Le bien-aimé est Jean, fils de Zébédée
Or, d'entre les apôtres importants, capables d'être ainsi associés à Pierre, on ne voit que les fils de Zébédée, sur qui puisse se porter notre choix.
Ce sont eux, en effet, qui figurent constamment, avec Pierre et André, en tête de la liste des apôtres^, comme ils figurent avec eux lors de la vocation au bord du lac 2, et à l'occasion du discours sur la ruine de Jérusalem ^ Ce sont eux qui sont spécialement choisis, avec Pierre, pour suivre Jésus à la résurrection de lafillede Jaïro'', à la transfiguration sur lamontagne^ et à l'agonie du Jardina La demande même que ces deux disciples font au Sauveur de siéger l'un à sa
1 Marc, m, 16 = Matth., x, 2-3 = Luc, vi, 14 ; Act., i. 13-
* Marc, I, 16-19 = Matth., iv, 18-21 = Luc. v, 3-10. ' Marc, xm, 3.
* Marc, V, 37 = Luc, vm, 51.
* Marc, IX, 1 := Matth., xvn, 1 = Luc, ix, 28.
* Marc, XIV, 33 = Matth., xxvi, 37.
droite, l'autre à sa çrauche, dans le royaume^, « nous conduirait sûrement à penser, dit M. Julicher, qu'ils avaient coutume en ce monde d'occuper à ses côtés les places d'honneur 2, » D'autre part, il est très remarquable que, tandis que les principaux apôtres, Pierre, André, Philippe, Thomas, sont expressément nommés dans le quatrième Évangile, on n'y trouve nulle part les noms de Jacques, ni de Jean, fils de Zébédée. Ce double fait parallèle nous invite donc manifestement à chercher dans l'un ou l'autre de ces deux apôtres notre disciple anonyme.
Ce qui nous y invite également, c'est la place qu'occupe le bien-aimé dans le récit du premier appel des disciples. M. von Soden reconnaît, avec M. Loisy et M. Réville, que c'est, en effet, le bien-aimé qui apparaît en la compagnie d'André, frère de Simon Pierre ^
Or, si l'on considère que, dans le récit synoptique de l'appel définitif des apôtres, les deux frères Jacques et Jean sont associés aux deux frères Simon et André*, on peut croire que, dans cette relation johannique de leur première vocation, le disciple qui figure parmi les premiers appelés, auprès d'André et de Pierre, est aussi l'un des fils de Zébédée. D'autant plus que les divers disciples qui \iennent ainsi à Jésus paraissent en relation d'origine les uns avec les autres. André trouve en premier lieu son frère Simon et l'amène au Sauveur; il trouve en second lieu^ Philippe, et il est
1 Marc, X, 35 = Matth., xx, 20.
» Julicher, Einl., p. 327.
» Von Soden, Urchristl. Lit-, p. 216. Voir ci-dessus, p. 365.
* Cf. ci-dessus, p. 392. note 2.
* Il semble bien que c'est André lui-même cpii « trouve Philippe » (I, 43). L'évangéliste, en effet, reprend, aussitôt après : « Et Jésus lui dit ; > il ne semble donc pas que Jésus soit le sujet du verbe précédent. Si André trouve en second lieu Philippe, on comprend bien que l'auteur dise qu'il trouva son frère Simon « le premier >. Cela paraît justifier tout à fait la leçon r-p'ôrov, des éditions de Westcott-Hort et de Nestlé, au lieu de la leçon
précisément mentionné que « Philippe était de Betlisaïde, le village d'André et de Pierre »^; Philippe à son tour trouve Nathanaël, et l'appendice note également que Nathanaël « était de Cana en Galilée w^. 11 apparaît donc que ces divers personnages se connaissent les uns les autres, de par leurs relations antérieures, et s'attirent mutuellement vers le Christ. Cela donne à penser que l'anonyme lui-même était en relation étroite avec André, et sans doute aussi son compatriote. Tout s'explique bien s'il est un de ces fils de Zébédée qui avaient coutume de pêcher sur le lac de Galilée en compagnie d'André et de Pierre^.
