‹ L'origine et l'évolution de la vie /Chapitre 18 sur 180 · PRÉFACE XXVII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXVII

connaître d'une manière suffisante et à plus forte raison à nous expliquer les êtres organisés et leurs possibilités intérieures par des principes purement mécaniques de la nature ; et on peut soutenir hardiment, avec une égale certitude, qu'il est absurde pour des hommes de tenter quelque chose de pareil et d'espérer que quelque nouveau Newton viendra un jour expliquer la production d'un brin d'herbe par des lois naturelles, auxquelles aucun dessein n’a présidé ; car c’est là une vue qu'il faut absolument refuser aux hommes (9). »

Pendant longtemps, au cours de la période qui a suivi l’Origine des espèces, Haeckel et beaucoup d’autres savants ont cru que Darwin avait été ce Newton, dont Kant niait qu'il pût apparaître; mais personne aujourd'hui n’a la prétention de mettre la loi darwinienne de la sélection naturelle sur le même rang que la loi newtonienne de la gravitation.

Si nous admettions la possibilité que Kant ait eu raison et que nous ne puissions jamais ramener la nature vivante et ses puissances cachées à des principes purement naturels, nous serions contraints de regarder l'apparition et l’évolution de la vie comme une donnée première, analogue à celle de la gravitation et exprimable en termes mathématiques et physiques, sans prétendre à en découvrir l’explication. Mais nous nous refusons à l'heure actuelle à admettre cette nécessité et à abandonner la recherche des causes.

S'il en est ainsi, pourquoi notre recherche si longue et si ardue est-elle restée jusqu'ici partiellement infructueuse? Une des raisons de cet insuccès est, semble-t-il, que les principaux investigateurs ont été élevés à une école qu’on peut appeler l'école du naturaliste et ont cherché les causes de l’évolution dans les changements de forme et de couleur. Ils ont commencé leur étude par l'observation des formes et de la couleur des animaux et des plantes ; ils ont observé les résultats finaux de longues séries évolutives.

Buffon a formé ses idées sur les causes de l’évolution dans la comparaiïison entre les animaux domestiques et les animaux sauvages de l’ancien et du nouveau monde; Goethe s'est attaché à l'anatomie comparée de l'Homme et des animaux supérieurs; Lamarck a étudié les phases supérieures des Vertébrés et des Invertébrés;

(9) Critique du jugement, K 74.

XXVIIT PRÉFACE

Darwin a observé les formes de la plupart desanimaux domestiques, des plantes cultivées et finalement de l'Homme et noté la signification adaptative des couleurs chez les Oiseaux et dans les fleurs, ainsi que les relations qui existent entre les Oiseaux et les Insectes ; de Vries a comparé les espèces végétales cultivées et sauvages. Ainsi, tous les grands naturalistes ont raisonné en cherchant à remonter des formes et des couleurs les plus hautement différenciées à leurs causes. Il en est de même des paléontologues. Cope a tiré de l'étude morphologique des dents et du squelette des considérations sur les causes et sur l'énergie de croissance; Osborn (10) s'est formé une conception de l'évolution fondée sur la notion de quatre complexes de formes et de couleurs, conception « tétraplastique ».

Les théories de l’hérédité de Darwin, de de Vries et de Weismann recourent pour une grande part à de petites particules de matière telles que les «<pangènes » et les « déterminants ». Des considérations ont été émises sur les fonctions et les phénomènes internes des organismes, mais peu de tentatives ou aucune tentative sérieuse n’ont été faites, dans la recherche des causes de l’évolution, pour substituer à l'attitude du naturaliste celle du physicochimiste (11). Les premières interprétations de l'évolution ont été des interprétations morphologiques. Nous abordons aujourd'hui l'interprétation physicochimique; c’est elle qui a orienté l’auteur dans cet ouvrage.

Toutes les explications de l’évolution, qui ont été présentées par les trois dernières $énérations de naturalistes, peuvent être rangées dans deux groupes principaux : les unes procèdent du dehors au dedans, partant du milieu extérieur à l'organisme pour atteindre le germe héréditaire, ce sont des conceptions centripètes ; les autres sont au contraire centrifuges, elles cherchent les causes de l’évolution dans le $erme pour les étendre au corps et à son environnement. Il est possible d'adopter une troisième attitude, à la fois centripète et centrifuge.

Le pionnier de la théorie centripète a été Buffon. Il fut le premier à admettre que les changements favorables ou défavorables de milieu agissent directement sur la forme héréditaire des $énéra-

(10) OsBoRN (H.-F.), Tetraplasy, the law of the four inseparable factors of evolution, dans Journ. Acad. Nat. Sc. Philad., volume spécial de l’Anniversaire, publié le 14 septembre 1912, p. 275-309,

(11) Pour l'exposé plus complet, voir plus bas, p. 9-18.

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