HYPOTHÈSES SUR LES CAUSES DE L'ÉVOLUTION CHEZ LES MAMMIFÈRES
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des modes de l’évolution ; nous n'avons rien dit de ses causes. Dans les spéculations sur les causes de l'évolution des caractères chez les Mammifères et dans les comparaisons de ces caractères avec ceux des Vertébrés inférieurs et même des Invertébrés, il est très important d’avoir présentes à l'esprit les preuves que nous avons données de la conservation, dans la chromatine héréditaire des Mammifères, de toutes les propriétés utiles, fonctionnelles et morphologiques, qui se sont accumulées dans la longue série ancestrale depuis le stade des Protozoaires et même des Bactéries.
Puisque l'embryon des Mammifères passe dans sa structure par la phase protozoaire primitive (unicellulaire) et les phases métazoaires (pluricellulaires) subséquentes, il est probable qu'il passe aussi par les phases chimiques correspondantes. La chromatine héréditaire reproduit même, dans le développement des Mammifères supérieurs, des stades primitifs du développement des Poissons, comme par exemple la structure des arcs branchiäux de chaque côté du larynx, qui, par changement de fonction, servent à former les cartilages primaires des mâchoires des Mammifères (cartilages de Meckel) et les ossicules osseux qui sont en relation avec la fonction auditive de l'oreille moyenne (théorie de Reickert). D'autres phases de la structure ancestrale profonde des Protozoaires, des Poissons et des Reptiles se sont également enregistrées dans toutes les parties du corps des Mammifères. Au cours de l’évolution de l'espèce, il peut y avoir des changements d'adaptation, comme ceux qui dérivent de la loi du changement de fonction (Prinzip des Funktionswechsels), énoncée clairement pour la première fois par Anton Dohrn en 1875. Mais aucune fonction n’est perdue sans raison et la chromatine héréditaire conserve tous les caractères que les changements de fonction et l'adaptation peuvent utiliser.
Le principeque nous observons dans la conservation des caractères adaptatifs et des fonctions pourra être retrouvé dans la conservation des actions, réactions et interactions physicochimiques ancestrales de l'organisme, depuis le stade le plus primitif des Protozoaires. Les messagers chimiques fondamentaux — enzymes ou catalyseurs
organiques, hormones et chalones et autres facteurs d'accélération, de ralentissement et d'équilibre de la formation organique (voir plus haut, p. 57, 64) — nese sont certainement pas perdus. S'ils ont été utiles, ils ont été conservés, groupés, incessamment compliqués, en vue de régler les merveilleuses coordinations et corrélations des divers organes des Mammifères. Les principales glandes endocrines (à sécrétion interne), ainsi que les glandes à conduit, qui étaient déja constituées dans le stade des Poissons (voir plus haut, p. 147) et où on peut les suivre partiellement jusqu’au stade de l'Amphioxus (Chordé), ont certainement leur origine chez les ancêtres (Protochordés) des Vertébrés, qui remontent aux époques cambrienne et précambrienne.
Puisque ces fonctions d'interaction chimiquechez les Mammifères sont si extrêmement anciennes, nous sommes en droit d'attribuer une aussi haute antiquité à l'emmagasinement chimique, et d'admettre que la capacité de la chromatine d'emmagasiner du phosphate et du carbonate de calcium dans le squelette et dansl'armure défensive des Protozoaires, il y a quelque cinquante millions d'années, est la même que la capacité de construire l’admirable squelette interne des Mammifères et de produire les formes variées des armures offensives et défensives du type calcique, comme celles du type chitineux.
C'est, en outre, par les analogies fondamentales de la constitution chimique des Poissons, des Amphibiens, des Reptiles, des Oiseaux et des Mammifères qu'il est possible d'interpréter les analogies de l'évolution morphologique et de comprendre pourquoi, dans des conditions semblables de milieu et d'évolution individuelle, les Mammifères répètent un si grand nombre de phases morphologiques dans leur adaptation à des milieux, que les formes inférieures de la vie avaient antérieurement traversés. À mesure qu'elle se développe, la complexité de la structure est un reflet ou une image de la complexité physicochimique. Nous pouvons saisir par l'analyse anatomique la complexité morphologique d'un grand animal comme la Baleine parexemple (fig. 104); mais la complexité physicochimique de la Baleine est jusqu'à présent complètement inconcevable.
Dans les recherches sur la complexité physicochimique des Mammifères (qui ont été si fortement stimulées par les travaux d’'Ehrlich et qui ont été développées par des savants plus récents) il y a peu d’études qui répandent autant de lumière que celles de
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Reichert et Brown (12) sur les cristaux d’oxyhémoglobine, la matière colorante rouge du sang des Mammifères. Leurs travaux démontrent que chaque espèce de Mammifère possède une forme parfaitement distincte et spécifique de cristaux d'hémoglobine et qu'il existe des degrés multiples de parenté et d'affinité spécifique dans la cristallographie de l'hémoglobine. C'est ainsi que les diverses variétés de la famille des Canidés, telles que le Chien domestique, le Loup, le Dingo d'Australie, le Renard rouge, le Renard polaire et le Renard gris, ne présentent que de tres faibles différences dans les formes cristallines
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F1G. 110. — Évolution des proportions d’un caractère : longueur du cou,
A gauche : Okapi, Girafe à cou court des forêts du Congo, qui broute les branches basses des arbres ; à droite : Girafe à long cou des plaines et savanes de l'Afrique, qui broute les branches plus élevées des arbres. D'après LANG.
