ADAPTATIONS MOTRICES DE DIFFÉRENTS ANIMAUX À DES HABITATS SEMBLABLES
F1G. 108. — Rayonnement adaptalif des Mammiféres,
Les Mammifères, probablement issus d'un type sauteur ou grimpeur arboréal, rayonnent par adaptation dans d’autres habitats et acquièrent ainsi divers types morphologiques et locomoteurs plus ou moins convergents, analogues à ceux qu'a produits l'évolution antérieure des Reptiles (colonne de droite), des Amphibiens el des Poissons. Diagramme par OSBORN ef GREGORY.
aérien où le Mammifère se meut. La complexité des influences environnantes peut être comparée à celle d’une serrure possédant un nombre presque illimité de combinaisons. Car les adaptations des dents aux divers régimes d'alimentation insectivore, carnivore et herbivore, peuvent être similaires chez des Mammifères vivant dans des milieux extrêmement différents; tandis que les adaptations de l'appareil locomoteur, membres et pieds, à l'habitat arboréal primitif ont donné naissance par évolution à des structures appropriées
à chacun des onze autres habitats (plus haut, p. 142 et fig. 108). II se produit ainsi, invariablement et indépendamment, un double rayonnement adaptatif : celui des dents, celui des membres et des pieds, et par suite une double série d'organes en évolut'on. Il existe toujours, par exemple, une analogie plus ou moins étroite entre les dents de tous les Mammifères insectivores, quel que soit l'habitat où ils trouvent leur nourriture. De même il existe une analogie plus ou moins étroite entre les organes locomoteurs de tous les Mammifères qui vivent dans le même habitat, comme celle des membres appropriés au vol, ou au vol plané, dans tous les types arboréoaériens, quels que soient les ordres ancestraux dont ils dérivent. Des Mammifères en quête d'unemême espèce générale denourriture peuvent rechercher l'un quelconque des douze habitats différents. Inversement, des Mammifères vivant dans un même habitat peuvent y chercher six grandes catégories tout à fait différentes de nourriture.
Le principe de l'adaptation indépendante de chaque organe à sa fonction propre est en harmonie avec la loi héréditaire de l'évolution individuelle et séparée des « caractères » et des « complexes de caractères» (voir plushaut, p.134) et s'oppose à certaines hypothèses sur la structure et l’évolution des animaux, qui se sont maintenues depuis les premières analyses morphologiques de Cuvier au début du siècle dernier. L'adaptation indépendante de chaque groupe de caractères à sa fonction propre démontre qu'il n’y a pas entre la structure des dents et celle des pieds cette corrélation essentielle qu'a affirmée Cuvier dans sa plus fameuse synthese : « la loi de corrélation » (7). |
Ce principe de l'adaptation double, triple ou multiple détruit aussi toute forme de la croyance en une tendance au perfectionnement interne, qui orienterait l'évolution des animaux dans une ou plusieurs directions particulières. Enfin, il ne s'oppose pas moins à l'hypothèse originelle de Darwin sur la sélection naturelle, d'après laquelle les dents, les membres et les pieds auraient subi des variations fortuites, plutôt qu'une évolution soumise à des lois encore inconnues.
(7) Il existe une corrélation, une coordination et une cooperation entre toutes les parties de l’orsanisme, mais dans un sens différent de celui de Cuvier. Contrai-
rement aux idées de Cuvier, il est impossible de prévoir la structure des pieds par l'observation de la structure des dents.
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Les adaptations qui se sont produites dans la recherche de diverses sortes de nourriture, et celles qui ont eu pour objet de résoudre les problèmes mécaniques de la locomotion, de l'attaque et de la défense dans les douze habitats, n'ont pas été fortuites. Les observations faites sur des familles de Mammifères en cours d’évolution directe, régressive ou alternée, ne comportent qu’une interprétation, à savoir que l’évolution des caractères s’est produite par adaptation dans des directions définies et que cette évolution n’est . pas limitée par la constitution ancestrale de la chromatine héréditaire, comme l'avait conçu l'esprit systématique de Huxley. Le passage où Huxley a exposé cette conception est le suivant « L'importance de Ia sélection naturelle ne sera pas affaiblie, même si des recherches futures démontraient que les variations sont définies et orientées dans certaines directions plutôt que dans d'autres par des conditions inhérentes à l'organisme qui présente des variations. Il est tout à fait concevable que chaque espèce tende à produire des variétés limitées en nombre et en nature et que l'effet de la sélection naturelle soit de favoriser le développement de certaines d'entreelles et de s'opposer à d'autres dans l'orientation prédéterminée de leurs modifications (8). » Il est certain que les variations de l'organisme sont limitées à certains égards par la chromatine héréditaire, comme Huxley l'a imaginé. Mais, d'autre part, toute partie de Mammifère peut manifester au cours des temps géologiques une plasticité, qui lui permet de passer d’un premier habitat à un second, puis à d’autres, de telle sorte que finalement les traces de l'adaptation à des habitats antérieurs et des phases anatomiques correspondantes peuvent être presque complètement perdues, La chromatine héréditaire ne détermine jamais à l'avance dans quel milieu nouveau l’ensemble d’une famille de Mammifères peut être jeté; cette invasion est l'effet dechangements géologiques et atmosphériques, ainsi que des tendances et des initiatives de l'organisme (voir plus haut, p. 102). L'un des exemples les plus remarquables qui ait été découvert est celui de l'adaptation aquatique régressive du Zeuglodon (9), d'abord terrestre, puis aqua-
(8) HUXLEY (Thomas), 1893, p. 223 (1r° édit., 1878).
