L'ATTRIBUTION DU IV« ÉVANGILE A SAINT JEAN PAR LA TRADITION PRIMITIVE
Une fois reconnu le séjour de Jean l'apôtre à Éphèse, on est amené, comme nécessairement, disions-nous, à admettre un rapport réel de l'apôtre avec le quatrième Évangile : cet ouvrage, en effet, a vu le jour dans le même milieu épliésien, et il lui est expressément attribué par la plus ancienne tradition. Pour donner toute sa force à notre conclusion, il nous faut maintenant considérer cette tradition elle-même et examiner les garanties particulières de vérité qu'elle offre sur l'attribution personnelle de l'écrit à saint Jean.
D'après l'exposé général que nous en avons déjà tracé ^, la tradition qui rapporte le quatrième Évangile à Jean l'apôtre était remarquablement ferme et répandue dans l'Église, au dernier quart du second siècle. Elle se trouve attestée, en effet, soit en Occident, par Tertullien, le Canon de Muratori, saint Irénée, soit en Orient, par Clément d'Alexandrie, Théophile d'Antioche, Apollinaire d'Hiérapolis, les Actes de Jean. Une tradition si générale, les critiques sont unanimes à le reconnaître, mérite, malgré l'opposition des Aloges, la plus sérieuse considération. « Au point de vue das garanties extérieures, » dit M. Loisy, le quatrième
^ Voir ci-dessus, p. 21 sq.
Évangile « paraît d'abord se présenter dans des conditions aussi favorables, pour le moins, que les Synoptiques et que bien d'autres livres anciens, dont l'authenticité n'a jamais été suspectée «^
Cependant, contre cette attestation traditionnelle, les critiques élèvent un certain nombre d'objections, que nous commencerons, comme précédemment, par exposer d'une façon complète, pour en faire ensuite un examen impartial, qui nous permette d'apprécier en connaissance de cause la valeur exacte du témoignage.
j< I. — Les objections des adversaires de l'authenticité.
Ce qui excite a priori la défiance des adversaires de l'authenticité, est la considération du quatrième Évangile lui-même, de ses récits propres et de ses discours, qui leur paraissent ne pouvoir provenir d'un témoin direct de Jésus. « Le contenu du livre et son rapport avec les Synoptiques, dit M. Loisy, provoquent des objections dont l'exégèse la plus conservatrice est obUgée de tenir compte. En vérité, ces difficultés accumulées ont cessé d'être des objections ; elles constituent un grand fait, malaisé à conciUer avec le témoignage ecclésiastique ^. »
Dès lors, la tradition qui attribue l'ouvrage à l'apôtre Jean ne peut qu'être fautive, et, étudiée de plus près, elle doit se révéler comme telle. « Les doutes ne s'éveillent, dit encore M. Loisy, que si l'on examine plus à fond les conditions de l'attestation traditionnelle et son rapport avec l'ouvrage qui en est l'objet^. » Partant de ce principe, les critiques s'attachent à relever les indices qui paraissent contredire la teneur
^ Loisv, Le quatr. Êvang., p. 2.
2 Id., ibid., p. 1.
» Id., ibid., p. 2.
ordinaire de la tradition et à discréditer les témoignages favorables.
La première difficulté que l'on soulève est tirée de l'attitude prise par les Quartodécimans d'Asie-Mineure. Comme nous l'avons vu^; les chrétiens asiates célébraient la Pâque le même jour que les Juifs, au 14» jour du premier mois lunaire. De certains textes d'Apollinaire et de saint Hippolyte, conservés par la Chronique pascale-, il semble résulter que, vers l'an 1G7, on rattachait cette célébration de la Pâque à l'institution de la Cène par le Sauveur.
Or, dit-on, l'institution de la Cène au 14 nisan s'appuie uniquem.ent sur les Synoptiques ; elle est exclue par le quatrième Évanîjile, qui. non seulement ne parle point d'une Pâque célébrée par Jésus la veille de sa mort, mais encore fait mourir le Sauveur précisément le jour du repas pascal, le 14, et non le 15. La pratique des Quartodécimans asiates est donc en opposition avec l'Évangile johannique. D'autre part, cependant, ces Asiates se réclamaient, pour leur usage, de l'exemple même donné par Jean, le disciple du Seigneur^. Qu'en conclure, sinon, dit M. Schmiedol, « que le Jean, dont les Quartodécimans invoquent l'autorité, ne peut avoir été l'auteur de cet écrit*. »
M. J. Réville développe ainsi l'argument : « Dans l'ignorance où nous sommes de l'institution primitive de la Pâque chrétienne, il n'est pas possible de trancher la question d'une façon catégorique... Il est un fait toutefois qui nous paraît bien attester son origine synoptique, c'est qu'en Orient comme en Occident, la fête pascale chrétienne a toujours été une fête joyeuse,
^ Ci-dessus, p. 76.
* Chronicon paschnle, éd. Dindorf, p. 12-14.
* Voir ci-dessus les attestations de Polycrate d'Éphèse et de saint Polycarpe, p. 77 et 80.
* Schmiedel, art. John, col. 2553.
QFATKIÈMK ÉTANGILE. H.
la fin du jeûne observé pendant les jours précédents, en souvenir de la Passion du Seigneur. Or il est absolument invraisemblable que la raison d'être d'une fête de ce caractère ait été la commémoration de la mort du Christ, assimilé à l'agneau de la nouvelle alliance... La cause de la joie pascale n'était et ne pouvait être que l'assurance d'avoir part au salut de la nouvelle alliance, scellée dans la mort du Christ, au moyen de la communion avec lui, laquelle se manifestait dans le repas eucharistique. La Pâque chrétienne est la substitution du repas pascal chrétien au repas pascal juif. Mais si la Pâque chrétienne a été célébrée en Asie-Mineure le 14 nisan en souvenir de la célébration de la Cène pascale par Jésus, elle se rattache à la tradition des Synoptiques et non à celle du quatrième Évangile, puisque celui-ci fait mourir Jésus le 13 nisan^ et supprime purement et simplement l'institution de la Cène. Ainsi, dans le pays même où l'apôtre Jean aurait exercé un apostolat prolongé et rédigé son Évangile, on ne tenait aucun compte de son témoignage sur un point aussi important ! Si le fait était établi d'une façon absolument certaine, il suffirait à discréditer toute la tradition de l'activité joliannique en Asie-Mineure. Comme nous ne pouvons l'affirmer que par induction, nous nous bornerons à constater que la seule interprétation vraisemblable des pratiques quartodécimanes en Asie- Mineure est nettement défavorable à l'autorité apostoHque ancienne du quatrième Évangile dans les régions mêmes où il a vu le jour'^. »
La même conclusion est appuyée par M. H. Holtzmann sur le caractère anti judaïque de notre écrit. « Si la fête asiate, dit-il d'abord, s'est dès l'origine
* Le 13, suivant notre manière actuelle de compter; le 14, d'après la manière juive, quisupposait le jour commençant la veille, à six heures du soir.
* J. Réville, Le quatr. Évang., p. 66, 67.
rapportée au jour de l'institution de la Cène, elle se trouve en contradiction d'une manière insoluble avec un Évangile qui exclut formellement une dernière Pâque de Jésus la veille de sa mort. » Et il ajoute : « En tout cas, la fête asiate est restée judaïque, par le jour où elle continue d'être célébrée et par la forme qu'elle garde de repas pascal. Or, cela contredit toute la tendance du quatrième Évangile. Il est aussi inconcevable que le quatrième évangéliste, s'il est le Jean dont se réclamaient les Asiates, ait autorisé cette fête par son exemple, qu'il est impossible de se la figurer instituée ou approuvée par l'auteur de l'Épitre aux Galates, iv, 10 1. »
M. Loisy se borne à ce bref résumé : « Les critiques ont remarqué depuis longtemps que l'usage pascal des Quartodécimans ne s'accorde nullement avec le quatrième Évangile, et que si Jean d'Éphèse, ainsi que tout porte à le croire, a observé la pâque du 14 nisan, la pâque des Juifs, il ne peut être l'antijudaïsant qui a écrit ce livTe. Mais, ajoute-t-il, cette question de la pâque a aussi ses obscurités 2. »
A côté de l'attitude des Quartodécimans d'Asie, les critiques soulignent fortement l'opposition manifestée par les Aloges^, autour de l'an 165. On reconnaît sans doute que ces chrétiens, en attribuant le quatrième Évangile à Cérinthe, ont émis une hypothèse, non seulement sans fondement, mais incontestablement erronée, et même extravagante. Cela n'empêche pas qu'on retient leur opposition à l'origine johannique de l'écrit comme un indice significatif contre le reste de la tradition.
« Assurément, dit M. J. Réville, le jugement de ce petit groupe mal connu de chrétiens asiatiques ne saurait faire autorité pour l'historien. Il dénote
* H. Holtzmann, Einl., p. 463.
* Loisy, Le quatr. Êvang., p. 30.
* Voir ci-dessus, p. 24.
cependant que, dans la patrie même du quatrième Évangile, peu après le milieu du second siècle, on pouvait encore soutenir qu'il n'était pas l'œuvre d'un apôtre, dans une controverse où l'on avait tout intérêt à ne pas dire des absurdités qui auraient profité aux seuls adversaires. Après tout, le témoignage de ces humbles compatriotes du quatrième Évangile, vivant au milieu du second siècle, vaut bien celui d'Irénée écrivant en Gaule vers l'an 180, alors que ce brave Irénée ne sait absolument rien des conditions dans lesquelles le quatrième Évangile aurait vu le jour^. »
M. Harnack insiste sur cette idée que les Aloges n'étaient point hérétiques, « ni montanistes, ni gnostiques, » mais « des chrétiens d'Asie-Mineure, unis dans la règle de la foi à la grande Église ». Or, dit-il, ces chrétiens « se seraient-ils risqués à apprécier ainsi l'ouvrage, si son origine apostolique avait été fermement étabhe en Asie et n'avait été sujette à aucun doute ? Ne faut-il pas dès lors considérer cette opposition des Aloges comme une preuve que l'on n'était pas encore bien fixé en Asie- Mineure sur l'origine et la dignité du quatrième Évangile, à la fin du deuxième tiers du second siècle? w'^ « Ce fait, dit à son tour M. Schmiedel, qu'une école entière au sein de l'Éghse pouvait regarder le quatrième Évangile comme non authentique et même l'attribuer à Gérinthe, montre clairement combien sa reconnaissance était encore incertaine^. «
M. Loisy s'exprime de la même façon. Il convient que « l'hypothèse est sans valeur en ce qui regarde Gérinthe ». « Mais, dit-il, il serait incroyable que les Aloges eussent osé nier l'authenticité des écrits johanniques et risquer l'hypothèse violente qu'on
^ J. Réville, Le quatr. Êvang., p. 64. ' Harnack, ChronoL, t. i, p. 670, * Schmiedel, art. John, col. 2547.
vient de voir, dans le milieu même où les livres avaient paru, si les circonstances de leur composition avaient été parfaitement claires ; si l'apôtre Jean, vivant à Éphése, les avait communiqués lui-même aux Églises d'Asie ; si l'on avait été depuis longtemps en possession de ces documents et qu'on les eût tenus pour certainement apostoliques. Dés que l'on suspectait le témoignage de ceux qui les avaient présentés aux communautés sous le nom de Jean d'Éphèse, supposé apôtre, on ne savait plus rien^. ^>
Ainsi la contradiction des Aloges aurait une réelle importance en ce qu'elle attesterait le manque d'une tradition ferme, touchant l'apostolicité de notre Évangile, et surtout d'une tradition exactement renseignée sur les circonstances de sa publication, dans la contrée même où avait paru cet ouvrage. Son importance viendrait encore de ce que le mouvement n'aurait pas été restreint à la petite chrétienté asiate, mentionnée par Irénée et Épiphane, mais se serait étendu jusqu'en Occident et à Rome même.
L'attitude des Aloges aurait d'abord été partagée par le prêtre Caïus de Rome, sous lo pontificat deZéphyrin (211-217). En effet, d'après le ratalogue d'Ébéd- Jesu^, évêque nestorien du commencement du xiv* siècle, saint Hippolyte aurait composé un ouvrage intitulé Capita adversiis Caiiim, et, à en juger par les citations^ qu'en fait Denys Bar-Salibi, auteur s\Tien du xii^ siècle, cet ouvrage supposerait des objections faites par Caïus contre le quatrième Évangile, aussi bien que contre l'Apocalypse. En tout cas, une inscription, gravée sur la statue de saint Hippolyte (212), lui attribue un traité « en faveur de l'Évangile selon Jean et de
^ Loisy, Le qiiatr. Évang., p. 20, 21.
* Ebéd-Jesu, 7. Dans As«:emani, Bibliolheca orientalis, t. m, part. 1, p. 15.
* Publiées par J. Gwynn, Hermathcna, 1. vi, 1888, p. 307-418. Cf. Harris, Hermas in Arcadia and oth.sr Essa>j.<;, 1806, p. 48.
l'Apocalypse «^ : ce doit être l'ouvrage écrit contre Caïus, ou un abrégé.
Ainsi, dit M. Abbott, à qui nous empruntons ces renseignements, « il semble prouvé qu'un écrivain de l'Église romaine, représenté par Eusèbe comme très érudit et orthodoxe, se montrait adversaire du quatrième Évangile au début du iii^ siècle ^. » M. Loisy se contente de dire : « Saint Hippolyte, quia écrit une défense de l'Apocalypse contre Caïus, a écrit aussi une défense de l'Apocalypse et de l'Évangile. Il est probable qu'Hippolyte a composé cette dernière apologie contre des Aloges romains, ou du moins il faut admettre que la polémique des Aloges d'Asie-Mineure avait eu quelque retentissement en Occident^. »
A la même époque, le quatrième Évangile aurait encore trouvé de l'opposition dans une branche de l'hérésie monarchienne, qui paraît avoir pensé que Jésus n'était devenu Christ qu'au baptême et que l'être né de Marie n'était qu'un homme, destiné à devenir l'habitacle de Dieu, Du moins M. Corssen* a prétendu reconnaître, dans un prologue latin de saint Marc, composé, pense-t-il, au début du iii^ siècle, mais à l'aide de documents plus anciens, une polémique contre l'Évangile de saint Jean, pareille à celle des Aloges. « L'auteur du prologue raisonne comme les Aloges, dit également M. Loisy. Il voit le nouvel Évangile tout près d'être reconnu officiellement, et il résiste; mais, pour que cette polémique ait trouvé place dans le prologue d'un autre Évangile, il faut sans doute que l'attribution à Cérinthe n'ait pas été connue ou acceptée, et que l'attribution à Jean n'ait pas été considérée comme certaine ^. m
* ÛTCsp zoû -/.TiTÙ. 'lr,ydiyjr,v eix/.yyù.io'j "/«i à77oza).0i|/£'i)ç. - Abbott, art. Gospels, col. 1824.
^ Loisy, Le quatr. Èoang., p. 21.
* Corssen, Monarch. Prologc, p. 34 sq. Cf. Harnack, Chronol., t. I, p. 671, note 1.
' Loisy, op- cit., p. 21, note 6.
Enfin, l'existence d'Aloges romains serait attestée par le Canon môme de Muratori^. « La tendance apologétique et polémique de ce morceau a été contestée, dit M. Loisy ; elle n'est guère contestable. L'auteur tient à dire que l'évangéliste est l'apôtre Jean, qui a vu ce qu'il raconte : que l'authenticité de sa parole a été garantie encore par les autres apôtres ; que son livre ne contredit en rien les autres Évangiles, et qu'il enseigne les mêmes choses. Il y avait donc des gens qui contestaient l'origine apostolique de l'Évangile, sa conformité avec les Synoptiques et même l'orthodoxie de sa doctrine : ce sont les Aloges romains dont Hippolyte nous avait fait soupçonner l'existence'^. »
Dès lors se montre-t-on sympathique à ces humbles chrétiens d'Asie-Mineure, qui trouvèrent des émules jusque dans l'Église de Rome, et souffre-t-on avec peine le surnom qui leur a été infligé. « Les Aloges, qui, en leur temps, pensèrent être des conservateurs très orthodoxes, dit M. Loisy, feront à saint Épiphane l'effet d'être dépourvus de sens commun, et l'on n'a pas fini encore de les trouver stupides. On peut cependant comprendre leurs doutes, sans approuver leur polémique. On peut croire qu'ils eurent tort d'attribuer à Cérinthe le quatrième Évangile et l'Apocalypse. Mais allaient-ils contre l'évidence du témoignage historique en niant que ces écrits fussent d'un apôtre, et en particulier de Jean fils de Zébédée ? Sur ce dernier point, beaucoup de critiques, depuis un siècle, leur ont donné raison^. »
Après avoir objecté à l'attribution traditionnelle du quatrième Évangile la pratique quartodéciraane des Asiates, qui invoquaient l'autorité de Jeand'Éphèse,
' Voir ci-dessus, p. 20, note 5.
' Loisy, op. cit.. p. 31. Cf. Abboti. art. Gospels, col. 1822; J.RéviUe, Le quatr. Évang., p. 62.
