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D'APRÈS

Il s'agit maintenant de mettre en regard du témoignage, rendu par la tradition primitive et par les autres écrits jnhanniques, à la composition du quatrième Évangile par saint Jean, l'attestation fournie par le livre lui-même. wSi probant est le témoignage déjà constaté, qu'il faudrait, du côté de la critique interne, des difficultés véritablement insurmontables, et de réelles impossibilités, pour nous le faire rejeter. Par contre, l'on peut dire que, si l'attestation personnelle du livre est d'accord avec le témoignage externe, et tend à le corroborer positivement, ce contrôle réciproque et cette confirmation mutuelle iront à transformer l'assurance, que notîs avons acquise, en une certitude véritable et décisive.

Tout notre examen doit porter autour de cette double question : Est-ce que l'auteur du quatrième Évangile ne s'identifie pas, lui aussi, de quelque manière, avec l'apôtre Jean, disciple bien-aimé de Jésus, auquel la tradition attribue l'ouvrage ? Est-ce que la considération des caractères propres à l'écrit ne donne pas à penser qu'il est cet apôtre en toute réalité ?

§ I. — L'évangéliste s'identifie personnellement au disciple que Jésus aimait.

i. Au chapitre xxi, 24.

Le dernier chapitre de l'Évangile, avons-nous vu^, attribue expressément le livre au disciple que Jésus aimait et qui est hautement considéré dans le milieu où se fait la publication de l'Évangile, c'est-à-dire, à n'en pas douter, Jean d'Éphèse, censé apôtre de Jésus. Ce témoignage doit-il être regardé comme celui d'un écrivain autre que l'auteur même de l'Évangile, ou bien comme celui de l'évangéliste lui-même ?

Jusqu'ici nous nous sommes placés dans l'hypotlièse, mise en avant par plusieurs des principaux adversaires de l'authenticité : nous avons envisagé le chapitre xxi comme un appendice ajouté à l'Évangile par ses éditeurs, les presbytres d'Éphèse. Mais, c'est une question sur laquelle il nous faut à présent revenir. La conjecture, en effet, est fort sujette à caution, ou, pour dire plus vrai, elle a toute chance d'être contre la réalité.

Quels sont les arguments que font \'îiloir ces critiques ?

M. J. Réville nous en apporte trois. 11 objecte en premier lieu que l'auteur n'a pas pu ajouter lui-même un appendice à un ouvrage qu'il avait dûment achevé et pourvu de sa conclusion. « L'Évangile proprement dit, écrit-il, est terminé au versetSl du cliapitre xx... L'auteur prend congé de ses lecteurs en ces termes décisifs : « Jésus a encore fait, en présence de ses disciples, « beaucoup d'autres miracles qui ne sont pas consi- « gnés dans ce livre. Ceci a été écrit, afin que vous « croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et

^ Ci-dessus, p. 65.

( que par cette foi vous ayez vie en son nom. » Il est é\'ident qu'après une pareille déclaration, l'évangéliste n'a pas continué un récit aussi nettement terminé, en disant : « Après cela Jésus se révéla do « nouveau à ses disciples sur la mer de Tibé- « riade, » etc. ^. »

Un second argument est tiré de ce que la nouvelle apparition, racontée dans l'appendice, fait disparate avec celles qui précèdent et dérange l'économie de l'Évangile. Il est encore évident, dit M. Réville, que l'évangéliste n'a pas « ajouté en troisième lieu une apparition où les disciples ne reconnaissent pas Jésus, après en avoir rapporté tout au long deux où ils lo reconnaissent... La nouvelle apparition de Jésus sur la mer de Tibériade détruit complètement le schématisme du récit. Elle est d'autre provenance... Elle appartient à un ordre de traditions que l'évangéliste a résolument laissé de côté : les apparitions en Galilée. Pour lui, comme pour Luc, les apparitions ont lieu à Jérusalem )>-.

Enfin, M. Réville objecte que l'auteur de l'appendice suppose la mort de celui auquel il attribue le reste de l'ouvrage. « Le verset 24, dit-il, affirme que l'évangile a été écrit par le disciple que Jésus aimait ; et les versets 20 à 23 attestent que ce disciple est mort au moment où l'appendice a été composé. De l'aveu même de celui qui l'a rédigé, l'appendice n'a donc pas été écrit par le même auteur que l'évangile ^. »

M. Schmiedel insiste sur d'autres considérations. En particulier, il découvre dans les épisodes de ce dernier chapitre des intentions correctives, qui dénoteraient un écrivain postérieur. C'est d'abord, dans le récit de la troisième apparition, « l'intention de faire droit à la tradition de Matthieu et de Marc, pour qui

^ J. Réville, Le quatr. Évang., p. 305. ^ Id., ibid., p. 305-306.

» Id., ibid., p. 306-307.

les apparitions du Christ ressuscité avaient eu lieu en Galilée. » C'est ensuite, « dans la seconde partie du chapitre, l'intention de réhabiliter Pierre, en le relevant un peu au-dessus de ce qu'il était dans l'Évangile. » D'autre part, M. Schmiedel trouve que « la phraséologie, tout en accusant en maint détail une dépendance littéraire vis-à-%as des vingt premiers chapitres, offre également à leur égard certaines divergences ))^.

M. Loisy rassemble tous ces arguments. En premier lieu, celui qui est tiré du caractère d'appendice que présente notre morceau. « La plupart des critiques, dit-il, estiment avec raison que l'écrivain qui avait réglé avec un art si minutieux l'équilibre de son récit de la résurrection, couronné l'enseignement de son livre par la confession de Thomas et pris concé du lecteur à la fin du chapitre xx, n'a pas détruit lui-même l'harmonie de son œuvre par l'addition d'un appendice mal ajusté, qui est d'un autre esprit que tout le restée »

En second lieu, et pour preuve de cette différence d'esprit, M. Loisy fait valoir les intentions correctives du rédacteur postérieur. A son sens, il aurait eu d'abord le dessein de concilier la tradition johannique avec la tradition des deux premiers Évangiles sur les apparitions du Christ après sa résurrection. Les presbytres d'Éphèse, en effet, se préoccupaient d'assurer le succès du nouvel écrit. « Pour qu'il pût figurer à côté des anciens Évangiles,... il convenait que le nouveau texte ne semblât pas trop contredire les Synoptiques... L'addition du chapitre xxi satisfît, autant qu'il convenait, à cette... nécessité. Par le récit de la pêche

* « Ainsi vTTKyctv avec l'infinitif ciïpyzaBai u-Jv, au lieu de àzolovÔEÎv ou autres synonymes (vs. 3); npuici au lieu de Trpwt (vs. 4); ■KatSici pour Tv/.via. (vs. 5); layitivj pour (JùvafT^at (vs. 6); è^iTuC,£iv pour èoMzœj (vs. 12) ; iyapést'ç pour àvx<TTc/.q (vs. 14) ; fépuv pour ayetv (vs. 18). » Schmiedel, art. John, col. 2543.

* Loisy, Le quatr. Evang., p. 925.

miraculeuse,... elle rejoignait la plii-^ aneienne tradition concernant les apparitions du Christ ressuscité^. ■ \ oici comment.

La toute première tradition, au dire de M. Loisj', avait été que les apôtres, dispersés par la Passion, étaient retournés dans leur pays avant de voir le Sauveur lem* apparaître, et que les premières apparitions s'étaient produites, non à Jérusalem, mais en Galilée^. C'est cette tradition plus ancienne qu'a conservée Matthieu ; c'est celle que devait présenter aussi la finale primitive de Marc. Il est même possible, pense M. Loisy, à la suite de M. Rohrbach^ dont il juge la conjecture n'être « pas dépourvue de probabilité )->*, il est possible que la finale disparue de Marc se retrouve dans l'appendice johannique. Cette finale, plaçant la première apparition du Christ en Galilép, aurait été supprimée dans le second Évangile, peu*»

ire par les auteurs mêmes de notre dernier chapitre, " parce qu'elle ne s'accordait pas avec la tradition représentée par Luc et le chapitre xx de Jean. > D'autre part, « les presbytres d'Éphèse, tout en ayant fait peut-être la suppression dans Marc, auraient trouvé moyen de conserver ce morceau en le rattachant tant bien que mal à leur Évangile préféré^. »

Cependant, les presbytres d'Éphèse ne voulurent pas seulement assurer le succès du livre, en conciliant ses récits des apparitions avec la tradition des premiers Évangiles, mais encore en réhabilitant le chef des apôtres du reniement que l'Évangile avait tout au long raconté. « Par le récit de la réhabilitation de Pierre, » dit M. Loisy, l'addition du chapitre xxi

^ liOisy, Le quatr. Évang., p. 132. ' Id., a)id., p. 929.

* Rohrbach, Die Berichte iiber die Auferstehung'J. C, 1898, p. 69.

* Loisy, op. cit., p. 926.

° Id., ibid.

OTATRIÈME ÉVAXGII.V. 17.

« flattait ce qu'il est permis d'appeler déjà le sens catholique, et ménageait à l'œuvre entière un accueil favorable près de l'Église romaine, qu'il fallait gagner avant toutes les autres »^.

Ce souci apparaît déjà dans la scène de la pêche miraculeuse des cent cinquante-trois poissons. « Tout porte à croire, dit M. Loisy, que ce chiffre figm^e symboliquement la conversion du genre humain, et qu'on fait tirer le filet par Pierre seul afin de lui attribuer l'initiative de la prédication aux Gentils. La suite montre combien les rédacteurs sont préoccupés du rôle de Pierre dans l'Église apostolique et de sa primauté spirituelle. On a pu, non sans quelque raison, les soupçonner de vouloir être agréables à l'Éghse romaine"^. »

' Mais, où surtout l'intention se révèle, c'est dans la triple profession de dévouement par laquelle Pierre semble compenser son triple reniement. « Il est très significatif, observe M. Loisy, que le rédacteur de ce chapitre se soit senti obligé de compléter le quatrième Évangile par des récits où Pierre tient une si grande place. Ne serait-ce pas qu'il a dû compter avec la tradition romaine, et que le sentiment de la primauté de Pierre, subsistant dans l'Église de Rome, l'a contraint à couronner l'Évangile de la charité par un supplément qui sauvegarde le droit de la tradition apostolique, en même temps que les souvenirs galiléens touchant le Christ ressuscité ^ ? «

Après avoir ainsi souligné les traits qui accuseraient dans l'auteur de notre morceau des intentions correctives par rapport au reste de l'Évangile, M. Loisy, à la suite de M. J. Réville, insiste également sur le fait que l'appendice suppose la mort déjà survenue du disciple bien-aimé. « La notice concernant le

I Loisy, Le quair. Évang-, p. 132.

= Id., ibid., p. 934. Cf. H. Holtzmann, Ei'ang. Joh., p. 220.

^ Id., ibid., p. 943. Cf. H. Holtzmann, ibid., p. 227.

disciple bien-aimé, dit-il. fait assez entendre qu'il était déjà mort dans le temps où cette notice fui rédigée, et il est é\àdent que ce n'est pas lui qui a écrit la conclusion du chapitre. Comme la notice so rattache, au moins extérieurement, à ce qui est dit de Pierre, il s'ensuit que le chapitre entier a été composé par l'auteur de la finale, qui .se distin^me lui-même du disciple, en attribuant à celui-ci la composition de l'Évangile ^. ')

D'autre part, avec M. Schmiedel, M. Loisy fait valoir que, « dans le récit de la pêche miraculeuse et de la réhabilitation de Pierre, le style offre certaines particularités qui ne sont point johanniques^. » Enfin, dit-il, « le défaut de symbolisme, moins sensible toutefois dans ce chapitre que dans la péricope de l'adultère, vient se joindre à tous les autres arguments pour rendre tout à fait vraisemblable l'hypothèse des critiques ^ "

Malgré tous ces arguments cependant, l'hypothèse, non seulement reste tout à fait incertaine, mais doit être tenue pour pleinement erronée. Il est facile de s'en convaincre, en constatant d'abord rin\Taisemblance que notre chapitre, dans la forme où il se présente, soit une addition d'un écrivain postérieur, en critiquant ensuite les divergences que l'on prétend remarquer entre ce chapitre et le reste de l'Evangile, en observant enfin les multiples connexions qui unissent les deux documents et srarantissent l'identité de leur auteur.

^ Loisy, Le quatr. Êvang., p. 925.

* Id., ibid., note 6 :« On allègue ordinairement les expressions : rowta; ytvouîv/;; (vs. 4), 77007^«'/tov (vs. 5), È7rîvr?vT/;ç (vs. 7), -:rAu.à:j, lli-vZivj (vs. 12) , iyîoBîii (vs. 14). Qu'il y ait aussi dans ce chapitre nombre de locutions johanniques, rien de plus naturel, le rédacteur ayant imité le stvle de l'Évangile. »

» Id.. ibid; p. 926.

