‹ L'origine du quatrième EvangileChapitre 19 sur 29 · Le bien-aimé est un des douze apôtres · texte numérisé non relu

Le bien-aimé est un des douze apôtres

Quelques critiques, qui se rancent sans réserve à la conclusion que nous venons d'exposer, estiment que le disciple bien-aimé dont parle le quatrième Évangile était, non un apôtre, mais un simple disciple du Sauveur, nommé Jean. C'est en particulier l'opinion de MM. Hugo Delff, Bousset, von Soden.

L'hypothèse est basée en grande partie sur l'interprétation donnée par ces critiques à la tradition qui concerne Jean d'Éphèse. Pour eux, nous l'avons vu^, Jean d'Éphèse n'est pas l'apôtre Jean, mais un presbytre du même nom. Le bien-aimé, auquel il est identifié dans l'Évangile, n'est donc pas un membre du collège apostolique, mais seulement un disciple du .Sauveur. Les scènes que garantit le témoignage de

raisonnablement, il apparaît aussi historique dans le dernier chapitre que dans les autres. Dans ce chapitre final, le bien-aimé est associé à des disciples très réels, énumérés au verset 2, en particulier à Simon Pierre ; la scène où il figure est une pêche, en rapport avec la profession historique des apôtres. D'autre part, on ne peut y voir représenté le type du christianisme spirituel et parfait. S'il reconnaît le premier Jésus, c'est Pierre qui est le premier à rejoindre le Sauveur, comme c'est lui qui offre le triple témoignage d'amour et reçoit la primauté : c'est donc plutôt Pierre qui se montrerait le bien-aimant, empressé et fidèle, et qui serait le privilégié. Enfin le bien-aimé est présenté à la foi des lecteurs comme témoin et garant du livre, ce qui ne paraît guère s'entendre d'une pure figure symbolique, et l'on fait expressément allusion à sa mortalité, ce qui le désigne bien comme un personnage réel.

» a-dessus, p. 91, 100, 102.

ce disciple sp passent à peu près exclusivement à Jérusalem ; il repose à la Cène sur la poitrine de Jésus, il a ses entrées libres chez le ^and-prôtre, il est présent au coup de lance, il accompasrne Pierre au tombeau : c'était sans doute un habitant de Jérusalem, appartenant à quelque famille pontificale ; il fut témoin des principaux épisodes du ministère hiérosolymitain, et était particulièrement aimé de Jésus. K Le disciple que le Seigneur aimait, dit en particulier M. Bousset, était un Hiérosolymitain ; il ne connut le Seigneur qu'à l'occasion de ses voyages à Jérusalem ; il n'appartenait donc pas au cercle plus étroit des Douze. Le Soigneur, en effet, n'avait pas exigé de tous ses adhérents qu'ils quittassent parents, patrie fi maison, pour le suivre. Ce Hiérosolymitain devait tre en outre un personnage distingué, un prêtre, peut-être un membre de la tribu pontificale (donc un Sadducéen). Il figurait parmi les partisans que Jésus avait à Jérusalem et représente la tradition hiérosolymitaine. Ce n'est pas Jean l'apôtre, et, au chapitre XXI, 2, il n'est pas à chercher parmi « les fils de « Zébédée » qui sont mentionnés là poui la première fois, mais bien parmi les « deux autres de ses disciples ». Si donc « l'autre disciple » de l'Évanfrile johannique n'est pas non plus le fils de Zébédée, si, d'autre part, le nom de Jean est lié à la personne de l'évangéliste d'une manière inséparable, si enfin il n'y a aucun fondement à Fhypothèse que cet autre disciple serait une figure idéale imaginée de toutes pièces, il ne reste plus qu'à conclure : le disciple que le Seigneur aimait est le presbytre Jean d'Asie-Mineure^. » Pour M. von Soden également, le disciple bienaimé, garant de l'Évangile, n'est autre que « le fameux Jean l'Ancien, d'Éphèse : il était natif de Jérusalem et disciple personnel du Seigneur ». C'est pourquoi notre

» Bousset, Offenb., p. 46, 47.

évangéliste « est relativement mieux informé en ce qui regarde Jérusalem. De ce Jean viennent, en effet, tous les renseignements détaillés que contient l'Évangile, touchant les lieux, les personnes, et les menus incidents de la vie du Sauveur )i^.

