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CHAPITRE V

L'AUTEUR DU QUATRIÈME ÉVANGILE D'APRÈS LE TÉMOIGNAGE DES A UT RESÉCRITSJO HA NNIQU ES

D'après l'étude que nous venons de faire, l'attestation traditionnelle de la composition du quatrième Évangile par saint Jean se trouve donc constatée, dans la région même qui a vu paraître l'Évangile, soit au dernier quart du second siècle, avec Théophile, Apollinaire, saint Irénée, soit au milieu, avec les montanistes, les gnostiques et saint Justin, soit au début, probablement avec saint Polycarpe et Papias, sûrement avec l'appendice du livre, et dans des conditions qui recommandent de la meilleure manière ce témoignage.

Avant de chercher à contrôler, par l'examen direct de notre Évangile, la valeur de cette attestation, il parait bon d'examiner quelle lumière peut apporter à notre étude le témoignage des autres écrits appelés johanniques. Nous le ferons brièvement, à raison du caractère accessoire de ce témoignage, comparé au témoignage autrement important de l'Évangile luimême.

Deux choses sont requises, pour que l'attestation des documents en question — Apocalypse et Épitres johanniques — soit utilisable en faveur de notre thèse : c'est, à savoir, que ces écrits aient la même provenance

que le quatrième Évangile, et que, d'autre part, ils permettent de reconnaître suffisamment l'identité de leur auteur.

^ I. — L'unité d'auteur des écrits johanniques.

Considérons d'abord l'origine des Épitres johanniques, dans son rapport avec l'origine de l'Évangile de saint Jean.

Les critiques sont unanimes à admettre la parenté intime de ces écrits : ils sont nés sur le même sol, dans la même Église, au sein de la même école d'Asie- Mineure que l'histoire paraît mettre en relation avec Jean d'Éphèse. Mais sont-ils d'un seul et même auteur ?

Quelques critiques croient pouvoir le contester. Ainsi M. Schmiedel, après avoir noté les relations étroites de la I^*^ Épître avec l'Évangile, et avoué que « l'identité d'auteur est souvent proclamée évidente, tant est frappante la similitude des deux écrits ))^, s'attache néanmoins à relever un certain nombre de différences, soit dans le vocabulaire, soit du côté des idées, et estime que « ces divergences s'expliquent beaucoup plus aisément dans l'hypothèse que les deux ouvrages proviennent d'auteurs distincts, bien qu'appartenant à une seule et même école «^^

Quant à la seconde et à la troisième Épîtres, dit-il encore, « on ne peut aller au delà de cette affirmation, qu'elles se meuvent dans la même sphère d'idées que la première. »

Sont-elles, l'une et Tautrc, de la même main ? « Il n'est pas nécessaire de le mettre en doute, » avoue M. Schmiedel ; mais, ajoute-t-il, « ce n'est pas non plus absolument certain... Si l'on admet qu'il y avait tout un groupe d'hommes qui travaillaient dans un seul

* Schmiedel, art. John, col. 2556.

' Id., ibid., col. 2557 ; cf. Weizsiicker, Aposlol. Zeit-, p. 539.

cl même esprit, il peut toujours avoir existé deux membres de ce groupe, à qui nous serions redevables de ces deux ouvrages, qui ne coïncident pas complètement pour la langue ni pour la pensée^. »

M. H. Holtzmann^, suivant sa coutume, expose minutieusement le pour et le contre, tant en ce qui regarde l'unité d'auteur des trois Épîtres, qu'en ce qui concerne l'identité de cet auteur avec l'évangéliste.

M. J. Réville ne se prononce fermement que sm* un point : l'unité d'écrivain des deux petites Épîtres. « Elles sont incontestablement du même auteur^, » dit-il. D'autre part, il lui paraît « très vraisemblable » qu'elles sont de la même main que la première ; cela ne lui semble cependant pas pleinement assuré, « les deux petites Épîtres pouvant émaner du même milieu sans être strictement du même auteur^. »

Enfin, d'après M. Réville, il ne serait pas davantage certain que la première Épître eût la même source que l'Évangile. Tout en reconnaissant qu' « on les a généralement attribués au même auteur, même parmi ceux qui repoussent l'origine apostolique du quatrième évangde », qu' « il n'est pas douteux, en tout cas, que ce soient deux écrits de même famille et même très proches parents », il ajoute : « Cependant l'identité d'auteur ne s'impose pas^, » et, au tableau des ressemblances, il oppose celui des divergences.