Il est tout d'abord souverainement invraisemblable que des éditeurs aient ajouté à un Évangile qu'ils publiaient dans les Églises un appendice de cette nature. Quelle contradiction, en effet, dans leur conduite !

D'un côté, il faudrait admettre qu'ils ont voulu présenter comme auteur du livre le personnage qui figure dans l'Évangile sous les traits du disciple bienaime, et que, dans ce dessein, ils ont ajouté le chapitre complémentaire, en prétendant le faire passer pour une suite authentique du livre primitif. Ils soudent, en effet, les nouveaux récits à ceux qui précèdent \ reprennent les tournures et les expressions favorites de l'Évangile 2, s'efforcent même visiblement d'en reproduire le style ^, enfin pourvoient le morceau d'une nouvelle conclusion, imitée manifestement de la première, où ils apprécient les faits accomplis par Jésus, comm<^ s'ils en avaient été eux-mêmes les témoins, et parlent à la première personne du singulier, comme s'ils étaient celui qu'ils donnent pour auteur du livre ^. D'un autre côté, il faudrait leur supposer cette maladresse, pour le moins étrange, d'avoir ajouté leur chapitre avec toutes les apparences d'un appendice postérieur, puisqu'ils ont laissé subsister la première conclusion du livre, et, au lieu de la supprimer, n'ont trouvé rien de mieux que de la reprendre, sous une forme légèrement différente, à la fin de leur addition ; d'autre part, cette maladresse, plus étrange encore, d'avoir parle d'une façon tout à fait objective, comme d'un tiers, et en le supposant déjà mort^, ce même personnage qu'ils ont l'intention de faire prendre pour l'auteur, non seulement du livre, mais

1 Jean, xxi, 1, 14.

« Par exemple : Jean, xxi, 7. 19, 20. 24.

^ Cf. les aveux de M. Loisy, cité ci-dessus, p. 291, note 2.

♦ Jean, xxi, 25.

du chapitre final lui-même, jusqu'au dernier verset. Telle est rin\Taisemblance du procédé qu'il paraît impossible de faire sérieusement riiypothèse.

Par le fait, on no peut signaler, entre notre chapitre t't le reste de l'Évangile, aucune différence de fond ni de forme qui suffise à faire soupçonner la diversité des auteurs.

On nous dit : le morceau ajouté dérange la belle économie de l'œuA-re primitive, il déroge à l'art merveilleux avec lequel l'auteur a conduit son récit jusqu'à la profession de foi de Thomas, qui clôt le livre en en résumant l'enseignement. Mais, c'est là une appréciation bien subjective. On peut craindre que l'art, ou plutôt l'artifice, ne soit moins dans l'Évangile que dans l'imagination de ses interprètes.

La preuve en est que M. Julicher, en se plaçant à I e même point de vue, juge les choses très différemment. « Au chapitre xviii, 15 et suiv., dit-il, nous voyons Pierre et le disciple bien-aimé seuls à suixTO Jésus après son arrestation; au chapitre xx, 2 et suiv., seuls encore ils courent au tombeau, pour s'assurer nie son corps a réellement disparu. L'Évangile manjuerait donc d'une partie essentielle, si ces mêmes iisciples n'étaient jugés dignes, comme Marie, d'une -péciale apparition de lem* Seigneur ressuscité^. »

La preuve encore, c'est que, au sentiment de M. Schmiedel, l'évangéliste a « certainement dû mentionner dans son œuvre personnelle trois apparitions du Sauveur, étant donné le rôle que joue le nombre Irois dans l'Évangile proprement dit )'^. Or, précisément, l'apparition rattachée dans l'appendice à la pêche miraculeuse se trouve mentionnée en propres termes comme la troisième. Le critique sans doute prétend que déjà le nombre des apparitions était

' Jnlither, Einl-, p. 312.

* Schmiedel, art. John, col. 2.5i3.

porté à trois en y comprenant celle à Marie-Madeleine. Mais il est impossible de faire cette supposition, tant il est clair que sont soulignées et mises en compte les seules apparitions aux disciples^.

Les épisodes suivants eux-mêmes paraissent à M. Jiilicher continuer bien la pensée authentique de l'évangéliste et achever dignement son œuvre. « Au chapitre xx, 21 et suiv.. ditil, Jésus avait transmis leur mission aux disciples ; mais quelle part spéciale avait-il à confier à ses deux plus fidèles amis ? C'est à cette question que répond le dernier chapitre . » Enfin, « l'attestation suprême du Christ, déclarant que le bien-aimé demeurera jusqu'à son retour, met le sceau au témoignage que ce même disciple rend tout le long de l'Évangile au Fils de Dieu^. ^)

Peut-on maintenant prétendre que l'apparition galiléenne, racontée dans l'appendice, contredit la pensée de l'évangéliste sur le lieu des apparitions du Sauveur, et a pour but d'adapter sa narration à la tradition des deux premiers Évangiles ? Mais, à se placer même dans l'hypothèse faite par les critiques, que l'auteur du quatrième Évangile n'a fait qu'exploiter les matériaux fournis par ses trois devanciers, on ne voit pas pourquoi il n'aurait pas pu personnellement s'approprier la double tradition galiléenne et hiérosolymitaine, puisque l'une se trouvait rapportée déjà par saint Matthieu et saint Marc, l'autre par saint Luc.

La chose se comprendrait également bien de la part d'un écrivain indépendant des Évangiles antérieurs, si, de fait, il y avait eu une double série d'apparitions du Christ, les unes à Jérusalem, les autres en Galilée, dont chacun des premiers évangélistes aurait mentionné spécialement celle qui corres-

1 Jean, xx, 19, 26 (cf. 30) ; sxi, 1, 14. = Jiilicher, Einl., p. 312.

pondait à son information ou à son point de vue personnels, tandis que des traits de l'une et l'autre série seraient retenus par notre auteur.

Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut absolument pas voir dans notre morceau l'intention de concilier le quatrième Evangile avec la narration synoptique. Est-ce que saint Luc ne se bornait pas, lui aussi, à relater les apparitions hiérosolymitaines ? Cela avait-il donc nui au succès de son Evangile ? En vérité, quelle étrangeté de prétendre que nos presbytres d'Éphèse se sont tellement préoccupés de rectifier la tradition de leur Évangile, sur un point où il était pourtant expressément d'accord avec la narration de saint Luc, et se sont gardés cependant de le modifier le moins du monde sur tant d'autres points où il s'écartait manifestement de la tradition consacrée par ses trois devanciers à la fois ! C'est ^L J. Réville lui-même qui s'en étonne justement. « Il y avait, en vérité, dit-il, bien d'autres points où cet évangile était en contradiction flagrante avec les deux premiers et où il n'avait pas pour circonstance atténuante d'être d'accord, au moins pour la localisation des faits, avec la tradition déjà représentée par Luc ^. »

Quant aux hypothèses de AL Rohrbach, approuvées de AL Loisy, elles sont jugées par M. Réville « bien aventurées ))'-. Et, en effet, quelle accumulation d'invraisemblances ! Voilà nos presbytres d'Éphèse soucieux d'accorder leur Évangile avec les Évangiles antérieurs sur le point, choisi entre tous, des apparitions du Christ ressuscité. A ont-ils supprimer ou corriger le chapitre de Jean, relatif aux apparitions hiérosolymitaines ? Non, ce qu'ils suppriment, c'est la tradition galiléenne, telle qu'elle figurait, noas dit-on, dans la finale de Marc ! Cette tradition pourtant, qui les gênait au point de leur faire mutiler de la sorte

^ J. Réville, Le quatr. Ê^ajig.. p. 307. * Id., ibid., p. 308, note 1.

11' second Évangile, ils la laissent subsister dans le ]>remier! Bien plus, ils la surajoutent à leur propre Évangile ! Voilà ce que l'on appelle : « rejoindre la tradition primitive, » et faire que le quatrième Évangile ne paraisse pas trop contredire ses devanciers ! Admette qui voudra pareilles hypothèses !

Afin d'opposer plus sûrement le récit de l'appendice à ceux de l'Évangile, on prétend découvrir, dans l'épisode galiléen de la pêche miraculeuse, qu'il s'agit de la première apparition du Christ à ses disciples, alors que l'évangéliste place cette première apparition à Jérusalem. Mais il faut avouer que les indices ainsi «lécouverts sont bien peu significatifs pour appuyer la supposition. M. Loisy n'en peut apercevoir que deux.

Le critique s'étonne, en premier lieu, que l'évangéliste ait pu représenter les disciples occupés à la pêche, après ce qu'il a raconté précédemment de leur mission apostolique déjà reçue du Christ. « D'après Jean, dit-il, ils sont, dès la première apparition, organisés en communauté, transformés en chefs d'Églises . » Si donc ils apparaissent, dans notre appendice, comme des pêcheurs ordinaires, avec leur barque et leurs filets, c'est qu'ils n'ont pas encore reçu leur mission évangélique, c'est qu'ils n'ont pas encore vu le Sauveur depuis sa résurrection. Dès lors, conclut M. Loisy, K il parait évident que le récit de la pêche miraculeuse est emprunté à la tradition, qu'on trouve plus ou moins modifiée dans Matthieu, et qui était primitivement celle de Marc, d'après laquelle les disciples, dispersés par la Passion, retournaient dans leur pays avant de voir le Sauveur ressuscité, probablement même avant d'être instruits de la résurrection^. »

En second lieu, M. Loisy relève, en faveur de son hypothèse, l'attitude des disciples lors de cette appa-

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 929.

ritiou de Jésus. « Le passage de ce chapitre, dit-il, le plus conforme à la tradition primitive, est incontestablement celui où il est dit que les disciples n'osaient pas demander à Jésus qui il était, sachant bien que c'était le Seigneur. Cette observation n'a de sens que s'il s'agit d'une première rencontre avec le Christ ressuscité ^. »

Pour trouver encore d'autres indices, on est réduit à conjecturer ce que pouvait contenir le reste du document qu'on suppose avoir été exploité par notre rédacteur. M. Loisy pense qu'il aurait contenu une conversation entre Jésus et Pierre, et, dit-il, « du discours de Pierre et de la réponse de Jésus il ressortait clairement que cette rencontre était la première depuis la nuit fatale où Pierre avait renié son Maître-. »

En réalité, cette dernière conjecture est purement gratuite, puisqu'elle est tirée tout entière de ce que devait contenir la source prétendue, mais complètement ignorée, de notre texte. D'autre part, est-il donc si invraisemblable que les Apôtres, même après les apparitions du Christ à Jérusalem, soient retournés en Galilée et là aient pu continuer à vivre comme auparavant de leur métier ? On n'est pas fondé à prétendre que l'évangéliste a daté la vie missionnaire des apôtres de la première apparition hiérosolymitaine, puisqu'il les montre présents dans le même lieu huit jours après ^, sans que rien indique qu'ils aient commencé leur mission évangélique. N'est-on pas autorisé, au contraire, à penser que, de fait, les premières apparitions eurent lieu à Jérusalem, comme s'accordent à le dire le troisième Évangile, le quatrième et la finale actuelle du second, tandis que postérieurement eurent lieu, en Galilée, soit l'apparition que raconte

^ Loisy, Le quatr- Évang., p. 935. * Id., 'ibid., p. 932.

^ Jean, xx, 26.

notre appendice, et que paraît annoncer également saint Marc, soit celle que relate finalement saint Matthieu! ?