Une telle opinion cependant, à l'apprécier même au seul point de vue de la critique interne de notre document, parait tout à fait insoutenable. Il y a d'abord le fait que le disciple est présenté, soit dans le corps de l'Évangile, soit dans l'appendice, comme ayant participé à la dernière Cène. Or, l'examen du quatrième Évangile comme des Synoptiques montre qu'à ce suprême repas les apôtres seuls furent présents avec Jésus.

Au dire de M. Bousset, « c'est une question de savoir si la relation synoptique peut être regardée comme si exacte que l'on puisse tirer argument de son silence touchant d'autres convives^. » D'après M. von Soden, l'idée de la présence exclusive des apôtres serait même « en soi hautement improbable ». « Pourquoi, demande-t-il, les femmes fidèles qui accompagnèrent le Sauveur à Jérusalem, pourquoi ses disciples hiérosolymitains, auraient-ils été exclus de ce repas ? » Bien plus, à en croire ce critique, l'Évangil»^ de saint Jean semble, sur ce point, comme sur d'autres, corriger discrètement la tradition synoptique, eu montrant la pensée de Jésus, immédiatement avant la Cène, dirigée vers « les siens qui étaient dans le monde »^.

« Mais ces observations assez vagues ne peuvent prévaloir contre l'examen impartial des documents. Les trois synoptiques mentionnent expressément qu'au soir de la Cène, quand l'heure fut arrivée,

> Von Soden, Urrhrisil. Lit., p. 220.

^ Bousset, Offenb., p. 44.

• Von Soden, op. cit., p. 217-218.

Jésus « vint avec les Douze » au lieu qui avait été préparé, et se mit à table, « les douze apôtres avec lui^. » Au cours du repas, les allusions sont encore très clairement à la seule présence des apôtres. Jésus parle à ses convives du royaume où ils siégeront sur des trônes, « comme juives des douze tribus d'Israël 2 ; » lorsqu'il veut indiquer le traître, c'est, dit-il, « l'un des douze, celui qui porte la main au plat avec moi^. » Quant au quatrième Évangile, il ne contient pas un seul trait, pas même celui que relève M. von Soden, qui contredise la représentation synoptique ; au contraire, tous les personnages nommés à cette occasion, Pierre, Thomas, Philippe, Jude, Judas^, appartiennent incontestablement au eroupe des apôtres, et, d'autre part, les discours de Jésus contiennent maintes allusions à ses convives, comme à ses « choisis », à ses « envoyés », à ceux qui doivent aller dans le monde, « pour porter du fruit », et « à la parole desquels d'autres croiront 15 en lui^.

Au surplus, le bien-aimé n'occupe pas une place quelconque dans la réunion du cénacle : il parait à côté de Pierre et tout auprès du Sauveur. Peut-on songer, pour cette place de choix, à un personnage autre que l'un des apôtres ? « Il semble impossible, remarque justement M. Jiilicher, que Jésus ait accordé de telles marques de confiance et d'affection à un disciple qu'il n'aurait pas en même temps admis dans le cercle des Douze, et, ce qui est encore plus, dont les autres Évangiles ne savent absolument rien®. »

A considérer seulement les autres épisodes où figure

* Marc, XIV, 17 = Matth., xxvi, 20 =: Luc, xxii, 14. » Luc, xxn, 30. Cf. Matth., xix, 28.

* Marc, XIV, 20.

* Jean, xxn, 6 sq., 24, 36 ; xiv, 5, 8, 22 ; xni, 26 sq.

* Jean, xin, 16. 18 ; xv, 16 ; xvn, 18, 20 ; cf. vi, 71.

* Jùlicher, EinL, p. 327.

le disciple bien-aimé, on arrive à la même conclusion. Partout, en effet, ce disciple apparaît en relation spéciale avec les principaux d'entre les apôtres, comme faisant partie d'un même groupe, et se trouvant sur le même ransr, dans la compagnie plus intime du Sauveur. On ne s'impgine guère un simple disciple associé à Pierre, le chef des apôtres, au.ssi familièrement que l'est le bien-aimé dans la scène chez le grand-prêtre, dans la course au tombeau, ou lors de la pêche miraculeuse et des suprêmes prédictions de Jésus.

Que notre personnage ait été un apôtre, et un des principaux apôtres, en relation particulièrement étroite avec saint Pierre, c'est un point qui ne semble pas pouvoir être coTitesté, dès lors qu'on se place au point de vue le plus clair de l'histoire.

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