CHAPITRE III
DK l'an 1180 A l'an 1:V28.
Philippe, en montant sur le trône, n'était âgé que de quinze ans. Les grands vassaux levèrent la tête dans l'espoir de reconquérir les avantages que Louis leur avait enlevés. Ils comptaient sur l'appui de Henri Plantagenet, qui, las de guerres et touché d'un sentiment d'honneur féodal, prit, au contraire, le parti de son suzerain et s'empressa de lui rendre hommage. Cet acte d'obéissance assura la couronne sur le front du jeune roi , sans mettre un terme aux guerres continuelles que les seigneurs se faisaient entre eux. Pour quel-
(ii LOHLK ANAIS
(jiii' lêlc (le clicN aller de loiii t'ii Idiii aliattuc, (»ii coinptail (riiinoiiibrables mcurtros ùo vilains et de bourgeois. Pour une forteresse rasée, mille chaumières étaient réduites en cendre, et les gens de la campagne, poussés au désespoir, s'habituaient promptement aune vie errante et vagabonde. Ils se formaient en compagnies et rançonnaient à leur tour les hommes d'armes et les chevaliers , dont ils attaquaient les châteaux. On les nomma Pastoureaux, c'est-à-dire />e/ùs l)( rijers. Ils répandirent la terreur dans l'Oi'léanais, le Blésois et la Champagne ; ils se battaient avec courage , et , pour les détruii'e, il fallut faire les plus grands efforts. Les seigneurs comprirent (pie leurs perpétuelles luttes étaient causes de toutes ces calamités ; pour diminuer la grandeur du fléau , ils convinrent , sous la foi du serment que reçurent les évêques et en se soumettant à l'excommunication , de suspendre tout combat pendant quatre jours de la semaine. C'est ce qu'on nomma la paix ou trêve de Dieu.
Aux Pastoureaux succédèrent les Confrères, qui prétendaient ari-iver à une paix générale et permanente. Un charpentier, nommé Durand, se déclara chargé d'une mission de Dieu et indiqua aux Confrères ce (qu'ils devaient porter pour être inviolables ; c'était un capuchon de linge blanc sur la tête et une image de la Vierge sur la ])oitrine. A l'abri de ces insignes, des voleurs poursuivis par la justice, et des mendiants devenus pillards, se répandirent dans les provinces. Une de ces troupes, grossie de paysans crédules et de femmes perdues, entra bannières déployées dans la Mlle d'Orléans. Suivant leur coutume , un de leurs prédicateurs se mit à haranguer le peuple sur la grande place, et, dans ses récriminations contre le clergé, il attaqua les dogmes d'une religion qui prescrivait la confession et menaçait les coupables du purgatoire ou de l'enfer. Il reprocha aux seigneurs d'accaparer les biens qui devaient appartenir à tous les hommes. Ce principe de communauté, source éternelle de guerre entre le faible et le fort , entre le riche et le pauvre , était le texte habituel des orateurs q\ii , remontant à la loi naturelle, voulaient
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(juOn partageât iiitrc tous les hommes la propriété des hois , îles étangs, des fleuves et des mers. La noblesse, que de telles doctrines inquiétaient, poursuivit les Conl'rères à outrance; ils tinrent bon, brûlèrent les châteaux et conunirent d honibles cnia\ités. Enfin on les extermina.
Au milieu des querelles incessantes entre les grands vassaux, on reçut la nouvelle de la prise de Jérusalem par les .Musulmans , chi massacre des chevaliers Templiers et de la ruine de tous les chrétiens d'Orient. Le clergé imputa ces malheurs aux crimes des nobles et du peuple. Ses justes remontrances firent cesser les meurtres , les pillages et les excès; l'enthousiasme des croisades se ranima, et les seigneurs favorisèrent cette tendance des esprits , car ils sentirent la nécessité de prévenir 1 invasion des quatre cent mille soldats que Saladin se préparait à jeter sur l'Europe.