' Loisy, ibid., p. 35.
et surtout l'opposition des Aloges,qui niaient l'authenticité de cet écrit, les critiques s'appliquent à discuter la valeur des témoignages favorables, en s'efforçant d'en amoindrir la portée.
C'est ainsi que les notices consacrées à l'Évangile johannique par le Canon de Muratori et Clément d'Alexandrie leur paraissent offrir un caractère légendaire. Non content de relever « la tendance apologétique et polémique » du premier de ces documents, M. Loisy en apprécie les données en ces termes : « Pour garantir » Jean « contre les objections, on ne trouvait rien de mieux que de le faire composer avant la dispersion des apôtres, c'est-à-dire avant les Synoptiques, et en Palestine. I/anachronisme n'est pas niable; il est répété un peu plus loin dans le même document, à propos des Épitres de Paul, qui sont supposées postérieures à l'Apocalypse. Paul, dit-on, a voulu écrire à sept Églises, comme avait fait Jean. »
Le critique ajoute : u Que la légende ait été inventée à Rome ou ailleurs, elle prouve que l'Église romaine avait commencé par ne rien savoir de l'Évangile et de l'Apocalypse, si ce n'est que ces écrits étaient de Jean, et que ce Jean devait être l'apôtre, sans que le témoignage qui affirmait cette provenance fût au-dessus de toute contestation ; à ceux qui en niaient la valeur on n'avait pas à opposer de certitude historique, par exemple, celle d'une communication officielle de l'Église d'Éphèse à l'Église romaine, à une époque donnée, qui, vu la date de Jean et celle du Canon de Muratori, n'aurait pas été fort ancienne ; on répondait par des conjectures imaginaires, qui faisaient de Jean le plus ancien et le plus autorisé des Évangiles, sauf à corriger ultérieurement ce que ces hypothèses avaient d'inacceptable et de trop évidemment contradictoire aux faits traditionnels ^. »
* Loisy. ie quatr. Êvang.,^. 32. Cf. J. Réville Le qualr.Évang., p. 61 ; Julicher, Einl, p. 320 ; Schmiedel, art. John, col. 2550.
Les indications fournies par Clément d'Alexandrie^, et qu'il déclare tenir des presbytres d'autrefois, auraient aussi, d'où qu'elles viennent, un caractère de légende. « Bien qu'on n'y assigne aucune date au quatrième Évangile, dit M. Loisy, il semble que Jean se soit décidé à l'écrire peu de temps après que les Synoptiques eurent été rédigés, en sorte que les amis dont il est parlé pourraient bien être encore les apôtres, comme dans le Canon de Muratori. Quoi qu'il en soit, et quand même la légende concernant Jean serait un peu corrigée, les presbytres de Clément se livrent à des spéculations sur le canon des quatre Év^mgiles déjà constitué^. « « 11^ arrivent trop tard, et leur témoignage est trop chargé d'éléments légendaires pour qu'on en retienne autre chose que l'attribution des quatre Évangiles aux auteurs que la tradition désigne, et pour qu'on les suppose mieux instruits qu'Irénée de ce qui regarde Jean 3. »
En somme, les notices du Canon de Muratori et de Clément d'Alexandrie ne sont que l'écho de la tradition courante, attribuant le quatrième Évangile au iils de Zébédée. Les détails surajoutés à cette donnée générale sont purement imaginaires et par là même attestent qu'on n'avait aucun renseignement précis, capable d'être opposé aux adversaires de l'Évangile, sur les circonstances de sa composition et de sa publication. (( Pour le critique, dit ^L Loisy, l'invention de ces légendes ne prouve rien que l'insuffisance des souv^enirs, ainsi que le sentiment vague qu'avaient de cette insuffisance nombre de personnes qui n'auraient pas voulu l'avouer et qui étaient dupes de leurs propres fictions, parce qu'elles se croj^aient assurées que les choses avaient dû se passer comme elles le rêvaient*. «
' Voir ci-dessus, p. ^2 2.
- Loisy, Le qualr. Évang., p. 32.
^ Id., ibid., p. 34.
* Id., ibid., p. 33.
Cepondant, co n'est pas seulement à Rome et à Alexandrie — il faudrait dire également à Carthage — qu'on est sans renseignements détaillés sur l'origine de l'Évangile johannique : saint Irénée lui-même, qui est censé représenter la croyance de l'Asie- Mineure, la tradition reçue directement de saint Jean par saint Polycarpe. ne paraît pas en possession de souvenirs plus exacts. Le « témoignage d'Ircnée., dit M. J. Réville, est d'une pauvreté surprenante. Il se réduit à ceci : le quatrième Évangile a été écrit à Éphèse par un disciple du Seigneur nommé Jean. Comme le disciple du Seigneur nommé Jean, qui avait répandu l'enseignement chrétien en Asie-Mineure, était pour Irénée l'apôtre et non un autre Jean, cela signifiait nécessairement pour lui : l'auteur du quatrième Évangile est l'apôtre Jean. Mais il n'en sait rien de plus. Le reste de son témoignage est emprunté à l'Évangile lui-même, lorsqu'il définit l'auteur par ces termes : « celui qui se pencha sur son sein, » ou à l'Apocalypse (il, 6), qui lui apprend que Jean, à Éphèse, combattit les Nicolaïtes. En réalité, il n'a pas plus de renseignements sur l'origine du quatrième Évangile que sur celle des évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc... Quand il veut justifier l'existence de quatre Évangiles, il est obligé de recourir aux plus piteux arguments symboliques ; il devait y avoir quatre Évangiles, parce qu'il y a quatre points cardinaux, etc.^... N'y avait-il
^ Irénée, C. H., III. xt, 8-0 : « Comme il y a quatre régions dans le monde et quatre vents principaux, comme, d'autre part, l'Église est répandue par toute la terre, et que l'Évangile est la colonne fondamentale de l'Église et son esprit dévie : ainsi convient-il que l'Église ait quatre colonnes, qui de tous côtés soufflent l'immortalité, et donnent la vie aux hommes. D'où il est manifeste que le Verbe, artisan de toutes choses, qui repose sur les chérubins ets'estmanifestéauxhommes, nous a donné l'Évangile sous quatre formes, animées d'un seul Esprit... Ils sont donc insensés, ignorants et téméraires, tous ceux qui défigurent l'Évansile et le présentent sous plus ou moins de formes que nous n'avons dit. •>
donc rien de précis au sujet du quatrième Évangile dans ces témoignases des presbytres d'Asie-Mineure ou de Polycarpe, dont Irénée se plait à faire état^? »
« Ce grand témoin de l'authenticité johannique, dit pareillement M. Loisy, n'a rien à dire sur les circonstances dans lesquelles le quatrième Évangile a vu le jour^. » Il « ne songe pas à confondre les Aloges par le témoignage exprès des personnes qui avaient connu Jean et qui auraient dû savoir dans quelles (Conditions son li-\Te avait paru »^. Il « ne leur reproche pas d'être absurdes, de nier l'évidence, en rejetant un livre certainement apostolique : ils pèchent contre le Saint-Esprit, dont ce livre annonce le règne »*. De même, ses raisonnements sur le chiffre sacramentel des quatre Évangiles « peuvent prouver que le canon évansélique était alors bien arrêté ; mais ils prouvent aussi le défaut de toute préoccupation et de tout sens historiques d^.
Pour tout renseignement, Irénée « affirme que l'auteur de l'Evangile est l'apôtre Jean : il dit aussi que Jean a écrit pour combattre Cérinthe. Cette dernière assertion n'est pas présentée comme traditionnelle : elle no semble pas fondée en réalité... Il est assez probable que l'évêque de Lyon, qui manquait de témoignages historiques pour réfuter les Aloges, aura conclu de ce que racontait Polycarpe touchant la rencontre de Jean avec Cérinthe, et des passages du quatrième Évangile qui se trouvent condamner la doctrine de celui-ci, que l'auteur de l'Évangile, bien loin d'être Cérinthe, avait écrit pour le combattre ». Quant à la notice qu'il consacre à l'origine de l'écrit, elle « ne contient pas autre chose que
^ J. Réville, Le qiiatr. É^'ang., p. 5^, 60.
- Loisy, Le quatr. Êvang., p. 25.
* \A.,'ibid., p. 22.
* Id., ibid., p. 23, note 1.
* Id., ibid., p. 24, note 3.
l'attribution de l'Évangile à. Jean d'Éphèse, avec un trait emprunté à l'Évangile même, non à une tradition ferme sur Ja composition du livre ?)i.
On peut donc « s'étonner qu'un homme tel qu'Irénée, si soucieux de la tradition ecclésiastique, si curieux des témoignages anciens, et qui a grandi en Asie- Mineure, soit si peu informé de ce qui concerne l'activité littéraire de Jean. Selon toute vraisemblance, les souvenirs qu'il gardait de l'enseignement de Polycarpe ne lui apprenaient rien à ce sujet ; il ne trouvait rien non plus dans Papias touchant l'Évançrile, bien qu'il ait pu apprendre de cet auteur la date de l'Apocalypse et le vrai chiffre de la Bête... Il n'est pas téméraire d'affirmer qu'IrénV?e ne tient de son origine asiatique, de ses rapports avec Polycarpe et les chrétiens d'Asie-Mineure, aucun renseignement particulier sur l'Évangile johannique. On doit le considérer comme témoin de l'opinion communément reçue dans l'Église au temps où il vivait, non comme un témoin hors de pair, qui aurait été instruit par Polycarpe de tout ce que celui-ci devait connaître, sur les œuvres de Jean, par ses rapports immédiats avec l'apôtre n^.
Une croyance générale de l'Église en l'apostolicité du quatrième Évangile, voilà donc tout ce qu'attestent les témoignages les plus autorisés de la fin du second siècle, ceux du Canon de Muratori, de Clément d'Alexandrie et d'Irénée lui-même. Or, cette tradition n'a pas seulement le tort d'être imprécise et mal renseignée, elle a aussi toutes chances d'être de formation artificielle et relativement récente. On ne peut, en effet, en remonter le cours beaucoup plus haut que l'époque d'Irénée.
Les Actes de Jean, les commentaires d'Héracléon et de Ptolémée, qui paraissent attribuer notre Évan-
' Loisy, Le quatr. Évang-. p. 25.
* Id., ibid., p. 26.
gile à l'apôtre^, sont à peu près contemporains, en tout cas ne doivent pas être antérieurs au milieu du second siècle. Et c'est à cette époque que surgissent également les montanistes, qui s'appuient sur l'apostolicité de notre écrit 2. Nous ne trouvons donc pas attestée, avant 150, l'attribution du quatrième Évangile au fils de Zébédée. A peine M. J. Réville fait-il une exception en faveur des écoles gnostiques ^ M. Loisy déclare simplement qu'on ne peut alléguer en faveur de cette attribution « aucune autorité antérieure à 150 »*.
Si l'on prend, en effet, les écrits de saint Justin, à voir comment cet auteur s'abstient de citer formellement notre Évangile, « on a pu contester, dit M. Loisy, qu'il l'ait mis au même rang que les Synoptiques et qu'il y ait vu l'œuvre d'un apôtre^. " Au sentiment de M. H. Holtzmann, « la tradition synoptique est exploitée d'une façon si constante par saint Justin, alors qu'il fait de simples allusions à Jean, elle domine si absolument son point de vue, en ce qui regarde la vie et les actions du Sauveur, qu'il a pu égaler cet ouvrage aux Synoptiques comme livre de doctrine, mais non comme un témoignage apostolique concernant l'histoire de Jésus, ni comme une source autorisée pour ses enseignements ^. »
D'après M. Schmiedel, u nous ne pouvons pas ne pas reconnaître que le quatrième Évangile n'était en aucune façon de pair avec les Synoptiques aux yeux de Justin'. » « Lui, qui attache tant de prix aux Mémoires des apôtres, regarde Jean — si tant est qu'il le connaisse — avec défiance et ne s'approprie que très
^ Voir ri-d05su«, p. 23 et 27.
* Voir ci-dossus, p. 29.
* J. Réville, cité ci-dessus, p. 28, note 2.
* Loisy, Le qualr. Ëvang., p. 28.
* Id., ibid., p. 15.
* H. Holtzmann, F.inl., p. 467.
' Schmiedrl, art. John, col. 2546.
peu de ses dires*. « La conclusion à laquelle se range également M. Abbott est que « Justin, ou bien ne connaissait pas Jean, ou bien, ce qui est plus probable, le connaissait, mais le considérait comme suspect m^. A l'exemple de ce critique, M. J. Réville est disposé à admettre que Justin a eu connaissance du quatrième Évangile, mais il ajoute : « La manière dont il s'en sert est de nature à nous convaincre qu'il n'y voyait assurément pas le document capital qu'aurait été pour lui le témoignage direct et immédiat de l'apôtre Jean^. »
Chose plus significative encore, l'origine johannique du quatrième Évangile paraît inconnue des plus anciens témoins de l'Asie-Minéure, Papias, saint Polycarpe, saint Ignace.
M. Loisy, qui admet volontiers une influence profonde de l'Evangile de saint Jean sur la doctrine et même le style d'Ignace d'Antioche, estime néanmoins que « la façon même dont le quatrième Évangile est utilisé » par cet auteur, « sans être cité, ne permet pas d'affirmer qu'Ignace l'ait considéré comme l'œuvre d'un apôtre ■*. »
Polycarpe ne cite que la première Epître de Jean, sans du reste nommer l'apôtre ; à supposer qu'il ait connu aussi l'Évangile, « il est impossible de savoir, dit le même critique, si, dans la pensée de l'auteur, les écrits johanniques étaient l'œuvre d'un apôtre, ou d'un disciple, ou d'un personnage inconnu^. » Indépendamment du silence de son Épître, on peut juger, par le défaut de renseignements de son disciple Irénée, que « Polycarpe ne savait rien de particulier sur l'origine des écrits johanniques, tout au moins de l'Évangile ))^.
^ Schmiedel, ar'. . J ijhn, col 2550.
- Abbott, art. Gospels, col. 1837.
=■ J. Réville, Le quatr. Êvang., p. 68. Cf. Renan, Vie de Jésu-t, p. ux.
* Loisv, Le quatr. Eçang., p. 7.
' I(i., ' ibid.
« Id., ibid., p. 27.
Enfin, Papias, qui nous rapporte, comme les tenant des presbytres, deux notices sur les Évangiles de saint Matthieu et de saint Marc, ne paraît pas en avoir donné au sujet de l'Évangile de saint Jean, pas plus que sur celui de saint Luc : Eusèbe, qui nous a conservé les deux premières, n'eût pas manqué sans doute de signaler également les deux autres. M. Abbott en conclut que, pour l'évêque d'Hiérapolis, « Luc et Jean n'étaient pas au même niveau que Matthieu et que Marc^. » M. Loisy juge également qu' « il est permis de se demander, en ce qui regarde Jean, si Papias, dans le cas où il l'aurait connu, l'a considéré comme une source des discours du Seigneur, au même titre que Matthieu et Marc >>-. Tout en estimant vraisemblable sa dépendance à l'égard du quatrième Évangile, son opinion est que « Papias n'avait rien appris des anciens touchant l'origine de ce livre ». Et le critique ajoute : « Serait-ce que les presbytres eux-mêmes, qui avaient vécu avec Jean, n'auraient rien appris de lui à ce sujet, n'auraient pas connu le quatrième Évangile, ou l'auraient connu d'abord comme une œu-sTe anonyme et sans rapport avec la personne de leur maître ^ ? »
Un tel état de choses paraît bien étonnant et peu favorable à l'idée que l'attribution du quatrième Évangile à l'apôtre Jean soit d'origine ancienne et authentique. C'est une « hypothèse que la tradition ecclésiastique a enregistrée, dit M. J. Révillc, mais dans des conditions telles qu'elle ne présente aucune garantie d'exactitude historique »*.
(' On peut se demander, dit à son tour M. Loisy, comment il se fait que Polycarpe, Papias et les hommes de leur génération, vivant en Asie-Mineure, dans le
^ Abbott, art. Gospels, col. LSIP,.
' Loisy, Le quatr. Évang., p. 12.
» Id., ibid., p. 14.
* J. Réville, Le qualr. Écang., p. 74.
pays môme où les écrits johanniques ont été composés et qui a été leur centre de diffusion, aient été si mal instruits à leur sujet ^. « « Il est toujours permis de se demander... si l'attribution à Jean, qu'il soit apôtre ou disciple, offre des garanties suffisantes, bien qu'on ne puisse alléguer en sa faveur ni Polycarpe, ni Papias, ni aucune autorité antérieure à 150"^. » M. Loisy conclut : « Au point de vue de l'histoire, le témoignage est insuffisant pour que l'on affirme l'authenticité sans hésitation... La composition de l'Évangile par Jean d'Éphèse, qu'il soit l'Apôtre ou l'Ancien, devant le silence de Papias, de Polycarpe, l'ignorance d'Irénée, la contradiction des Aloges, ne peut être considérée comme au-dessus de tout doute : il y a des chances pour que le nom de Jean ait été exploité au profit d'un livre dont il n'était pas l'auteur^. »
Cependant on ne peut se contenter de déclarer l'attribution traditionnelle fautive, il faut encore en expliquer l'origine et montrer comment elle a dû se former assez avant dans le cours du second siècle et devenir générale sur la fin.
