HYPOTHÈSES SUR LES CAUSES DE L'ARRÉT DANS L'ÉVOLUTION DES REPTILES
Parmi les dix-huit grands ordres de Reptiles qui ont évolué sur la terre, dans les mers et dans les airs, pendant les quelque douze millions d'années du long âge des Reptiles, cinq seulement ont survécu jusqu'à nos jours : les Tortues (Chéioniens), les Hatterias (Rhynchocéphales), les Lézards (Sauriens), les Serpents (Ophi-
diens) et les Crocodiles (Crocodiliens). Si l’évolution, comme nous l’avons admis, est en partie la sommation des accélérations, des équilibres et des ralentissements dans la vitesse des caractères, les cinq ordres survivants de Reptiles paraissent représenter des organismes où le plus grand nombre des caractères ont perdu leur vitesse, et qui, par suite, ont rendu relativement stationnaire l'ordre des Reptiles dans son ensemble.
L'évolution des cinq ordres survivants ou bien a été extrêmement lente, ou bien a été complètement arrêtée pendant les trois millions d'années qu'on assigne généralement à l’époque tertiaire. On ne distingue que par des modifications minimes les Tortues et les Crocodiles de la base du Tertiaire de ceux qui existent aujourd’hui.
Ainsi, pendant quelque trois millions d'années le monde végétal tout entier, le monde des Invertébrés, celui des Poissons, des Amphibiens et des Reptiles sont restés à l’état d'équilibre statique, n'offrant que des types persistants et stables, alors que les Mammifères, issus il y a quelque trois millions d'années de formes très petites et sans éclat, ont présenté une longue évolution, rayonnant sur tous les territoires géographiques occupés antérieurement par les Reptiles et passant par des phases innombrables, non seulement d'évolution directe, mais encore d'évolution alternée et régressive. Les Oiseaux à température constante et élevée se sont certainement développés pendant la même période, quoiqu'il reste peu de témoignages fossiles de leur évolution.
11 y a là un des exemples les plus frappants des différences qui existent dans la puissance de la chromatine héréditaire ou dans les impulsions évolutives internes, qui sont à la base de tous les changements visibles de forme ou de fonction. Si nous sommes autorisés à appliquer la loi des quatre complexes physicochimiques (voir plus haut, p. 17), nous avons quatre raisons de n’attribuer cet arrêt relatif dans le développement des Reptiles ni à un arrêt du milieu physique et vivant environnant, ni à une inertie relative corporelle, qui auraient affecté le protoplasme et la chromatine somatiques. Ces raisons sont les suivantes :
1° Nous avons déjà noté que chez les Reptiles la rapidité del’adaptation purement mécanique est complètement indépendante à la fois de la puissance cérébrale et de l’activité nerveuse, fait qui paraît porter un coup à l'hypothèse d'une direction psychique (voir plus
haut, p.130),surlaquellelesexplications évolutionnistes de Lamarck, Spencer et Cope sont en grande partie fondées. Cette loi de l’indépendance entre le perfectionnement mécanique et la puissance cérébrale trouve également son application chez les Mammiféres, parmi lesquels les animaux à petit cerveau des temps tertiaires primitifs, les premiers Mammifères qui apparurent, ont développé leurs mécanismes moteurs aussi rapidement et plus rapidement que les Mammifères à cerveau évolué.
29 La rapidité d'évolution des caractères est également indépendante de la température corporelle ; car, si l’évolution mécanique des Oiseaux et des Mammifères à température élevée a été très rapide et très remarquable, on ne peut pas dire qu'elle l'ait été davantage que celle des Reptiles à température variable. Il n’est donc pas nécessaire de chercher les causes de la rapidité d'évolution des caractères mécaniques dans les influences psychiques du cerveau, dans le système nerveux, dans l’action « lamarckienne » de l'exercice répété des organes, ni dans une température plus ou moins élevée du système circulatoire.
39 L'arrêt relatif de l'évolution des Reptiles pendant l’âge des Mammifères n'est pas dû non plus à l'arrêt dans les changements extérieurs du milieu ; car ces changements ont été au moins aussi considérables, sinon davantage, que pendant l'âge précédent des Reptiles.
40 Enfin, il n'y a pas de témoignage que la sélection naturelle se soit moins exercée sur les Reptiles pendant l’âge des Mammifères que pendant l’âge précédent.
Nous écartons ainsi quatre parmi les cinq facteurs d'actions : le milieu physique environnant, l'usage et le développement individuels, le milieu vivant environnant et la sélection, comme causes rationnelles de l’arrêt relatif dans l'évolution des Reptiles.
Par suite, les cautes de cet arrêt paraissent reposer dans la chromatine héréditaire et consister en une diminution des interactions et une réduction de l'activité des « messagers » physicochimiques, qui, dans notre hypothèse, figurent parmi les causes essentielles de la rapidité de l’évolution (6). L'inertie morphologique dont témoignent
(6) Les modifications du milieu inorganique (conditions de température, d’alimentation, etc.) et du milieu vivant (petits Mammifères destructeurs des œufs, microbes, etc...) peuvent expliquer l'exfinction de certains £roupes, mais n’expliquent
ces types statiques et persistants de Reptiles, ressemble à l’inertie de certains caractères propres aux individus.
guère, directement, l'arrét dans l’évolution morphologique des survivants. Cet arrêt pourrait être attribué à une diminution de plasticité d'organes très spécialisés à leursfonctions. L'explication par une inertie propre à la chromatine héréditaire est, pour le moins, conjecturale. (Note du traducteur.)