de l’oxyhémoglobine. Les conclusions philosophiques que ces savants ont dégagées de leurs recherches sont les suivantes (13) :
« Le nombre inconcevable des différences constitutives d’une protéine déterminée est illustré par le fait que la molécule de sérum albumine peut présenter, d'après les évaluations, 1 000 000 000 (un milliard) de stéréo-isomères. Si nous admettons que le sérum globuline, la myoalbumine et autres protéines complexes, en présentent un nombre comparable et que les protéines plus simples, les
(12) RE: CHERT (E.-T.) et BROWN (A.-P.), 1909, p. IIL-IV. (13) Quelques mots ont été ajoutés entre parenthèses pour faciliter les rapprochements avec certaines dénominations employées dans notre ouvrage.
graisses, les hydrates de carbone et peut-être d'autres substances organiques complexes en présentent seulement une fraction, on pourra facilement concevoir comment toutes les différences qui caractérisent les genres, les espèces et les individus peuvent dériver de différences primaires dans la constitution chimique des substances vivantes et de différences secondaires dans leur composition chimique. En outre, comme les facteurs qui font apparaître des variations constitutives dans une substance vivante doivent produire en même temps des variations corrélatives dans d’autres, les variations de l’une peuvent logiquement servir d’index commun aux autres.
« On comprendra de même comment le milieu environnant, par exemple, peut modifier le métabolisme individuel et donner naissance à des changements dans la constitution de certaines protéines et d’autres molécules vivantes correspondantes. Quoique ces changements soient trop infimes pour pouvoir être décelés par les méthodes actuelles de la chimie, elles peuvent être néanmoins suffisantes non seulement pour produire des différenciations physiologiques et morphologiques chez les individus, mais encore pour se manifester physiologiquement (c’est-à-dire dans les fonctions) et morphologiquement (c'est-à-dire dans la structure) chez les descendants. »
Ces indications permettent d'entrevoir dans quelles directions il conviendrait de porter aujourd'hui les recherches, sinon des causes, du moins de certaines interactions chimiques de l'évolution dés Mammifères. |
La cause des proportions différentes du corps, comme le long cou des Girafes qui broutent les branches supérieures des arbres, est un des problèmes classiques de l'adaptation.
Au début du XIX® siècle Lamarck (voir plus haut, p. 130) a attribué l'allongement du cou à l’hérédité des modifications corporelles acquises au cours de l’existence individuelle par l'habitude de tendre le cou. Darwin attribuait l'allongement du cou à une sélection
constante des individus et des variétés qui naïissaient avec les cous…
les plus longs. Darwin avait probablement raison. Nous avons là sans doute un exemple de sélection naturelle dans la lutte pour l'existence, la longueur du cou ayant un rapport direct avec l’acquisition de la nourriture. |
Mais il existe beaucoup d'autres changements de proportions chez les Mammifères, qui ne paraissent pas avoir de valeur sélective, 4
comme par exemple chez l'Homme la forme longue de tête (dolichocéphalie) ou large (brachycéphalie), la forme épaisse ou effilée des doigts (brachy ou dolichodactylie), qui ont été considérées comme des caractères apparaissant à la naissance (congénitaux) et se transmettant par hérédité. La brachydactylie peut persister dans plusieurs générations; mais jusqu à une époque récente personne n'avait pu en indiquer la cause.
On sait maintenant (14) que la brachydactylie et la dolichodactylie peuvent être provoquées au cours de la vie de l'individu par un
Fic. 111. — Effets de l’ablation des slan- F1G. 112. — Effets de l'ablation de la des thyroïde et parathyroïde. glande pituitaire (hypophyse). A droite: Mouton normal de qualorze A droite : Chien normal de douze mots.
mots. À gauche : Mouton de même äge À gauche : Chien de même äge et de rédont les slandesthyroïde et parathyroïde gime identique, dont la $lande pituitaire ont été enlevées douze mois auparavant. (hypophyse) a été enlevée dix mots au- D'après Sutherlard SIMPSON. paravant. D'après ASCHNER,
état anormal d’une glande à sécrétion interne située au-dessous du cerveau, la glande pituitaire ou hypophyse. Si la sécrétion de cette glande est excessivement active (hyperpituitisme), la main s’élargit et les doigts s'épaississent (fig. 8, B, p. 67); si elle est anormalement insuffisante (hypopituitisme), les doigts s'amincissent et s’affilent (fig. 8, C). Ainsi les sécrétions internes d’une glande sans conduit, très ancienne, qui est reliée au cerveau et qui est originaire du plafond buccal chez nos plus anciens ancêtres Poissons,
(14) CusxiNG (Harvey), 1912, p. 253, 256.
Voir sur cette question: Æ. GLEY, Exposé des données expérimentales sur les corrélations fonctionnelles chez les animaux, dans Année biologique, t. I, 18%, p.313 ; Les sécrétions internes, 1914; et sur l’état actuel de la question: Quatre leçons sur Les sécrétions internes, Baillière, 1920, (Note du traducteur.)
affectent les proportions des muscles et des os dans les doigts ainsi que celles de beaucoup d’autres parties du corps.
I1 serait prématuré d'affirmer qu'il y a, dans l'espèce, concomitance entre un caractère congénital de la chromatine héréditaire et un caractère purement somatique d’un messager chimique. Ce qui est certain, c'est que les interactions chimiques de la glande pituitaire commandent le développement normal ou anormal, dans leurs proportions, de parties du corps situées à une grande distance les unes des autres.