Ce qui semble incontestable, c'est que la scène de la pêche miraculeuse ne contient pas un seul trait qui permette d'y voir la toute première apparition de

^ Dans Marc, xvi,7, et jMatth., xxvii, 7, l'ange dit aux femmes d'aller annoncer aux disciples que Jésus est ressuscité, selon qu'il l'a prédit, et qu'il les devance en Galilée, où ils le verront. Ola n'exclut en aucune façon les apparitions hiérosolymitaines. A bien comparer les textes, on constate que les apôtres ne croient (las à la parole des femmes (Marc, xvi, 11 ; Luc, xxiv, 11), donc ne se rendent pas aussitôt en Galilée ; c'est pourquoi le Sauveur, forcé en quelque sorte, se manifeste à Jérusalem, en leur reprochant leur incrédulité (Marc, xvi, 14 : Luc, xxiv, 36). Lorsque S. Matthieu, xxvm, 16, déclare que les Onze s'en furent en Galilée, « à la montagne que leur avait fixée Jésus, » il doit faire allusion à un ordre donné par le Christ après ses apparitions hiérosolymitaines ; la parole adressée par le Sauveur avant sa Passion (Marc, xiv, 28; Matth, xxvi, 32) : « Quand je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée, » parole que l'ange rappelait tout à l'heure aux disciples, ne peut être celle que l'évangéliste vise présentement, car il n'y est pas question de montagne désignée d'avance, ni même d'un rendez-vous proprement dit. D'aatre part, si S. Luc, xxiv, 1-50, paraît renfermer dans la même journée la résurrection, les apparitions et l'ascension, cela est sûrement l'effet d'une perspective artificielle, inspirée par son procédé didactique, car le même écrivain note expressément ailleurs (Act., i, 3), que les apparitions furent nombreuses et remplirent quarante jours entre la résurrection et l'ascension. L'ordre, donné par Jésus, de ne pas quitter la ville sainte (Luc, xxiv, 49; Act. i, 4), peut donc se rattacher à une dernière apparition hiérosolymitaine, qui succéda aux apparitions galiléennes, et ne prétend point interdire le séjour antérieur en Galilée. Dès lors, en réunissant les divers traits, dont chaque évangéliste n'a mentionné que ceux qui répondaient à ses renseignements 01. qui convenaient à son point de vue, on peut supposer : 1" un ordre, transmis par Lange, d'aller en Galilée (Marc, xvi, 7; Matth., xxvn, 7) ; 2° les apparitions à Jérusalem, racontées par Marc, XVI, 14 ; Luc, xxiv, 36 ; Jean, xx. 19, 26 ; 3° une première manifestation en Galilée, près du lac. décrite par Jean, xxi, 1 sq. ; 4° l'apparition en Galilée, sur la montagne, dont parle Matthieu, xxvra, 16 ; 5° enfin la manifestation suprême sur le mont des Oliviers et l'Ascension, relatées par Luc, xxiv, 44-50 ; Act., i, 4-12.

Jésus. Le fait que les disciples ne reconnaissent pas leur Maître sur-le-champ s'explique, comme le trait analogue de Marie-Madeleine, par les conditions particulières de l'état ressuscité du Sauveur et par un ordre spécial voulu pour sa manifestation. Par contre, la façon dont le disciple bien-aimé a tout à coup l'intuition que c'est bien là le Seigneur, la promptitude avec laquelle Pierre accueille cette idée et se précipite à la rencontre du Maître, enfin la remarque qu'aucun des disciples ne prend la liberté de lui demander qui il est, tant ils sont sûrs de son identité, donnent l'impression très nette qu'il s'agit seulement d'une première apparition en Galilée, survenant un certain temps après des apparitions antérieures, mais non pas de la manifestation initiale de Jésus. Pour s'en convaincre décisivement, il suffit de comparer l'attitude des apôtres, dans cette apparition galiléenne, avec celle des apparitions hiérosolymitaines, où ils se montrent d'abord si étonnés, où le Sauveur leur reproche d'être à ce point incrédules, et est obligé de leur faire constater sensiblement la réalité^.

Ainsi, rien ne permet de croire qu'un rédacteur postérieur ait voulu harmoniser la tradition du quatrième Évangile avec celle des Synoptiques. L'intention de réhabiliter le chef des apôtres n'apparaît pas davantage.

Il est certes intéressant de voir M. Holtzmann et M. Loisy supposer, dès le début du second siècle, en Asie-Mineure, un tel souci de gagner l'Éghse romaine avant toutes les autres et de souligner, à cet effet, la primauté de saint Pierre. Mais, voyons! N'est-ce pas à Rome et pour Rome qu'avait été composé déjà l'Évangile de saint Marc, lequel raconte en détail le triple reniement de Pierre, sans se préoccu-

^ Marc, XVI, 11 ; 13-14 ; Luc, xxiv, 36-43 ; Jean, xx, 19-20 ; 27 ; cf. Matth., xx\tii, 17.

per de lui donner la plus légère compensation ? Ce besoin de réhabilitation se faisait-il donc davantage sentir à l'époque où se publiait notre Évangile ? Mais, si les presbytres d'Éphèse avaient eu le moins du monde cette préoccupation, n'auraient-ils pas commencé par atténuer les passages de l'Évangile où Pierre paraissait mis en infériorité par rapport au disciple bien-aimé ?

Chose étonnante, M. Loisy convient que les presbytres n'ont pas inventé la triple profession d'amour attribuée à Pierre ; il pense même que « le dialogue entre Jésus et Simon a quelque chance d'avoir été emprunté à la source qui a fourni la pêche miraculeuse», ô'est-à-dire à la finale primitive de saint Mare, et que les éditeurs se sont contentés d'ajouter ce qui concerne ie favori de Jésus, car « cette source ignorait le disciple bien-aimé » ^.

En admettant cette supposition, c'est donc l'auteur même de l'Évangile de saint Marc qui se serait préoccupé de réhabiliter le chef des apôtres. « Si notre récit, dit en effet M. Loisy, appartenait à la finale primitive du second É\'aiigile, l'auteur s'était proposé de mettre en relief cette primauté (de Pierre) dans les récits de la résurrection 2. )^ Or, comprend-on cela ? Nos presbytres veulent flatter Rome, ils se proposent de réhabiliter Pierre en relevant sa primauté : que font-ils ? Ils suppriment la finale do Marc où cette primauté est soulignée, et ils l'adaplent à leur Évangile, non pas en en renforçant la signification apologétique, mais au contraire en l'atténuant, par ce qu'ils y ajoutent touchant le disciple bien-aimé, qui n'apparaît pas moins que dans le corps de l'Évangile avec une sorte de supériorité sur le chef des apôtres !

M. Loisy n'est pas lui-même sans le remarau. r. « Il

est Lien plus probable, dit-il, que ce tableau existait, joint à la pêche miraculeuse, dans un document traditionnel, et que le rédacteur en a plutôt atténué la portée. Il s'en sert presque comme d'une transition pour amener ce qu'il veut dire touchant le disciple bien-aimé ^. » « C'est en vue de lui et de sa fin que l'on a rappelé le martyre de Pierre-. » Or il paraîtra à coup sûr étrange qu'un rédacteur, préoccupé d'être agréable à Rome, ait délibérément modifié un document où Pierre seul était mis en relief, de manière à le remettre, comme dans le reste de l'Évangile, en relation avec le disciple bien-aimé, en rappelant expressément la scène o\i l'on trouve le plus accusée la situation privilégiée du disciple ^

Par contre, il est impossible de ne pas trouver une harmonie exacte, au point de vue même de la primauté de Pierre, entre ce récit final et ceux des vingt premiers chapitres. Si, dans le corps de l'Évangile comme dans l'appendice, le disciple bien-aimé paraît à certains égards privilégié par rapport à Pierre, il n'est pas moins remarquable que la dignité supérieure de celui-ci y est également bien soulignée. Pierre est mis en reliei' à toutes les pages de l'Évangile : dès le début, André est présenté comme « frère de Simon Pierre »*; aussitôt qu'il est mis en relation avec le Sauveur, Simon reçoit son surnom de Céphas"; c'est lui qui, au nom des

1 Loisy, Le quatr. Êvang-, p. 940-

* Id., ibid., p. 945. Cf. J. Réville, op. cit., p. 307 : « Le chapitre XXI du quatrième Evangile, tout en étant pénétré de dispositions plus favorables à Pierre que le corps même du récit, n'en maintient pas moins la suprématie morale de l'autre disciple. Dans l'apparition sur la mer de Tibériade, c'est lui qui, le premier, reconnaît Jésus avant Pierre (vs. 7). Il reste toujours l'apôtre bien-aimé, le disciple par excellence. » Weizsiicker, Apo.itoi. Zeit., p. 514 : Jûlicher, £'m;., p. 328 ; Wernle, Die Quellen des Lehens Jesu, 1905, p. 13.

* Jean, i, 40 ; cf. vi, 8.

' Jean, i, 42.

Douze, professe sa foi au Christ^; c'est à lui que va d'abord Jésus pour le lavement des pieds^; c'est vers lui qu'accourt en premier lieu Marie-Madeleine, après la découverte du tombeau vide^, et c'est à lui encore que le disciple bien-aimé laisse l'honneur d'entrer le premier dans le tombeau*.

En résumé, on n'est aucunement fondé à prétendre que l'auteur de l'appendice veuille corriger l'Évangile au sujet de la représentation de saint Pierre, pas plus que par rapport aux récils cLc la résurrection. Et dès lors., on ne peut signaler aucune correction tendancieuse qui permette d'attribuer le chapitre final à un auteur différent.

Il nous est difficile de traiter ici complètement la question du « défaut de symbolisme y- que M. Loisy objecte encore à l'authenticité de notre chapitre. Pour apprécier, en effet, la différence des documents à ce point de vue, il faudrait nous assurer d'abord de la mesure de symbolisme qu'il convient de reconnaître à l'Évangile lui-même. Bornons-nous, pour le moment, à constater qu'en nous plaçant dans l'hypothèse même, soutenue par M. Loisy, d'un symbolisme intégral, s'étend ant à l'ensemble et à tous les détails des récits, nous trouverions de part et d'autre exactement le même symbolisme, pourvu que nous employions à le découvrir la même méthode d'interprétation. M. Loisy n'est pas sans le reconnaître dans son propre comm.en taire.

Prenons la première scène de la pêche miraculeuse. Sept disciples sont mentionnés présents ; or ^L Loisy ne peut s'empêcher de noter : « Le chiffre a peut-être

' Jean, vt, 70.

^ Jean, xni, 6.

' Jean, xx, 2.

* Jean, xx, 5, 6. M. Loisy, op. cit., p. 239, avoue que le quatrième Évangile « a, sur la mission de Pierre, des textes non moins significatifs que ceux des Synoptiques. >>

été obtenu artificiellement ^. » A ce propos, le critique rappelle, d'après Maldonat^, que saint Ausrustin et le vénérable Bède ont \'u dans ce nombre de sept l'image du siècle présent « dont la durée universelle se déroule en périodes de sept jours )>. Il aurait pu dire tout aussi bien : « Sept est le nombre parfait qui convient pour l'apparition du Christ ressuscité^. «

Simon Pierre prend l'initiative de la pêche : c'est a en tant que propriétaire de la barque »*, obser\'e M. Loisy. Si le récit avait figuré dans le corps de l'Évangile, n'aurait-il pas affirmé : « c'est en tant que chef des apôtres ? » Plus loin, il déclare formellement : « Tout porte à croire... qu'on fait tirer le tilet par Pierre seul afin de lui attribuer l'initiative de la prédication aux Gentils ^ »

Au sujet de la remarque : « cette nuit-là ils ne prirent rien », le comimentateur se contente d'observer : « Pierre et ses compagnons se sont embarqués le soir, afin de pêcher pendant la nuit, temps plus favorable que le jour pour cette besogne^. » Cela est trè^ bien ; mais, à propos de la traversée du lac il avait écrit : « L'inquiétude des disciples, abandonnés sur le lac au milieu de la nuit, figure leur angoisse au temps de la Passion, et la situation de l'Église au milieu du monde : en dépit des apparences, le Christ ne délaisse pas les siens'. » En partant du même principe, n'aurait-il pas pu dire, ici, dans un sens analogue : La

' Loisy, Le quatr. Évang., p. 928, note 3.

* Maldonat, In Joan., xxi, 2.

' Cf. Loisy, op. cit., p. 379, à propos de Jean, iv, 52 : « Sept est le nombre parfait, qii convient pour un miracle où est figurée l'œuvre salutaire du Christ. » P. 82 : « Le nombre des miracles racontés dans l'Évan^le est de sept ; ce doit être avec intention que ce chiffre a été atteint, et qu'il na pas été dépassé. »

* Id., ibid., p. 929.

' Id., ibid., p. 933.

* Id., ibid., p. 929 ' Id., Cbid., p. 437.

3ûi LK TÉMOIGNAGE DU LIVRE

pêche est infructueuse tant que dure la nuit, elle réussit quand arrive le jour et grâce à l'intervention de Jésus : cela représente bien comment la prédication évangélique obtiendra son succès, lorsque le grand jour de l'Évangile succédera aux ténèbres de rialidélité, et comment ce succès sera dû à l'influence surnaturelle du Sauveur, invisiblement présent avec les siens jusqu'à la fin des temps ?

C'est le bien-aimé qui, le premier, reconnaît le Sauveur et le manifeste à Pierre et aux autres disciples. Cela ne désigne-t-il pas à merveille le gnostique idéal et le chrétien parfait ?

Jésus demande à ses disciples s'ils ont quelque provision à manger. Cette parole du Christ ressuscité était à rapprocher de la déclaration du chapitre iv, verset 34 : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé|et d'accomplir son œuvre. » N'est-il pas naturel que la nourriture dont il est question dans l'appendice soit en rapport avec celle dont parle l'Évangile, dès lors qu'on trouve une correspondance exacte entre le symbole de la moisson spirituelle, qui est associé à celle-ci, et celui de la pêche miraculeuse, qui est associé à celle-là ?

