter le texte des Exégèses. Le sens ne doit pas être que Papias, consultant ceux qui ont fréquenté les presbytres, les interroge sur les dires des presbytres, à 5a wi> les dires d'André, de Pierre et des autres apôtres, comme si « les apôtres » euxmêmes étaient « les presbytres ;> dont il recueille par intermédiaires directs les traditions. Mais bien plutôt : Papias s'enquiert, auprès des disciples des presbytres, des traditions qu'eux-mêmes ont reçues de ces presbytres, touchant les dires des apôtres, entendus par ces mêmes presbytres, qui se trouvent être dès lors simples disciples des apôtres^.
Mais, s'il en est ainsi, le second Jean est donc présenté à la fois comme « disciple des apôtres », ou presbytre. et comme « disciple du Seigneur » ? Les critiques ne laissent pas de trouver cette contradiction embarrassante.
Quelques-uns jugent que le texte a besoin d'être amendé. Renan déclarait déjà : « Le passage de Papias €st peu précis, et, en toute hypothèse, paraît avoirbesoin de correction 2. » « Il semble qu il faut lire, dans ce passage, o». to'J x'jo'Io'J ['jt.aOr,Ttôv] aaOrjToci AlyouTi-v {Aristion et le presbytre Jean, disciples [des disciples] du Seigneur, disent). Car Kkyo'Jiv^ suppose Aristion €t Presbyteros Johannes vivant vers le temps de Pa-
* Harnack, ChrOnoL, t. i, p. 660; H. Holtzmann, Elnl., p. 471 ; Schmiedel, art. John, col. 2508 ; Loisy, Le qualr. Évang. , p. 9 ; Abbott, art. Gospels, col. 1815, 1816.
* Renan, L' Antéchrist, p. xxiii, note 2.
pias. La phrase met Aristion et Preshyteros Juhannes dans une autre catégorie que les apôtres, disciples du Seigneur ^. » M. Abbott est plus radical : au lieu de corriger la donnée, il la supprime. « Il est difficile, dit-il, d'admettre que les mots « disciples du Sei- « gneur » aient pu suivre la mention d'Aristion et du presbytre Jean, dans le texte qu'a utilisé Eusèbe ; car il regarde Aristion comme vivant à l'époque où écrivait Papias. Or, que des disciples du Seigneur aient encore vécu à l'époque où Papias prenait ses informations, ce serait malaisé à justifier au point de vue chronologique^. » Jean le presbytre n'est donc pas à considérer comme un disciple du Seigneur : c'est simplement un « ancien », tout au plus un dernier héritier de la tradition des apôtres.
La plupart des critiques, cependant, croient devoir prendre tel quel le texte de Papias et s'efforcent d'harmoniser les deux titres contradictoires.
Un certain nombre maintiennent son sens plein au titre de « disciple du Seigneur » et font de Jean le presbytre un disciple réel de Jésus, mais qui n'était pas un apôtre. Ainsi Hugo Delff^ le regarde comme un Juif palestinien, originaire de Jérusalem, qui aurait été véritablement en relation avec le Sauveur. C'est l'opinion adoptée par MM. von Dobschiitz, Bousset, von Soden ^
M. Schmiedel convient qu' « il est difficile d'arriver à une conclusion satisfaisante sur la personne de ce Jean l'Ancien ». « Si le titre d'Ancien, observe-t-il, lui est appliqué dans le même sens où il est employé ailleurs, nous serions obligés de dire qu'il n'a pas eu
^ Renan, L'Antéchrist, p. xxiv, note 2; cf. p. 345, note 2; L'Église chrétienne, 1879, p. 48, note 2.
* Abbott, art. Gospels, col. 1815.
' Delff, Die Geschichte des fiabbi Jesu von Nazareth, 1889, p. 71.
* Von Dobschùtz, Problème des apostolischen Zeitallers, 1904; Bousset, Offenb., p. 46, 47 ; von Soden. Urchristl. Lit., p. 216, 220. Cf. H. Holtzmann, Einl. p. 473.