(9) Le Zeuglodon appartient à un rameau latéral hautement spécialisé des familles de premières Baleines pourvues de dents. Les véritables Baleines peuvent provenir des genres Protocetus, ancètre probable des Baleines pourvues de dents, et Patriocetus, qui associe les caractères des Zeuglodons et ceux des Baleines à fanons,.
tique, qui a pris successivement l'apparence d’un Chien, d'un Poisson, d'une Anguille. Cette espèce particulière de Baleine (Archæoceti) paraît être le produit de l’évolution, dans les eaux pélagiques et littorales de l'Éocène africain, d’un Mammifère ancestral exclusivement terrestre (apparenté à l'Hyœnodon), dont le corps avait les proportions du Loup et du Chien, et qui était lui-même le descendant d'un ancêtre arboréal très éloigné. Ainsi, dans sa longue histoire, le Zeuglodon est passé par au moins trois habitats et par les phases de vie correspondantes.
Cependant, à un autre point de vue, Huxley avait raison, car les paléontologues ont observé dans les caractères issus de la chromatine une prédétermination d'une autre sorte : la production, sous l’action de causes que nous ne connaissons pas, d’une tendance à l'apparition indépendante, à des époques géologiques différentes, de caractères similaires nouveaux et utiles. Un grand nombre de caractères proviennent non des formes ancestrales somatiques, mais de prédispositions et de tendances invisibles de la chromatine héréditaire. Par exemple, tous les descendants d’un groupe de Mammifères sans cornes peuvent présenter sur le front, à diverses époques géologiques, des excroissances cornues similaires Ce principe de l’hérédité est à la base de ce qu’'Osborn a appelé la Loi de rectigradation (10). Ce n’est pas tout : lorsqu'un nouveau caractère ou un nouveau groupe de caractères a fait son apparition, son évolution invisible dans la chromatine peut prendre certaines directions définies et s’accumuler dans les générations successives, conformément au principe de la Mutationrichtung, aperçu pour la première fois par Neumayr (voir plus haut, p. 126). En d’autres termes, la tendance d’un caractère à évoluer dans une direction s'accumule souvent dans les générations successives jusqu'à ce qu'il atteigne son apogée.
L'application de notre principe des actions et réactions incessantes de quatre complexes physicochimiques (soumis à la sélection naturelle) à l'apparition définie et régulière de myriades de caractères (tels que ceux qui sont impliqués dans le passage du lype de la Musaraigne au type du Loup, et de celui-ci au type du Zeuglodon en forme d’Anguille) n'a pas encore la valeur d’une hypothèse
(10) « Orthogenèse » de Naegeli, Eimer, Cope, etc, Voir DELAGE et GoLDSsMiTuH, Les théories de l’évolution, Ch, XIX. (Note du traducteur.)
efficace (working hypothesis), encore moins celle d’une explication. La vérité est que les causes de la coadaptation ordonnée de caracçtères distincts et indépendants sont encore un mystère, qu'on commence seulement à pénétrer obscurément.
Comme autre illustration de la complexité de l'évolution chez les Mammifères, examinons l'application de la loi de l'adaptation alternante de Dollo (voir plus haut, p. 185) à l’évolution du Kangourou arboréal (Dendrolagus), qui appartient à l’ordre des Marsupiaux ou Mammifères à poches. C’est un cas où plusieurs stades intermédiaires ont survécu dans les types existants. Ces Kangourous ont passé par quatre phases théoriques : 1) une phase arboréo-
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