M. Loisy se contente de déclarer : « C'est une question de savoir si la première Épître est du même auteur que l'Évangile, et si la seconde et la troisième sont du même auteur que la première. La première semble être postérieure de plusieurs années à l'Évan-

' Schmiedel, art. John, col. 2561 - H. Holtzmann, Einl, p. 477-481.

' J. Réville, Le quatr. Évang-, p. 49.

* Id., ibid; p. 51.

* Id., ibid., p. 52

2r.2 TÉMOIGNAGE DES ÉCRITS JOHANNIQUES

giie. On a quelques raisons de ne pas l'attribuer au même auteur. Il se pourrait que les trois Épîtres eussent paru dans le temps où l'Évangile, augmenta du chapitre xxi, commença à circuler sous le nom du célèbre disciple. On les aura écrites pour compléter l'enseignement du livre principal, en les mettant sous le même patronage^. »

Quoi qu'en pensent ces divers critiques, il pajait bien impossible cependant de mettre en doute l'unité d'auteur de l'Évangile et des Épîtres johanniques. Les différences que l'on signale entre ces écrits sont d'ordre tout à fait secondaire et ne peuvent créer une présomption raisonnable contre cette unité. D'autre part, les ressemblances, tant pour la doctrine que pour le style, sont tout à fait trop intimes pour s'expliquer par la simple provenance d'une même école, ou par un travail quelconque d'imitation.

C'est exagérer singulièrement les choses et interpréter bien étroitement l'un et l'autre écrits, que de prétendre trouver une divergence entre leur manière de représenter le dernier avènement du Christ, le caractère rédempteur de son sang, sa qualité d'intermédiaire entre Dieu et l'homme. Et quel argument sérieux peut-on fonder sur ce que les Lettres johanniques contiennent quelques mots qui ne se trouvent pas dans l'Évangile ? Ce qui est autrement significatif, c'est que le monde d'idées dans lequel se meuvent les Épîtres, surtout la première, qui est notablement plus développée, correspond exactement avec celui de notre document.

Ce sont les mêmes antithèses, de Dieu et du monde, du Christ et du diable, de la vérité et du mensonge, de l'amour et de la haine, de la lumière et des ténèbres, de la vie et de la mort. Non seulement il y a identité parfaite entre le plus grand nombre, Ip. presque tota-

^ Loisy, Le qualr. Évang-, p. 135.

lité, des expressions et des formules^, mais on y trouve les mêmes associations d'idées 2, les mêmes particularités de style les plus spéciales : c'est une manière identique de développer l'idée en une série de propositions courtes et incisives, en forme de parallélisme explicatif ^ ou plus souvent antithétique^; c'est la même façon d'employer une proposition commençant par un pronom démonstratif et reliée par une conjonction à une proposition subordonnée, soit pour insister sur l'idée déjà émise ^, soit pour amorcer une idée nouvelle^ ; chose plus caractéristique encore, c'est le

^ Comparer : I Jean, i, 1-2 : idée du Verbe vie auprès du Père dès le commencement, avec Jean, i, 1-2. I Jean, iv, 12, 20 : « personne n'a jamais vu Dieu, » avec Jean, i, 18. I Jean, v, 12 : «celui qui a le Fils a la vie ; celui qui n'a pas le Fils de Dieu n'a pas la vie, » avec Jean, m, 36. I Jean, i, 4 : « afin que notre joie soit remplie, » avec Jean, xv, 11 ; xvi, 24 ; xvn, 13 ; II Jean, 12. Comparer également l'emploi fréquent des termes ,oiaoTvpix et ^aoTupîîv; l'usage des formules caractéristiques : « le Fils unique, » « être de Dieu, s» « être né de Dieu, » « être en Jésus-Christ, » « être de la vérité, » « faire la vérité, » « avoir la vie, * « marcher dans l'amour, >> « marcher dans les ténèbres, » « être hors du monde. »