De ces observations, prises dans leur ensemble, il semble résulter, d'une manière incontestable, que le disciple bien-aimé du quatrième Évangile doit être identifié à l'un ou à l'autre des deux apôtres, Jacques et Jean. Or, il est impossible, et personne n'y songe, de s'arrêter au nom de Jacques, qui périt de bonne heure ^ par l'ordre d'Hérode Agrippa. Le disciple bien-aimé, s'il est un des deux fils de Zébédée, ne peut donc être que l'apôtre Jean.
De fait, on est très frappé de ce que, dans l'histoire des premiers jours de l'Éi^lise, c'est Jean qui se trouve particulièrement associé à Simon Pierre, comme si déjà leur sort avait été étroitement uni par le Maître lui-même. L'auteur du livre des Actes, énumérant les apôtres assemblés au Cénacle, nomme en tête « Pierre et Jean », en second lieu seulement « Jaccpies et André w^. C'est Jean qui apparaît avec le chef des
TrpôjTo; adoptée par Tischendorf-Gebhardt, et qu'approuve le P. Calmes, S. Jean. p. 30, 154, 1 Jean, i, 44.
* Jean, xxi, 2.
^ C'est la même impression que donne le récit final de la pêche miraculeuse, où le bien-aimé est représenté dans la barque de Pierre. Cf. ci-dessus, p. 168.
* Art., XII, 2. Voir ci-dessus, p. 85 et 111. ' Act, I, 13.
îipôires, lors de la gnr'rison du boiteux à la porte du temple ^; tous deux ensemble sont cités pour ce fait devant le sanhédrin, et là déclarent ne pouvoir faillir à leur mission de prédicateurs et de témoins^. Lorsque les apôtres apprennent à Jérusalem le succès de l'évangéliste Philippe auprès des Samaritains, ils choisissent encore « Pierre et Jean » pour aller visiter les nouveaux convertis et leur conférr^r l'Esprit-Saint^ Enfin, nous avons vu que la jeunesse de Jean par rapport aux autres apôtres, telle qu'elle (^st relevée dans la tradition qui le concerne, peut expliquer d'une manière toute spéciale, dès lors qu'on l'identifie au bien-aimé, et la place privilégiée qu'il occupe auprès de Jésus, et la promptitude avec laquelle il devance Pierre au tombeau.
Ainsi, la considération attentive du rôle joué parle disciple bien-aimé au cours de l'Évangile, de la place qu'il tient auprès du Sauveur et de ses compagnons, comme des autres traits qui peuvent caractériser sa physionomie, conduit d'une façon qui semble rigoureuse à l'identifier au plus jeune des fils de Zébédée, l'apôtre Jean.
Ce résultat, très significatif en lui-même, le devient plus encore quand on le rapproche de celui que fournit le témoignage de l'appendice. MM. Delff, Bousset et von Soden, avec l'ensemble très général des critiques, admettent que, dans ce chapitre final, le bien-aimé est présenté aux Asiates, lecteurs de l'Évangile, comme identique au célèbre Jean d'Éphèse. Or, nous l'avons vu, le témoignage le plus certain de l'histoire est que ce Jean d'Éphèse n'est pas un autre que le fils de Zébédée.
1 Act., m, 1, 3, 13.
* Act., IV, 13, 19. Saint Luc, à la différence de saint Matthieu et de saint Marc, dit parfois : ♦ Jean et Jacques. »Voir ci-dessus, p. 113, note 2.
» Act., vm. 14. Cf. Gai., n, 9.
Nous arrivons ainsi à cette constatation fort remarquable, que la teneur du quatrième Évangile s'accorde avec l'attestation de l'appendice, mise en regard de la plus ancienne tradition, pour nous faire identifier le disciple que Jésus aimait à l'apôtre saint Jean.