« Jetez le filet du côté droit du bateau et vous trouverez, «dit Jésus. M. Loisy se borne à remarquer, à la suite de M. H. Holtzmann^, que « l'indication du côté droit ne serait pas indifférente, mais présagerait aux disciples, en un langage approprié aux croyances vulgaires, le succès que Jésus garantit )'^. Dans le corps de l'Évangile, n'aurait-il pas souligné avec complaisance ce qu'il juge ici « peu probable >> , à savoir que « ce coup de filet à droite signifie la substitution du Nouveau Testament à l'Ancien », comme le proposait saint Cyrille, ou « la transmission de l'Évan-

* H. Holtzmann, Evang- Joh., p. 226.

° Loisy, Le quatr. Ëvang , p. 930.

L'AUTEUR S'IDENTIFIi: AU BIEN-AIMÉ 305

^ile aux Gentils », comme Ta soutenu notamment Hilgenfeld ^ ?

A propos des cent cinquante- trois poissons : « De oe qu'on a proposé, dit-il, beaucoup d'explications ■jhimériques pour le nombre cent cinquante- trois, il ne suit nullement que l'auteur n'y ait pas vu un symbole. » « Saint Jérôme a observé que le chiffre cent cinquante- trois représente toutes les espèces de poissons alors connues des naturalistes. Tout porte à croire que ce chiffre figure symboliquement la conversion du genre humain-. » Mais, s'il en est ainsi, nous trouvons donc dans noire appendice un symbohsme de nombre extrêmement précis, incomparablement plus clair et plus significatif que tous ceux qu'on a pu découvrir dans le coips de l'Évangile.

C'est encore M. Loisy qui note, à propos du filet qui ne se rompt pas : « L'intégrité du filet figure l'unité de l'Église'. » Il avait écrit de même, au sujet de la tunique du Christ : « Les anciens Pères qui ont vu l'Église dans la robe sans couture... ont probablement rencontré la pensée de l'auteur^. »

Enfin, mêmes sous-entendus symboliques dans le repas qui termine cette première scène. « Ce repas du Christ ressuscité, dit M. Loisy, rappelle aussi lo souvenir de l'Eucharistie^. » Le poisson y apparaît « comme un synibole eucharistique », aussi bien que dans l'épisode de la multiplication des pains®. Do même qu'au chapitre xx, les apparitions du Sauveur aux disciples réunis figurent que, « dorénavant, il sera toujours au milieu des siens dans leurs assemblées que couronnera le repas eucharistique',» ainsi la présence

^ Cf. Loisy, Le quatr. Êvang.. p. 930.

' Id., ibid; p. 934, 933.

» Id., ibid., p. 934.

* Id., ibid., p. 876.

= Id., ibid., p. 936.

« Cf. Id., ibid., p. 428.

' Id., ibid., p. 918.

sensible du Christ ressuscité, au repas qui suit la pêche miraculeuse, garantit symboliquement « sa présence invisible dans toutes les réunions de la communauté, où l'on accomplissait, à son exemple et en mémoire de lui, le rite de la fraction du pain w^.

Si nous passons à la scène suivante, c'est exactement la même interprétation allégorique que nous pouvons d'un bout à l'autre lui appliquer. Nous avons déjà vu comment la triple protestation d'amour du chef des apôtres était mise en rapport avec son triple reniement. Il est facile d'étendre ce symbolisme jusqu'aux détails. C'est à la dernière Cène que Jésus prédit à Pierre sa défection, après que celui-ci avait proclamé vouloir le suivre partout où il irait ^ : or, c'est à la suite du repas eucharistique que le Sauveur provoque la protestation de fidélité qui doit compenser le reniement, et invite lui-même son apôtre à le suivre.

D'autre part, « le suis-moi adressé à Pierre, remarque M. Loisy, doit se référer à la parole que Jésus lui a dite dans l'Évangile^ : tu me suivras plus tard. » Il a un sens également mystérieux et « peut bien signifier : marche sur mes traces jusqu'à la mort de la croix »*. Dès lors nous avons ce très beau symbolisme : de même que Jésus, en se proclamant le bon Pasteur, a parlé de donner sa vie pour ses brebis^, ainsi, après avoir confié à Pierre le soin de paître son troupeau, il lui fait entrevoir qu'à son tour il doit se sacrifier pour lui.

Le symboUsme est complété en ce que Pierre doit comme Jésus mourir sur la croix, et ce genre même de mort ne laisse pas d'être figuré allégoriquement dans les paroles prophétiques que le Sauveur fait entendre à son apôtre. « Il est à croire, dit M. Loisj',

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 930.

2 Jean, xm, 37-38.

^ Jean, xni, 36.

* Loisy, op. cil-, p. 946.

• Jean, x, 11-18.

que les bras étendus signifient le crucifiement, et la ceinture, les liens qui attachent le supplicié à la croix. » Bien plus, pense-t-il. <( récrivain a dans l'esprit une forme païUiculiére de crucifiement où le supplicié est attaché par des liens à la croix avant qu'elle soit dressée. » « Le rédacteur n'a pas voulu rester dans le vagfue; il a indiqué la forme particulière du supplice^. »

Enfin, est-il plus malaisé de trouver de l'allégorisme à ce qui est dit de la destinée immortelle du disciple bien-aimé? Ce disciple, en qui M. Loisy veut voir « la figure du christianisme spirituel »^, et qui, à la dernière Cène, par sa position relativement à Pierre, lui parait symboliser la supériorité du « chréiien parfait selon l'idéal du quatrième Évangile », %ds-à-vis du « christianisme judaïsant et primitif »^, ne peul-il pas figurer ici, par opposition au judéo-christianisme qui n'a duré qu'un temps, la durée permanente de l'helléno-christianisme, de cette Église nouvelle dont le Sauveur est censé avoir dit que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle * ?

En résumé, pour peu qu'on interprète les épisodes de notre chapitre xxi suivant les mêmes principes que l'on prétend appliquer à l'interprétation des récits de l'Evangile, on y découvre exactement la même mesure et le même genre de symbolisme.

Au dire de M. Loisy, « c'est l'allégorie qui est le trait caractéristique de l'enseignement johannique. Elle règne jusque dans les récits, qui sont des symboles profonds dont l'auteur ne fait qu'entr'ou\Tir par moments le secret^. » Or, si telle est la méthode générale de notre document, il faut convenir qu'à ce point de vue l'appendice ne paraît en aucune façon

^ Loisy, Le quatr. Évang-, p. 914.

" Id., ibid., p. 126.

» Id., ibid., -p. 127.

♦ Matin., svi, 18. Cf. Jiilicher, Einl, p. 328.

• Loisy, op. ci'.-, D. 75.

se réclamer d'une pensée différente ni d'un autre esprit^.

Encore moins la forme littéraire indique -t-elle un auteur distinct. On ne peut signaler, en effet, aucune tournure grammaticale, aucune construction de mots ou de phrases, qui soient particulières à notre chapitre et ne se retrouvent, non seulement dans les autres écrits du Nouveau Testament, mais dans le quatrième Évangile lui-même. Tout ce qu'on relève, ce sont trois substantifs qui sont exclusivement propres à cet appendice, et plusieurs autres noms ou verbes qui sont étrangers à l'ÉA^angile johannique, mais sont communs à d'autres écrits néotestamentaires.

Or, des trois substantifs qui sont propres à notre morceau, deux sont des termes spéciaux, techniques en quelque sorte, qui n'avaient pas leur raison d'être ailleurs. Ilooa-xiàvi.ov^ exprime « ce qui se mange avec du pain », tel que poisson bouilli ou grillé : de cela il n'avait pas été question dans le corps du livre; le terme n'avait pas à s'y rencontrer. 'ETr?vo'J-:/,ç3 désigne « le vêtement de dessus », en particulier la blouse du pêcheur : le terme est encore en rapport avec la circonstance spéciale dont il s'agit. Quant au troisième substantif, 7rpo6à-:',ov *, « petite brebis, » il parait également amené par le parallélisme du passage, comme intermédiaire entre -pôêx-ra, « les

1 Cf. J. Réville, op. cit., p. :}06 : « Assurément il ne présente pas une mysticité aussi profonde que le reste de l'ouvrage, et la pensée y est plus pauvre que dans l'œuvre originelle. Mais ce sont là des impressions trop subjectives pour étayer un jugement critique. Aussi n'est-il pas étonnant que l'on ait soupçonné l'auteur lui-même d'avoir rajouté après coup ce morceau à son œuvre primitive, en guise de supplément, ou que l'on y ait vu un fragment rédigé par lui et r:)]outé par quelqu'un de ses disciples à son livre. »

^ Jean, xxi. 5.

^ Jean, xxi, 7.

* Jean, xxi. 1(). 17.

L'AUTEUR SIDENTIFIE AU BIEX-ALML: 309

brebis, » et ipvla, « les atrnpaux^. » Ni l'un ni l'autre de ces trois termes ne peut donc dénoter un auteur différent.

Il faut en dire autant des autres expressions signalées. Presque toutes, en effet, s'appliquent à des idées nouvelles qui ne s'étaient pas présentées dans le corps du livre et tiennent aux particularités des nouveaux épisodes. Quelques-unes d'ailleurs se retrouvent dans l'un ou l'autre de^ «crits johanniques^. A peine rencontre-t-on trois ou quatre termes, dont l'idée se trouve présente dans l'Évangile, et y est exprimée par de simples synonymes. Mais précisément, ces termes synonymes sont de ceux que le n.ême auteur pouvait le plus naturellement du monde employer les uns pour les autres.

Faut-il, par exemple, s'étonner que le quatrième évangéliste, pour désigner « le point du jour », ait mis t:ooj'. deux fois dans les vingt premiers chapitres", et -ooyU une fois dans le chapitre xxi*, alors que l'auteur du premier Evangile emploie lui-même trois fois la première expression^, et une fois la seconde^? Notre évangéliste est d'ailleurs bien familiarisé avec l'expression correspondante de -ptoila, à savoir o-iia,

1 Le texte de Nestlé, Novum Testnmentum graece, 6« éd., 1906. porte, au vs. 17 comme au vs. 16, TroooKrta; mais des manuscrit importants ont, au vs. 17, Trpooa-a; et ce texte figure en marge de l'édition de Westcott-Hort, The Ne^v Testament in the original Greek, comme leçon alternative également bien attestée. « Il est très probable, dit M. Loisy, op. cit., p. 042, qu'un terme différent a été choisi pour la troisième réponse, de façon à constituer une gradation : agneaux, petites brebis, brebis ou moutons en général. » Le Codex Sinaïticus porte de fait rj.rijïrj., TToooy-ix,

770oǫTC<.

' Ainsi, au vs. 8 : o-joovtîç; cf. Apoc, xn, 4 : vs. 16 :7rotu«tv- • cf. Apoc, n, 27; vn, 17; xn, 5; xix, 15. De même, ^at^tà et Kovia, cités ci-après.

* 'jean, xvni, 28 ; xx, 1.

* Jean, xxi, 4.

« Matth., XVI, 3 ; XX, 1 ; xxi, 18.

•"' Matth., xxvii, 1.

« le soir^; » et, d'autre part, pour traduire cette idée de « soir », saint Matthieu, et saint Marc emploient eux aussi indifféremment ô'Vla^, correspondant à TTowta, ou o'^k^, correspondant à Toiot.

Il n'est pas davantage surprenant que le même auteur ait rendu l'idée d' « interroger » par le terme de zoM-.xM dans le corps de l'Évangile*, et de sçexà^Çio dans le dernier chapitre^, alors que les deux synonymes figurent également, le premier quatre fois^ et le second deux fois', dans saint Matthieu. Au surplus, le verbe s;sTà!^w paraît avoir dans l'appendice une nuance particulière, en rapport avec la circonstance du moment, et qui correspond précisément à celle des passages où la présente le premier évangéliste^.

De même, le fait que le mot « enfants », caractéristique du style johannique^, apparaît dans l'Evangile sous la forme Tôxvb.^" et sous la forme irato-la dans l'appendice^^, correspond exactement à la situation de la première Épître de saint Jean, où l'on trouve la première expression huit fois^^ et la seconde deux fois^^.

Enfin, le choix de àpvlov, « petit agneau^*, » au lieu de àavôç, qui est employé au chapitre premier

1 Jean, vi, 16 ; xx, 19.

^ Matth., vin, 16 ; xiv, 15, 23 ; xvi, 2 ; xx, 8 ; xxvi, 20 ; xx\^I, 57 ; Marc, l, 32 ; iv, 35 ; VI, M ; xiv, 17 ; xv, 42. 3 Alatth., xxvm, 1 ; Marc, xx, 11, 19 ; xm, 35.

* Jean, i, 19, 21, 25 ; iv, 31, 40, 47, etc. : 26 fois. ° Jean, xxi, 12.

« Matth., XV, 23 ; xvi, 13 ; xix, 17 ; xxi, 24. ' Matth., n, 8 ; X, 11.