Les rois d'Angleterre et de France prirent la croix. Les grands Aassaux suivirent leur exemple. Près des bannières des comtes de Champagne et de Blois tlottèrent celles des châtelains de l'Orléanais. Bourgeois et seigneurs s'étaient empressés d'acquitter ce que 1 ou nommait la dhne sahidine. Ceux qui ne s'enrôlaient pas, nobles, ecclésiastiques ou \ ilains, payaient le dixième de leurs revenus pendant la durée de l'expédition. Ceux qui partaient pouvaient engager pour trois ans le produit de leur patrimoine et de leurs bénéfices. Les environs de Chartres, de Beaugency et d'Orléans conservent des (boits d'usage, traces irrécusables de ces prêts ou engagements. Ainsi Thibaut , grand-sénéchal de France , qui se croisait avec Renault de Moncou, évêque de Chartres, et Rotrou, comte du Perche, reçut des habitants de Saint Martin-du-Péan une somme d'argent pour subvenir aux frais de son pieux voyage , et , comme ces deniers étaient de pure charité, il leur octroya, par reconnaissance, des lettres qui les exemptaient de tailles et coutumes.
(119L) Dans l'Europe occidentale le mouvement était général. Frédéric, empereur d'Allemagne, s'avança le pi'(Mnier et trouva la
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mort clans les faux du Cydnus. Richard Plantagenct , dcNcmi roi d'Angleterre par le trépas récent de son père Henri , mit à la \ oilc sans attendre Philippe; mais il perdit du temps à Messine et en Chypre, et n'arriva que deux mois après les Français sous les murs de Ptolémaïs. Là furent livrés d'admirables combats, où coulèrent des torrents de sani;-. Thibaut fut tué dans l'un des soixante assauts
rALQu^^cN se.
livrés à ces murs formidables'. Enfin la famine obligea les assiégés à capituler, et Philippe- Auguste , croyant son vœu rempli, partit pour la France , laissant le commandement des troupes à Richard.
On eiÀt dit que les haines de Louis et d'Eléonoro de Guiennc étaient passées au cœur de leurs fils. Philippe, à son retour, profita de l'absence de son rival pour envahir la Normandie. Il fit des progrès d'autant i)lus rapides que le bruit se répandit alors de la capti-
MlCIIM-n, Uislnirr lies Crmaitilcs.
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vité mystérieuse de Richard dans une tour d'Allemagne, oii il expiait ses insolents dédains envers le marquis d'Autriche. Les plaintes d'Éléonore obtinrent sa délivrance, et il revint, en jurant de se venger de la conduite de Philippe à son égard. Jean-sans-Terre , qui avait convoité la couronne de son frère, massacra par trahison les chevaliers défenseurs de la ville d'Evreux, qu'il lui livra.
Philippe, las de trois années de veuvage, rechercha la main d'Ingelburge, sœur de Canut, roi de Danemarck, princesse d'une grande beauté. Le lendemain de ses noces, il voulut la répudier, sans que les chroniqueurs aient trouvi' d'autre explication à ce prompt dégoût (jue l'effet des maléfices. Les bons chevaliers entendirent avec stupéfaction les évèques, réunis à Compiègne, prononcer le divorce. La malheureuse princesse, qui n'avait pu se défendre, faute de savoir les expressions d'une langue étrangère , reprenait le chemin de son pays, lorsqu'on lui fit entrevoir que, par son silence, elle semblait accepter les termes d'une inique condamnation. Cette pensée la détermina à se fixer en France en attendant que son frère prît sa défense. Sans consulter le Pape , Philippe épousa la belle Agnès de Méranie. Le monarque danois, au contraire, soumit ses griefs au chef de l'Eglise , qui déclara ce nouveau mariage nul , somma Philippe de se réunir à Ingelburge, et, sur son refus, mit la France en interdit. Les prêtres suspendirent toutes prières, les églises furent fermées; les reliques des saints, tirées de leurs châsses, étaient placées sur la cendre; les cloches des cathédrales restaient muettes; un voile lugubre couvrait le royaume. Philippe, loin de se laisser intimider, espéra soumettre les prêtres et forcer le Pape à l'absoudre. Il accabla de son courroux Ingelburge , cause indirecte de ces scènes de désolation, et la tint enfermée dans la tour d'Étampes. Le Pape eut alors recours à la douceur. Deux légats parvinrent à déterminer le prince à reprendre Ingelburge; mais, après quarante jours d'apparente réconciliation, il la renvoya une seconde fois. Au concile de Clermont , assemlilé poui' ju^cr le cas de divorce déjà examiné dans
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trois coiu'iU's , se ri'iiouNclt'rciit des (liscussioiis animées. Tout à coup Philippe, (|ui semblait décitlé à la résistance, enlève la belle Danoise du cou\ent où elle s'était retirée, et gagne Paris avec elle. Bientôt les évêques sont avertis que le roi se soumet aux volontés du pontife et que leur réunion est désormais sans objet. Cependant Ingelburge ne recouvra que son titre de reine, sans avoir jamais les droits d'une épouse. Le mélancolique château d'Étampesi"ut encore le lieu (ju'elle choisit pour séjour.