Dans quelle mesure cette conclusion est-elle approuvée aujourd'hui par les critiques ? M. J. RévilJe la repousse absolument. « Que le disciple bien-aimé au témoignage duquel en appelle le quatrième évangéliste, dit-il, soit l'apôtre..., c'est l'opinion généralement admise. Nous cherchons vainement pour quelle raison. «
Or, il suffit de comparer, avec les constatations qu'il nous a été donné de faire, les arrêts tranchants de ce critique, pour juger de son parti pris sur cette question. « L'auteur du chapitre xxi, assure M. Réville, n'a encore aucune idée que ce soit l'apôtre Jean... Dans l'Évangile lui-même personne n'a jamais pu trouver la moindre indication que ce fût l'apôtre Jean. Il n'y a pas d'autre raison à ce tte identification que celle-ci : il faut bien que ce so it quelqu'un ; ce ne peut être qu'un apôtre et, parmi les apôtres, ce no peut être que Jean^. »
M. liOisy, nous l'avons vu, est beaucoup moins extrême quand il déclare simplement, qu'à prendre « à la lettre » ce qui est dit du d isciple bien-aimé dans le corps de l'Évans-ile, « ce disciple ne pouvait être que l'un des Douze 2. « Si le critique se refuse à l'identifier à l'apôtre Jean, c'est parce que, jugeant son personnage symbolique, il estime que ce symbolisme s'accommode de la représentation du disciple idéal sous les apparences d'un apôtre, mais non de son iden-
1 J. Réville, Le quatr. Êvang., p. 316.
^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 132, cf. p. 725, cité ci-dessus ; p. 168.
tification avec un apôtre en particulier. Le critique se contente donc de dire : « Le témoin du Christ... apparaît, et il a besoin d'apparaître comme un témoin réel... Une espèce d'équivoque enveloppe... le disciple anonyme, qui n'est aucun individu déterminé, et qui est pourtant quelqu'une »
Mais, supposé que le disciple bien-aimé ne soit pas un simple type figuratif, la restriction de M. Loisy n'a plus de raison d'être. D'ailleurs, le critique convient que le rédacteur de l'appendice entend identifier le disciple bien-aimé à Jean d'Éphèse, lequel est censé identifié lui-même à « Jean, fils de Zébédée ))2. Et c'est égalem.ent l'opinion de M. H. Holtzmann^. Or, nous savons que le rédacteur de l'appendice ne se distingue pas ^ de l'auteur du livre primitif : cela donne tout à fait à penser que dans l'Évangile même le disciple est identifié à cet apôtre.
Sous cette forme précise, notre conclusion est celle qu'adoptaient Weizsàcker* et Renan. «Le narrateur du quatrième Évangile, déclare ce dernier critique, ne dit jamais : moi Jean ; le nom de Jean ne figure pas une seule fois dans l'ouvrage; il n'est que dans le titre ; mais nul doute que Jean ne soit le disciple innommé ou désigné d'une façon voilée à divers endroits du livre ^. »
M. Harnack n'hésite pas à donner son suffrage à cette opinion et parle du disciple bien-aimé comme étant « incontestablement le fils de Zébédée «^ M Albert Réville a lui-même cet aveu : « Il est à croire que l'auteur même de l'évangile a dirigé de ce
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 13L
* Id., ibid., p. 124. Voir ci-dessus, p. 169.
* H. Holtzmann, cité ci-dessus, p. 169. Cf. A. Réville, cité ihid.
* Weizsâcker, Apostol. Zeit.. p. 209 sq.
* Renan, L'Église chrétienne, p. 52. Cf. Vie de Jésus, p. lxv, Lxvn ; Les Évangiles, p. 429 ; L'Antéchrist, p. 568.
* Harnack, Chronol.. t. i, p. 575.
QUATElfiME fiTASQlLE. 23.
côté les conjectures par la façon mystérieuse dont il parle à mainte reprise du disciple que Jésus aimait^. » S'il mentionne le disciple anonj'me en compagnie d'André, « c'est encore une manière d'indiquer Jean... sans pourtant le nommer 2. » Il n'est pas jusqu'à M. Abbott 3 et à M. Jiilicher'*, qui, malgré le symbolisme qu'ils supposent à notre personnage, ne le regardent néanmoins comme identifié par l'auteur luimême à l'apôtre Jean,
Voilà donc les résultats de notre double enquête sur les données internes du quatrième Évangile : d'une part, l'auteur du livre s'identifie personnellement au disciple que Jésus aimait; d'autre part, ce disciple est un personnage réel, Jean, fils de Zébédée. Il faut donc conclure que le quatrième évangéliste se donne lui-même pour l'apôtre saint Jean.