y2 SÉJOUR DE SAINT JEAN A ÉPHÈ3E
de rapports personnels avec Jésus ; et ainsi d'Aristion, qui est placé dans la même catégorie. Or, ces relations personnelles sont exigées par l'addition « disciples « du Seigneur ». Immédiatement auparavant, cette expression a été appliquée aux apôtres dans le sens strict ; en ce qui concerne Aristion et Jean l'Ancien, elle est évidemment employée dans un sens un peu plus large ; cependant ce n'est certainement pas dans un sens aussi large qu'au passage des Actes, ix, 1, où tous les chrétiens reçoivent cette qualification : autrement, la mention en eût été tout à fait superflue. Le véritable sens doit donc se rapporter à des relations personnelles, mais non prolongées, avec Jésus ^. »
M. Harnack, de son côté, trouve « surprenante » l'adjonction du titre de presbytre à celui de disciple du Seigneur. Il s'efforce néanmoins d'accorder les deux qualificatifs en les interprétant d'une façon un peu large. Tout d'abord, pense-t-il, le titre de presbytre n'est pas à prendre en rigueur : il est surtout « accolé au nom de Jean pour le distinguer du Jean premièrement nommé »^. D'autre part, tout en jugeant possible que le presbytre Jean ait eu quelques rapports transitoires avec Jésus, il estime également probable qu'il a pu recevoir le titre de disciple, sans avoir été le moins du monde en relation avec le Sauveur.
« Le second groupe, dit-il, ne peut comprendre que des disciples au sens large... Ce peuvent être d'abord, sans doute, des disciples proprement dits, qui n'avaient point fait partie du collège apostolique. Mais, ce peuvent être aussi de ces premiers convertis palestiniens, qui avaient pu voir le Christ dans leur jeune âge, en des relations aussi passagères, ou plus passagères encore, que celles d'Irénée avec Polycarpe. Enfin, on peut très bien penser également à de simples chré-
• Schmiedel, art. John, col. 2508.
* Harnack, ChronoL, t. i, p. 661. Cf. Loisy, Le qualr. Éoang., p. 10.
tiens palestiniens expatriés. Disciples (du Seigneur), telle est, en effet, la plus ancienne appellation donnée aux Juifs convertis ; mais elle demeura essentiellement restreinte aux communautés palestiniennes et disparut ailleurs promptement. Or, lorsque ces premiers convertis de Palestine vinrent à leurs frères dans la foi, qui résidaient à l'étranger, ceux-ci, les entendant parler du Seigneur comme de leur Maître et euxmêmes se désigner comme ses disciples, durent avoir l'impression de quelque chose d'antique et de vénérable. Il ne pouvait y avoir, autour de l'an 100, que des chrétiens de cette sorte à s'appeler, avec une modeste fierté, « disciples du Seigneur ; » et, à cette époque, le titre devait leur valoir une particulière considération auprès de la nouvelle génération de chrétiens, sortis du paganisme, qui n'osaient plus se qualifier ainsi ^. » Des chrétiens palestiniens, convertis de la première heure, tels étaient donc sans doute Aristion et le presbytre Jean,
Dans ce conflit d'interprétations, M. Loisy ne semble pas prendre un parti précis. Il se contente de dire : « Tout porte à croire que Jean l'Ancien... n'était pas un apôtre, mais un simple disciple, un chrétien de Palestine, qui avait peut-être vu le Christ, ou du moins s'était converti de bonne heure à la prédication des apôtres, et que son zèle, ou peut-être les troubles de la Judée, vers l'an 70, avaient amené en Asie 2. » M. J. Réville se borne aussi à le déclarer « sans doute disciple des apôtres, puisque Papias le consulte pour savoir la tradition authentique concernant Jésus », et, d'autre part, « un presbytre notable, puisqu'il est le seul, avec Aristion, que Papias cite expressément dans le groupe collectif des presbytres, auprès desquels il se renseigne ^. »
^ Harnack, Chronol., t. i, p. 660.
* Loisy, Le quatr. Ëvang. , p. 11.
^ J. Réville, Le quatr. Ëvang., p. 16.
Quoi qu'il en soit, la chose importante, pensent les critiques, est que du texte de Papias ressort nettement l'existence d'un presbytre Jean, distinct de Jean l'apôtre, et appartenant sans doute à une génération postérieure. Or, l'on peut établir que ce presbytre Jean est le véritable et unique Jean d'Éphèse, dont témoigne la tradition du second siècle. Et voici comment.