Les Anglais , guidés par Richard vu personne , continuaient la guerre, portant en tous lieux le ravage et la dévastation. Les deux
rois donnaient à leurs guerriers l'exemple de l'animosité. Tour à tour vainqueurs ou poursuivis , ils tenaient la campagne et mettaient le siège devant les villes ou les châteaux. (1194.) Robert, comte de Meulan , ferma les portes de Vendôme à Philippe , qui força sa triple enceinte de remparts et fit prisonniers soixante-deux chevaliers'. Richard, étant arrivé dans la plaine, attendit qu'il plût au roi de France de lui livrer bataille; mais celui-ci, reculant vers le Blaisois, fut surpris à Beaufon, près de Freteval, et se laissa enlever ses tré-
' Art (In vérifier les dates, t. xii , p. 495.
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sors, Sel chapelle, la niatriiule des impôts, les titres de propriété et autres pa])iers publics que les princes avaient coutume de traîner à leur suite. Richard ne voulut jamais rendre cette espèce de trophée, qu'il fit placer dans la Tour de Londres.
La mort imprévue du roi d'Angleterre causa une trêve passagère ; il fut tué d'un coup de llèche devant le petit château de Chalus, en Poitou. A défaut d'enfants, sa couronne revenait di' droit à son ne- \eu, Arthur de Bretagne, fils de Geoff'roy Plantagenet. Mais Jeansans-Terre fit assassiner le jeune prince et usurpa la couronne. Les Bretons indignés se soulèvent , tandis que la cour des pairs prononce la confiscation de la Normandie et de toutes les terres que le meurtrier possédait en France à titre de vassal.
Une quatrième croisade fut prêchée par Foulques, curé de Neuilly , aux seigneurs réunis à Corbie pour le tournoi qu'avait annoncé Thibaut, comte de Blois. Son éloquence détermina une foule de chevaliers à prendre la croix. Philippe, sentant renaître sa première ardeur , favorisa de tout son pouvoir le départ des nouveaux ci'oisés . Parmi eux on comptait des évêques et des archevêques ; mais plusieurs prélats se montrèrent peu dociles aux ordres de leur seigneur. Manassès , évêque d'Orléans , et Guillaume , son frère , évêque d'Auxerre, refusèrent de marcher à la croisade sous d'autres bannières que celle du roi ; ils protestaient que tel était leur droit et leur devoir. Leurs vassaux les imitèrent. Philippe fit saisir leur temporel; ils mirent à leur tour les biens du monarque en interdit, et il fallut que le Pape intervînt pour les condamner et les forcer à obéij-.