« II veut se faire passer pour l'apôtre Jean^, » écrivait Renan du rédacteur de notre écrit. Au sentiment de M. Jûlicher^, le même écrivain, qui prétend reproduire les souvenirs du vieux disciple d'Éphèse, c'està-dire de Jean l'apôtre, présente en même temps ce personnage comme auteur de l'Évangile.
1 A. Réville, Jésus de Nazareth, t. i, p. 356.
' Id., ibid., note 1.
» Abbott, art. Gospels, col. 1794.
* Jûlicher, Einl.. p. 327, 328, 340.
' Renan, Vie de Jésus, p. Lxv, cf. p. Lxvnet 537 ; L'Église
chrétienne, p. 52 : « Nul doute que l'intention du faussaire ne soit de faire croire que ce personnage mystérieux (l'apôtre Jean) est bien l'auteur du livre. »
• Jûlicher, Einl., p. 338-340. M. Loisy, Le quair. Évnng., p. 131, convient lui-même que l'évangéliste présente son œuvre comme celle d'un disciple et d'un apôtre, sinon de l'apôtre Jean en particulier. « Sans se donner, dit-il, pour l'œuvre de tel apôtre ou de tel disciple, le quatrième Évangile enveloppait son témoignage de vérité transcendante sous la forme d'un témoignage commun. Le lecteur vulgaire devait l'accepter comme la parole autorisée d'un disciple du Christ, » et (p. 132) ce disciple « ne pouvait être que l'un des Douze ».
§ ni. — L'auteur du quatrième Evangile est en réalité ce qu'il prétend être, l'apôtre saint Jean.
Après avoir constaté l'accord exact du témoignage interne du livre avec le témoignage externe de la tradition, au sujet de l'attribution du quatrième Évangile à saint Jean, il nous reste à vérifier, par les caractères mêmes de l'œuvre, et indépendamment des affirmations personnelles de l'auteur, le bien-fondé de sa prétention à être le fils de Zébédée.
Or, la première constatation qu'il nous est donné de faire, à ce point de vue, est que l'évangéliste, écrivant en langue grecque dans le pays d'Asie-Mineure, est néanmoins un clirétien d'origine juive, ayant connu intimement la Palestine, et surtout Jérusalem, antérieurement à la catastrophe de fan 70.
i. L'auteur est un Juif palestinien.
L'auteur est Juif d'origine. A considérer d'abord sa langue, il est certain qu'elle offre, sous le vêtement grec, tout ce qui caractérise les façons de parler propres au langage sémitique, hébreu pur ou araméen populaire. Pas de ces liaisons savantes entre les membres de phrase, qui constituent la période chère aux Grecs, mais des suites de propositions très simples, presque constamment reliées par la conjonction « et », et souvent accouplées d'une façon symétrique, qui donne à la phrase quelque chose de cadencé. « La phrase est tout hébraïque, dit M. Loisy. Le prologue est rythmé comme les oracles des anciens prophètes ; le parallélisme se rencontre un peu partout ; » ce sont des « séries de propositions mécaniquement coupées et rangées qui constituent les discours »^.
1 Loisy, Le qualr. Êvang., p. 146. Cf. Jûlicher, £■»>»/., p. 309 ; Godet. S. Jean. t. i, p. 291.
Que l'auteur soit familiarisé avec la langue hébraïque, c'est ce que prouve d'ailleurs l'usage qu'il fait de mots hébreux, dont il a soin de préciser le sens à ses lecteurs, et qu'il interprète très correctement. Ce ne sont pas seulement des termes qu'il pouvait rencontrer dans les premiers Évangiles, tels que « Rabbi, qui veut dire Maître »^, «Messie, qui signifie Oint y>^, « Géphas, qui est l'équivalent de Pierre »^, « Golgotha », qui se traduit par « Lieu du crâne »*. Mais il est seul à rapporter le mot dont Marie de Magdala salue le Christ ressuscité, « Rabbuni, ce qui veut dire Maître ^ ; » seul il parle de la fontaine de « Siloé, qui signifie Envoyé w^, de la « piscine des Brebis, appelée en hébreu Bethesda »' ; seul enfin, il signale le « lieu nommé Lithostrotos (pavé en mosaïque), en hébreu Gabbatha «^ (lieu élevé).
1 Jean, i, 38.