^ Comparer : I Jean, i, 6 : « marcher à la lumière » et « faire la vérité », avec Jean, m, 21.1 Jean, n, 4 : « garder les commandements » et « être aimé de Dieu », avec Jean, xiv, 21, 23, et II Jean , 11. I Jean, m, 16: l'amour reçu du Christ et l'amour à témoigner au prochain, avec Jean, xv, 13 et II Jean, 4. I Jean, v, 3 : l'amour à témoigner à Dieu et la garde des commandements, avec Jean, xrv, 15. I Jean, iv, 4, 5, avec Jean, xv, 19, nn, 47. I Jean, iv, 9, avec Jean, m, 16. I Jean, v, 13, avec Jean, xx, 31. I Jean, v, 20 avec Jean, xvm, 3.

* Comparer, par exemple, I Jean, n, 2 : « non pour nos péchés seulement, mais aussi pour le monde entier, » avec Jean, xi, 52

« non pour sa nation seulement, mais aussi pour qu'il réunît ensemble les enfants de Dieu dispersés. »

* Comparer : I Jean, n, 10, avec Jean, xi, 10 ; xn, 35. I Jean n, 23, avec Jean, v, 23, xv, 23. I Jean, v, 12, avec Jean, m, 36

' Comparer : I Jean, in, 10, 19, 24, avec Jean, ix, 22, 23 ; X, 18 ; xn, 41 ; xv, 17, 21, etc.

* Comparer : I Jean, iv, 19 : « en ceci est apparu l'amour de Dieu pour nous, qu'il a envoyé son Fils unique... ; » i, 5; n, 3, 5; m, 8 , 11, 16, 23, etc., avec Jean, m, 19; iv, 37; vi, 29, 39. 50; x, 17. etc.

QUATRIÈME ÉTANQILE. — 15.

même procédé consistant à revenir en arrière sur les membres antérieurs d'une phrase, par une série de reprises qui font repasser tour à tour les divers points de vue de l'idée à mettre en relief, et à terminer par une proposition démonstrative qui reprend sous sa forme initiale l'idée qu'on vient de développer^. Cette identité de procédé littéraire est d'ordre tout à fait trop particulier pour qu'elle n'oblige pas à conclure à l'identité d'auteur ^.

Aussi le plus ^and nombre des critiques, et tous ceux qui sont véritablement indépendants, admettentils fermement cette unité. Ce ne sont pas seulement des partisans de l'origine johannique de l'Évangile, comme MM. B. Weiss, Zahn, Westcott, Drummond, Sanday^; ce sont encore des critiques libéraux, opposés à l'authenticité de notre écrit, et fort réputés, tels que Renan, MM. Harnack, Abbott, Jiilicher.

« S'il y a quelque chose de probable en fait de critique, écrivait Renan, c'est que la première au moins de ces épîtres est du même auteur que le quatrième Évangile. On en dirait presque un chapitre détaché. Le dictionnaire des deux écrits est identique ; or, la

^ Comparer surtout: I Jean, m, 1-10, avec Jean, xv, 12-17 De part et d'autre, on trouve également, en des sortes de strophes, l'énoncé d'une sentence, puis son explication, enfin une conclusioti. Comparer, à ce point de vue : I Jean, n, 3-6, 7-8, 9-11, 15-17, 18-19, avec Jean, x, 11-14 ; xv, 4-6 ; xvii, 9-11, 18-19, 20-23.

^ Nous insistons particulièrement sur l'unité d'auteur de la I™ Épître et de l'Évangile. L'unité d'auteur des trois Épîtres ressort d'observations tout à fait semblables : ce sont les mêmes idées, et des formules identiques, quoique sans cette identité littérale qui pourrait être le fait d'un simple imitateur. Comparer : II Jean, 5, à I Jean, n, 7; II Jean, 6, à I Jean, i, 5; v, 3; II Jean, 7, à

I Jean, n, 18 ; iv, 1-3 ; II Jean, 9, à I Jean, n, 23 ; III Jean, 3, à

II Jean, 4; III Jean, 4, à Jean, xv, 13; III Jean, 8, à II Jean. 10; ni Jean, 11, à I Jean, m, 6, 9 ; III Jean, 12, à Jean, xix. 35; XXI, 24; III Jean, 13, à II Jean, 12.