* Loisy, Le quatr. Évang-, p. 935, note 1 : « Le mot l^zzâ.tj>/.i signifie plus qu'une simple interrogation. »

» Id., ibid., p. 930: « Le mot «enlants» est du style johanaique.>

1" Jean, xm, 33.

" Jean, xxi, 5.

" I Jean, n, 1, 12, 28, etc.

" I Jean, n, 13, 18.

" Jean, xxi, 15.

de l'Évangile^, se comprend bien, dans le passage où il figure, comme inaugurant la gradation qui se continue par -nooêàT'.a et tzoô6x'x^. D'autant plus que àcv'lov est précisément une des expressions favorites de l'Apocalypse^.

Il paraît donc bien assuré que les rares expressions qui sont propres à notre appendice, étant donné qu'on ne peut signaler conjointement aucune construction de mots, ni tournure de phrase, qui tranche sur le reste de l'Evangile"*, ne sont, pas plus que les autres difficultés alléguées, un argument valable contre l'unité d'auteur^.

Par contre, on peut découvrir, en faveur de cette unité, des indices bien autrement probants, et même absolument décisifs.

C'est d'abord la connexion étroite qui se constate entre le dernier chapitre et les vingt premiers, au

1 Jean, i, 29, 36.

- Voir ri-dessus, p. 309, note 1.

^ Apoc, V, 6, 8, 12, 13, etc. : 28 fois.

* Les particularités que signale M. Schmiedel (ci-dessus, p. 288, note 1) ne méritent aucune considération. Si -JTray.j est construit avec l'infinitif, c'est qu'il est employé à la première personne, non à la deuxième, donc ne peut être suivi de l'impératif, comme dans les autres cas : Jean, rv, 16 ; ix, 7 ; Apec, x, 8 ; Matth., V, 24 ; vin, 14, etc. Il est construit comme toyo-j.'xi, dans Matth., n, 2 ; v, 17 ; ix, 13; x, 34, 35 ; xvm, 11 : etc. — ïoysTevj. Tjv est bien placé, en corrélation avec JTTxyu, dans la bouche de gens qui se mettent en marche à la suite de Pierre. — iTyyv.j est ici demandé par son sens très spécial de pouvoir physique. — '-fiaivi est également réclamé par la situation : il s'agit d'amener un homme impotent, en le soutenant. Cf. Matth., xrv, 18 ; xvm, 17 : Marc, ix, 17, 19 ; i, 32 : vn, 32 ; \~ni. 22. — Quant à zy-o^ziz, si le verbe b:ji'j-r,u.t figure 4 fois dans l'Evangile, xi, 23, 24, 31 ; XX, 9, iy-iar-t y figure 12 fois, dont 5 fois en rapport avec vczoot, et une fois même au passif, dans une formule absolument semblable à celle de l'appendice, Ji, 1:2 : ôtî ovv rr/ioôr, èx. ^j-y.o'iyj.

' Cf. J. Réville, op. cit., p. 306 : <• Il n'y a pas ... de différences décisives entre le chapitre xxi et les autres dans le vocabulaire

s 12 LE TÉMOIGNAGE DU LIVRE

point de vue de l'ensemble des idées et des divers traits historiques.

Si nous considérons, en effet, l'épisode de la pêche miraculeuse, nous le trouvons intimement relié au corps de l'Évangile par la transition : « Après cela. Jésus se manifesta encore^, » et par la remarque fmalo : «C'est ainsi que Jésus se manifesta, pour la troisième fois, aux disciples, étant ressuscité d'entre les morts^. »

M. Loisy estime que « la formule d'introduction... a toutes les apparences d'une suture artificielle w^, et que « l'indication : « pour la troisième fois, » a une portée purement rédactionnelle et littéraire »'*. Mais cette allégation n'a d'autre fondement que la nécessité de l'hypothèse. Il est certain que celte manière d'introduire le récit par la transition : « après cela^, » et de le conclure par une reprise qui en résum»^ l'idée principale et en souligne la place chronologique'*, se trouve tout à fait conforme aux habitudes du quatrième évangéhste ; et il reste fort étrange, avonsnous dit, qu'un rédacteur postérieur qui, en laissant subsister la conclusion de l'ouvrage, a voulu présenter nettement son addition comme un appendice, ait tenu néanmoins à marquer, d'une façon si précise, la liaison avec ce qui précède.

D'autre part, les deux disciples qui jouent le rôb' principal dans cette scène, Pierre et le bien-aimé, sont précisément ceux que l'Évangile associe le plus

et dans la construction grammaticale. ■» Note 1 : « M. Scholton... a énuméréles expressions et les tournures qui lui paraissent trahir un rédacteur différent. Mais ses observations sont bien subtiles. >>

' Jean, xxi, 1.

;■ * Jean, xxi, 14.

' Loisy- Le qualr. Écang-, p. 027.

* Id., 'ibid; p. 038.

* uerà raÙTK, comme formule de liaison, se présente trf-s fréquemment dans le quatiiémo Evangile ; l'expression ne i:^';retrouve ailleurs que dans saint Luc, les Actes, et dans la finale de saint Marc (xvi, 18).

* Voir ci-après, p. 318.

fréquemment et dans ]e même rapport^. A côté d'eux, d'autres personnaires sont mentionnés^ : de ce nombre se trouA^ent « Tliomas », qui apparaît avec son surnom purement johannittue de « Didyme », et « Nathanaël », qui ne figure sous ce nom que dans le quatrième Évangile. Nathanaël est même présenté comme étant « de Cana en Galilée ». Cette donnée ne se rencontre nulle part ailleurs dans notre écrit ; mais elle est en harmonie oxacte avec le récit de la vocation de ce disciple, que Jésus s'adjomt au moment où il se dispose à retourner en Galilée, en passant par Cana^. M. Loisy insinue que « le rédacteur du chapitre xxi a pu déduire du récit la patrie de Nathanaël »"*. Cependant, ce souci de précision, là même où l'Évangile n'avait pas précisé; serait bien étrange chez le rédacteur qu'on suppose. Une telle donnée ne se comprend bien que si l'auteur de l'appendice n'est pas autre que l'évangéliste.

L'épisode qui suit n'est pas moins bien relié au corps de l'Évangile. Nous avons vu déjà^ quelle intime correspondance existait entre ce morceau et les passages des chapitres x et xiii, où se trouvent pareillement associées, soit l'idée de pasteur avec celle de sacrifice, soit l'idée de reniement avec celle d'accompagnement suprême à la croix. Il est également remarquable que Jésus, voulant investir Pierre de sa charge de pasteur d'âmes, l'interpelle de même façon qu'au moment où il fait entrevoir sa qualité de fondement par rapport à l'Église^, et en termes qui ne se rencontrent nulle part ailleurs que dans le quatrième Évangile. C'est, au lieu du l'I'jLOiv Bao'xovà de saint

1 Jean, xni, 23 sq. ; x\'iii, 15 sq. ; xx, 2 sq. ^ Jean, xxi, 2.

' Jean, i, 45 sq.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 257. '= Ci-dessus, p. 306.

* Jean, i, 42 : « Tu es Simon, le fiLs de Jean. »

ZVt LE TÉMOIGNAGE DU LIVRE

Matthieu^ : SîpLwv 'Itoàvoj, » Simon, fils de Jean 2. » Cette identité de formules se comprend mieux dans l'hypothèse d'un auteur unique que dans celle d'un double rédacteur.

Mais, beaucoup plus étroites encore et plus significatives sont les liaisons de notre chapitre avec le reste de l'Évangile, au point de vue de la langue et de la forme littéraire. Ce sont, par exemple, des substantifs qui ne se rencontrent pas ailleurs que dans nos deux documents^, ou bien des verbes famiUers au quatrième évangéliste et qui ne se retiouvent guère en dehors de notre appendice*.

Surtout, ce chapitre contient nombre de particularités littéraires, locutions, constructions de mots, tournures de phrase, qui sont véritablement caractéristiques du style des vingt premiers chapitres et portent comme le cachet propre de leur auteur. Ainsi, le verbe oavspoCiv ne se présente, à la forme pronominale, que dans l'appendice : l^avépworev £ai>TÔv, « il se manifesta^, » et dans l'Évangile, au chapitre vu, 4;

1 Matth., XVI, 17.

^ Jean, xxi, 15-17.

3 Ainsi, àvi9o«xtàv du vs. 9 ne se retrouve que dans Jean, xvin, 18 ; ô-^dpiov du VS. 13, que dans Jean, vi, 9, 11 ; nuiâix et àpyix. cités ci-dessus, p. 310. réapparaissent seulement dans I Jean et Apoc.

* Par exemple, hfv.-jioù^r,, vs. 14 ; cf. Jean, i, 31 ; ii, H ; in, 21 ; vn, 4 ; ix, 3 ; 'xvir, 6. — ÈTTt'ao-av, vs. 3 ; cf. Jean, vn, 30, 32, 3'i ; \Tn, 20 ; x, 39 ; xi. 57. — tt.vJjTCf.i, vs. 6, 11 ; cf. Jean, VI, 44 ; xn, 32 ; xvin, 10 : ne se retrouve que dans Act., xvi, 19. (JtgÇoic-aTû. vs. 7 ; cf. Jean, xm, 4, 5 : nulle part ailleurs dans le N. T. — rjniiab'.rj, vs. 19 ; cf. Jean, xn, 33 ; x\Tn, 32 ; Apoc, I, 1 : se rencontre ailleurs seulement dans Act., ^^, 28 ; xxv, 27. — -/^r.jpfitrsLv, vs. 25; cf. Jean, ii, 6.

^ Jean, xxi, 1. Au dire de M. Loisy, op. cit., p. 927 : « Le verbe manifester appartient au langage johanniquc, mais avec un autre sens : dans l'Évangile, Jésus est invité à se manifester, et à se faire connaître au monde, et il want/wie, il fait éclater aux yeux des hommes, par ses oeuvres, la gloire du Père ; ici la manites-

dans le reste du Nouveau Testament, il s'emploie uniquement au passif^. Le double Amen : à[ji.r|V, àuY.v Aivo) (70'., « en vérité, en vérité, je te le dis-, » est une formule exclusivement johannique. L'adverbe jxivTO'., « néanmoins*, » est, aussi bien que la locution : jAs-rà TaÙTa, « après cela*, » spécialement affectionné de notre auteur. Le ouv, « donc, » huit fois répété dans l'appendice, comme simple particule de liaison, est tout à fait fréquent dans le quatrième Evangile ; ailleurs, il ne figure que rarement, et généralement pour marquer une véritable conséquence. C'est seulement dans nos deux documents que l'on trouve le oùv employé après uneconjonction : m:; oùv^, otô oùv ^ , « comme donc, » « lorsque donc, » ou entre deux parties composantes d'un même nom : S'iuor; oùv Oîtooc. « Simon donc (surnommé) Pierre'. »

Aussi bien que l'évangéliste, le rédacteur final aime à unir ses propositions secondaires par la conjonction « et »^, et, d'autre part, à commencer ses phrases prmcipales sans particule de liaison, et directement par

talion signifie l'apparition sensible du Sauveur, sortant, de la sphère invisible où la résurrection l'a introduit. » — En réalité, le sens est analogue : Jésus se rend visible comme ressuscité, par là même il manifeste sa gloire. Il reste que l'expression est bien spécialement johannique.

^ Le participe de yrjou.v.t., « arriver, »se présente au vs. 4 sous la forme yrjoué-jr.ç. Or, c'est la forme constante de ce participe dans le quatrième Evangile ; cf. Jean, vi, 19 ; xm, 2. Les autres livres du N. T. ont d'une façon très habituelle, environ 84 fois, '/fjouî'joc, et seulement par exception ytvouî'vo;, 14 fois.

^ Jean, xxi, 18.

» Jean, xxi, 4 ; cf. iv, 27 ; vn, 13 ; xn, 42 ; xx, 5. Ailleurs, seulement dans II Tit., n, 19 : Jac. n, 8 ; Jude, 8.

* Voir ci-dessus, p. 312, note 5.

'" Jean, xxi, <> ; cf. iv, 1, 40 ; xi, 6 ; xvni, 6 ; xx, 11.

• Jean, xxi, 15 ; cf. ii, 22 ; vi, 24 ; xin, 12, 31 ; xix, 6, 8, 30.