Les Vénitiens fournirent des troupes et des navires. On mil à la voile , et , soit par hasard , soit à dessein , la flotte qui devait porter le 5 croisés sur les côtes de la Palestine jeta l'ancre près des tours de Byzance. L'aspect de cette ville enflamma l'imagination de ces guerriers. Les Grecs a^'ant répondu à leurs exigences par d'insolents refus, ils n'hésitèrent point à attaquer des murailles défendues ])ar près de quatre cent mille soldats. On tint conseil. Louis, comte
de Blois, ne fut ])as étr;ui<ier à la détcriuiiuition (jui fut prise d'assaillir la -Nillc du côté de la mer. C'iii(| mille Français et quatorze niille Vénitiens li\rèrent l'assaut; maîtres des remparts, ils pénétrèrent dans les faubourgs, puis dans les rues , et saisirent la couronne im})ériale, qu'ils posèrent sur le front du plus brave d'entre eux. Le premier empereur fut Baudouin , comte de Flandre ; le dernier fut Beaudoin, sire de Courtenay. Les croisés se partagèrent , cette immense proie. Louis de Chartres reçut les duchés de Nicée et de Bithynie , avec l'obligation de soumettre plusieurs villes restées aux mains des Grecs. Au siège d' Andrinople, il fut blessé de deux flèches et démonté. Un de ses écuyers lui ayant donné son propre cheval, il se précipita au milieu des rangs eimemis, et périt avec d'autres Chartrains , Jean de Frieze et Renaud de Montmirail.
Aux croisades jadis entreprises contre les seuls Musulmans , succédaient déjà les attaques contre les Grecs. On vit, au sein de la France, des guerriers fanatic|ues qui voulaient détruire les sectes chrétiennes échappées du giron de l'Église romaine. La guerre des Albigeois présenta l'affreux tableau d'une lutte politique et religieuse , où le parricide succédait à l'assassinat. Le comte de Toulouse fit massacrer le légat du pape, Pierre de Châteauneuf, et se soumit ensuite aux plus humiliantes expiations. L'anéantissement de l'hérésie fut le prétexte , mais le but véritable c'était d'afïaiblir la puissance féodale des barons au profit delà royauté. Ceux-ci, devinant les projets du monarque, s'appliquèrent à donner de la force au cruel Jean-sans-Terre , que l'arrêt de la cour des pairs venait d'atteindre , et qui reçut comme ses alliés naturels tous les seigneurs inquiets ou mécontents.
Philijjpe résolut de prévenir l'effet des menées ténébreuses de l'Anglais; il rassembla des troupes, équipa des vaisseaux et se disposa à franchir le déti'oit. Mais il fut arrêté par les déclarations de guerre de l'empereur d'Allemagne , qui prit fait et cause pour Jean-sans-ïerre. Le duc de Bourgogne, les comtes de Dreux et de
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Vendôme faisaient partie de la noLle vi vaillante ainii'-e qui dc'lit , au pont de Boiivines, les guerriers d'Othon.
Avant sa luoit , Phili])pe-Aug-uste vit la pacification monu'ntanre du midi et les apprêts d'une cinquième croisade entreprise par un grand nombre de seigneurs de France et d'Allemagne. Son testament renfermait un legs modique pour les pèlerins, peu de dons aux monastères, mais d'abondantes aumônes. Il mérita tout à la fois le surnom de Dicudonné et celui d\li/r/t/sfe.
Sous ce règne fameux par tant d'exploits, les littératures du noiil et du midi jetèrent un vif éclat. Les in(|uiétudes qui, dans le siècle précédent , agitaient tous les esprits et leur montraient la fin du monde comme prochaine , les idées dévotes firent place à une grande audace de pensées , à des manifestations anti-religieuses. Les i)oètes et les trouvères composèrent à l'envi des fabliaux licencieux où l'on se raille des moines, des nonnes et des abbés. Ces jjvoductions , sans modèle dans l'antiquité , ont le cachet original du moyen âge. Là se trouvent mêlés les joutes de la chevalerie et les contes merveilleux de l'Orient. " Et , comme on était chaque jour témoin de faits et de " choses incroyables , on y prodiguait sans scrupule et sans effort les •• miracles , la magie et les plus étranges fictions. - Les légendes avaient gravé dans tous les souvenirs les exploits prodigieux de Charlemagne : ce grand empereur et ses douze pairs devinrent les héros de mille épopées populaires, transmises d'âge en âge jusqu'aux hommes de notre temps. (1215.) Alors vivait Guillaume de Lorrissur-Loire', premier auteur du roman de la Rose. Son ouvrage, remarquable pour l'époque , conserva pendant près de deux siècles wwo. certaine influence sur la poésie française. On ignore la date précise de la naissance de ce poète. Il est à présumer qu'il se livra d'abord à l'étude de la jurisprudence et qu'il mourut jeune. Il eut pour continua-
Xostrc Ennius, Guillaume de Lorris , tjui (lu romani acquist si grand renom.