3 B. Weiss, Einl., p. 440, 449 ; Zahn, Einl., t. u, p. 567 sq., 579 sq. ; Westcott, The Epislles of St. John, 1892, p. xxx ; Drummond, FourihGosp., p. 165-176: Sanday, i^ourr/ï Gosp.,p. 74.

langue des ouvrages du Nouveau Testament est si pauvre en expressions, si peu variée, que de telles inductions peuvent être tirées avec une certitude presque absolue^. » « Ce style des écrits pseudo-johanniques est quelque chose de tout à fait à part, et nul modèle n'en avait été donné avant le Preshyieros'-. » Quant aux deux petites Épîtres, Renan écrivait encore : « Le style, les pensées, la doctrine, sont les mêmes, à très peu de chose près, que dans l'Évangile et dans l'Épître censés johanniques. Nous croyons que Presbyteros en est aussi l'auteur^. »

M, Harnack se prononce fort nettement sur ce point. « Que l'on ait le droit de séparer la deuxième et la troisième Épîtres de la première, dit-il, pour les attribuer à un auteur différent, je n'ai pu davantage m'en convaincre que du droit de disjoindre la première Épitre de F Évangile*. » Et ailleurs, après avoir affirmé l'unité d'auteur de ces écrits : « Je n'ai jamais pu, répète-t-il, me persuader du contraire^ ».

M. Abbott n'est pas moins affirmatif. A son sens, la première Épître est « certainement écrite de la même main que l'Évangile »^.

Le jugement de M. Jiilicher surtout mérite d'être rapporté. Lui aussi parle de certitude. « Pour nous, dit-il, le fait est tout ce qu'il y a de plus certain que l'auteur de la première Épître de Jean est identique à l'auteur du quatrième Évangile. L'affinité des deux écrits, avec toute leur différence extérieure de

^ Renan, Vie de Jésus, p. 538 : L'Église chrétienne, p. 50 : « Le style (de la I''» Épître), touchant, pressant, pénétrant, est absolument le même que celui de l'Évangile. »

^ Id., L'Église chrétienne, p. 51.

^ Id., ibid., p. 79 ; Vie de Jésus, p. 535, à propos de I Jean et III Jean : « deux écrits qui sont de la même main que notre Évangile. »

* Harnack, ChronoL, t. i, p. 658, note 2.

» Id., ibid., p. 678, note 2.

« Abbott, art. Gospels, col. 1818.

forme, est tout à fait frappante... On a depuis longtemps relevé d'innombrables parallèles entre les deux documents, à commencer par la phrase qui sert à l'un et à l'autre d'introduction... Dans aucun cas il ne s'agit d'une pure imitation, encore moins d'une reproduction littérale d'un document par l'autre ; mais, ces passages parallèles, se rencontrant d'une façon extrêmement fréquente, tant dans l'Épître^ que dans l'Évangile, quoique toujours avec de légères variantes d'expressions, et, d'autre part, requérant les uns et les autres la même interprétation, nous forcent pour ainsi dire, à eux seuls, à reconnaître l'identité d'auteur. Surtout, il n'est pas question de sentences exceptionnelles, qui auraient pu subir quelque modification dans la mémoire de l'écrivain plus récent ; c'est dans le vocabulaire entier, dans le monde d'idées, dans le style, pourtant si spécial, qu'il existe entre les deux documents un accord qui n'a jamais été surpassé... Il est vrai que l'Ëpître offre quelques particularités. Mais ces différences s'expliquent pour la plupart par le but spécial de l'Epitre, qui attirait l'attention de l'écrivain hors des thèmes favoris de l'Évangile... Il est impossible de regarder l'Évangile et l'Épître comme des productions simultanées. Or, si les écrits ont été séparés dans le temps, la dernière raison de mettre en doute l'identité de leur auteur s'évanouit, car on ne peut raisonnablement exiger d'un écrivain qu'il se soit restreint, dans un ouvrage postérieur, exactement aux mêmes matériaux qu'il avait exploités quelque cinq ans auparavant... En tout cas, il n'est pas d'habileté dans l'art de l'imitation, ni d'affinité d'esprit entre écrivains de la même école, qui eussent jamais pu produire une similitude aussi complète et aussi intime que celle qui existe entre l'Évangile de Jean et cette Épître^. »

» Cf. I Jean, i, 6, 8, et n, 4 ; n, 18, 22, et iv, 3 ; ii, 3, et m, 6 b. * Jùlicher, Einl., p. 194-196.