D'après M. Loisy, l'Église n'aurait d'abord attaché que fort peu d'importance à la question de provenance des écrits qu'elle adoptait pour sa lecture publique ; elle aurait considéré avant tout leur contenu et leur objet : c'est ainsi que peu à peu, sous l'influence de la controverse avec les gnostiques, elle aurait formé son Nouveau Testament. Irénée, en présentant comme sacré le nombre de quatre Évangiles 4, montre que la liste des écrits évangéliques était, à son époque, définitivement réglée. « Depuis combien de temps le canon avait-il pris cette forme arrêtée? Au
* I.oisy, Le quatr Évang., p. 27.
' Id., ibid., p. 28.
' Id., ibid., p. 35.
* Voir ci-dessus, p. 190, noie 1.
moins depuis qu'Irénée^ avait atteint l'âge d'homme. Mais le témoignage d'Irénée ne prouve pas qu'il faille remonter beaucoup plus haut-. »
Cependant, même une fois que le canon évangélique eût été fixé, on ne s'inquiéta pas immédiatement de l'origine propre à chacun des Évangiles, et il fallut le développement même de la controverse avec les gnostiques pour attirer l'attention de l'Église sur ce point. M. Loisy en voit la preuve dans le Diatessaron de Tatien, qui fusionne les quatre Évangiles en un seul. « L'œuvre de Tatien, dit-il,... ne se comprend que si l'Éghsç, jusqu'à une époque très voisine du Diatessaron, n'avait attaché qu'une importance secondaire au titre particulier de chaque livre, et par conséquent à ce que nous appelons l'authenticité, pour considérer leur objet et la conformité de cet objet avec la tradition de l'enseignement apostolique. Le développement de la controverse avec les gnostiques, en obligeant l'Église à délimiter le recueil des Ecritures du Nouveau Testament, l'amena aussi à considérer plus attentivement les questions d'origine et d'attribution. Par sa façon de traiter les Évangiles, sinon par la date de son travail, Tatien se rattache au début de cette évolution, lorsque, le choix des Évangiles ecclésiastiques étant arrêté, l'individualité de chacun, s'il est permis de s'exprimer ainsi, n'avait pas encore eu le temps de se fortifier ^. »
C'est seulement un peu plus tard que l'Église se serait inquiétée de la provenance de chacun des écrits évangéliques et aurait affirmé leur authenticité à l'appui de leur canonicité. Irénée présiderait à cette nouvelle période. « L'évolution, dit ]\L Loisy, est accomplie chez Irénée, qui tient jjour sacramentel le
' Né vers 135-140, d'après M. Loisy, op. cit., p. 27, note 1. CL Ilarnack, cité ci-dessus, p. 97.
* Loisy, Le qualr- Évang., p. 27.
^ Id., ibid., p. 24. Cf. Schmiedel, art. John, col. 254ô.
chiffre des quatre Évangiles et qui s'intéresse en même temps à la personne de leurs auteurs ^. »
L'attribution du quatrième Évangile à un auteur déterminé serait doncjnée d'une préoccupation relativement récente. Mais d'où serait venue l'idée même de le rapporter à l'apôtre Jean? C'est ce que M. Loisy, pour ce qui concerne l'évêque de Lyon, expose en ces termes : « La conviction d'Irénée, dit-il, parait fondée, d'un côté, sur l'usage ecclésiastique, de l'autre, sur l'Évangile même, et rattachée à ses souvenirs d'Asie : l'Évangile est autorisé dans l'Église, donc apostolique ; il se présente'^comme l'œuvre d'un compagnon et d'un ami du Christ, donc d'un apôtre ; cet apôtre, d'après une tradition qui provient du même endroit que le livre, s'appelait Jean ; Polycarpe avait connu un disciple du Seigneur, qui portait ce nom ; Papias parle de ce Jean : d'où il suit que l'Évangile est de l'apôtre Jean, qui a été le maître de Polycarpe et de Papias 2. )) « L'attribution à l'apôtre Jean est » donc « complètement indépendante du témoignage de Polycarpe ; mais Irénée identifie l'auteur de l'Évangile avec Jean d'Éphèse, le maître de Polycarpe et de Papias^. »
Le critique toutefois ajoute : « La confusion dont il s'agit serait bien antérieure à Irénée, si les presbytres d'Éphèse l'avaient commise les premiers avec intention*. «Telle est, en effet, la pensée de M. Harnack.
D'après le professeur de Berlin, le verset 24 du dernier chapitre de l'Évangile : « c'est ce disciple qui rend témoignage de ces choses et qui a écrit cela, » est une sorte de « note marginale », ajoutée subrepticement par les presbytres éphésiens, qui ont voulu faire passer l'Évangile pour une œuvre du disciple bien-
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 24.
2 Id., ibid., p. 28.
* Id., ibid., p. 51.
« Id., ibid.
aimé, lequel, aux yeux de M. Harnack, n'est autre que l'apôtre Jean^. « Ce verset 24 du chapitre xxi, dit-il, restera toujours un fort indice que l'on a publié après coup et intentionnellement à Éphèse le quatrième Évangile comme une œuvre de l'apôtre, et par conséquent qu'on a identifié de propos délibéré l'apôtre et le presbytre.. de môme qu'on a substitué à l'évangéliste Philippe l'apôtre du même nom. Cela a dû se produire de bonne heure — quand même l'addition n'aurait pas passé aussitôt en tous les manuscrits — autrement nous ne lirions pas le verset dans tous les textes actuellement existants... Sûrement le passage XXI, 24, a été ajoutée l'Évangile longtemps avant 150^.»
M. J. Réville, nous l'avons vu^, n'admet pas que le disciple bien-aimé, dans le corps de l'Évangile, ni dans le dernier chapitre, soit de quelque manière identifié à l'apôtre Jean : si l'on prend l'Évangile proprement dit, il n'est qu'un personnage symbolique ; dans le chapitre final, il est identifié à un personnage anonyme, inconnu de l'auteur lui-même. Néanmoins le critique voit dans cet appendice le fondement premier de l'attribution qui se fit plus tard de l'ouvrage à l'apôtre Jean.
« Le quatrième Évangile, dit-il, au moment où il fut écrit, était en avance sur son temps. Il ne se répandit pas, parce qu'il passait bien haut au-dessus de la petite masse chrétienne, dénuée d'une instruction suffisante pour le comprendre... Il ne parvint que lentement à se faire reconnaître comme écrit autorisé, à partir du moment où il fut considéré comme une œuvre de l'apôtre Jean. » Cette attribution fut suggérée par l'attestation du chapitre xxi, qui ne visait par elle-même aucun personnage connu, mais qu'on finit par interpréter à tort en faveur du fils de
' * Harnack, Chronol-, t. i, p. 676, 677. . ' Id., ibid; p. 680.
^ Ci-dessus, p. 65, note 3.
Zébédée. « Ce fut, dit M. Réville, le rédacteur de cet appendice qui prépara les voies à la fortune littéraire de l'ouvrage, en y ajoutant un post-scriptum dans lequel il attestait que l'auteur était le disciple mystérieux lui-môme, dont il ne connaissait d'ailleurs pas le véritable nom. C'était une erreur, mais une erreur féconde, car l'Evangile se présentait dès lors comme l'œuvre d'un témoin oculaire. Et, en fait, il ne semble pas être entré dans la circulation avant d'avoir été enrichi de cette attestation. Celle-ci, en effet, permit d'aboutir à une détermination plus précise, lorsque l'on fut suffisamment éloigné des origines pour que l'absurdité d'une pareille hypothèse ne fût plus sensible. Le disciple mystérieux, auteur de l'Évangile, fut dès lors identifié avec l'apôtre Jean en vertu du raisonnement par élimination qui s'imposait à des lecteurs dénués de sens critique et de connaissances historiques ^. »
Qui donc eut ainsi l'idée de voir dans le disciple inconnu le fils de Zébédée ? « Cette identification, dit M. Réville, semble avoir prévalu tout d'abord dans des cercles gnostiques où l'on n'était pas difficile en pareille matière^. » En effet, « la comparaison des témoignages littéraires chrétiens du second siècle montre que c'est chez les gnostiques alexandrins que l'autorité du quatrième Evangile prévalut tout d'abord. Or, à cette époque, qui dit autorité, dit ou bien apostolicité ou bien inspiration divine^. » Des milieux gnostiques l'identification du disciple, auteur de l'Évangile, avec Jean l'apôtre, passa dans le monde chrétien. « Elle était trop utile à l'Église catholique naissante, pour ne pas faire fortune, d'autant qu'il n'y avait pas d'autre nom d'auteur à lui opposer*. »
* J. Réville, Le quatr. Évang., p. 331, 332.
* Id.. ibid., p. 332.
3 Id., ibid., p. 73.
* Id., ibid., p. 332.
Enfin le critique ajoute qu' « elle était corroborée par d'autres traditions qui militaient en faveur d'une activité littéraire de l'apôtre Jean en Asie. L'Apocalypse, en effet, semble avoir été attribuée à l'apôtre Jean plus anciennement que l'évangile ». Or, l'attribution de l'Apocalypse, datée de Patmos, à l'apôtre Jean, favorisée elle-même par les souvenirs du ministère exercé par un disciple homonyme dans la même région éphésienne, donna naissance à la tradition du séjour éphésien de saint Jean. « La présence de l'apôtre Jean en Asie-Mineure une fois admise, conclut M. Réville, l'attribution du quatrième Evangile, considéré comme écrit du disciple bien-aimé, à ce même apôtre Jean s'imposait^. »
M. Loisy n'est pas sans admettre lui-môme, et plus complètement que M. J. Réville, l'influence du témoignage, consigné dans l'appendice de l'Evangile, sur l'attribution traditionnelle de cet écrit à l'apôtre saint Jean. Nous avons vu^ comment, dans sa pensée, les presbytres éphésiens, éditeurs du livre, prétendirent identifier le disciple bien-aimé de Jésus, qui, dans la perspective de l'Evangile, ne pouvait être qu'un apôtre, avec Jean d'Ephèse, le disciple du Seigneur, personnage bien connu dans le milieu où l'ouvrage fut publié. Le but de cette identification était précisément de donner à l'écrit l'auréole d'une origine apostolique. Voici d'ailleurs « les conjectures » que M. Loisy présente à ce sujet comme « les plus probables » ^.
« Les chrétiens d'Asie, dit-il, semblent avoir ignoré d'abord d'où venait cette nouvelle relation de la vie du Christ. Mais plusieurs y prirent goût, et, pour en assurer le succès, comprirent la nécessité d'y mettre un nom. Le livre était encore très peu connu, très peu
* J. Rpville, Le quatr. Êfang., p. 332, 333.
* Ci-dessus, p. 67 et 170.
* Loisy. Le quatr. Évatig-, p. 130.
répandu, au moins dans les grandes communautés chrétiennes. Pour qu'il pût figurer à côté des anciens Évangiles, de ceux qui étaient autorisés et que l'on commençait à recommander, non plus seulement à cause de leur contenu, mais par le nom de leurs auteurs, il convenait que le nouveau texte ne semblât pas trop contredire les Synoptiques et qu'il se couvtU aussi d'un nom respectable. L'addition du chapitre xxi satisfit, autant qu'il convenait, à cette double nécessité... En indiquant comme auteur le vieux disciple éphésien dont on avait cru qu'il ne mourrait pas avant la parousie, elle procurait au li\Te le bénéfice d'une origine apostolique. Sur ce dernier point, toutefois, il semble qu'on ait procédé avec une certaine hésitation...
« L'identification fut donc proposée avec réserve, afin d'éviter la contradiction ouverte de ceux qui avaient connu personnellement Jean l'Ancien et savaient bien qu'il n'avait jamais écrit d'évangile. Il est possible d'ailleurs que le livre fût arrivé à Ephèse avant la mort de Jean et que celui-ci en eût accepté ou approuvé certaines opinions... Quoi qu'il en soit, l'on s'habitua bientôt à l'idée que Jean était l'auteur de l'Évangile, et l'on arriva, en même temps, l'Évangile aidant, à la persuasion que ce Jean avait été apôtre. Personne n'en était sûr, mais presque tout le monde était disposé à le croire... Le contenu du livre, qui avait retardé sa diffusion et son crédit, plaidait maintenant pour lui ; sa doctrine entrait dans l'Église et servait de gnose orthodoxe, que l'on opposait à la gnose hérétique.
« Entré dans l'usage ecclésiastique, il sembla devoir être apostolique ; ceux qui avaient des doutes les comprimèrent; ceux qui voulurent nier ne purent opposer à ce qui était déjà la tradition que des hypothèses... Il y eut au début incertitude au sujet de l'auteur, et çà et là hésitation pour accepter l'œuvre; mais cette
incertitude et cette hésitation étaient plus instinctives que réfléchies. Nul ne songeait à discuter critiquement l'origine du quatrième Evangile... Ni d'un côté ni de l'autre, on ne se rendait compte du problème historique et littéraire qui a été soulevé par la critique moderne ; ce problème ne s'est jamais posé devant l'Église du second siècle, et il n'a pas été résolu par elle. Tout en s'appropriant la doctrine de l'Évangile, elle s'est habituée à le regarder comme un écrit de l'apôtre Jean. Cette persuasion, maintenant dix-sept fois séculaire, peut être appelée tradition ; elle ne peut être, au point de vue critique, un argument décisif en faveur de l'authenticité johannique du livre auquel elle se rapporte ^. »
En résumé, l'attribution du quatrième Évangile à l'apôtre saint Jean, insinuée d'abord par les presbytres d'Éphèse, mais ignorée d'Ignace, de Papias, de Polycarpe et de Justin, préconisée ensuite dans les milieux gnostiques, enfin adoptée par la grande Égalise à l'époque d'Irénée, ne serait pas fondée sur la réalité. L'état de la tradition ne permettrait même pas de rapporter l'ouvrage à Jean d'Éphèse, supposé Jean le Presbytre, comme le pense M. Harnack ^. On ne peut, d'après M. J. Réville et M. Loisy^, que le déclarer d'un auteur anonvme et totalement inconnu.
§ n. — Examen critique du témoignage traditionnel.
Les difficultés ainsi soulevées contre le témoignage traditionnel en ébranlent-elles véritablement la solidité ?
M. Loisyconvient que de cesobjections «onne peut...
^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 132-134.
^ Haraack, Chronol-, t. i, p. 677.
' J. Réville, Le quatr. Évang., p. 316, 320 ; Loisy, op. cit.,p. 131.
tirer la preuve de l'inauthenticité », qu'il y a simplement « des chances pour que le nom de Jean ait été exploité au profit d'un livre dont il n'était pas l'auteur », qu'il s'agit seulement de « doutes », d' « obscurités », d' « incertitudes », qui n'ont rien de péremptoire. « L'examen critique de l'Evangile, dit-il, pourra confirmer ces doutes ou les détruire. Si ce livre apparaît avec toutes les marques d'une œuvre apostolique, les incertitudes et les obscurités de la tradition se dissiperont à la clarté du témoignage intrinsèque^... » Il importe cependant, avant d'en venir à l'examen du contenu du livre, d'apprécier à sa propre et juste valeur ce témoignage externe de la tradition. C'est sous l'influence de leur préoccupation relativement à la doctrine de l'Évangile, et avec la persuasion préalable de l'incompatibilité de son contenu avec une origine apostolique, que les critiques ont cherché dans l'attestation traditionnelle tout ce qui pouvait être défavorable à la thèse de l'authenticité : si nous parvenons à montrer l'inanité de leurs efforts et la valeur incontestable du témoignage qu'ils discutent, ce sera un motif évidemment grave de suspecter la justesse de leur a priori, sauf à combiner le résultat acquis par l'examen de la tradition avec celui que nous fournira l'étude du hvre lui-même, pour obtenir, par leur contrôle réciproque, une assurance décisive.
Or, pour commencer par l'objection fondamentale, tirée de la pratique quartodéeimane d'Asie-Mineure, il est certain qu'elle ne peut être opposée dès l'abord, comme un argument péremptoire, ni même comme une difficulté sérieuse, contre l'origine johannique du quatrième Évangile. L'objection avait été proposée au
* Loisy, Le quatr. Ëvang , p. 35.
siècle dernier par Bretschneider ^ et adoptée par l'école de Tubmgue ^. Elle a aujourd'hui grandement perdu de son crédit. Rares deviennent les critiques, qui, à l'exemple de M. Schmiedel, la présentent avec une fermeté absolue. Nous avons vu^ que M. J. Réville déclare la question indécise, et que M. Loisy la trouve obscure: M. Harnack "* préfère la laisser hors de considération.
Et, en effet, pour avoir un argument valable contre l'authenticité johannique, il faudrait, en premier lieu, que la raison d'être primitive de la fête du 14 nisan, chez les chrétiens asiates, ait été de rappeler des souvenirs attachés proprement à ce jour, comme le fait de l'institution de l'Eucharistie par le Christ au cours du repas pascal, ou simplement de la célébration de la pâque par le Sauveur la veille de sa mort ; en second Heu, que l'un ou l'autre de ces souvenirs ait été en rapport avec les seuls Synoptiques et en opposition avec la relation que l'on attribue à saint Jean. Or l'un et l'autre points sont loin d'être dûment constatés.