' Jean, xxi, 7 ; cf. xi, 20 : « ^ o-j-j Mfzoôa; » xvin, 3 : « o o-jj

' Cf. surtout XXI, 13. Pour l'emploi de xat dans le sens hébraïque de « mais », comp. xxi, 3, et vn. 30.

le verbe^ 11 affectionne, comme lui. les participes, soit le participe en fin de phrase^, soil le participe avec un génitif absolu^. C'est la correspondance la plus parfaite qui se constate entre xxi, U*, et xii,37^, où de part et d'autre le génitif absolu se trouve combiné avec l'emploi du même pronom ':o70'jto;, « si nombreux, » et suivi d'une proposition négative. Même association de rShvf, « de nouveau, » avec ôsû-spov, « deuxième, » dans xxi, 16, et iv, 54. Même emploi de oùosU, « aucun, » séparé par le verbe du substantif auquel il se rapporte, dans xxi, 12, et xiii, 28^

D'autres particularités encore indiquent une méthode semblable d'observation ou une pensée commune. 11 y a un rapport très étroit entre xxi, 4' et xx, 14^ où sont pareillement associés ces trois traits, que Jésus apparaissant « se tient debout », qu'il n'est « pas reconnu », qu'il « adresse la parole » pour se faire reconnaître. L'idée que Pierre « glorifiera Dieu » par sa mort^ correspond exactement à ce qui est dit dans l'Évangile de la mort de Jésus lui-même^". L'on ne peut moins faire également que de rapprocher lo verset 24, où est présenté « le disciple qui témoigne » et se trouve certifiée « la vérité de son témoignage », du chapitre xix, 35, où apparaît une donnée analogue ;

1 Ainsi, XXI, 3, 5, 6, 10. 11, 12, If., 16, 17, 22 ; cf. iv, v, xi, 23 sq. ; xni, 6 sq. : x\Tii, 33 sq. ; xx, 14 sq.

* Jean, xxi, 12 ; cf. iv, 45.

3 Jean, XXI, 11 ; cf. xn, 37.

* /.vX roTO'JZwj dvTwv où/. inyliBr, t6 ôi/.rjo-j.

' roiuZra: Si v.'j-oO (rcy-t'iv. -îTzoïr./.oro:... o>/ èniTzs-JO-j.

« oCiùi k6ltx.ry. Twv pa^fl-wv, et oùSd: vp'ù tojv àva7.ciy.;vMv En contraste avec Luc, iv, 27 ; xiv, 24 ; xix, 30 ; I Cor., ii, 8.

' « Jésus se tenait debout sur le rivage ; mais les disciples ne savaient pas que c'était Jésus ; Jésus donc leur dit... »

8 Marie de Magdala « voit Jésus debout; mais elle ne savait pas que c'était Jésus ; Jésus lui dit ... ». Comparer également XXI, 20, et XX, 14, IC.

» Jean, XXI, 19.

1» Jean, xn, 23 sq. ; xm, 31 ; x\ti, 1.

et de même, le verset 25, où il est question du grand nombre des miracles accomplis par Jésus et des livres qui les contiennent, de xx, 30, où figure une semblable réflexion.

Enfin, c'est un procédé d'exposition identique que révèlent des observations encore plus minutieuses. Gomme le rédacteur de l'Évangile, l'auteur de l'appendice se plaît à ouvrir des parenthèses pour de petites notices destinées à rappeler tel ou tel fait, ou à préciser tel ou tel personnage, sauf à reprendro le fil de sa phrase par un raccordement artificiel, o"ù reparaît le o'jv, « donc, » affectionné. Rien de plus remarquable, à ce point de vue, que la comparaison de VI, 22-24, ou xi, 1-3, xviii, 1-3, avec xxi, 20 : « S'étant retourné, Pierre voit derrière lui le disciple que Jésus aimait — celui qui reposa à la Cène sur sa poitrine et lui dit : Seigneur, quel est celui qui vous trahira ? — Pierre donc, ayant vu ce disciple, dit à Jésus... » A l'exemple de l'évangéliste, il ne craint pas de multiplier les explications secondaires, en petites propositions incises, introduites par la conjonction vàp, « car : » Pierre mit sa tunique, « car il était nu^ : » les autres disciples vinrent avec le bateau, « car ils n'étaient pas éloignés de terre, mais à deux cents coudées environ^. »

D'autres fois, ce sont de courtes réflexions, en guise de commentaire. Ainsi, au verset 19 : « Or il dit cela pour indiquer par quelle mort il (Pierre) devait glorifier Dieu, 1) passage qui a de multiples parallèles dans le corps de l'Évangile^. Ou bien, c'est une même façon de préciser ou de souhgner une chose, par l'exclusion de la chose contraire ou d'une interprétation erronée.

' Jean, xxi, 7 ; cf. iv, 44, 45 ; vn, 5, 39 : xix. 31.

^ Jean, xxi, 8 ; cf. xi, 18 : « Béthanie était près de Jérusalem, à quinze stades environ. »

* Cf. Jean, II, 21 ; VI, 6, 72 ; vu, 39 ; VJU, C ; XI, 13, 51 ; XII, 6, 33 : << Or il dit cela pour indiquer de quelle mort il mourrait. »

Ainsi, cette rectification de la parole qui a cours au sujet du bien-aimé : « Or, Jésus n'avait pas dit qu'il ne mourraitpas, mais^...,»à comparer avec des passages de l'Évanoile, tels que celui-ci : « Or, il (Caïphe) ne dit pas cela de lui-même, mais^...,» ou cet autre : « Or, il (Judas) dit cela, non parce qu'il avait souci des pauvres, mais^..., » et d'autres analogues.

Enfin, l'auteur de l'appendice a la même manière de clore un épisode en en rappelant brièvement l'objet et la place précise, sous forme de coup d'ceil rétrospectif. Ainsi, après avoir annoncé, au début du récit de la pêche miraculeuse, qu'il s'agissait d'une manifefstation nouvelle du Christ ressuscité, prend-il soin de préciser, à la fin du récit, que ce fut la troisième apparition de Jésus à ses disciples^. Pareillement, l'auteur de l'Évangile, après l'épisode du changement de l'eau en vin, souligne que ce fut le premier miracle de Jésus à Cana de Galilée^ ; après la guérison du fils du gouverneur, que ce fut un second miracle^ ; après le discours sur le pain de vie, que ce discours fut prononcé dans la synagogue de Capharnaiim', etc. De ces habitudes de précision vient la fréquence toute johannique du pronom démonstratif outo;, « celui-là, )^ se référant à l'objet dont on vient de parler^. Rien de plus conforme à la manière du quatrième Évangile et des Épitres johanniques que cette conclusion de l'appendice : « Celui-là est le disciple qui rend témoignage de ces choses^... »

' Jean, xxi, 23 ; cf. 8, cilé ci-dessus : « Ils n'étaient pas éloignés de terre, mais

* Jean, xi, 51.

^ Jean, xn, 6 ; cf. xi, 30 ; xii, 16 ; xm, 18. Comparer également les réflexions • ii, 21 ; vi, 6 ; vii 1.

' Jean, ii, 11.

" Jean, iv, 54.

' Jean, vi, 60.

" Jean, xxi, 1, 21, 24. Cf. i, 28 ; vm, 20 ; x. 6, 18; xii, 36, 41 : XIV, 25 : XV, 11, 17 : XVI, 1,4; XVII, 1.

* Jean, xxi, 24.

L'AUTEUR S'IDENTIFIE AU BIEN-AIMÉ 3iy

En résumé, notre appendice, étudié minutieusement au point de vue de la langue et du procédé littéraire, offre tout un ensemble de traits qui s'accnrdent exactement avec le style du quatrième Évangile, sans que l'on puisse rien signaler qui trahisse véritablement une autre main.

M. Loisy^, comme Mi\L J. Réville et Schmiedel-, pense à une imitation du style johannique. Cela est tout à fait insuffisant. A la rigueur, on pourrait concevoir qu'un rédacteur postérieur ait composé laconclusion de xxi, 24-25, en s'inspirant de xx, 30-31; on comprendrait encore qu'il ait pu s'approprier telle ou telle formule, comme le double Amen ou le « Simon, fils de Jean » ; mais, qu'il faille attribuer à une imitation réfléchie, ou à je ne sais quelle parenté de génie littéraire, ces accords si multiples et si complexes, dans le choix des expressions, dans la spécialité des formules, dans la liaison des mots et des phrases, dans la manière générale et les procédés particuliers d'exposition, cela paraît, non seulement invraisemblable, mais absolument impossible.

S'il est vrai qu'il y a, dans le quatrième Évangile, un style johannique, nettement caractérisé, on le trouve incontestablement, en sa forme authentique, et non simplement imité, dans notre chapitre final. Quand on songe en même temps à tout ce que nous avons trouvé a priori d'invraisemblance dans l'attribution d'un appendice de cette nature à un écrivain postérieur, il semble qu'ici l'on peut s'élever au-dessus des probabilités ordinaires et parler d'évidence. A n'en pas douter, l'appendice du quatrième Évangile est, dans son ensemble, du même auteur que le reste du livre.

* Loisy, cité ci-dessus, p. 291, note 2.

^ J. Réville, op. cit., p. 307 : « L'appendice du quatrième Évangile a été rajouté à l'écrit original par une main de même famille que l'Évangile.» Schmiedel, cité ci-dessus, p. 288. Cf. B. Weiss, Einl., p. 575, note 4 ; Joh. Evang., p. 529 ; Godet, S. Jean, 1. 1, p. 96-97; t. III, p. 668 sq.

Cette conclusion est approuvée de critiques nombreux et des plus considérés. Si M. H. Holtzmann ^ expose la thèse favorable à l'unité d'auteur, parallèlement à la thèse contraire, et sans se déclarer pour celleci, cela est déjà assez significatif. Renan, qui, dans l'appendice à sa. Vie de Jésus, se contentait de dire: « Le chapitre xxi est une addition, mais une addition presque contemporaine, ou de l'auteur lui-même, ou de ses disciples ^, » semble s'être prononcé plus fermement d-ànsVÉglise chrétienne : « Il se peut, dit-il, qu'il ait été ajouté par l'auteur même de l'Évangile ; la provenance du moins est bien la même^. » M, von Soden^ traite avec assurance le dernier chapitre comme du même auteur que les premiers. « Le chapitre xxi, dit également M. Harnack, n'accuse pas une autre main que les chapitres i-xx. » « Le style est, en nombre d'endroits et jusque dans les détails, le même que dans ces chapitres 5. »

Particulièrement motivé est le jugement de M. Jiilicher : « Le chapitre xxi, dit ce critique, répond entièrement, pour l'attitude d'esprit, le ton et le vocabulaire, au reste de l'Évangile. Il faudrait que le disciple, qui est supposé avoir ajouté ce supplément, se fût efforcé d'entrer dans la mentahté de son maître d'une façon véritablement merveilleuse^. «

Un autre critique, opposé à l'authenticité johannique, M. Wernle, écrivait encore plus récemment : « On a supposé que le chapitre xxi venait d'un autre auteur qui aurait mis la dernière main à l'œuvre du disciple bien-aimé, mort dans l'intervalle. Mais alors, il est très surprenant que cet appendice décèle, pour le

^ H. Holtzmann, £■/«;., p. 455.

^ Renan, Vie de Jrsus, p. 534, cf. p. 537 : « Cette addition est de l'auteur lui-même ou de son école. » ^ Id., L'ËsUse chrctienne, p. 81.

* Von Soden, Vrchristl. Lit., p. 219.

' Harnack, Chronol, t. i, p. 676 et note 4.

* Jùlicner, Einl, p. 394.

LAUTEUR SIDENTIFIE AU BIEN-AIMÉ 32 1

style et la manière, tout à fait le même auteur que le reste de l'Évangile, et que, d'autre part, le témoignage présenté à la première personne du pluriel nous atteste expressément que le disciple bien- aimé « a écrit ces choses », c'est-à-dire le chapitre xxi comme le reste. Il n'y a donc pas à distinguer deux écrivains, l'un primitif, l'autre poslérieur, mais ce doit être l'autorité du disciple hien-aimé, et auteur du tout, qui est ainsi garantie par l'autorité du « Nous » final ^. »

De telles appréciations confirment bien la conclusion à laquelle nous nous sommes arrêtés, et que nous pouvons tenir pour pleinement assurée-.

Mais, si le dernier chapitre est à attribuer au même auteur que le reste de l'Evangile, c'est donc l'évangéliste lui-même qui nous présente, au verset 24, le disciple aimé de Jésus comme l'auteur du livre, par conséquent qui s'identifie personnellement à ce disciple hien-aimé.

Pour échapper à cette conclusion, il serait nécessaire de détacher le verset 24 du reste du chapitre, et, tout en maintenant que l'ensemble du morceau est bien du même auteur que l'Évangile, d'attribuer néanmoins le verset en question à un interpolateur postérieur.

C'est à cette hypothèse que se sont résolus quelques rares critiques. Ainsi M. Harnack, partant de ce principe que la mort du disciple bien-aimé, censé l'auteur du livre, est supposée dans les versets qui précèdent immédiatement, et constatant que le verset 24 contien

' Wernle, Die Quellen des Lebens Jesu, p. 11.