Quant aux deux petites É pitres, « les divergences qu'elles offrent avec la première, dit encore M. Jùlicher, ne sont pas plus considérables que celles qui se remarquent entre celle-ci et l'Evangile. » « Dès lors que le même écrivain a pu les composer quelques années plus tard, en supplément de la première, je ne vois pas de raison d'attribuer les trois Épîtres de Jean à plus d'un auteur ^. »

A la suite de ces critiques, nous pouvons donc regarder comme certaine l'unité d'auteur des Épîtres johanniques et du quatrième Évangile^.

La communauté d'origine de l'Apocalypse prête à plus grande discussion. C'était, depuis le xviiie siècle, jusqu'à ces dernières années, un principe admis dans le monde de la critique indépendante, que l'auteur du quatrième Evangile ne pouvait avoir composé l'Apocalypse, ni réciproquement. Renan se faisait l'écho de l'opinion courante, lorsqu'il écrivait : « S'il y a quelque chose^ d'évident, c'est que l'Apocalypse, d'une part, l'Evangile et les trois Epîtres, d'autre part, ne sont pas sortis de la même main. L'Apocalypse est le plus juif, le quatrième Evangile est le moins juif des écrits du Nouveau Testament^. »

Actuellement encore, se rencontrent des affirmations aussi catégoriques. D'après M. H. Holtzmann, « le canon disjonctif, » qui pose en principe la diversité d'auteur des deux écrits, « s'appuie surtout sur le fait d'une différence totale de langue et de style. » Mais, dit-il, « encore plus frappante peut-être est la

* Jûlicher, Einl, p., 199-200.

^ Cf. Batiffol, Six leçons sur les Évangiles, 4-= éd., 1897, p. 120 ; Salmond, art. John (Epistles of) dans le Dict. of the B., t. n, p. 733 sq. ; Mangenot, art. Jean (Épîtres de saint), dans le Dict. de la -B.. t. ni. col. 1192 sq.

^ Renan, V Antéchrist, p. xxv.

divergence qui se constate entre les deux écrivains au point de vue de leur horizon extérieur et de leur monde intérieur : le caractère juif qui pénètre toute l'Apocalypse est absent de rÉvangile, où s'ouvre au contraire la plus libre perspective sur le monde païen ^. »

M. Schmiedel écrit à son tour : « La différence entre l'Apocalypse et le quatrième Evangile, sous le rapport de la langue et du style, no saurait être établie trop fortement. » D'autre part, « la substance même des idées est à maints égards foncièrement différente. » Et M. Schmiedel insiste en particulier sur ces points : l'eschatologie, qui joue le rôle principal dans l'Apocalypse, est presque absente de l'Évangile ; l'Évangile est universaliste, l'Apocalypse judaïsante ; enfin le Christ de l'Évangile est beaucoup plus transcendant, dominé qu'il est par l'idée du Logos 2.

« L'auteur de l'Apocalypse et l'évangéliste, dit également M. JiiUcher, diffèrent totalement l'un de l'autre pour le vocabulaire, le style, les idées et le point de vue... L'attitude théologique de l'Évangile est presque diamétralement opposée à celle de l'Apocalypse... C'est une des thèses les plus sûres de la critique néotestamentaire qu'aucune autre ligne ne nous est restée, dans le Nouveau Testament, de l'auteur de l'Apocalypse, l'Évangile de Jean moins que tout le reste, car, si l'Apocalypse est le livre le plus juif du Nouveau Testament, le quatrième Évangile est aussi le plus antijuif^. »

M. J. Réville renchérit encore sur cette assurance d'affirmation : « Y a-t-il jamais eu, s'écrie-t-il, un contraste littéraire plus frappant que celui du style de l'Apocalypse et du style du quatrième Évangile ?...