Il n'est pas établi d'abord que le quatrième Évangile offre avec les trois premiers une divergence irréductible, au point de vue du caractère pascal de la dernière Cène et de sa fixation au 14 nisan. C'est une question que nous aurons à étudier plus longuement, lorsque nous examinerons dans le détail la valeur historique de notre écrit. Il nous suffira pour le moment d'observer que l'Évangile johannique raconte expressément un dernier repas de Jésus, la veille de sa mort, avec des particularités, telles que la désignation du traître, qui tendent bien à identifier ce repas avec le
^ Bretscnneider, Probabilla de E^-ange'ii et Epistolarum Joannis Apoxtoli indole et origine, 1820. p. 109-110.
* Swegler, Montanismus, 1841, p. 191 sq. ; Baur, dans les Theologische J ahrbiicher, 1844, p. 638 sq. ; Hilgenfeld, Der Paschastreù, 1860, etc.
» Ci-dessus, p. 182 et 183.
* Harnack. ChronoL. t. i, p. 670, note 1.
QUATRIÈME ÊViXGILE. 12.
repas pascal des Synoptiques, où fut instituée l'Eucharistie.
Par le fait, il est certain que les écrivains ecclésiastiques les plus anciens étaient persuadés de l'accord des évangélistes sur ce point ; on ne voit nulle part la tradition synoptique invoquée par un parti en opposition avec la tradition johannique, ni réciproquement ; et, tandis que les uns, comme saint Hippolyte, Clément d'Alexandrie, Apollinaire^, croyaient pouvoir réduire la chronologie synoptique à ce qu'ils pensaient être la chronologie johannique, en plaçant la mort du Christ au jour même de la Pâque, le 14 nisan, d'autres, comme Eusèbe, Origène, saint Irénée ^, étaient d'avis que le Christ, tant du quatrième Evangile que des Synoptiques, avait mangé la Pâque la veille de sa mort et n'avait souffert que le 15.
Quoi qu'il en soit de ce premier point, que nous traiterons plus complètement ailleurs, il est encore moins établi que la pratique quartodécimane d'Asie Mineure se soit rapportée, dans son origine, aux événements chrétiens rattachés proprement et exclusivement au 14® jour de nisan. Sans doute, entre 165 et 200, saint Hippolyte, Clément d'Alexandrie, Apollinaire, paraissent combattre des Quartodécimans qui invoquent, en faveur de leur pratique, l'exemple du Christ célébrant la Pâque en ce jour. Mais rien ne prouve que cette manière de justifier la pratique réponde à la raison originelle de la fête ni à la manière de voir des Asiates à la fin du premier siècle. Au contraire, on a des raisons de penser que cet appel à l'exemple du Christ avait été récemment inspiré par les besoins de la controverse. Nulle trace d'un tel argument n'apparaît dans la conférence de saint Polycarpe
^ Dans le Chronicon paschale, éd. Dindorî, p. t2-15.
^ Eusèbe, De Paschatc, 8-12, dans Mai, iVoi'a Patrum Bibliotheca, t. IV, p. 214-216 ; Origène, In Matth. xxvi, 17 ; Irénée,^ C.^i/., II, xxu, 3.
avec le pape Anicet^, en 154. Si, même vers 165, l'argument avait été couramment employé par les Quartodécimans, c'est-à-dire par la généralité des fidèles d'Asie et de leurs évêques, Apollinaire n'en aurait pas dédaigneusement parlé comme d'un raisonnement d'ignorants, qu'il faut simplement excuser ^.
Il est d'ailleurs très probable qu'Apollinaire était quartodéciman hii-même^. Lui aussi, en effet, était un Asiate, évêque d'Hiérapolis; or on ne peut guère douter qu'il n'ait été d'accord, sur la question de la Pâque, avec l'ensemble des évêques d'Asie-Mineure, contemporains de Polycrate. Si ce dernier ne le mentionne pas expressément, dans sa lettre au pape Victor, parmi les grands hommes dont s'autorisaient les Quartodécimans d'Asie, c'est peut-être qu'il n'appartenait pas au passé et vivait encore au moment où écrivait l'évêque d'Éphèse.
Ce qui parait bien confirmer son opinion quartodécimane, c'est la manière même dont il relève la signification exceptionnelle du 14 nisan : « le 14, ditil, est la vraie Pâque du Seigneur » parce que c'est le jour du « grand sacrifice », le sacrifice du « serviteur de Dieu à la place de l'agneau ». Cela est si vrai que l'opinion de ses adversaires lui paraît « en contradiction avec la Loi », comme tendant à placer la vraie Pâque
* Voir ci-dessus, p. 80.
* Apollinaire, loc. cil. : « Il en est qui, par igaorance, discutent sur ces choses : c'est une maladie pardonnable ; l'ignorance ne souffre pas châtiment, mais demande instruction. Ils disent que, le 14, le Seigneur mangea l'agneau avec ses disciples, tandis qu'au grand jour des azymes il souffrit lui-môme, et ils rapportent que Matthieu parle dans leur sens. Ainsi leur opinion est en désaccord avec la Loi, et, à les en croire, les Évangiles sembleraient se contredire. »
' C'est l'opinion de Weizsacker, Apostol. Zeit-, p. 484 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 508-511 ; Duchesne, Hist. anc de l'Église, t. r, p. 288. Contre Schûrer, De controiersiis paschalibus, 1869, § V, n. 1 ; Stanton, Gospels, p. 186.
chrétienne, commém oratrice de la mort du Christ, le 15 nisan, au lieu du 14, le jour légal.
Dans cette hypothèse, l'argumentation d'Apollinaire attesterait péremptoirement qu'au dernier quart du second siècle, les Quartodécimans étaient loin d'être unanimes à rapporter leur pratique à la dernière Pâque, censée célébrée par le Sauveur, mais que c'était là plutôt une façon de penser exceptionnelle^.
Au surplus, la Pâque chrétienne en Asie-Mineure devait avoir sans doute la même origine, ou la même signification primitive, qu'en Occident. La différence de date était, en effet, une chose très secondaire : à aucun moment, la controverse n'a porté sur le choix à faire entre plusieurs jours consécutifs de la semaine, comme entre le 13 ou le 14 nisan, mais uniquement entre le 14 nisan, jour de l'ancienne Pâque juive, et le dimanche suivant. Les pratiques orientale et occidentale ne se sont donc jamais rapportées à des événements différents, passés à divers jours, mais bien à des événements identiques.
M. J. Réville dit très justement : « Sous la différence de date, il n'y eut..., à l'origine, aucune diférence de valeur ou de signification entre les coutumes occidentale et orientale. L'histoire de la longue controverse quartodécimane le confirme ; on discute uniquement le jour de la fête ; on ne se reproche jamais d'en interpréter la signification de façon différente ^. »
Or, en Occident, où la Pâque était célébrée le dimanche, le motif originel de la fête n'a pas pu être de rappeler simplement la dernière Pâque du Sauveur, ni même simplement l'institution de l'Eucharistie en cette Pâque suprême, mais bien de célébrer le grand acte de la Rédemption, réalisé par la mort sanglante de Jésus, complété par sa résurrection glorieuse, commé-
^ Cf. Wei7s;icker, loc. cil. ; Drummond, loc. cit. * J. Réville, Le quatr. Êvang-, p. 67. Cf. Drummond, Fourih Gosp., p. 45i. 480, 486.
moré et perpétué par l'institution de l'Eucharistie. Ici nous pourrions faire nôtres les paroles de M. J. Réville : ". La cause de la joie pascale n'était et ne pouvait être que l'assurance d'avoir part au salut de la nouvelle alliance, scellée dans la mort du Christ, au moyen de la communion avec lui, laquelle se manifestait dans le repas eucharistique^. » C'est parce que la Pâque visait tout cet ensemble de mystères, couronnés par la résurrection glorieuse, que la célébration en était reportée au dimanche, et non pas simplement, comme pense M. J. Réville, parce que ce jour-là était « le jour du repas eucharistique ». .
Tout parait montrer que la Pâque eut la môme origine en Orient. Là aussi, on retint en apparence l'ancienne pratique juive, mais en la pénétrant d'une signification essentiellement chrétienne. Ce que l'on célébrait, n'était plus le souvenir de la délivrance d'Égvpte avec l'imm^olation figurative de l'agneau pascal, c'était la pensée de la grande Rédemption du Christ, la Pâque véritable ^. L'œuvre rédemptrice s'était réalisée par la mort sur la croix, consommée par la résurrection du tombeau, mais tout cela avait été étroitement associé à la Pâque elle-même. Que le Sauveur eût célébré ou non la Pâque légale, la veille de son sacrifice, qu'il fût mort le 14 msan ou seulement au grand jour de la fête, la Pâque que l'on continuait de célébrer le 14nisan n'en commémorait pas moins justement, dans la pensée des chrétiens asiates, la communion au sacrifice rédempteur. Plus tard seulement, quand se produisit la controverse, on s'occupa de justifier le jour précis que l'on prétendait observer, les uns le mettant en rapport avec la der-
J. Réville, Le quatr. Étang-, p. f>G.
Ainsi pensent Schùrer, loc. cit. ; Zahn, Gesch. d. tient. Kanons, I. 1, p. 179-192 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 486, 512: Slanton. Gospels, p. 175 : Duchc?ne, Hisl. anc, t. i, p. 287. Cf. AndeiNen, Dos Abendmahl in der zwei ersten JiJirhunderien nach Christus, dans la Zeit. neiit. Wiss., 1902, p. 115-1'*!, 205-221.
210 ATTRIBUTION DU IVe ÉVANGILE
nière Cène^ les autres avec le jour même de la mort du Sauveur.
Dans ces conditions, l'apôtre Jean en Asie-Mineure a pu célébrer la Pâque le 14 nisan sans être le moins du monde en contradiction avec la chronologie du quatrième Évangile, de quelque manière qu'on l'interprète par rapport à la chronologie de ses devanciers. « La fête de la Pâque, dit M. Drummond, fut adoptée par l'Église chrétienne, avec les modifications nécessitées par les circonstances. Le plus simple était de l'observer au même jour que les Juifs, gardiens de l'ancienne Loi. Jean suivit l'usage habituel... A quelque jour qu'eût eu lieu le crucifiement, n'était-il pas étroitement associé avec la Pâque ^ ? »
D'autre part, on ne peut s'arrêter davantage à l'argument, dans la forme restreinte et particulière sous laquelle le proposent M. H. Holtzmann et M. Loisy ^. Quelque antijudaïsant que l'on suppose l'auteur du quatrième Évangile, il est incontestable qu'il maintient le souvenir de la Pâque juive et met en rapport avec elle, soit le dernier repas, soit la mort même du Christ, comme une Pâque nouvelle substituée à l'ancienne, qui la figurait^. Or, tel était aussi le caractère de la Pâque, célébrée par Jean d'Éphèse et les autres Asiates, au 14 nisan. Judaïque d'apparence, mais dans son fond essentiellement chrétienne, c'était la commémoration de la véritable Pâque du Christ, (|ui avait accompli et remplacé l'ancienne Pâque légale. Envisagée dans son sens chrétien, comme commémoration du gi-and acte rédempteur, la Pâque pouvait donc être célébrée par un antijudaïsant, tel que l'on se représente notre évangéliste, aussi bien le jour même du 14 nisan que le dimanche suivant.
* Drummond, Fourth Gosp., p. 512.
- Voir ci-dessus, p. 183.
* Jean, ii, 13 ; xii, 1 ; xm, 1, 29; xix, 1'., 36.
Il faut conclure, avec M. Stanton, que « l'arôme iitation des Quart odécimans, dans la dernière partie du second siècle, ne fournit aucune raison de mettre en doute l'authenticité de l'Evangile selon saint Jean «^ et. avec M. Drummond, que l'objection fondée sur ce point « repose sur une compréhension inexacte des choses, et, bien loin d'être décisive, ne possède pas la plus légère valeur »-.
L'objection préliminaire, tirée de la pratique quartodécimane, étant dès l'abord écartée, c'est uniquement la tradition plus directement relative à l'origine du quatrième Évangile qu'il nous faut considérer maintenant.
Et tout d'abord, pour en estimer la force, il importe d'apprécier à sa valeur exacte la contradiction que l'opinion des Aloges apporte à cette tradition générale. Quelle a été au juste l'étendue de ce mouvement hostile à l'authenticité johannique ? Dans quelle mesure et de quelle manière peut-il affecter l'opinion touchant la fermeté et le bien-fondé de la tradition ?
Si l'on regarde l*étendue du mouvement des Aloges, on ne voit pas comment M. Schmiedel^ est autorisé à parler d' « une école entière dans l'Eglise », comme si le mouvement en question avait été largement répandu. Qui examine les faits sans parti pris ne peut au contraire que constater que le mouvement apparaît tout à fait restreint. Saint Irénée*, qui le mentionne pour la première fois, parle simplement de gens qui rejettent le quatrième Évangile sous
^ Stanton, Gospels, p. 197.
- Drummond, Fourth Gosp., p. 513. Cf. B. Weiss, Einl., p. 567 sq. ; Zahn, Einl., t. ii. p. 511 sq. ; Gesch. neut. Kanons, t. I, p. 180 sq. : Camerlynck, Quart. Evang., p. 14-17 '■ Mangenot, art. Jean. col. 1172.
* Voir ci-dessus, p. 18i.
' Ci-dessus, p. 24.
prétexte qu'il sert d'appui aux prétentions des montanistes ; rien dans son langage n'indique qu'il les ait considérés comme formant une école, ni par le nombre, ni par l'influence ; il les traite au contraire avec un certain dédain, qui tend plutôt à les faire prendre pour des isolés, dont l'opinion extravagante ne saurait compter. Tout pareil est le langage de saint Épiphane ^. Rien donc ne permet de supposer que les Aloges aient formé en Asie-Mineure une école véritable ; les seuls documents où ils soient mentionnés les représentent comme une quantité négligeable.
Pour grossir ce mouvement d'opposition au quatrième Évangile, on a voulu parler d'Aloges occidentaux ou romains. La vérité est qu'à Rome Caïus attribuait l'Apocalypse à Cérinthe et que saint Hippolyte composa un écrit pour la défense de l'Evangile selon Jean et de l'Apocalypse. Mais il n'est mentionné nulle part, pas même par Eusèbe, si attentif à ses références bibliques, que Caïus ait appliqué l'opinion des Aloges au quatrième Evangile lui-même^, et l'on ne sait pas davantage contre quels adversaires, ni à quel point de vue précis, saint Hippolyte défendit l'Évangile selon Jean. En mettant les choses au pire, c'est-à-dire en supposant qu'Hippolyte ait dirigé son ouvrage contre Caïus et que celui-ci ait effectivement attribué le quatrième Évangile, comme l'Apocalypse, à Cérinthe, il en résulterait simplement que l'opposition des Aloges asiates aurait été partagée par un chrétien de Rome. La chose ne serait pas pour surprendre outre mesure, étant donné que le montanisme et le millénarisme avaient eu quelque retentissement dans cette ville et se trouvaient combattus
1 Ci-dessus, p. 25.
^ Duchesne, Hlst. anc, t. x, p. 304, note 5 : « Eusèbe, VI, XX, fort attentif à ses références bibliques, n'aurait pas laissé passer une telle attitude sans observation. » Cf. Stanton, Gospels, p. 207, 240 sq.
par Caïus lui-même^. L'attribution à Cérinthe prouverait que ce dernier écrivain faisait simplement écho aux Aloges d'Asie-Mineure ^.
La notice du Canon de Muratori ne fournit pas de témoignage appréciable en faveur de l'existence d 'Aloges romains. Sa tendance apologétique se comprend au mieux dans la simple hypothèse que l'autem" a voulu rassurer ceux qui constataient les divergences entre l'œuvre attribuée à Jean et les premiers Évangiles. Il est certain que la question des rapports entre notre Evangile et ses devam^iers dut se poser assez tôt, pour ne pas dire immédiatement. La meilleure réponse à toute question sur ce sujet était sans doute l'affirmation de l'apostolicité de l'écrit, qui lui garantissait du coup une égale autorité- Aussi comprend-on que de bonne heure, et indépendamment de toute opposition directe, telle que celle des Aloges, on ait tenu à affirmer cette origine apostolique, afin de justifier l'Evangile contre toute suspicion possible, et de répondre par avance aux questions fort naturelles des mieux intentionnés ^.
On ne peut davantage tirer du prologue monarchien-* l'indice d'une opposition véritable au quatrième Évangile. Le sens en est très obscur et l'interprétation qu'en a donnée ^L Corssen a été contestée par des critiques aussi indépendants que ^L Hilgenfeld et ^L Jiilicher^. Ce qui appai-ait de plus clair, c'est que l'auteur
' Un certain Proclus avait écrit en faveur de la nouvelle doctrine du Paraclet. Caïus lui répondit dans son livre Contre Proclus. Eusèbe, H. E., II, xxv : III, xxxi ; VI, xx.