* Avec Zahn, EinL, t. ii, p. 486, 496; Cornely, Introd., t. III, p. 236; Knabenbauer, In Joan., p. 24 ; Calmes, 5. Jean, p. 34 : « I/examen interne porte à croire que les documents qui constituent ce dernier chapitre (2-13 et 15-23) sont de la même main que le reste du livre. »Cf. p. 4G8.

une proposition à la première personne du pluriel^ conclut que le verset ne peut avoir été écrit par le disciple en question ; comme, d'autre part, il n'est pas vraisemblable que l'évangéliste liii-mJme se soit identifié à ce disciple supposé déjà mort, il conjecture que la notice a été introduite après coup par les presbytres d'Éphèse^.

Le P. Calmes adopte la même hypothèse et pour les mêmes raisons, avec cette différence qu'il déclare également addition postérieure le verset 25, et qu'il estime néanmoins justifiée l'attestation du verset 24. A son sens, en effet, le disciple bien-aimé, auteur de l'Évangile, aurait réellement mis par écrit, mais sur une feuille détachée, non destinée à faire partie de l'ouvrage, le fond de la narration, contenue en ce dernier chapitre^. Après sa mort, un de ses disciples aurait ajouté le document comme appendice à l'Évangile, moyennant l'insertion de quelques versets destinés à la soudure littéraire^.

D'après M. von Sodeu. le verset 24 appartiendrait H l'œuvre primitive, sauf la partie qui vise expressément la composition de l'ouvrage; les mots : « et qui a écrit ces choses, » auraient été interpolés par l'écrivain qui ajouta également le verset 25; l'Évangile original aurait donc contenu simplement : « C'est ce disciple qui rend témoignage de ces choses ; et nous savons que son témoignage est vrai*. »

Cependant, la grande majorité des critiques se refuse à mutiler ainsi notre morceau. Tout d'abord, l'hypothèse émise par le P. Calmes parait tout à fait inadmissible. Elle obligerait à supposer que l'auteur du quatrième Évangile, après avoir composé son ouvrage,

1 Harnack, ChronoL, t. i. p. 676 sq. Cf. ci-dessus, p. 199.

2 Versets 2-13 et 15-23.

= Versets 1, 14, 24-25; Calmes. S. Jean, p. 34, 470 sq. " Von .Soden, Urchristl. Lit., p. 219.

aurait également rédigé, dans le'même'style, le même esprit, la même manière, un récit qui s'adapte fort bien à son Évangile, et qu'il aurait néanmoins laissé sur une feuille détachée. La supposition est déjà très invraisemblable.

D'autre part, il faudrait admettre que l'évangéliste aurait mis par écrit précisément ce qui concerne sa destinée personnelle et la déclaration du Seigneur à son sujet; ce seraient même, d'après le P. Calmes, les termes exprès de cette déclaration que viserait l'attestation : « qui a écrit ces choses. » Mais, dans ce cas, ce n'est pas seulement la parole de Jésus qu'a dû consigner le disciple : il a dû rectifier aussi par écrit la fausse interprétation qu'en donnaient les frères, et l'expliquer suivant la teneur du verset 23. Ce verset, en effet, est inséparable du verset 22, auquel il se relie étroitement. Il est très remarquable d'ailleurs que la réflexion du verset 23, expliquant la parole du Sauveur au bien-aimé, correspond exactement à celle du verset 19, qui commente la déclaration faite à Simon Pierre, et que l'une et l'autre offrent, dans la manière et dans les expressions, un cachet johannique spécial.

En particulier, comme nous l'avons déjà vu^, le verset 23 contient manifestement une de ces explications correctives que l'évangéliste a multipliées à travers son ouvrage. Et c'est encore la caractéristique du style johannique qui se retrouve, soit dans le ojv de 23*, soit dans le présent o--, ojx à-o^v/.s-xs'.^, soit dans le xal, employé pour « mais », qui relie si curieusement le correctif à la déclaration^. Il est mpossible qu'un presbytre d'Éphèse ait reproduit à ce point de délicatesse le style de l'évangéliste.

Mais, si c'est le disciple bien-aimé qui a rectifié de

^ Ci-dessus, p. 318.

' Cf. Jean, xxr, 4 ; xx, 14 ; iv, 1.

^ Cf. ci-dessus, p. 315, note 8.

son vivant et par écrit la déclaration de Jésus, il devient bien inutile de recourir, pourl' addition denotro document au reste de l'Évangile, à un rédacteur post*^ricur. Contre une telle supposition, d'ailleurs, resterait toujours cette difficulté considérable, qu'un disciple ait assez respecté l'œuvre de son maître pour y maintenir la première conclusion, et, d'autre part, l'ait respectée assez peu pour le pourvoir d'une conclusion nouvelle, et qui veut paraître authentique i.

On ne peut donc faire l'hypothèse que l'évangéliste ait simplement écrit le fond narratif du chapitre final à l'état de fragment isolé. De l'aveu de MM. Harnack et von Soden, l'appendice a été composé, par le même auteur que l'œuvre principale, dans l'intention expresse de compléter l'Évangile.

Or, ce point admis, il ne semble pas que l'on puisse détacher de ce chapitre l'un ou l'autre des derniers versets.

Tout d'abord, on ne peut songer à en retrancher ce qui concerne la destinée finale du disciple bien-

1 Cf. ci-dessus, p. 292. M. Loisy, op. cit., p. 951, affirme gratuitement que le rédacteur « n'a rien trouvé de mieux que de copier en la modifiant la conclusion du livre primitif ». Le critique glisse légèrement sur le oïî/at du verset 25, et se contente de dire que l'écrivain, toat en « tenant la plume au nom des autres ». « dit je pen'if en son nom personnel. » — Mais il s'agit encore d'expliquer pourquoi cette affirmation de son senliment propre sur un tel sujet. — De son côté, le P. Calmes, op. cil., p. 466, se borne à déclarer : «On est surpris de la tournure particulière de cette phrase et surtout du singulier oI u.ki, je pense. »'< Il faut reconnaître que c'est l'expression d'un sentiment purement subjectif chez celui qui écrit, tandis que le verset précédent, où nous lisons le pluriel ijfjaoïîv, contient une affirmation collective. » — Mais pourquoi précisément cette expression d'un sentiment purement subjectif sur l'objet en question, sinon parce que le rédacteur s'identifie au disciple bien aimé, auteur de l'Evangile. .Seul, en effet, le témoin oculaire de Jésus, (■t non un presbytre de son entourage, paraît avoir eu qualité pour apprécier en son nom propre le grand nombre des miracles accomplis par le Christ.

aimé. M. Harnack en convient sans peine. '< II est impossible, dit-il, d'enlever les versets 20-23 du chapitre XXI. » « Ce morceau est même, conjointement avec la déclaration faite à Pien'e, le but de tout le chapitre^. »

Or, on ne peut pas davantage concevoir que l'appendice ait fini brusquement sur ces mots : « Jésus ne lui avait pas dit qu'il ne mourrait point, mais : Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que je vienne, que t'importe ? » M. H. Holtzmann dit fort bien : « Un récit prolongé et soutenu ne peut absolument pas se clore par une notice corrective aussi sèche que celle de XXI. 23^. » Et M. Schmiedel : « Privé des versets qui le terminent, le chapitre xxi, 1-23, serait demeuré sans aucune sorte de conclusion^. »

Mais alors, peut-on imaginer que cette conclusion se serait primitivement composée de l'un seulement des versets 24-25^ à l'exclusion de l'autre ? Cette supposition est contredite par le fait que les deux versets en question sont formulés, l'un à la première personne du singulier, l'autre à la première personne du pluriel. On ne comprendrait pas, en effet, qu'un écrivain postérieur, mettant la dernière main à l'Evangile, ait eu la pensée étrange d'ajouter une réflexion à la première personne du singulier, si l'écrit finissait par le pluriel du verset 24, ou d'intercaler une attestation à la première personne du pluriel, si, immédiatcmentàla suite, l'Évangile se terminait par une réflexion de l'auteur au singulier.

Pour ce qui regarde en particulier le verset 24, sans

' Harnack, Chronol., t i, p. 676, et note 2.

^ H. Holtzmann, Einl., p. 455.

* Schmiedel, art. John, col. 2543. Cf. J. Réville, Le quair. Évang., p. 307, note 1 : « Il est clair que le morceau rajouté et qui, dans cette hypothèse, devait clore l'ouvrage, ne pouvait pas se terminer sur le point d'interrogation du verset 23. Le verset 24 est, au contraire, la seule raison d'être de tout l'appendice. »

OTJATEIÊME ÊVANGIir. — 19

aller jusqu'à prétendre, avec M. J. Réville, que ce verset est « la seule raison d'être de tout l'appendice »\ il est cependant certain qu'il est étroitement apparenté, pour la forme, au style de l'Évangile, et que non moins johannique est la manière dont il se rattache au morceau antérieur^. « Le verset 24, dit M. H. Holtzmann, paraît écrit d'un seul trait avec ce qui précède^. » C'est la pensée de M. Julicher*, comme de M. Schmiedel et de M. Loisy^,

Quant à enlever du verset 24 les seuls mots : « et qui a écrit ces choses, » c'est un procédé d'élimination par trop sommaire et tout à fait gratuit. Comment d'ailleurs concevoir qu'un écrivain postérieur ait imaginé de présenter le disciple bien-aimé comme rédacteur direct de l'Évangile, le dernier chapitre y compris, au moyen d'une notice qui distinguerait nettement ce disciple du rédacteur final et ferait même allusion à sa mort survenue ? Pareille audace, ou pareille maladresse, ne parait pas pouvoir se comprendre, dès lors qu'il faut admettre que l'Évangile a été publié, avec cette notice, dans le milieu même où le personnage visé était bien connu ^.

M. Harnack n'est pas sans se rendre compte de l'invraisemblance, et il avoue ingénuement : « Ceux qui ont ajouté le verset 24 n'ont pas réfléchi, ou n'ont pas vu, que la mort du fils de Zébédée était insinuée dans le verset 23. Ils n'ont songé qu'à certifier, par une sorte de note marginale, que tout l'Évangile avait été

^ J. Réville, cité ( i-dessi s. Cf. Loisy, Le qualr. Ëvang., p. 132.

2 Cf. ci-dessus, p. 316, 318.

^ H. Holtzmann, EinL, p. 455.

* Jiilicher, Einl., p. 312.

^ Schmiedel. art. John, col. 2543 : Loisy, Le quatr. Évang., p. 949. Cf. Calmes, S. Jean, p 400 : * On ne saurait nier que le verset 24 est intimement uni auv versets qui précèdent : la liaison est à la fois logique et grammaticale. D'autre part, cette phrase constitue, avec celle du verset suivant, une sorte de conclusion. »

« Cf. ci-dessus, p. 67, 199, 201.

écrit par l'apôtre, et pour cela ont glissé au verset 24 leur attestation, que le verset 23 contredit. Comment a-t-on pu ne pas s'apercevoir de la chose, ou ne pas s'inscrire en faux contre ell»^ ? C'est pour moi uw énisrme^. »

Les diverses tentatives par lesquelles on prétend enlever au quatrième évangélistp le verset où est attestée son identification avec le disciple bien-aimé, paraissent donc condamnées, comme fondées sur l'arbitraire, et entraînant de graves invraisemblances, sinon de véritables impossibilités. « Le chapitre additionnel tout entier, dit ^L H. Holtzmann, a dû couler d'une seule et même plume-. » « Les versets 24 et 2n eux-mêmes, dit M. Jiilicher, ne sont pas d'une autre main *. »

Ain.si, tout nous invite à attribuer à l'auteur même de l'Évangile le verset en question *.

1 Harnack, Chronol., t. i. p. 677.

^ H. Holtzmann, Einl., p. 455.

' Jûlicher, loc. cit. L'intéerité absolue do ce dernier chapitre est posée en principe par les critiques qui lattribi ent à un auteur différent de l'évangéliste, comme MM. Schmiedel, J. Réville, Loisv, cités ci-dessus, p. 286 sq.