C'est tout d'abord un fait qu'Eusébe croit pouvoir donner le presbytre Jean comme le véritable maître de Papias, aux lieu et place de Jean l'apôtre, que nomme saint Irénée. « Papias, dit-il avant de citer son fameux passage, ne se présente pas, dans la préface de ses Logia, comme un témoin oculaire et un auditeur des saints apôtres, mais atteste simplement avoir reçu de leurs disciples les choses qui ont rapport à la foi. » Papias, répète-t-il, après avoir donné l'interprétation de son texte, « déclare tenir les dires des apôtres de ceux qui ont suivi les apôtres ; d'autre part, il se donne lui-même pour auditeur d'Aristion et du presbytre Jean ; du moins, il insère leurs traditions dans ses commentaires, en les mentionnant souvent par leur nom ^. »
Cette donnée d'Eusèbe, il est vrai, paraît mal s'accorder avec le passage qu'il cite de Papias, car, dans ce passage, si l'évêque d'Hiérapolis suppose Aristion et le presbytre Jean encore vivants, il n'indique en aucune façon qu'il les ait lui-même approchés et semble même faire entendre qu'il ne connaît leurs dires que par intermédiaires. Aussi,M. Abbottne craintil pas de s'inscrire en faux contre l'historien de Césarée, en déclarant probable que « Papias n'a nullement été auditeur d'Aristion, ni de Jean l'Ancien »*.
Les autres critiques croient devoir donner raison à Eusèbe, en interprétant le texte de Papias avec
' Eusèbe, H. E., III. xxxix.
* AbboU, art. Gospels, col. 1815.
plus de largeur. Au sujet du passage : « Je consultais... ce que disent Aristion et le presbytre Jean, » Renan écrit : « Cette phrase, prise à la rigueur, exclurait l'hypothèse de rapports personnels entre Papias et les deux traditionnistes ; mais on y peut supposer une anacoluthe, et Eusèbe n'a probablement pas tort d'affirmer que Papias entendit personnellement Presbyteros et Aristion. La preuve qu'il en donne n'est pas péremptoire, mais il possédait le livre et pouvait à cet égard mieux juger que nous^. » M. Harnack pense également que « le prologue ne s'oppose pas à ce que Papias ait connu personnellement Jean l'Ancien »; peut-être même les citations faites ensuite par Eusèbe et précédées de cette mention : a Le presbytre disait encore ceci, » pourraient s'entendre de déclarations du presbytre Jean directement ouïes par Papias. « Cependant, ajoute M. Harnack, tout cela est incertain 2. »
M. Loisy se borne à dire brièvement : « Il ne résulte même pas de notre texte que Papias ait eu des relations personnelles avec Jean l'Ancien ; mais Eusèbe a pu le déduire légitimement d'autres passages ^. »
D'après M. Schmiedel, « il est permis de douter qu'Eusèbe ait puisé son renseignement ailleurs que dans le passage cité du prologue. » Néanmoins, on peut maintenir cette donnée. Il suffit pour cela de ne pas mettre trop d'intervalle entre Papias et les deux disciples ; et, à cet effet, M. Schmiedel reprend l'hypothèse de l'anacoluthe suggérée par Renan. « Étant donnée la difficulté, dit-il, il semble préférable de regarder la proposition : a -z 'ApiTT'lwv... Xérous-tv, comme dépendant directement de ivéxo'.vov. Ainsi, le sens ne serait pas : « Je cherchais à apprendre des
^ Renan, L'Église chrétienne, p. 48. note 2. » Harnack, ChronoL, t. i, p. 662.
' Loisy, Le quatr. Évang., p. 9.
« disciples des anciens les traditions des anciens « sur ce que disaient Aristion et le presbytre Jean, » car dans ce cas nous aurions une double série d'intermédiaires entre Papias et ces personnages, comme entre Papias et les apôtres. Il est préférable d'interpréter la phrase ainsi : « Je cherchais à apprendre « des disciples des anciens ce qu'ils avaient eux- « mêmes ouï dire à Aristion et au presbytre Jean. » Si donc Papias était contemporain de ces deux disciples du Seigneur, « on peut sans trop de difficulté, semble-t-il, supposer que, dans sa jeunesse, il s'était entretenu personnellement avec eux, et que, plus tard, alors que ces disciples vivaient encore, mais qu'il n'était plus en mesure de les consulter lui-même, il en a reçu de nouvelles traditions par d'autres de leurs disciples ^. »
Or, s'il est établi, d'après la donnée d'Eusèbe, que Papias a été l'auditeur de Jean le presbytre, il faut donc admettre qu'Irénée s'est trompé en présentant ce même Papias comme auditeur de l'apôtre Jean ^. C'est Eusèbe lui-même qui signale cette opposition^, et c'est en partie pour rectifier le dire d'Irénée qu'il a cité le prologue de Papias et en a déduit la preuve de ses relations avec Jean le presbytre, homonyme de l'apôtre.