- Cf. Stanton, Gospels, p. 209 ; Camerlynck, Quart. Evang., p. 171, 172; Rose, Les Aloges asiates et les Aloges romains, d.a.ns la Revue bihl., 1897, p. 534 ; Duchesne, HisU anc, 1. 1, p. 304.
^ Cf. Rose, art. cit., p. 533. Contre Camerlynck, Quart. Evang-, p. 168-169.
* Voir ci-dessus, p. 186.
• Hilgenfeld, dans la Zeitschrift jiir die ivissenschaftliche Théologie, 1897, p. 432 sq. ; Jûlicher, dans les Gouingische gelehrte Anzeigen, 189G, p. 841 sq.
du prologue établit constamment une comparaison entre l'Évangile selon saint Marc et les trois autres, tant les deux Synoptiques que l'Évangile johannique. D'autre part; il est certain qu'un prologue semblable, préposé à l'Évangile selon saint Jean, et qui paraît bien être du même auteur que le prologue précédent, attribue nettement le quatrième Evangile à Jean l'apôtre et ne manifeste pas la moindre opposition à son endroit. M. Corssen en est réduit à conjecturer que « l'auteur du prologue de Marc aurait utilisé des documents plus anciens dont il ne comprenait pas bien le sens ». Mais est-il vraisemblable de supposer à cet auteur pareille mintelligence ou pareille naïveté ? Dût-on admettre le fait, qu'en résulterait-il ? Simplement qu'un écrivain monarchien, peut-être du second siècle, aurait répudié le quatrième Évangile. Nous savions bien déjà que les hérétiques de cette époque se constituaient leur canon scripturaire au gré de leurs opinions et sans le moindre égard à la tradition^.
En somme, l'opposition à l'Évangile johannique n'apparaît d'une façon distincte que dans un groupe restreint d'Asie-Mineure, non pas, comme écrit tendancieusement M. J. Réville, « au milieu du second siècle", )) mais vers 165^, sinon vers 175 ^ et il faut seulement ajouter qu'elle a pu avoir dans la région romaine un certain retentissement, où il est impossible de voir un mouvement d'opinion tant soit peu répandu et sérieux.
Si nous voulons maintenant apprécier l'opinion des Aloges en elle-même, il nous faut considérer soit son point de départ, soit la nature des arguments qui l'appuient, soit la vraisemblance de l'hypothèse relative à l'auteur de l'Évangile.
* Cf. Camerlynck, Quart. Evang-, p. 180 sq. ; Rose, art. cit, ■ p. 528 sq.
- J. Réville, Le quatr. Êvang-, p. 64.
* Harnack, etZahn, cités ci-dessus, p. 24.
* Stanton, Gospels, p. 208.
Le point de départ de leur opposition, tout le monde en convient ^, est un préjugé d'ordre théologique et polémique. C'est parce que le quatrième Évangile et l'Apocalypse étaient invoqués par les montanistes, à l'appui de leurs prétentions extravagantes touchant la venue du Paraclet, ou la réalisation sur terre du règne de mille ans, que les Aloges songèrent à nier l'autorité des écrits johanniques et, pour cela, leur apostolicité. Ils ne partaient donc point d'une tradition indépendante, ils n'avaient point à faire fond sur des arguments de critique historique; ils s'inspiraient purement et simplement d'une préoccupation doctrinale.
Ce qui montre bien leur manque d'appui du côté de l'histoire, c'est la nature de leurs arguments. Les objections qu'ils opposent à l'authenticité des écrits johanniques sont tirées exclusivement des caractères internes de ces ouvrages. Contre l'Apocalypse ils font valoir qu'elle contient des prophéties sans objet ; contre le quatrième Evangile, qu'il n'est pas en harmonie avec les trois premiers. On ne leur voit pas alléguer la moindre raison de tradition historique.
Ils ont si peu à se baser sur la tradition que, lorsqu'ils veulent fixer l'origine des écrits refusés à saint Jean, ils ne trouvent rien de mieux que d'attribuer la doctrine et les livres eux-mêmes à un hérétique combattu par l'apôtre, le gnostique Cérinthe. «Tout porte à croire, dit M. Loisy, que les Aloges, jugeant impossible d'admettre l'authenticité apostolique, ont fait une conjecture, et le raisonnement qui les a guidés n'est pas trop difficile à reconstituer : ces livres, qui favorisent l'hérésie et vont contre l'ancienne tradition évangélique, doivent être des écrits supposés, qu'un hérétique a voulu mettre sous le nom d'un apôtre;
^ Harnack, Chronol., t. i, p. 670 ; Bousset, Offenh., p. 17 î Stanton, Gospels, p. 199, 206, 208 ; Caraerlynck, Quart- Evang., p. 162 sq. ; Rose, art. cit., p. 523, 524. !j^ 'iÉMMA^Èâ
or ce rôle de faussaire convient à Cérinthe, qui avait sur le règne de mille ans les idées qu'on trouve dans l'Apocalypse; et puisque l'Evangile est censé du même auteur, c'est que Cérinthe aura écrit les deuxK »
La fausseté, et même l'extravagance, de cette supposition n'est contestée par personne. M. Harnack^ reconnaît que les Aloges ont fait preuve d'une « singulière malignité » en attribuant l'Evangile à Cérinthe. De l'aveu de M. J. Réville, leur jugement « ne saurait faire autorité pour l'historien n^. A son tour, M. Loisy convient que l'hypothèse est « sans valeur historique en ce qui regarde Cérinthe », et il ne craint pas de l'appeler une « hj'^pothése violente*. »
Mais si l'attribution positive, que les Aloges font du quatrième Évangile à Cérinthe, est reconnue contraire à toutes les vraisemblances et paraît même légèrement absurde, si tout leur refus de reconnaître l'apostolicité de l'écrit vient de leurs préventions doctrinales et se fonde exclusivement sur la critique interne, cela n'ôte-t-il pas toute valeur à leur opinion, pour autant qu'il s'agit d'apprécier l'état de la tradition au dernier quart du second siècle ? Nous n'avons pas affaire à des érudits, particulièrement instruits sur le passé, ni aux héritiers d'une tradition spéciale, relativement à l'origine de notre Évangile, mais uniquement à des polémistes aux abois, préoccupés avant tout d'enlever leurs armes à leurs adversaires et pour cela ne reculant pas devant les hypothèses les plus extrêmes et les moins justifiées. Comment M. J. Réville a-t-il pu apprécier si favorablement le témoignage de ces Aloges, lui qui se montre si sévère pour les erreurs d'Irénée, et pour ce qu'il appelle la « crédulité du
* Loisy, Le qualr. Évang-, p. 19.
* HarnacU, ChronoL, t. i, p. 680, note 2. ' J. Réville, cité ci-desssus, p. 183.
* Loisy, cité p. 184.
brave homme », et son manque « de sens historique »^ ?
On s'efforce sans doute de relever l'autorité de ces adversaires du quatrième Evangile en vantant leur qualité de chrétiens orthodoxes. La vérité est qu'on est très peu renseigné sur cette prétendue orthodoxie* Saint Irénée ne parle des Aloges que dans la partie de son ouvrage où il décrit l'attitude des diverses écoles hérétiques vis-à-vis des Évangiles, et il les mentionne entre Marcion et les Valentiniens. Saint Épiphane semble les ranger parmi les hérétiques : s'il observe qu' « ils paraissent avoir la même croyance que nous », le contexte montre qu'il s'agit directement de la foi au sujet de la personne du Christ ; rien n'indique que, sur le reste, ils aient été en communion avec la foi générale de l'Eglise; la remarque du saint docteur tendrait plutôt à faire croire le contraire ^.
Mettons qu'ils n'aient été ni hérétiques, ni excommuniés^ : en tout cas, leur attitude la plus certaine n'est pas pour recommander leur valeur intellectuelle ni leur bon jugement. Le rejet de l'Evangile, sous le seul prétexte qu'il favorise les prétentions montanistes, montre à coup sûr des esprits étroits. Saint Irénée le remarque spirituellement : « C'est comme ceux^ dit-il, qui, sous prétexte qu'il y a des frères hypocrites, se séparent de la communion de l' Église ^ » Et ne fallait-il pas des gens de bien peu de portée pour prétendre substituer l'hérétique Cérinthe à l'apôtre
1 J. Réville, Le quatr. Ëvang., p. 12.
* Philastrius, Heer., lx, les appelle « hérétiques » et «demeurant dans l'nérésie ». Cf. Drummond, Fourih Gosp., p. 336 ; Stanton, Gospels, p. 203, 210.
^ Saint Irénée, écrivant à Florinus, le distingue expressément des « hérétiques qui sont en dehors de l'Église », et néanmoins il lui reproche vivement la fausseté des doctrines qu'il soutient. Cf. ci-dessus, p. 79.
* Irénée, G. H., III, xi, 9.
QUATRIÈME ÉVANGILB. 13.
saint Jean^? Quoi qu'en dise M. Loisy, les Aloges méritent un peu leur surnom.
Le fait que le mouvement des Aloges a pris naissance en Asie-Mineure, dans le pays même où avait été composé et publié le quatrième Evangile, ne peut. d'autre part, si on le considère dans les conditions précises où il se présente, constituer un indice sérieux contre la fermeté de la tradition générale en cette région. On n'y trouverait une difficulté réelle que si l'opposition était constatée dans une mesure considérable, partagée par des personnages importants, dans les centres maintenus en relation étroite avec les Églises héritières de la tradition johannique.
Or il faut toujours en revenir à ce qui est le seul fait certain et incontestable : c'est que les Aloges asiates sont, de l'aveu de M. .1. Réville, un « petit groupe mal connu », dont l'apparition est tout éphémère, des chrétiens anonymes, qu'Eusèbe ne prend même pas la peine de mentionner, qui sont traités avec dédain par les seuls écrivains qui nous en parlent, des gens dont les préjugés doctrinaux comme les conjectures positives recommandent peu l'indépendance d'esprit et le souci de la tradition. Rien n'empêche de supposer qu'en quelque coin de l'Asie-Mineure, des fidèles aient pu être assez troublés par l'appel des montanistes aux écrits johanniques, pour essayer, à un moment donné, de contester l'attribution qu'on en faisait généralement à saint Jean. La tradition la plus ferme et la plus précise ne pouvait empêcher toute opinion singulière de se former un jour en des cerveaux étroits et dans un petit clan séparé.
L'opinion contradictoire des Aloges est donc trop isolée, trop transitoire et, pour tout dire, trop extravagante, pour permettre de rien conclure, même contre la fermeté de la tradition asiate. Mise en regard
^ II faut en dire autant de Caïus, quelles qu'aient pu être son érudition et son orthodoxie. Stanton, Gospels, p. 241, 243.
des témoignages favorables de saint Irénée, de Tiiéuphile d'Antioche, d'Apollinaire d'Hiérapolis. des montanistes et des \'alentimens, elle contribuerait plutôt à en souligner la force et l'unanimité^. Saint Irénée était mieux placé que nous pour la mesurer à sa justn valeur, et elle ne Ta pas empêché de proclamer commt une certitude, au nom du témoignage traditionnel, la canonicité et l'apostolicité du quatrième Evangile. Clément d'Alexandrie et Origène n'ont pas davantage hésité sur ce point : et nous savons qu'Eusèbe a rangi^ notre Évangile parmi les livres dont la canonicité était et avait toujours été universellement reconnue, sans faire la moindre allusion à l'opposition des Aloges -.
Tout l'intérêt de la question se porte donc sur l'examen de la tradition favorable, que nous trouvons abondamment atlestpe dans la deuxième moitié du second siècle, et que Ton ne peut s'empêcher de reconnaître véritablement imposante. Cette tradition se constate aux lieux mêmes où saint Jean est censé avoir rédigé et communiqué son Evangile, et moins d'un siècle après sa mort : peut-on raisonnablement en suspecter le bien-fondé ?
Au dire des adversaires^, ce qui infirmerait la valeur de la tradition, c'est qu'elle nous apparaît trop générale et dépourvue de renseignements précis touchant la composition de l'Évangile et sa publication. Les notices les plus détaillées, celles du Canon de Muratori et de Clément d'Alexandrie, attesteraient ce manque d'information authentique par leurs détails légendaires, et celles mêmes de saint Irénée n'auraient rier.
^ Dnimmonà. Fourth Gosn.. p. 343; Sanday, Fourih Gosy., \>. 66.
' Cf. Sanday, ibid., p. 65, 23S.
' Voir ci-dessus, p. 188.
220 ATTRIBUTION DU l\e ÉVANGILE
qui accuse le témoin particulièrement renseigné. Examinons de près ce premier point.
Tout d'abord, il semble bien qu'on exagère le caractère légendaire des premières notices en question.
Il n'est pas du tout clair que le Canon de Muratori fasse composer le quatrième Évangile avant les Synoptiques et en Palestine. Les « condisciples et évêques «S qui exhortent Jean à écrire, ne sont pas nécessairement les autres apôtres; le fait qu'André est mentionné avec l'indication précise : « d'entre les apôtres, » tendrait plutôt à montrer que les autres n'appartiennent pas au collège apostolique, et l'adjonction du titre d' « évêques » va à la même signification. Il s'agit, selon toute probabilité, de l'entourage de saint Jean, composé d'apôties survivants, tel qu'André, peut-être d'autres disciples du Soigneur, mais surtout de ses propres disciples à lui, et de ceux qu'il avait établis à la tête des Eglises particulières. Le quatrième Évangile a donc pu être rédigé longtemps après la dispersion des apôtres et postérieurement aux Synoptiques.
La présence d'André ne peut d'ailleurs indiquer que la scène se soit passée en Palestine. Pourquoi cet apôtre n'aurait-il pas, aussi bien que l'apôtre Philippe, séjourné quelque temps en Asie-Mineure-, après la catastrophe de l'an 70, et fait partie de ce groupe d'apôtres survivants que saint Irénée déclare avoir été connus des presbytres asiates et en particulier de saint Polycarpe ^ ?
^ Ci-dessus, p. 20, note 5.
- Voir ci-dessus, p. 62. Cf. Drummond, Fourth Gosp., p. 224 sq. ; Stanton, Gospels, p. 233, note 2.
^ Il n'est pas sûr qu'il y ait un anachronisme véritable dans la remarque que Paul a imité Jean, son prédécesseur, en écrivant nommément à sept Églises. Il n'y a pas à presser trop les termes. L'attention de l'écrivain semble se porter sur le fait que Jean a précédé Paul dans la carrière apostolique, qu'il peut dès lors être considéré comme son modèle. Il s'agit donc plutôt d'une explication logique, ou quasi-mystique, que d'une indication proprement chronologique.
La notice de Clément d'Alexandrie cadre exactement avec cette interprétation. Jean y apparaît simplement poussé à écrire par « ses familiers»^. Or il semble bien impossible de trouver indiqués, par un terme aussi général, les apôtres. M. Corssen- y voit les disciples de Jean. M. J. Réville dit lui-même : « Les •'viooiuoi dont il s'agit représentent probablement les relations de l'apôtre, ceux qui vivent dans son intimité. On pourrait aussi traduire : les notables^. » D'autre part, il n'y a absolument pas le moindre indice que le quatrième Evangile soit supposé écrit à une époque rapprochée des trois premiers et du temps où vivait encore l'ensemble des apôtres.
En somme, l'une et l'autre notices peuvent s'interpréter dans le sens d'une composition de l'Évangile en Asie-Mineure, et postérieurement aux Synoptiques, par l'apôtre saint Jean, à la demande de ceux qui étaient autour de lui et qui formaient en quelque sorte son entourage intime et son école. Ce dernier trait, surajouté au témoignage général de la tradition, qui fait rédiger l'Évangile par Jean l'apôtre en Asie, peut être regardé comme historique dans son fond *, alors même que paraissent légendaires les autres détails fournis par le Canon de Muratori. Pour autant, la donnée accuserait une information particulière; et c'est dans ce sens que l'a comprise et retenue saint Jérôme ^
^ Voir ci-dessus, p. 22.
^ Corssen, Monarch. ProL, p. 104.
' J. Réville, Le quatr. Écang-, p. 61. lote 1.
* Camerlynck, Quart. Evang., p. 19i-197 ; Calmes, S. Jean, p. 36 sq ; Saii'iay, Fourth Gosp-, p 69-73.
^ M. Loisy, Le quatr. Évang., p 34. est bien tendancieux lorsqu'il écrit :« Bientôt ce furent les évèques d'Asie qui prièrent l'apôtre, après son exil à Patmos, d'écrire sur la divinité du Christ pour réfuter Cérinthe et les ébionites. Saint Jérôme, Prol. in qu. evang., reproduit cette forme de la légende qui s'est conservée jusqu'à nous. » — En réalité, il n'y a pas là un nouveau
Mais, à supposer qu'il fallût refuser toute historicité même au simple fait d'une demande adressée à l'évangéliste par son entourage^, les deux notices n'en attesteraient pas moins, il faut bien le reconnaître, la croyance répandue sur la fm du second siècle, jusque dans les Églises d'Alexandrie et de Rome, en la composition de notre Évangile par l'apôtre saint Jean. Or, n'est-ce pas là le point principal et amplement suffisant ? Admettons que, dans ces Églises lointaines, on n'ait pas eu d'informations précises sur les circonstances dans lesquelles l'apôtre avait rédigé et publié son écrit : l'important est qu'on ait tenu fermement l'Évangile pour l'œuvre de cet apôtre ; cela suppose sans doute qu'on l'avait reçu comme tel des Églises d'Asie-Mineure.