^ H. Holtzmann, Einl., p. 459.

* Schmiedel, art. John, col. 2516, 2517. Cf. Porter, art. Relevation (Book of), dans le Dict. of the B., t. iv, p. 265. » Jûlichcr, Einl; p. 220, cf. p. 321.

Jamais deux hommes n'ont écrit de manière plus différente. » Au point de vue des idées, « l'opposition de l'Apocalypse et du quatrième Évangile n'est rien moins qu'irréductible. » Ce qu'on y constate, ce sont « deux conceptions radicalement contraires du monde et du salut »^, ce sont « deux âmes différentes, deux génies littéraires opposés ))^. « L'évangéliste est aussi foncièrement idéaliste que le voyant est matérialiste^, » « Prétendre que ces deux productions littéraires sont sorties de la même plume, c'est comme si l'on attribuait au même auteur Jocelyn et la Légende des siècles^. » « Prétendre nous faire accroire, sur l'autorité d'auteurs du milieu et de la fin du deuxième siècle, que le vieil apôtre Jean se soit dédoublé ainsi en deux êtres contradictoires, c'est un défi au bon sens le plus élémentaire ^. »

Moins affirmatif est M. Loisy. Après avoir noté que (( ce fut pendant longtemps une opinion indiscutée parmi les critiques » que l'auteur de l'Apocalypse n'ait pu être en même temps celui de l'Évangile, il ajoute : « On s'exagérait la différence d'esprit qui existe entre les deux ouvrages... Puis certains critiques ont remarqué que l'Apocalypse donnait au Christ le nom de Verbe, tout comme l'Évangile, et que l'auteur avait subi en quelque chose l'influence de l'hellénisme ; et l'on a pareillement reconnu que l'évangéliste ne rejette ni la parousie, ni le jugement universel, ni la résurrection des morts. » Dès lors, conclut M. Loisy, « l'unité d'auteur a cessé de paraître impossible. » Mais il ajoute : « Elle reste cependant très invraisemblable. » A l'appui de son opinion, le critique invoque, outre les différences de langage, la diversité d'attitude

' J. Réville, Le quatr. Évang-, p. 27, 28.

- Id., ibid., p. 31.

» Id., ibid., p. 35.

* Id., ibid., p. 31.

' Id.. ibid., p. 36, cf. p. 315.

vis-à-vis de l'attente du dernier avènement et des attaches de la religion nouvelle avec le judaïsme. ((Si l'eschatologie apocalyptique, dit- il, et la théologie du Verbe incarné ne sont pas incompatibles, on conçoit néanmoins difficilement que le même personnage ait été dominé à la fois par l'attente anxieuse de la parousie et par un mysticisme indifférent à la parousie, que le même esprit se soit complu dans les tableaux, symboliques si l'on veut, mais matériellement symboliques, du messianisme juif, et dans les allégories savantes d'une religion spirituelle. Ajoutons que les différences de langage seraient tout à fait extraordinaires chez un même écrivain^. »

Les difficultés qu'opposent ces divers critiques sont réelles ; on ne peut nier que l'Apocalypse, placée en regard de l'Évangile et des Épîtres johanniques, dont la parenté est si manifeste, n'offre une physionomie différente, sous le rapport du style et de la pensée. Néanmoins, malgré ces divergences, il est possible de croire à l'unité d'auteur de nos écrits. Bien plus, la juste appréciation de la situation interne des documents, jointe à la considération du témoignage externe de la tradition, paraît obliger à l'admettre positivement .

Il est tout d'abord incontestable que la tradition la plus ancienne a constamment attribué l'Apocalypse au même auteur que le quatrième Évangile. Dès le milieu du second siècle, saint Justin, en dépendance sans doute de la tradition éphésienne, au milieu de laquelle il avait été initié à la foi, rapportait la Révélation à l'apôtre Jean^, et nous avons vu que, dans le même milieu éphésien, le quatrième Évangile fut publié sous le nom de cet apôtre. Quelques années après, les montanistes emploient, comme des écrits

Loisy, Le qualr. Évang.,Y>. 134, 135.