Mais il faut aller plus loin. Si Irénée s'est mépris sur le Jean, maître de Papias, l'erreur doit tomber aussi sur le maître de Polycarpe, qu'il présente comme identique, c'est-à-dire sur l'unique Jean d'Asie- Mineure, dont il parle constamment dans ses écrits. Ce Jean,
» Schmiedel, art. John, col. 2508, 2509. Cf. H. Holtzmann, Einl., p. 471.
« Ci-dessus, p. 78, fin de la note 4 : Taw-a âï /.«i ïlaniuç, 6 'Imkvvou |/kv â/.0'j(7Tï3ç, Ilo),u/c<'o7roj âï îratooç yeyovJ:;, àpyuïoq ùvrip.
* Eusèbe, H. E., III, xxxix : « Voilà ce que dit Irénée. Mais Papias, dans le pprlogue de ses Lo^ia... »
disciple du Seigneur, demeuré à Éphèse jusqu'à Trajan, qui a été vu face à face par les anciens, qui témoignait son indignation devant Cérinthe, dont Polycarpe se réclamait, en présence de Florinus et auprès du pape Anicet, a toute chance d'être, non Jean l'apôtre, comme le croyait Irénée, mais bien son homonyme, Jean le presbytre ^.
Il est vrai qu'Irénée prétend avoir été en relations personnelles avec Polycarpe et l'avoir lui-même entendu parler de son intimité avec Jean et les autres témoins oculaires du Sauveur. Mais ces relations, à ce qu'il semble, furent bien transitoires, et Irénée était alors bien jeune, pour que cette circonstance donne un poids spécial à son témoignage. Nulle part, en effet, il n'est question de rapports suivis avec l'évêque de Smyrne ; Irénée n'a pas été à proprement parler son disciple. Ce que lui-même nous apprend, c'est simplement qu'il a vu Polycarpe dans son « premier âge »^ ; ce qu'il prétend rappeler à Florinus, ce sont des souvenirs d' « enfance » ^ tout au plus de première jeunesse. Au jugement de M. Harnack^ ces entrevues durent avoir lieu peu de temps avant la mort de Polycarpe (23 février 155), probablement en 154, et Irénée, né entre 135-142, pouvait avoir alors autour de 15 ans.
Or, on comprend qu'avec des relations aussi fugitives, et dans un âge aussi tendre, Irénée ait pu ne pas saisir très exactement la portée des discours de Polycarpe. Le vieil évêque se recommandait sans doute d'anciens disciples du Seigneur, et en particulier d'un disciple, nommé Jean, auquel il aimait à se référer. Mais ce Jean pouvait être le presbytre, dont
^ Harnack, Chronol., t. i. p. 679; Bousset, Offenb.'p. 39-42; H. Holtzmann, Einl., p. 473; O. Holtzmann, Joh. evang., p. 170; von Soden, Urchristl. Lit., p. 214; J. Réville, Le quatr. Ècang., p. 18, 23; Loisy, Le quatr. Évang., p. 28, 35.
* Ci -dessus, p. 79: vj ttom-t, cuw htv/.iv.. ' Ci-dessus, ihid. : t^v.îç, wv â'rt.
* Harnack, Chronol., t. i, p. 325-329.
QUATRIÈME ÉTANQILE. — 6.
se réclamait également Papias, c'est-à-dire le vieux disciple palestinien, qui peut-être avait eu l'honneur de connaître le Christ, du moins passait pour le dernier représentant des traditions apostoliques à son sujet. La manière dont en parlait Polycarpe, le ton de respect affectueux avec lequel il rappelait son souvenir, durent donner au jeune Irénée l'impression d'un personnage auguste et d'une autorité égale à celle des apôtres. De là à le prendre pour un disciple véritable du Christ, à Tidentifier même avec l'apôtre de ce nom, il n'y avait qu'un pas, et il fut aisément franchi ^.
Cette confusion, faite par Irénée, sur l'identité du Jean que lui rappelait Polycarpe, dut naturellement s'étendre à ce qui lui parvenait de traditions se rapportant au même personnage. D'autant plus que ces traditions donnaient sans doute à Jean, comme le prologue de Papias, l'appellation de « disciple du Seigneur ». Irénée lui-même a coutume de désigner par ce titre celui qu'il considère comme l'apôtre Jean : peut-être faut-il y voir un souvenir inconsciemment gardé de la tradition primitive, qui regardait à meilleur droit le Jean d'Asie-Mineure comme un simple disciple^.