Y a-t-il donc tant à s'étonner que les transmetteurs de l'ouvrage n'en aient pas raconté avec tous les détails les origines, ou que le souvenir de ces détails n'ait pas été dûment consigné, ou que l'imagination même ait suppléé bientôt à l'insuffisance des renseignements et des souvenirs ? L'essentiel, encore une fois, c'est qu'on ait bien compris et bien retenu le fait principal. L'historien attachera toujours plus d'importance auxdonnées fondamentales d'une tradition qu'à ses détails accessoires.
Rien ne s'oublie ou ne s'altère plus facilement que ]es particularités d'un fait, surtout quand il s'agit d'un fait aussi simple, aussi indépendant des circonstances accidentelles, que celui de l'attribution d'un ouvrage à son auteur. A-t-on plus de détails sur les conditions dans lesquelles ont vu le jour les ouvrages anciens dont l'authenticité est pourtant le mieux
stade dans l'évolution supposée. Saint Jérôme n'ajoute rien, il ne fait que combiner les données de Clément d'Alexandrie avec celles de saint Irénée.
1 Zahn, Forsch., t. vi, p. 201 sq. : Einl, t. ii, p. 450 ; Drummond. Fourih Goi-p-, \>. 76 sq.
reconnue : les écrits de saint Irénée, ceux de saint Justin, les Épîtres de saint Ignace et de saint Polycarpe, les Epîtres mêmes de saint Paul ? La seule chose qui intéressât vraiment les Eglises du second siècle était de connaître par quel canal leur venait tel ou tel écrit et d'être assuré du témoignage des Églises qui le communiquaient. Que pouvaient faire, à Alexandrie, à Lyon, ou à Rome, les circonstances détaillées de la publication du quatrièm.e Évangile, dans la région éphésienne, dès lors que le fait de son origine johannique était garanti par des intermédiaires fidèles, sinon par une communication officielle de l'Église d'Asie-Mineure elle-même ? Or, que le quatrième Évangile ait été transmis dans les Églises comme œu^Te de l'apôtre saint Jean, c'est ce qu'autorisent à penser l'attribution générale qui est faite de cet Évangile à l'apôtre, dans les chrétientés les plus distantes, et les relations étroites qui unissaient les unes aux autres ces diverses chrétientés.
Des remarques semblables s'appliquent au témoignage fourni par saint Irénée. On exagère tendancieusement la pau^Teté de ce témoignage. En réahté, l'évêque de Lyon nous donne, sur l'origine du quatrième Évangile, les renseignements les plus prélieux et tout ce qu'il nous importe véritablement de savoir. 11 atteste comme une chose reçue que cet Évangile, composé après les autres, est l'œuvre de Jean, le disciple bien-aimé qui reposa sur la poitrine du Sauveur. Ce Jean est identifié avec le maître de Polycarpe et de Papias ; il a séjourné en Asie jusqu'au temps de Trajan, et il a publié précisément son Évangile tandis qu'il résidait à Éphèse. Dans cet Évangile, ajoute saint Irénée, Jean « a voulu combattre l'erreur semée par Cérinthe, et bien avant lui par ceux qu'on appelle Nicolaites »^.
' Irénée, C. H., III, xi. 1.
M. J. Réville et M. Loisy contestent que saint Irénée ait tenu ce dernier renseignement de tradition authentique, et l'on va jusqu'à insinuer que l'évoque de Lyon aurait pu imaginer ce détail en réponse à l'argumentation des Aloges. Rien n'est plus invraisemblable. L'anecdote touchant la rencontre de saint Jean avec Cérinthe aux bains d'Éphèse montre que, longtemps avant les Aloges et Irénée, on avait l'idée d'un certain antagonisme ayant existé entre l'apôtre et l'hérésiarque. Le fait est rapporté par l'évêque de Lyon comme ouï de la bouche de Polycarpe par des auditeurs immédiats. Il faut un parti pris étrange pour supposer l'histoire imaginée contre les Aloges eux-mêmes. M. Harnack écrit très justement que, sur ce point, Irénée « doit être dans la vérité ; car c'est bien contre une hérésie christologique que sont dirigés l'Évangile aussi bien que les Épîtres johanniques ))^.
On voudrait que saint Irénée eût décrit avec détails les conditions dans lesquelles le quatrième Évangile avait vu le jour et les circonstances de sa communication à l'Éghse d'Éphèse par saint Jean. N'est-ce pas une exigence un peu exorbitante ? Ces circonstances pouvaient être suffisamment connues des presbytres asiates et de saint Irénée lui-même, sans qu'il ait jugé à propos de les spécifier dans ses écrits. Les hérétiques, contre qui il dirigeait son ouvrage, n'avaient pas besoin de ces renseignements minutieux pour être assurés du grand fait de la reconnaissance du quatrième;^ Évangile comme œuvre de saint Jean, dans l'ensemble des Églises et en particulier dans celles d'Asie-Mineure.
La réserve d'Irénée à ce sujet ne prouve point qu'il fût à court de renseignements précis.
Nous savons par sa lettre à Florinus qu'il avait des détails très circonstanciés et très vivants à fournir sur ses entretiens de jeunesse avec Polycarpe; et
^ Harnack, Chronol, t. i. p. 680, note 2.
I ('pendant, dans son grand ouvrage, il n'en parle que d'une façon fugitive et en termes très généraux. Si Eusèbe ne nous avait conservé cette lettre plus familière, aurait-on eu raison de prétendre qu'Irénée n'avait rien à dire touchant ces relations ? Le silence qu'Irénée garde sur saint Pothin, sur les martyrs asiates de Lyon, sur ses rapports personnels avec Rome et l'Asie-Mineure, et qui est compensé seulement par ce qu'Eusèbe nous a transmis de la lettre des chrétiens lyonnais et du rôle joué par Irénée dans la controverse pascale, n'aurait pas davantage autorisé à conclure qu'il avait vécu isolé et sans relations précises, ni avec l'Église romaine, ni avec les Églises d'Asie. Pourquoi interpréterait-on avec plus de rigueur son silence relatif sur les origines de notre document?
Irénée n'est pas préoccupé de détailler, sur ce point, tout ce qui pourrait intéresser les critiques du xx^ siècle. La preuve, c'est qu'il donne tout à fait en passant, et comme vme allusion toute naturelle, un renseignement précis, que les critiques actuels trouvent remarquablement exact, touchant l'origine de l'Apocalypse, rapportée à la fm du règne de Domitien ^.
Au dire de M. Loisy, saint Irénée aurait dû opposer aux Aloges le témoignage de ceux qui avaient connu saint Jean, et les convaincre de leur tort en leur précisant comment l'apôtre avait rédigé et communiqué l'Évangile qu'ils rejetaient. Mais était-ce bien le lieu d'employer ce genre d'argumentation ? On peut croire que l'évêque de Lyon était mieux à même que nous de discerner en quelle manière il convenait de répondre à ses adversaires. Il ne prend même pas la peine de leur objecter le fait général de la tradition touchant l'apostohcité de l'écrit : dira-t-on qu'il était incapable de le faire ?^iSous savons à quel point il y insiste dans le reste de son ouvrage.
* Voir ci-dessus, p. 165, note 2.
La vérité, c'est qu'il règle sa réponse sur l'attitude et l'argumentation de ceux qu'il veut réfuter. Il ne mentionne même pas qu'ils aient eu une opinion contradictoire sur l'origine de l'Évangile ; et l'on peut se demander si ce n'est pas plus tard seulement que les Aloges songèrent à substituer Gérinthe à saint Jean^. En tout cas, ils n'avaient rien à objecter sur le terrain de l'histoire ; leurs seules difficultés se tiraient de l'abus auquel l'Évangile donnait lieu de la part des montanistes, et peut-être des divergences qu'il présentait avec les autres Évangiles. Faut-il dès lors s'étonner qu'Irénce ait porté sa réponse sur le même terrain ?
Des esprits assez étroits pour rejeter un Évangile, sous prétexte qu'il favorise l'hérésie, étaient peu faits pour recevoir une réfutation en règle. Le meilleur était sans doute de les stigmatiser, comme fait le saint docteur, d'un trait ironique, vif et cinglant. Ils se piquent d'être prophètes ^ — faux prophètes à vrai dire — et lis repoussent avec cet Évangile l'esprit prophétique! A ce compte, ils doivent rejeter aussi les Épitres de saint Paul, puisqu'elles recommandent pareillement le don de prophétie ! Ils répudient cet Évangile, parce que certains en abusent : autant vaut se séparer de l'Église, parce qu'il y a des hypocrites parmi les frères ! Ces arguments par l'absurde sont tout ce que méritent les Aloges. Ils ne prouvent pas qu'Irénée fût incapable de les réfuter autrement ^.
^ Drummond, Fourih Gosp., p. 241 sq.
^ Infelices vere, qui pseudoprophetae quidem esse volunt semble justifié plutôt que : pseudoprophetas esse nolunt, par Épiphane, Haer., u, 35 : l^-'à voo-jvtî: rv. rou iz-jîxt^uroq y.ui x.arà tov /o'/ov (cod. Ven. tw ).6ywv) rov —•Jsûy.KToq jSo'j/oaî'vot ).j'y£iv zy.'t ojz eiSozîç ~v. cv r-Çi ï/.ù.c^lv. •/^(/.oLt'j.utc'..
* Si saint Irénée Justifie le nombre de quatre Évangiles par des comparaisons symboliques, c'est évidemment pour la forme et l'ornementation du discours. Avant tout, il se base sur le témoignage de la tradition.
EXAMEN" CRITIQUE DU TÉMOIGNAGE 'l'IZ
Au reste, supposons qu'Irénée ait ignoré dans • fuelles conditions exactes avait paru le quatrième Evangile et n'ait su à son sujet qu'une chose, à savoir •{u'il était l'oem-re de Jean l'apôtre, résidant à Éphèse. Est-ce donc si peu, et a-t-on le droit d'exiger davantage ? L'évéque de Lyon, à raison de ses attaches avec TAsie-Minexu^e, est un témoin de la tradition asiate, (^uand il ne ferait, conjointement avec Apollinaire d'Hiérapohs, Polycrate d'Éphèse, et sans doute Clément d'Alexandrie^, qu'attester la croyance très terme des Églises d'Asie en la composition du quatrième Évangile par saint Jean, ce serait déjà un témoignage d'une importance capitale^.
Mais il y a plus. Saint Irénée nous est apparu, dans notre étude précédente, comme particuhèrement informé touchant le séjour de saint Jean à Éphèse ; il s'est trouvé en relation directe avec les disciples immédiats ou médiats de l'apôtre, Polycarpe et les autres presbytres, dépositaires de sa tradition : n'est-ce pas une raison positive de croire qu'il tient le ces mêmes presbytres le fait spécial de l'attribution lu quatrième Évangile à saint Jean ? Il est reconnu [u'il avait des renseignements particuliers sur l'origine de l'Apocalypse : n'est-il pas à présumer qu'il en a pareillement sur FÉvangile, qu'il attribue expressément au même auteur ?
Ce qui parait bien confirmer cette induction, déjà très légitime, c'est le langage qu'Irénée tient dans sa lettre à Florinus. Là, il rappelle à son compagnon d'enfance les traditions reçues de saint Polycarpe. touchant les miracles et les enseignements du Seigneur, ♦^t il spécifie que, ces traditions, le bienheureux vieillard « les avait reçues des témoins oculaires de la vie
^ D'après Harnack, Chronol, t. i, p. 686, Clément d'Alexandrie et ses presbytres sont en dépendance de la tradition asiate. Drummond, Fourth Gosp., p. 80, 243.
du Verbe «, « le tout conforme aux Écritures^. » Or, saint Irénée, dans ce même passage, mentionne particulièrement l'apôtre saint .Jean parmi les témoins oculaires du Seigneur qu'avait entendus Polycarpe ; en d'autres endroits encore, nousjle savons^, il souligne les relations familières de l'évêque de Smyrne avec cet apôtre ; d'autre part, il lui attribue fermement le quatrième Evangile, et Florinus devait faire de même, en sa qualité de Valentinien. Dès lors, on ne peut guère s'empêcher de penser que « les Ecritures », avec lesquelles sont mises en comparaison les traditions de Polycarpe, sont en particulier l'Evangile johannique, et que l'expression :« les témoins oculaires de la vie du Verbe », fait allusion à ce même Évangile, peut-être aussi à la première Épître johannique, et à leur auteur, l'apôtre saint Jean^
Si ce langage correspond, au moins dans son sens général — comme on ne peut guère en douter — à celui de Polycarpe lui-même, c'est-à-dire à son habitude de considérer, d'une façon ou d'une autre, saint Jean comme l'auteur des écrits johanniques, nous avons là une attestation formelle de ce que d'autres indices nous avaient déjà permis d'affirmer, à savoir que, sur l'attribution du quatrième Évangile à saint Jean, comme sur le séjour de l'apôtre à Éphèse et ses relations avec les presbytres de l' Asie-Mineure, saint Irénée a de très particulières informations. Il n'est pas seulement le rapporteur de la croyance qui a cours à son époque ; il est renseigné d'une manière personnelle, et peut être véritablement regardé comme un témoin hors de pair.
La tradition du dernierTquart du second siècle apparaît donc, malgré la contradiction exceptionnelle
* Voir ci-dessus, p. 79.
* Voir ci-dessus, p. 78-80.
« Cf. Reynolds, art. John, p. 699 ; Calmes, S. Jean, p. 18.
des Aloges, malgré le manque d'indications détaillées sur les circonstances spéciales de l'apparition du quatrième Evangile, comme une tradition très ferme, et que, soit le fait de sa large diffusion dans les diverses Eglises, soit le fait de sa constatation très assurée dans les communautés d'Antioche, d'Hiérapolis, d'Éphèse même, soit enfin le fait de son attestation par un témoin de l'ancienne tradition asiate tel qu'Irénée, semblent bien garantir comme solidement fondée et authentique ^.
Cette première garantie d'authenticité pourrait nous dispenser d'attestations plus anciennes, en faveur de l'origine johannique de notre écrit, étant donné que l'on ne peut faire valoir aucun témoignage positif qui lui soit contraire. Mais nous avons tout avantage à contrôler cette première assurance en vérifiant si la tradition primitive est aussi silencieuse sur notre sujet qu'on veut bien le dire.
Tout d'abord, les critiques reconnaissent volontiers que les témoignages ne manquent point, en faveur de l'origine johannique du quatrième Evangile, qui sont antérieurs à l'an 175 et se constatent jusque vers l'an 150 : tels, le témoignage des Valentiniens, Héracléon et Ptolémée. et celui des montanistes '-. Ces témoignages ne représentent pas des opinions individuelles et isolées : ils attestent une croyance assez répandue dans la principale école gnostique, une croyance qui joue un rôle capital dans les origines du mouvement mcntaniste, et que les fauteurs de cette hérésie paraissent avoir considérée comme la tradition courante de l'Église orthodoxe. Cela semble bien garantir que l'attribution du quatrième Évangile
* Cf. Druramond, Fourih Gosp., p. 80, 192 ; Sanday, Fourth Gosp., p. 239.
Voir ci-dessus, p. 26-29.
à saint Jean n'est pas absolument récente, mais a cours déjà depuis un certain nombre d'années. Or, nous ne sommes à guère plus d'un demi-siècle de la date assignée à la composition de notre écrit, donc avant la fin de la génération qui a connu Jean d'Ephèse et vu paraître le livre qui porte son nom. Ce simple fait ne compenserait-il pas amplement le silence purement négatif que l'on prétend gardé par les rares documents conservés de la période antérieure^ ?
Mais, examinons les arguments par lesquels on insinue que l'attribution de l'Évangile à 1,'apôtre ne remonterait point aux origines, et voyons, premièrement, si l'on peut raisonnablement supposer que cette croyance soit le résultat d'une préoccupation relativement récente, secondement, s'il est exact de dire qu'elle n'ait pas laissé de trace dans les premiers documents asiates.
A en croire .M. Loisy, l'Église n'aurait d'abord ajouté qu'une importance secondaire à la provenance de ses écrits canoniques, pour considérer avant tout leur contenu et leur objet. Mais cette théorie parait s'accorder mal avec la situation réciproque de saint Irénée et de Tatien que l'on invoque en premier lieu. M. Loisy ^ lui-même date le Diatessaron des années 175-180 ; or le témoignage d'Irénée, qui écrivait autour de 185^, atteste sûrement que la croyance en l'origine johannique de l'Évangile était déjà traditionnelle à cette époque. L'œuvre de Tatien ne peut donc autoriser à penser que l'Église de son temps fût indifférente à l'origine de chacun des Évangiles, et on
1 Sanday, Fou/th Gosp., p. 240 : «Pour moi, l'étonnant est que le témoignage rendu aux écrits du Nouveau Testament, dans les rares fragments qui nous restent de la littérature antérieure à l'an 180, soit aussi considérable qu'il l'est, et non aussi peu. »
^ Loisy, Le qualr. Évang., p. 23.