Voir ci-dessus, p. 81.

également apostoliques, l'Apocalypse et l'Évangile, tandis que leurs adversaires, les Aloges, attribuent l'un et l'autre ouvrage à Cérinthe^, attestant dès lors la croyance générale, abondamment constatée au dernier quart du second siècle, en l'unité d'auteur des deux documents.

Cette croyance très ancienne, dans la patrie même des écrits joîianniques, n'a pas pu, semble-t-il, provenir d'un examen littéraire ou d'une comparaison scientifique de l'Évangile et de l'Apocalypse. Elle a dû se fonder, à l'origine, sur un témoignage d'ordre externe, affirmant, d'une manière ou d'une autre, la parenté de ces écrits. A coup sûr, un tel témoignage, rencontré dans le milieu même où les ouvrages ont vu le jour, à si peu de distance de leur apparition, et créant immédiatement une croyance si unanime, mérite la plus sérieuse considération. Il faudrait des difficultés extrêmement graves du côté de la critique interne, et pour ainsi dire de véritables impossibilités, pour permettre de s'inscrire en faux contre cette attestation traditionnelle.

Or, il faut bien le reconnaître, et nous avons vu que nos critiques eux-mêmes ne sont pas sans l'avouer-, non seulement il n'y a pas d'hiatus absolu entre les idées et le style de nos deux ou^Tages, mais, à côté des divergences, il y a de multiples affinités, obligeant à admettre une parenté réelle entre ces documents.

Pour ce qui est des idées, M. Bousset relève tout d'abord l'analogie de la doctrine de l'Esprit, v Dans l'ÉvangilC; dit-il, se trouve annoncée une action permanente de l'Esprit, devant perfectionner sans cesse l'Église. Or, ce qu'offre l'Apocalypse, c'est la prophétie en acte, exercée avec conscience de son importance exceptionnelle. Son auteur parle en homme inspiré, et il prétend être écouté comme tel de ses Églises .

1 Voir ci-dessus, p. 25 et 29.

* Voir ci-dessus, p. 68.

Ce n'est pas sans raison que l'Apocalypse fut particulièrement exploitée, en même temps que l'Évangile, par les montanistes, et que les deux écrits furent attaqués ensemble par les adversaires de ces derniers^. »

M. Bousset trouve nos deux groupes de documents apparentés au point de vue même de l'eschatologie. « L'auteur de l'Épitre et de l'Évangile, dit-il, a été en possession d'une eschatologie, telle que celle qui domine d'un bout à l'autre l'Apocalypse. » On le voit, en particulier, à la manière dont l'auteur de la première Épître parle de la venue de l'Antéchrist 2. Et le critique continue : « La pensée que mainte prédiction de l'Apocalypse doit peut-être être rapportée à l'auteur de l'Évangile et des Épîtres, apparaît aussi surprenante que la pensée d'attribuer à Paul la 11^ Épître aux Thessaloniciens, chapitre 11 ; et cependant, il est possible qu'elle ne soit pas moins bien établie^. «

M. Loisy lui-même ne peut s'abstenir de noter, à travers son commentaire du quatrième Évangile, les points de contact nombreux qu'offre cet écrit avec l'eschatologie de l'Apocalypse. S'agit-il de l'entretien de Jésus avec Nicodème : « Bien qu'il ne soit pas mentionné expressément, dit-il, le jugement dernier est dans la perspective du discours'*. » Si l'on prend les déclarations qui suivent la guérison du paralytique de Béthesda, on constate que l'évangéliste y parle « de la résurrection finale w^. Si l'on considère le discours sur le pain de vie, on trouve que l'auteur « retient l'eschatologie de l'Apocalypse ))^.

A propos des entretiens après la Cène, M. Loisy émet encore ces réflexions : « Quand Jésus aura préparé vme place aux siens dans la maison du Père, il reviendra

' Bousset, Offenb., p. 51.

- I Jean, n, 18, 22, 28 ; iv, 3, 17.

^ Bousset, op. cit., p. 50.

8 Id.. ibid.,i). 461 ; cf. 701

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