En toutes ces confusions, la bonne foi de l'évêque de Lyon ne saurait être suspectée^. Mais on n'en souligne que plus fortement son manque d'esprit critique. M. J. Réville croit devoir remarquer qu' Irénée en fournit maint exemple. « Sa prétention, dit-il, que Polycarpe ait été établi « sur l'Asie dans l'Église de « Smyrne » par des apôtres, est d'une inexactitude historique flagrante. Même si l'on admet que Polycarpe soit devenu évêque à vingt ans, comme il est né au plus
1 Cf. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 14, 18. ^ Bousset, Offenb., p. 41 ; Schmiedel, art. John, col. 2512 ; von Soden, Urchristl. Lit., p. 214. Cf. J. Réville, op. cà., p. 18. » J. Réville, op. cit., p. 14. Cf. Julicher, Einl., p. 320.
tôt en l'an 69, son avènement à i'épiscopat ne peut pas être antérieur à l'an 90. Où sont à cette date les apôtres qui auraient pu installer Polycarpe dans sa charge ^ ? »
D'autre part, Irénée rapporte de confiance les prétendues traditions des anciens sur l'âge du Christ et sur les vignes du royaume de Dieu. Et M. Réville d'observer : « Comme il ne brille pas précisément par un sens critique très aiguisé, il gobe avec béatitude les traditions les plus stupides, lorsqu'elles lui parviennent par ce canal ^. « « Il se rappelle avoir entendu Polycarpe parler de ses relations avec Jean, disciple du Seigneur ; il ne doute pas un instant que ce soit Jean l'apôtre, pas plus qu'il n'hésite le moins du monde à recueillir, comme des traditions authentiques de Jésus, les niaiseries qu'il a lues, ou entendu raconter comme témoignages de ces anciens qui furent en relations directes avec les apôtres. » Rien là d'étonnant : « l'ignorance historique et l'absence complète de sens historique chez les écrivains chrétiens du second siècle dépasse, en effet, tout ce que peut imaginer l'esprit moderne, avec les habitudes de précision et de contrôle incessant que la méthode scientifique a infusées dans les milieux cultivés ^. >>
Cependant, Irénée n'a pas été seul, au dernier quart du second siècle, à voir dans le Jean d'Asie- Mineure l'apôtre de ce nom. La même identification peut se constater dans la lettre de Polycrate ; et ce témoignage d'un évoque d'Êphèse, écrivant officiellement à l'évêque de Rome, au nom des Églises d'Asie, paraît à première vue tout à fait exceptionnel. Les critiques néanmoins ne le jugent point péremptoire, et même, à le bien considérer, le trouvent assez suspect.
^ J. Réville, Le quatr.Évang.^ p. 13, Cf. Loisy, Le quair.Évang., p. 8, note 3.
» Id., ibid.. p. 18. Cf. Schmiedel, art. John, col. 2550.
Tout d'abord, on pourrait se demander si Polycrate regarde bien le Jean, dont le tombeau est revendiqué Épar phèse, comme étant l'apôtre de ce nom. M. H. Holtzmann observe que le personnage est ainsi qualifié : « celui qui reposa sur la poitrine du Seigneur, qui fut prêtre, portant la lame d'or, martyr et docteur. » Or, il est étrange que, parmi tant de titres, ne figure en aucune façon celui d'apôtre, tandis qu'il est donné expressément à Philippe. Il n'est pas moins étrange que Jean ne soit nommé qu'après cet apôtre Philippe, et comme placé sur le même rang que les personnages cités à la suite : Polycarpe, Thraséas, et les autres grands hommes de l'Asie-Mineure. Cet état de choses, pense M. Holtzmann, « conduit à supposer qu'à l'arrière-plan de la donnée, il faut encore chercher le presbytre ^. » « Entre tous ces titres d'honneur, dit également M. von Soden, n'est pas mentionné le plus estimé de tous à cette époque, celui d'apôtre. Ne pouvons-nous pas déclarer que ce Jean doit être le même que le presbytre dont parlait Papias ^ ? » M. Bousset déclare nettement que, pour Polycrate, Jean d'Éphèse était « non un apôtre, mais un docteur »^.
Fallût-il, avec le plus grand nombre des critiques*, identifier le Jean de Polycrate avec l'apôtre, il resterait encore que cette identification serait rendue fort suspecte par une grossière méprise qui se constate dans le même document. C'est une confusion de personnages analogue à celle que l'on suppose par rapport aux deux Jean. Polycrate atteste, en effet, qu'Hiérapolis possède le tombeau de « Philippe, l'un des douze apôtres»; près de lui reposent «deux de ses filles qui ont vieilli dans la virginité », et à Éphèse « son autre
' H. Holtzmann, Einl., p. 474. Cf. Loisy, Lequatr. Évang.,p. 29.