» Id., ibid-, p. 27, note 1.
ne voit pas qu'elle puisse attester davantage que ce fût depuis peu seulement que l'on s'intéressait à l'authenticité de ces écrits.
En admettant que le Diatessaron soit devenu bientôt l'Evangile officiel de l'Eglise syrienne, et même qu'il ait été rédigé directement à cette fin par Tatien, que peut-on en conclure contre l'importance ajoutée par l'Eglise à la valeur individuelle de nos livres sacrés ? Le procédé, inspiré par la commodité de la liturgie et l'avantage de l'instruction des fidèles, supposait une valeur égale attachée aux Evangiles synoptiques et à l'Evangile johannique, fusionnés dans le nouvel écrit. Pour fondre le quatrième Evangile avec les trois premiers, il fallait bien d'abord être persuadé de sa valeur personnelle ; et peut-on croire qu'on l'ait reconnu pour un ouvrage canonique, sans que l'on se soit inquiété de sa provenance et de son authenticité ?
Cette supposition reste toute gratuite. D'autre part, elle est en contradiction avec plusieurs faits bien connus.
Il est certain qu'au milieu du second siècle, saint Justin s'occupait déjà de faire valoir l'autorité des Evangiles par leur origine apostolique. D'un terme général, en rapport avec la situation d'esprit de ceux à qui il adressait ses Apologies, ou avec qui il était censé s'entretenir dans son Dialogue, il les désigne fréquemment sous le nom de « Mémoires des apôtres »^, c'est-àdire comme des souvenirs de contemporains et de témoins. Le témoignage de Papias^ et de ses presbytres, sur les origines de l'Évangile de saint Matthieu et de l'Evangile de saint Marc, montre qu'avant même le milieu du second siècle on s'mtéressait à la provenance des Évangiles et l'on avait souci d'expli-
1 Tk a.-o-j.-jrrj.vjijy.y-v. rw 'j.-'jI-.'i'i.wj. / Apol., 66, 67; Dial., 100, 103 : « dans les Mémoires que je dis avoir été composés par les apôtres et par leurs disciples; » 105.
^ Voir ci-dessus, p. 140, note 1.
quer leur situation documentaire par les conditions dans lesquelles ils avaient été composés. D'après M. Harnack\ les titres de chacun des Évangiles existaient avant Justin et appartiennent à la première moitié du second siècle. Dès les années 110-130^, l'auteur de l'Évangile apocryphe selon Pierre ne Cl oyait pouvoir mieux faire recevoir son ouvrage dans l'Église qu'en le plaçant sous le nom du chef des apôtres, et môme en mettant fortement en relief les marques d> cette origine prétendue^, tant il est vrai qu'à cette époque déjà on avait égard au nom dont pouvaient e réclamer nos écrits et à leur provenance réelle.
Enfin, pourquoi ce même Évangile selon Pierre, antérieur à l'an 130, pourquoi l'Évangile selon les ÉgA'ptiens, qui paraît à M. Harnack* de la même période, et l'Évangile selon les Hébreux, que l'on dit plus ancien ^ n'ont-ils pu se faire accepter, même en ces temps reculés, dans l'ensemble des Églises, sinon parce que, indépendamment de la question de doctrine^
1 Harnack, Chronol, t. i. p. 682.
= Id., ibid., p. 474; Loisy, Le quatr. Êvang-, p. 16. D'autres jugent cet Évangile postérieur à 150. Zahn, Einl, t. n, p. 448 ; Tasker, art. Apocryphal Gospels, dans le Dict. of ihe B., t. V, p. 420.
3 Nestlé, Noi-i Testamenti grœci supplementum, 1896, p. 69 et 72;Preuschen, ^naZe^omena, 1905, p. 18 et 20, v. 26 : « Moi, avec mes compagnons, j'étais affligé, et, la mort dans l'âme, nous nous tenions cachés ; » v. 59 : « Nous, les douze disciples du Seigneur, nous pleurions et étions affligés, et chacun, triste au sujet de ce qui était arrivé, s'en fut chez lui. Quant à moi, Simon Pierre, avec André, mon frère, nous prîmes nos filets et nous rendîmes à la mer. »
♦ Harnack, op. cit.. p. 620 sq. D'autres le datent de 140 ou 150. Cf. Tasker, art. cit., p. 425 ; Batiffol, art. Egyptiens (Evangile des), dans le Dict. de la B., t. ii, col. 1625 sq.
« Harnack, op., cit., p. 625 sq., le rapporte à la période 65-100.
« Ce n'est pas uniquement, ni même principalement, le contenu doctrinal de ces Evangiles qui les a fait rejeter de la lecture ecclésiastique. M. Harnack, op. cit., p. 620 sq., vei t que l'Évangile même des Égyptiens, si fortement teinté de gnosticisme, ait
les deux derniers étaient de provenance anonyme, et par conséquent suspecte, le premier était d'une authenticité mal établie, ni les uns ni les autres n'étaient garantis, comme écrits apostoliques, par une tradition dûment constatée^.
Or, peut-on croire que le quatrième Évangile ait fait exception à ce qui semble bien avoir été la règle générale ? D'après M. Loisy-, dès l'an 115, saint Ignace se serait assimilé à un degré remarquable la doctrine et l'esprit de cet écrit. Quarante ou cinquante ans plus tard^ Fou\Tage était sûrement entré dans le canon, désormais fixé, du Nouveau Testament, et nous ne voyons pas qu'il ait eu plus de peine ni qu'il ait mis plus de temps que les autres à se faire recevoir. Et cependant, cet Evangile survenait longtemps après l'apparition des trois premiers; il les trouvait déjà solidement établis dans les Églises. D'autre part, ce qu'il présentait était une physionomie nouvelle de la vie du Sauveur ; l'idée qu'il prétendait offrir de son ministère et de ses enseignements différait de tout ce que l'on était habitué à lire et à prêcher.
D'où vient que néanmoins cet Evangile, à première vue si différent, a été si promptement reçu?
été utilisé à Rome dans la Secunda démentis, qu'il attribue au pape Soter. D'après le même critique, p. 474, l'Évangile selon Pierre aurait été employé par Justin avec les Évangiles canoniques. En tout cas, nous savons que ce dernier écrit était lu dans l'Église de Rhossiis : Sérapion rappelle, dans une lettre à cette Église, conservée par Eusèbe, H. E., VI, xii, comment il a permis d'abord aux fidèles de lire cet ouvrage, parce qu'on l'appréciait et le goûtait.
^ Sérapion, dans Eusèbe, loc. cit. : « Quant à nous, frères, nous recevons, comme le Christ, et Pierre et les autres apôtres; mais, pour ce qui est des écrits pseudépigraphes placés sous leur nom, nous les répudions à bon escient, sachant bien que des écrits de cette sorte n'appartiennent point à la tradition. »
- Voir ci-dess'is, p. 47.
' Vers 155, d'après Harnack, ChronoL. t. i, p. 682. Cf. Loisy, cité ci-dessus,^p. 197.
Les arguments des Aloges, comme les explications apologétiques du Canon de Muratori, montrent bien les difficultés auxquelles pouvait donner lieu la comparaison des documents synoptique et johannique ; ces difficultés durent se présenter de bonne heure et dès la rencontre des deux traditions. Or comment se fait-il que nous ne trouvions pas trace appréciable d'une résistance opposée à l'Evangile nouveau ?
La seule explication raisonnable de ce phénomène semble bien être que l'ouvrage a fait valoir, dès son apparition, des titres exceptionnels à l'acceptation des Eglises. Si les diverses communautés l'ont reçu sans objection, s'il a pu prendre si immédiatement sa place à côté des Synoptiques et avec eux constituer le canon des Évangiles ecclésiastiques, c'est qu'il a été publié et répandu sous l'autorité d'un nom rival de ceux dont se réclamaient ses devanciers, à savoir comme l'œuvre de l'apôtre saint Jean.
On prétend sans doute que saint Justin aurait connu le quatrième Évangile et l'aurait même utilisô, sans pourtant le mettre au même rang que les Syno]»tiques et sans y voir l'œuvre d'un apôtre. Mais cette affirmation dépasse ce qu'autorisent à conclure les faits.
S'il est vrai que saint Justin trace surtout l'histoire du Christ d'après la représentation des premiers Évangiles, il n'est pas moins vrai, selon la remarque de M. Loisy, cjue « sa christologie est toute johanniqut% ou plutôt », que « la fusion y est faite, comme dans celle d'Ignace, et plus complètement, entre la doctrine johannique et les données synoptiques m^. Or, l'on peut très bien comprendre que cet écrivain ait fait un moindre emploi des récits du quatrième Évangile, soit à raison du genre particulier de ses ouvrages, où il devait supposer la narration synoptique mieux
'■ Loisy, cité ci-dessus, p. 32.
connue ^, soit à cause de son éducation personnelle, soit poiu" tout autre motif, sans qu'il ait laissé pour cela d'estimer notre Évangile l'œuvre authentique de saint Jean.
C'est M. Harnack qui dit lui-même : « Je ne veux pas contester que Justin ait tenu le quatrième Évangile pour apostolique et johannique ; son témoignage sur l'attribution de l'Apocalypse à Jean l'apôtre me paraît valoir également pour l'Évangile. Il faut donc laisser place à la possibilité, même à une certaine probabilité, que la désignation du quatrième Évangile comme œuvre de l'apôtre existait déjà vers 155-160, à savoir chez Justin^. » Il est dès lors tout à fait à croire, et M. Harnack en convient encore^, que saint Justin comptait notre Évangile parmi ces « Alémoires des apôtres » qu'il montrait lus chaque dimanche dans les assemblées des fidèles ; et c'est bien parce que, lui aussi, voyait en cet écrit une œuvre apostolique, qu'il lui a donné, à côté des premiers Évangiles, une place relativement considérable dans sa christologie-*.
' B. Weiss, Einl., p. 45 et 46, note 2.
"^ Harnack, Chronol., t. i, p. 674.
^ Id., ibid-, p. 683: « on peut affirmer que nos quatre Évangiles ont été utilisés par Justin, et même compris parmi les y-ou-jr^uojvj'j.y-y.. ■}> D'après M. Harnack, saint Justin aurait exploité en 'nême temps l'Évangile apocryphe de Pierre. Cela est douteux, et niépar Drummond, o/?. cit., p. 152 sq. ; Tasker, loc. cit. En tout cas, Justin n'accorde qu'une place très minime à ce dernier écrit, et il reste remarquable que l'Évangile johannique, bien que beaucoup plus divergent, soit par lui, en qualité de Mémoires d'un apôtre, fusionné avec les Synoptiques. « Il n'y a pas à s'étonner, dit M. Harnack, ihid., p. 680, que Justin ait réellement tenu l'auteur du quatrième Évangile pour le fils de Zébédée, comme il a, à n'en pas douter, tenu pour tel l'auteur de l'Apocalypse. » Cf. Bousset, Theologische Lileraturzeitung, 1897, p. 75 : « Que Justin compte le quatrième Évangile au nombre des àT:ou:jrrj.ci-jvj'j.v-v. c'est ce qui me paraît maintenant, à rencontre de mes explications antérieures, au plus haut point probable. » Drummond, op. cit., p. 160.
* Voir ci-dessus, p. 30. Cf. Camerlynck, Quart-Ei'ang., p. 38-39.
Ainsi, il semble bien que les faits les mieux constatés et les inductions les plus légitimes sont à l'encontre de la théorie avancée par M. Loisy. I/hypothèse d'une évolution graduelle, qui se serait produite dans la croyance relative à la valeur individuelle des Évangiles, a tout l'air d'un système construit pour le besoin d'une cause. Elle ne permet pas de rien préjuger contre la primitivité de la croyance en l'origine johannique de notre écrit.
Il s'agit maintenant de vérifier si la primitivité de cette croyance ne ressort pas explicitement des documents antérieurs au milieu du second siècle.
M. J. Réville, nous l'avons vu^, pense que la reconnaissance du quatrième Évangile comme œuvre de Jean l'apôtre se rencontrerait, antérieurement à l'an 150, dans les grandes écoles gnostiques. Il est, en effet, très probable que les disciples de Yalentin et de Basilide n'avaient fait que suivre sur ce point l'exemple donné par leurs maîtres 2. Mais, à ce compte, il faut supposer que, dès cette époque, l'authenticité johannique était un fait reconnu dans la grande Église chrétienne. Comment pourrait-on croire que FÉglisc orthodoxe ait accueilli avec pareil empressement un écrit qui aurait d'abord circulé dans les milieux gnostiques, et qu'elle ait emprunté à ces gnostiques mêmes sa croyance en la composition de l'ouvrage par saint Jean ?
Quant à l'ignorance prétendue de Papias, de Polycarpe, et d'Ignace, au sujet de l'origine johannique de notre Évangile, elle n'est peut-être pas aussi absolue que veulent bien le dire les critiques. Le fait que Papias a très probablement connu, d'une part, le quatrième Évangile, d'autre part, l'apôtre saint Jean, rend hautement vraisemblable qu'il a tenu l'Évangile pour l'œuvre de cet apôtre. Eusèbe, il est vrai, ne
1 Ci-dessus, p. 28, note 2.
" Voir ci-dessus, p. 2G sa-
nous a point conservé de lui d'autres notices que celles qui concernent les Évangiles de saint Matthieu et de saint Marc : mais il est à remarquer que, ces notices elles-mêmes, Papias les tenait des presbytres, et môme très probablement, la dernière du moins, de l'apôtre saint Jean lui-même^. Or, on comprend que cet apôtre ait pu se prononcer sur des Évangiles d'une origine déjà ancienne, sans fournir de notice littéraire sur son propre écrit.
Mais il y a plus : à bien considérer le témoignage de Jean l'Ancien sur l'Évangile de saint Marc, tel que le rapporte Papias, il semble bien qu'il faille y voir une allusion suffisamment claire à notre Évangile johannique. L'apôtre Jean, comme s'il répondait à une demande d'explication sur les divergences constatées entre l'Évangile de saint Marc et son Évangile personnel, expose comment le disciple de saint Pierre, n'ayant pas vu ni entendu lui-même le Christ, n'a pu relater selon l'ordre rigoureux de l'histoire, mais seulement d'après le va-et-vient de ses souvenirs, les discours et les actes du Seigneur. M. Harnack reconnaît que ce presbytre Jean — que bien à tort il distingue de l'apôtre — est « avec une très haute probabilité le quatrième évangéliste lui-même » , et que, s'il n'avait pas encore mis par écrit son Évangile, a l'époque où il formulait le jugement reproduit par Papias, du moins les termes de son appréciation, sur le rapport de l'Évangile de saint Marc avec l'histoire réelle du Sauveur, correspondent exactement avec ce qu'il a exposé dans son propre Évangile^.
^ Voir ci-dessus, p. 140, note 1.
- Harnack, Chronol., t. I, p. 691. Cf. Renan, L'Église chrétienne, p. 49 : « Le Presbyteros croyait évidemment savoir mieux les choses, et sa tradition, s'ill'écrivit, dut s'écarter tout à fait pour le plan de celle de Marc. » Bousset, Offenb., p. 47, note 2 : « Le jugement de -c-rroJr-ûoç (Jean) sur Marc se comprend au mieux, s'il est prononcé effectivement du point de vue de la tra dition de l'Évangile johannique. »
Pour ce qui est de saint Polycarpe, sa lettre aux Philippiens ne contient rien qui s'oppose à ce qu'il ait tenu la première Épître johannique, et le quatrième Évangile même, pour l'œuvre de l'apôtre saint Jean. D'autre part, le silence qu'il garde sur ce point est compensé, dans une certaine mesure, par ce qu'Irénée, écrivant à Florinus, rapporte de ses traditions orales^.
Il en est de même de saint Ignace. Si l'évêque d'Antioche ne montre nulle part expressément qu'il ait admis l'origine johannique de notre écrit, le fait qu'au témoignage de M.Loisy, « il concilie la tradition synoptique avec la théologie johannique » autoriserait bien à croire qu'il a vu dans cet ouvrage, d'apparition pourtant si récente, un Évangile dûment autorisé, oii il puise avec assurance « l'idée qu'on doit se faire du Christ et de son œuvre », par conséquent, selon toute apparence, le témoignage d'un homme apostolique, qui ne peut être que l'apôtre Jean.
Au surplus, il paraît bien mutile de prétexter le silence des premiers témoins asiates, quand, dans la même Asie-Mineure, et antérieurement à tous ces témoins, nous voyons le quatrième Évangile publié comme œuvre du fils de Zébédée. C'est, en effet, ce que nous trouvons attesté par l'appendice de l'Évangile lui-même, et ce qui est d'ailleurs suffisamment avoué par nos critiques.