' D"après M. Jiilicher, loc. cit , le chapitre xxi ne serait pas à considérer véritablement comme un appendice ; le passade xx, 30-.31, n'aurait pas été destiné par l'auteur à servir de conclusion à l'Évancrile primitif : ce serait plutôt, à l'exemple de xtx, 35, une sorte de réflexion intercalée dans le corps du récit, pareille à cette sentence des Synoptiques et de l'Apocalypso : « Qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! » — Mais cette supposition n'est pas nécessaire. On peut très bien envisager le chapitre xxi comme un appendice à l'Évangile, et le croire néanmoins du même auteur. Celui-ci, une fois son ouvrage terminé et conclu, a pu vouloir le compléter par de nouveaux récits, reliés d'une façon précise à l'histoire précédente, et pourvus d'une autre conclu'^ion. Le maintien de la conclusion primitive s'explique très naturellement si Tévangéliste rédigeait son récit complémentaire sut le même rouleau de papjTus ou de parchemin qui contenait déjà son Évangile. M. Loisy. op. cit., p. 936, note 1, suggère une explication analogue à l'appui d'une conjecture, d'ailleurs fort improbable, à savoir que le rédacteur final aurait abrégé, dans xxi, 9-13, un document

D'autre part, rien ne nous en empêche. On peut croire, en effet, que le verset 23 ne fait pas nécessairement allusion au trépas du disciple bien-aimé. Il est certain que le texte n'affirme pas en termes exprès la mort déjà survenue, mais l'envisage au contraire dans le futur. L'interpréter comme visant le fait accompli n'est donc qu'une simple hypothèse. Or, si Jésus avait réellement adressé au disciple bienaimé la déclaration que l'on rapporte, si le rapprochement avec l'annonce faite à saint Pierre avait pu donner lieu à l'interprétation excessive qui eut cours parmi les frères^, on peut parfaitement comprendre que le bien-aimé ait tenu à rétablir lui-même dans sa teneur exacte la parole du Seigneur. Seul, semble-t-il, il était capable de faire cette rectification, et la réserve avec laquelle elle est présentée lui convient beaucoup mieux qu'à un auteur écrivant après l'événement. Qu'est-ce qui aurait retenu un écrivain postérieur de faire expressément allusion au fait survenu ?

Il faudrait supposer qu'en employant un langage si discret, cet écrivain aurait voulu donner aux lecteurs l'impression que la rectification était fournie du vivant du disciple bien-aimé. M. Loisy parait en venir à cette hypothèse. « Certes, dit-il, il en coûte au rédacteur d'avouer que le disciple est mort, et il ne le dit pas en termes exprès, mais il le laisse suffisamment entendre. Il s'exprime de telle sorte qu'il a

primitif où le repas, qu'il veut interpréter comme un mémorial de l'Eucharistie, aurait tenu plus d'importance. « On peut supposer, dit-il, que les conditions matérielles de la rédaction commandaient ces omissions, l'espace libre qui restait pour l'appendice, à la fm du rouleau où l'Évangile était écrit, n'étant pas considérable. » Cette hypothèse sert beaucoup mieux à expliquer que l'auteur n'ait pas intercalé le chapitre complémentaire à la suite de l'histoire antérieure, mais seulement après sa conclusion, sauf à lui donner une conclusion nouvelle.

* Peut-être les disciples, auditeurs de l'une et de l'autre déclaration, peut-être aussi les chrétiens d'Asie, impressionnés par ce souvenir et par l'extraordinaire longévité de saint Jean.

presque l'air de vouloir faire prendre le change au lecteur sur le fait qu'il n'ose ni ne peut dissimuler^. » C'esl avouer que le passade n'exprime pas clairement que le disciple soit déjà mort, mais est tel qu'il paraît le supposer encore vivant. Dans ces conditions, il est infiniment préférable d'y voir, en effet, une déclaration authentique du bien-aimé-.

Si le verset 23 peut se comprendre sous la plume de ce disciple, rien donc, de ce côté, ne s'oppose à l'identification de l'auteur de l'Évangile avec lui.

La manière dont le verset 24 parle du disciple en question, et la forme plurielle de l'attestation qui concerne son témoignage, ne font pas davantage de difficulté. Que l'évangéliste ait pu se mettre en scène d'une façon objective et se présenter comme « le disciple qui rend témoignage de ces choses et qui les a écrites », c'est ce qui se conçoit d'abord aisément. L'écrivain se place par la pensée en face des fidèles auxquels s'adresse son ouvrage, et il se présente à eux comme celui qu'ils ont accoutumé de nommer et d'entendre nommer le disciple aimé de Jésus. Le procédé littéraire n'est pas sans exemple^, et nous verrons précisément bientôt qu'il se retrouve d'une façon formelle au chapitre xix, verset 35, de l'Évangile.

D'autre part, le pluriel « nous savons », suivi immédiatement du singulier « je pense », doit beaucoup plutôt être entendu de l'évangéliste lui-même que d'un rédacteur tenant la plume au nom d'une collectivité^. C'est ainsi que l'auteur des Épîtres, lequel n'est pas autre que notre évangéliste, ne craint pas

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 949.

^ Cf. Drummond, Fourth Gosp., p. 387 ; Van Hoonacker, art. cit., dans la Revue bibl., 1900, p. 230.

* Un cas analogue .se rencontre dans II Cor., xn, 2 sq., sous la plume de saint Paul.

* M. Loisy, op. cit., p. 124-125, voit dans le pluriel du verset 24 : «le groupe chrétien qui s'est chargé de répandre le livre dans les communautés,» « les éditeurs du quatrième Evangile,» «l'école

de s'exprimer parfois au pluriel, particulièrement lorsqu'il s'envisage comme faisant partie du corps des disciples, témoins oculaires du Christ, ou qu'il s'associe par la pensée ceux qui forment son entourage et constituent une même personne morale avec lui^. Dans l'Évangile même, il est un passage où l'auteur paraît bien se désigner personnellement à la première personne du pluriel. C'est au chapitre i, verset 14 : « Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire. » La gloire du Verbe incarné, dit M. l>oisy, c'est « la gloire du Verbe en tant qu'elle s'est manifestée dans les miracles, l'enseignement, la mort et la résurrection du Christ w^. Ceux qui ont vu cette gloire, sont donc « les témoins de Jésus )>^. L'évangéUste se déclare sûrement de ce nombre^.

johanniqne ; » cf. ibid-, p. 950 : et, dans le singulier du verset 25 : « le rédacteur qui tenait la plume au nom des autres » (p. 951). C'est aussi la pensée du P. Calmes, op. cit., p. 472. — Mais il parait un peu étrange qu'un rédacteur parle d'abord au nom de la collectivité à laquelle il sert de secrétaire, puis tout à coup s'exprime en son propre nom, et sur une question au sujet de laqiielle il n'était pas plus qualifié que les autres porr donner une appréciation personnelle. M. Zahn, Einl., t. ii, p. 488, fait rédiger le verset 24 par l'entourage de l'apôtre, avant sa mort. Godet, .!>. Jean, 1. 1, p. 245, 288, semble incliner vers la même hypothèse. Mais la supposition reste toujours invraisemblable, étant donné le singulier qii suit immédiatement.

^ Voir ci-dessus, p. 279 sq.

* Loisy, Le quatr. Évang., d. 188.

* Id., ibid. Cf. Calmes, S. Jean, p. 124.

* On ne peut soutenir, avec M. J. Réville. Le quatr. Évang., p. 101, que le <•< nous » désigne « les hommes en général », ni, avec MM. Harnack, Chronol., t. i, p. 676, et von Soden, Urchristl. Lit., p. 21 9> 220, qu'il s'agit d'une simple « vision métaphorique ». De l'aveu de la plupart des critiques, l'auteur prétend se donner pour contemporain et témoin de Jésus. « Il est clair d'abord, écrivait Renan, Vie de Jésus, p. 537, que l'auteur veut se faire passer pour un témoin oculaire des laits évangéliques. o « Il est probable, dit M. H. Holtzmann, Einl., p. 455, que l'Évangile se présente comme écrit au nom de tous les apôtres. » M. Abbott, art. Gospels, col. 1794, pense également que « Jean écrit, au nom de témoins oculaires, ce qu'ils ont ensemble contemplé ». « La

Comme, d'autre part, il est peu probable que, par ce pluriel, il entende s'exprimer au nom d'un groupe survivant de disciples du Sauveur^, il faut penser qu'il parle uniquement en son nom propre, tout en s'unissant peut-être, d'une façon idéale et mystique, au reste des témoins disparus^. Il est remarquable que, dans les discom-s mêmes du Christ johannique, se trouve parfois un semblable mélange de singulier et de pluriel^.

En tout cas, le pluriel des Êpîtres est sûrement équivalent du singulier auquel il se trouve mélangé. Si donc l'auteur a pu écrire en parlant en son nom personnel : « ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons*, » « nous aussi nous rendons témoignage » et « notre témoignage est vrai ))^, le même auteur peut bien écrire : « nous savons, » pour « je sais » et tous ici savent avec moi, « que le témoignage de ce disciple est vrai. »

M. J. Réville semble approuver, pour sa part, cette interprétation lorsqu'il écrit : « On remarquera ce « nous savons », o'.oa'j.îv, au pluriel, tout comme

première Épître, i, 1-4, aussi bien que rÉvanejile, i, 14, dit, à sou tour, M. Jiilicher, Einl., p. 325, réclament sûrement pour leur auteur les qualités de témoin octilaire relativement au contenu de l'histoire évangélique. » C'est aussi le sentiment de M. Loisy, Le quair. Ëvang., p. 187 : « I/évan^éliste, dit ce critique, parle comme un témoin oculaire de la vie de Jésus, et les personnes qu'il s'associe doivent être dans les mêmes conditions. » Le P. Calmes, S. Jean, p. 123, écrit pareillement : « C'est la génération contemporaine du Sauveur que l'évangéliste a en vue, en disant que le Logos habita parmi nous ; mais les mots qui suivent : « et nous contemplâmes sa gloire, » ont une portée plus restreinte et ne peuvent convenir qu'aux disciples de Jésus, témoins de sa prédication et de ses œuvres. •>

^ Malgré ce que pensent plusieurs des critiques cités.

^ Cf. B. Weiss, Einl., p. 560 et note 1 : Jch. Evang., p. 53; Knabenbauer, In loan., p. 83.

* Jean, m, 11 ; ix, 'i. Cl. Matth., m. 15.

*■ I Jean, i, 3.

' III Jean, 12.

dans le prologue de I Jean. C'est bien le style de l'école mystique d'où sont sortis les écrits johanniques^. »

« Une construction logique aussi singulière, dit JNI. Loisy, ne pourrait être admise par conjecture que si le chapitre entier ne donnait lieu à aucun doute. Mais puisque ce chapitre n'a pas été rédigé par l'auteur de l'Evangile, puisque la mort du disciple bien-aimé, qui est présenté comme auteur, est supposée dans les versets précédents, il n'y a pas la moindre raison d'écarter le sens naturel du passage et de contester que le disciple dont on exalte le témoignage soit une personne absolument distincte du groupe qui recommande son écrit'''. »

M. Loisy reconnaît donc que la construction logique, pour singulière qu'elle soit, est néanmoins possible et que son admission dépend de l'idée que l'on doit se faire du reste du chapitre. Il est en effet raisonnable départir des faits plus certains et de soumettre à leur lumière ceux qui sont plus obscurs. Or, précisément, nous avons pu étabUr avec assurance que le chapitre, formant un tout indivisible, était de la même main que l'Évangile. C'est cette certitude fondamentale qui doit servir de point de départ et éclairer les détails équivoques ou incertains. Or, une fois posé que le dernier chapitre est du même auteur que le reste de l'Évangile, nous sommes conduits logiquement à admettre que l'évangéliste, au verset 24, s'est luimême identifié au disciple bien-aimé, et que par conséquent, au verset 23, il n'a point supposé déjà survenue la mort de ce disciple.

^ J. Réville, Le quatr. Éiang., p. 308, note 2 : <• Il est possible que la légende rapportée par le fragment de Muratori ait eu pour origine le pluriel oïouu.vj du verset 24. Cela prouverait que les auteurs de la légende n'ont pas compris la terminologie johanniçHf. » Cf. Schanz, Heiî. Joh., p. 591 ; Knabenbauer, In loan-, p. 589.

■^ Loisy, Le quatr. Écang-, p. 951.

Il est certes très significatif que notre conclusion soit en somme acceptée, malgré quelques divergences, par des critiques tels que M. H. Holtzmann et M. Jiilioiier.

D'après M. H. Holtzmann, l'auteur de l'appendice, qui peut être également l'auteur de l'Évangile, entend faire passer le livre comme rédigé par le disciple bienaimé au nom de tous les apôtres, et c'est pourquoi il parle, à la fois, à la première personne du singulier, comme étant lui-même ce disciple, et à la première personne du pluriel, en associant à la conscience qu'il a de sa véracité celle des autres apôtres qui garantissent son œu^Te^ D'après M. Jùlicher, c'est bien l'évangéliste lui-même qui, à l'effet de renforcer la valeur de son écrit, le prétend composé directement par le disciple bien-aimé, et garanti par les autres disciples, comme lui témoins oculaires^.

Nous aurons à examiner ci-après dans quelle mesure l'on peut supposer que l'auteur de l'Evangile aurait usé de fiction et ne serait pas réellement ce qu'il prétend être. Ce qu'il faut pour le moment retenir, comme conclasion ferme de notre précédente étude, c'est que c'est bien l'évangéliste lui-même qui, dans l'appendice, se donne pour identique au disciple bienaimé^.

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