* Von Soden, Urchristl. Lit., p. 214.
3 Bousset, Offenb., p. 43.
* Harnack, ChronoL, t. i, p. 669 ; Schmiedel, art. John, col. 2507; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 19; Loisy, Le qiiatr. Évang.. p. 30, note 1, et 45.
fille, qui a vécu dans l'Esprit-Saint ». Or, le livre des Actes, XXI, 8, nous apprend que « Philippe l'évangéliste, l'un des sept » élus comme diacres, avait o quatre filles vierges, qui prophétisaient ». Etant donnée la similitude des détails, il paraît incontestable qu'il s'agit là d'un seul et même personnage ; et, comme « le narrateur des Actes, qui avait logé chez Philippe à Césarée, n'a guère pu se tromper sur sa qualité », il faut, dit M. Loisy, mettre l'erreur au compte de Polycrate : « le diacre évangéliste, de Jérusalem et de Césarée, sera devenu un apôtre en Asie^. »
C'est aussi la pensée de M. J. Réville : a Polycrate a confondu Philippe l'évangéliste avec Philippe l'apôtre, tout comme Irénée a confondu Jean le presbytre avec Jean l'apôtre ^. » « Autant il est sûr, dit également M. Harnack, qu'il s'agit là du fils de Zébédée, et étonnant qu'il soit question d'un seul Jean, autant il est étrange que Polycrate ait pris, ainsi qu'il est manifeste, l'évangéhste Philippe pour l'apôtre du même nom. Cet apôtre Philippe est pour lui le pilier de l'Éghse de Phn,'gie, alors qu'en réalité l'apôtre des Phrygiens était l'évangéliste. Mais si, à la fin du second siècle, une pareille erreur a pu se répandre en Asie, au sujet du fondateur de l'Eghse phrygienne, est-il inconcevable que Jean l'apôtre et Jean le disciple aient pareillement été confondus ^ ? »
Enfin, dans le passage de Polycrate, une dernière particularité montre bien le travail légendaire qui, à cette époque, s'était déjà opéré sur le nom de Jean, et dont un des effets avait pu être précisément de le transformer de presbytre en apôtre. Jean d'Éphèse, représenté comme « prêtre, portant le 7:£-:a).ov », semble apparaître « dans le costume du grand-prêtre
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 30, note 1.
* J. Réville, Le quatr. Évang.,^. 19.
* Harnack, ChronoL, t. i, p. 669. Cf. H. Holtzmann, EinL, p. 473; Schmiedel, art. John, col. 2511.
juif, avec la lame d'or sur son turban, et l'inscription : Consacré à lahvé »^. Or, les critiques, pour qui Polycrate aurait eu en vue le presbytre Jean, estiment sans doute que cette donnée pourrait reposer sur une tradition authentique, Jean le presbytre ayant pu appartenir réellement à l'une de ces familles aristocratiques où se recrutaient les grands prêtres du temple de Jérusalem^; mais ceux qui jugent impossible que, dans la pensée de Polycrate, ce Jean, admis à« reposer SUIT la poitrine du Seigneur », soit un autre que l'apôtre, tendent en même temps à déclarer la donnée en question, fantaisiste et légendaire.
Au sentiment de M. H. Holtzmann, la notice de Polycrate, tout en se comprenant comme une représentation judaïque de l'autorité exercée par Jean sur les Églises asiates, repose également sur une combinaison mystique, tirée du quatrième Évangile et de l'Apocalypse. « Dans l'Évangile, en effet, le disciple bien-aimé se trouve avoir, vis-à-vis du Christ', la même position que le Christ vis-à-vis du Père*; et pareillement, dans l'Apocalypse, de même que le Christ est pontife, portant sur son front l'insigne officiel sur lequel est gravé • le nom de Dieu ^, ainsi Jean, prêtre lui-même®, est le pontife de l'Église du Christ". »
M. Loisy parle dans le même sens : « L'insigne pontifical figure sans doute beaucoup moins l'autorité exercée par Jean sur les Églises d'Asie, que son rapport unique avec le Christ. De même que le Christ est le grand-prêtre de Dieu, Jean a été le grand-prêtre du Christ. » Et le critique de conclure : « Ce trait est pure-
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 29.
» Delff, Gesch. des Rabbi Jesu, p. 71; Bousset, Offenb., p. 44,