Rien de plus clair que le témoignage de ce chapitre final. Le verset 24 attribue expressément l'écrit -
1 Voir ci-dessus, p. 79 et 227 sq.
- Non seulement l'épisode immédiatement précédent, comme pense le P. Calmes, S. Jean. p. 34, 472, mais l'Évangile tout entier. Weizsacker, Apostol. Zeit-, p. 516 ; Renan, Vie de Jésus, p. 537; L'Église chrétienne, p. 52; H. Holtzmann, Einl., p. 455; Harnack, ChronoL, t. i, p. 679 ; J. Réville, Le quatr. Évang-, p. 306, note 2 : « Le verset 24 est une certification de l'écrit tout entier, non pas seulement de l'appendice. Celui-ci, quelle que soit
au disciple bien-aimé qui reposait, à la dernière Cène, sur la poitrine du Sauveur : c C'est ce disciple qui rend témoignage de ces choses et qui a écrit cela. » Or ce disciple, nous l'avons vu ^, ne peut cire, à prendre l'Évangile dans son sens le plus obvie, que l'apôtre Jean, fils de Zébédée; d'autre part, l'appendice l'identifie nettement avec le disciple du Seigneur, bien connu dans le milieu où parut l'ombrage, à savoir Jean d'Éphèse. C'est donc comme œuvre de Jean d'Éphèse, identifié à Jean l'apôtre, que fut publitle quatrième Évangile, puisque l'on s'accorde'^ à dire que l'ouATage n'a pas commencé de circuler avant son appendice, et que ce sont ses éditeurs mêmes, les presbytres d'Éphèse, qui l'ont communiqué aux Églises, avec ce chapitre additionnel, très peu de temps après sa composition.
Mais, si le quatrième Évangile a été publié avec une attestation aussi formelle de son origine, il a donc dû aussitôt circuler, dans les communautés chrétiennes, comme œuATe de l'apôtre Jean. Dès lors, il faut croire qu'il a été accueilli comme tel par les divers écrivains de la première moitié du second siècle, qui paraissent l'avoir eu entre les mains, saint Ignace, saint Polycarpe, Papias, saint Justin. Cela nous dispense bien de toute affirmation expresse de ces écrivains primitifs, touchant leur opinion à ce sujet.
Cela ne nous dispense pas moins des combinaisons complexes, par lesquelles M. J. Ré ville prétend
^"'n origine, a été composé, sous la forme où il a été ajouté à lÉvanile originel, pour ne faire qu'un avec lui. Cela résulte du verset 14 où l'apparition sur la mer de Tibériade est qualifiée de troisième apparition aux disciples. Les deux précédentes sont celles du chapitre xx. Le verset 20 est une référence à xm, 35. Enfin la forme même du verset 24 rappelle expressément xis, 35. Il n'est donc pas permis de limiter les expressions tzûï ro-Jrwv et ravra du verset 24 au seul chapitre xxi. » Loisv. Le quatr. Êvang-, p. 124, 132. 950.
^ Ci-dessus, p. 144 et 168.
- Harnack, cité p. 199;Loisy. cité p< 169, cf. p. 202.
expliquer la formation de la croyance en la provenance joliannique de l'écrit^. Le quatrième Évangile s'est répandu et a été reçu, dès l'origine, comme œuvre de Jean l'apôtre : voilà qui justifie pleinement l'extraordinaire fortune, qui lui valut d'être associé immédiatement aux trois premiers Évangiles, pour constituer avec eux le tétramorphe sacré.
L'appendice du quatrième Évangile fournit donc la preuve péremptoire que l'attribution de cet Évangile à saint Jean, que nous avons trouvée traditionnelle dans l'Église, et particulièrement dans l'Église d'Asie-Mineure, au dernier quart du second siècle, a sa véritable origine dans ce milieu asiatique, où parut d'abord l'ouvrage, et à l'époque môme de sa première publication.
Peut-on, dans les conditions de temps et de lieu où elle se présente, croire cette attribution erronée ?
On ne peut le faire qu'en portant contre les presbytres épliésiens, éditeurs du livre, l'accusation de faux littéraire, ou du moins de ce que nous avons coutume d'appeler ainsi de nos jours. M. Harnack songe à une addition postérieure du verset 24, par les presbylres d'Ephèse, dans le but exprès de substituer Jean l'apôtre à Jean le presbytre, qu'il estime l'auteur réel de l'Évangile^. M. Loisy préfère au terme de « faux )) celui de « fiction )>, comme répondant mieux aux habitudes littéraires de l'ancien Orient. « L'appendice, dit-il, qui attribue l'œuvre anonyme à un personnage connu, emploie une fiction littéraire dont il y a bien d'autres exemples, et qui n'avait pas alors le caractère odieux qu'elle aurait aujourd'hui^. « Cepen-
^ Voir ci-dessus, p. 199 sq.
^ Harnack, cité ci-dessus, p. 198.
' Loisy, Le quatr. Ëvang-, p. 136, cf. p. 950; « Sa naïveté cepen» dant ne permet pas qu'on le prenne pour un faussaire ; il n'avait pas plus le sens de la propriété littéraire que celui de l'exactitude liistoriaue. »
EXAMEN CRITIQUE DU TÉMOIGNAGE 2il
dant il ne craint pas de déclarer que les éditeurs voulaient par là <( assurer le succès » du livre, le faire passer pour une œuvre « apostolique », en même temps que lui ménager « un accueil favorable près de l'Église romaine )^^.
Qu'on appelle le procédé d'un nom ou d'un autre, l'imputation, mise sur le compte des presbytres éphésiens, ne laisse pas que d'être grave. On a le droit d'exiger qu'elle soit appuyée sur des raisons extrêmement sérieuses, avant de l'accepter. Or, à bien considérer les choses, il apparaît clairement que l'hypothèse, faite par les critiques, n'a pas d'autre raison que la nécessité logique de leur système. C'est parce qu'on pose en principe que le quatrième Évangile ne peut être l'œuvre de Jean l'apôtre, et parce qu'on se refuse à voir ce même apôtre dans Jean d'Éphèse, que l'on est réduit à rejeter le témoignage qui rapporte l'ouvrage au fds de Zébédée. Mais précisément l'extrémité, à laquelle accule fatalement le système, semble en être la condamnation, tant elle va contre toute évidence.
On suppose en premier lieu que l'œuvre, attribuée à Jean d'Éphèse par les presbytres, était d'un auteur anonyme, totalement inconnu. Or, cette supposition est tout à fait invraisemblable. En effet, ou bien l'Évangile avait été composé dans la région éphésienne, ou bien il avait été apporté là d'ailleurs.
Dans la première hypothèse, l'auteur devait forcément être connu en ce milieu. M. Loisy, à la suite de M. J. Réville-, objecte l'exemple du livre de l'Imitation et du livre de la Sagesse. Que l'auteur « ait voulu rester inconnu, dit-il, qu'il ait pu être ignoré de son temps, et que la tradition n'ait pas su pénétrer le secret de son anonymat, on ne doit pas en . être surpris : le livre de \ Imitation se présente dans
* Voir ci-dessus, p. 202.
^ J. Réville, Le quatr. Évang., p. 320.
(jVATBIÊXE ÉVAKGILE. 14.
des conditions assez semblables. Celui de la Sagesse s'offre dans des conditions presque identiques. »^ Mais cette parité prétendue n'existe absolument pas, au point de vue que nous envisageons.
D'une part, rien n'autorise à dire que l'auteur de l'Imitation et celui de la Sagesse aient été d'abord inconnus dans le milieu même oii ils ont vécu. Or, pour le cas qui nous occupe, il faudrait supposer le nom de l'évangéliste ignoré dans la région même où il habitait, et aussitôt après sa mort, sinon de son vivant. Cela ne peut raisonnablement se soutenir. Y avait -il donc beaucoup de gens à Éphèse, ou aux alentours, à qui l'on pût attribuer une telle œuvre ? Ne devait-on pas savoir immédiatement quel pouvait être cet écrivain, qu'on nous vante comme le plus grand des théologiens et le prince des mystiques ?
D'autre part, notre Évangile n'est pas un ouvrage purement didactique, comme l'Imitation ou la Sagesse : c'est une Vie de Jésus, qui revêt les apparences de l'histoire, et qui, au moins dans une certaine mesure, en a les réalités. L'auteur paraît y raconter le ministère du Sauveur d'une façon indépendante, avec des informations particulières sur les personnes et sur les lieux : de l'aveu du plus grand nombre des critiques, il est en possession de renseignements personnels sur les choses qu'il raconte, et M. Loisy lui-même reconnaît qu'il décrit en connaissance de cause les lieux palestiniens'-.
Or y avait-il, aux approches de l'an 100, dans la région éphésienne, beaucoup de Juifs à qui l'on pût songer pour un tel Évangile ? Y trouvait-on beaucoup de Palestiniens capables de décrire ainsi les localités de la Judée, de la Galilée, de la Samarie, et de raconter de la sorte le ministère de Jésus ? On dut savoir aussitôt sur qui porter les suppositions,
^ Loisy, Le qualr. Évang-, p. 131.
- Voir, ci-après, au chapitre vi.
à qui poser les interrogations, et dès lors il ne dut pas être difficile de découvrir le secret. Si l'auteur était encore vivant, il ne put longtemps garder l'anonymat. S'il était déjà mort, on ne put hésiter davantage : la publication avait suivi de peu la rédaction du livre ; près de son origine, au lieu même de sa composition, il ne devait pas être malaisé de connaître d'où venait l'ouvrage et à qui, dans ce milieu, il pouvait être attribué.
L'hypothèse que l'Évangile aurait été apporté d'ailleurs est une pure conjecture : s'il avait été composé ailleurs, d'où vient qu'il fut publié à Éphèse et attribué à un personnage d'Éphèse ? En admettant même la supposition, il faut bien reconnaître qu'il avait été apporté par quelqu'un. Or, ce quelqu'un devait savoir la provenance réelle de l'ouvrage. De fait, M. Loisy affirme qu'il connaissait l'auteur, qu'il était sans doute « de son école », qu'il faisait probablement partie de ce « petit groupe d'initiés », auquel il avait destiné son œuvre. Mais alors, on peut être assuré que ce disciple de l'évangéliste a été forcé de s'expliquer sur l'origine du livre qu'il apportait. Comment croire qu'on ait accepté un tel écrit, si divergent des Synoptiques, qu'on lui ait fait un accueil si bienveillant, si enthousiaste, sans s'être inquiété de sa provenance ?
Le disciple a donc révélé la personnalité de l'auteur, à moins de dire que, lui aussi, a dissimulé la véritable origine de l'ouvrage, et, intéressé à garder le secret de son maître, a laissé prendre l'Évangile pour ce qu'il n'était pas, à savoir, l'œuvre d'un témoin réel, vrai disciple du Christ. Mais cela ferait bien des conspirateurs pour ce complot, et des conspirateurs indépenpendants, agissant chacun pour leur compte : l'auteur de l'Évangile, son groupe d'initiés, le disciple porteur de l'ouvrage, enfin les presbytres d'Éphèse ! Tant de complices, jouant leur rôle les uns après les autres,
24'i ATTRIBUTION DU IV« ÉVANGILE
sans se trahir, cela forme un ensemble trop extraordinaire pour être croyable, si l'on se rappelle que tout l'échaffaudage de la combinaison repose sur une purt conjecture, sans fondement précis.
En second lieu, les critiques doivent supposer que l'Évangile, censé anonyme, a été attribué à tort, et bien sciemment, par les presbytres éphésiens à Jean d'Éphèse. Or, cette hypothèse encore est au plus haut point invraisemblable. 11 faut bien, en effet, se remettre dans la réalité. C'est dans le milieu même d'Éphèse, presque aussitôt après l'apparition de l'ouvrage, qu'on aurait prétendu l'attribuer au célèbre Jean. Mais, est-il possible qu'on ait songé, pour cette attribution, à un personnage aussi connu, et qui, par cela même qu'd était bien connu, ne pouvait être regardé par personne comme l'auteur de l'Évangile ?
M. Loisy se rend bien compte de l'étrangeté de l'hypothèse, et il s'efforce d'atténuer ce que la tentative des" éditeurs avait d'audacieux, en la prétendant formulée d'une façon discrète. « Il semble, dit-il, que l'on ait procédé avec une certaine hésitation ^ » « Si Jean n'est pas désigné plus expressément,... c'est certainement parce que, dans le temps et le milieu où l'appendice fut rédigé, l'attribution au vieux disciple éphésien était déjà un coup dont on sentait, au moins vaguement, la hardiesse 2. « a L'identification fut donc proposée avec réserve, afin d'éviter la contradiction ouverte de ceux qui avaient connu personnellement Jean l'Ancien et savaient bien qu'il n'avait jamais écrit d'évangile =^. »
Mais, à qui considère les textes sans parti pris, il est impossible de découvrir, dans l'attribution qui est faite de l'Évangile, le moindre mystère. L'auteur
1 Loisy, Le quair. Êvang., p. 132. Voir ci-dessus, p. 202.
2 Id., ibid; p. 124, note 2.
» Id., ibid; p. 132, cf. p. 950.
s'exprime en termes nullement ambigus : celui qui rend témoignage de ces choses et qui les a écrites, c'est le disciple dont on vient de parler de la façon la plus précise, le disciple que Jésus aimait, celui qui, à la Cène, reposa la tête sur sa poitrine, celui à qui le Seigneur avait semblé promettre l'immortalité. S'il est vrai que, dans le milieu asiate du début du second siècle, le personnage ainsi désigné ne pouvait être pour tous que le ^^eux disciple d'Éphèse, il est encore plus incontestable qu'on ne pouvait lui rapporter la composition du quatrième Évangile en termes plus exprès.
Les éditeurs du li\Te n'ont donc aucunement cherché à éviter de contredire la croyance commune. Or, encore une fois, la tentative hardie qu'on leur prête se comprendrait-elle, si leur entourage, comme l'on suppose, avait su que Jean d'Éphèse n'avait jamais écrit d'évangile ? Cela est si invraisemblable que M. Loisy se risque à ajouter : « Il est possible d'ailleurs que le li\Te fût arrivé à Éphèse avant la mort de Jean et que celui-ci en eût accepté ou approuvé certaines opinions ^. )> C'est avouer que l'attribution, faite par les presbytres éphésiens, ne s'explique guère sans un rapport^ réel de Jean d'Éphèse avec l'Évangile.
La concession de >L Loisy est d'ailleurs manifestement insuffisante. Si Jean s'est contenté d'accepter ou d'approuver certaines opinions de notre écrit, la pensée d'en faire l'auteur du livre ne parait guère moins audacieuse. D'autre part, étant admise cette hypothèse, Jean d'Éphèse aurait connu le quatrième Évangile, il en aurait parlé devant ses disciples, et sans doute l'aurait apprécié en sa qualité de représentant des traditions apostoliques. Or, n'est-il pas é^'ident que, dans ce cas, il a dû en parler comme d'un ou^Tage auquel il était étranger, et sans que personne ait pu, à son langage, croire que ce fût son œuvre pro-
1 Loisy, ibid. Voir ci-dessus, p. 202.
pre ? La tentative des presbytres d'Éphèse n'en aurait donc été qu'un défi plus invraisemblable à l'opinion publique.
Et cependant, cette tentative, d'une hardiesse si provocante, aurait admirablement réussi i. On essaye bien de dire que le succès ne vint que lentement, qu'il y eut au début incertitude et çà et là hésitation. En réalité, nous ne trouvons pas traces d'opposition, jusqu'à une époque relativement tardive, et encore cette opposition n'apparait-elle, à aucun moment, même chez les Aloges d'Asie-Mineure, portée sur le terrain de la tradition et de l'histoire.
Or, est-il possible de prétendre sérieusement que le quatrième Évangile, publié comme œuvre de l'apôtre Jean d'Éphèse, à une époque et dans un milieu où l'on savait pertinemment que Jean d'Éphèse n'était pas du tout un apôtre, qu'il n'avait jamais écrit d'évangile, ou même, s'il avait connu notre Évangile, en aurait parlé comme d'un ouvrage étranger, se soit néanmoins si bien fait recevoir pour l'œuvre de cet auteur que, quelques années plus tard, la croyance se trouve très ferme sur ce point, même en Asie Mineure et à Éphèse, sans que l'on rencontre un indice appréciable de protestations soulevées à cette époque ni précédemment ?
Ainsi, en nous plaçant dans l'hypothèse même des critiques, c'est-à-dire, en regardant le dernier chapitre de l'Évangile comme une addition des éditeurs, nous arrivons à vérifier d'une façon très solide le bien-
1 Wernie, Anf. Relig-, p. 456 : « Le seul fait historique saisissable est la tentative, entreprise par un certain nombre d'hommes d'Église — ceux qui disent « nous » au verset 24 du chapitre XXI — pour faire recevoir, à côté des Synoptiques, le nouvel Évangile, si notablement divergent des anciens. Dans quel état de conscience ont-ils fait cela, nous ne le savons ; c'est assez de dire que leur tentative a pleinement réussi. »
fondé de l'attestation finale, concernant l'origine de
l'écrit.
A moins de se résoudre à des conjectures, qui forcément tombent dans l'extravagant et touchent au déraisonnable, il faut bien admettre que le quatrième Évangile a été publié, dès le principe, comme œuvre de l'apôtre saint Jean, et que le fait de sa publication, dans le milieu où l'on était le mieux renseigné sur le rapport de l'apôtre avec Jean d'Éphèse, comme sur la relation de Jean d'Éphèse avec l'Évangile, garantit d'une façon décisive cette attribution.