C'I.KMENT MaIJOT.
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tour (tu plutôt jioui- l'onvcteur un autiv Orléanais, Jean de Meung
sumoinmé Clopinel ' , dont nous reparlerons plus tard. Quant au
De Jean de Moniig s'ciiHe le cours do Loire.
Et puis viendra Jean Clopinel , Au cueur joly, au cors ysncl.
Qui naistra sur Loire à Meunc.
Il aura le roman si chicr.
Qu'il le voudra tout parfournir, Se temps et lieu lui peut venir.
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poî'ine lui-même , qui se compose de vingt-deux mille \ ers de huit syllabes , ce n'est autre chose que l'art d'aimer réduit en jn-incipes et mis en action ' . Mollement^ endormi au souffle des zéphyi's , le poète voit en rêve une vaste prairie , au milieu de laquelle s'élèvent les murailles d'un mag^nifique jardin. Oyseuse , c'est-à-dire VOisirelè , lui en ouvre la porte , et il voit Déduit , seigneur de ces beaux lieux , entouré des Ris et des Jeux , qui dansent et folâtrent. Il veut cueillir la j)lus belle ileur d'un rosier tout chargé de boutons et de Heurs , mais l'Amour sort de sa cachette, lui décoche des llèches et le force à se rendre à merci. Le dieu lui explique aussitôt les règles et les préceptes qu'il faut suivre pour plaire aux dames. Plein d'espoir et de confiance , il s'approche une seconde fois du rosier ; mais Danger l'en éloigne , et Raison lui prodigue ses conseils. Enfin , après bien des eff'orts , il parvient à saisir la rose tant désirée. Le poème ne manque pas d'invention , bien qu'on lui reproche de la monotonie. Le style est \\ï et léger. On n'a point oublié ses descriptions de l'Eté, du Printemps et du Temps. Les commentateurs se sont efforcés d'expliquer l'allégorie cpi se cache sous la rose : les uns y ont vu un traité d'alchimie , les autres un livre de morale. Marot donne son opinion, qui ]jaraît être la meilleure^. La rose, selon lui, c'est l'état de grâce , ou la vierge Marie , ou l'étemelle béatitude. On sait que les prédicateurs tonnèrent contre ce livre; mais ils ne purent empêcher les copistes de reproduire ces vers, où l'amour, ses plaisirs et ses peines sont exprimés dans notre langue pour la première fois.
Car quand Guillaume cessera,
Jean si le recommencera,
Aprè.s sa mort , que je ne mente.
Ans trespassé plus de quarante.
Le. Romnn de In Rose.
' .l'ai lu aussi le Roman de la Rose ,
Maitre en amour.
Antoine de Baïf, sonnet a Chnrles IX.
' Sire, c'est le sujet du Roman de la Rose ,
Où d'amour épineux la poursuite est enclose;
La Rose , c'est d'Amour le gucrdon gracieux.
lu
7i L'OHLÉANAIS
(1223.) Louis VIII, en montant sur le trône, vit renaître avec les fils des anciens châtelains du Midi la guerre des Albijocois. Les vieux comtes de Toulouse et de Foijv avaient légué leurs querelles à une génération jeune et ardente. Aux oreilles du monarque les trouvères , Tyrtées de ces anciennes guerres , firent retentir des accents belliqueux. " Va , lui disaient-ils , va dresser tes pavillons sur les " cimes des Pyrénées. Chasse ces intrus qui usurpent le domaine de " tes pères. Dieu t'a confié la mission de délivrer le royaume de la •■ lèpre d'hérésie. Laisseras-tu l'Aquitaine en proie au dragon blanc " des Anglais M » La guerre recommença , et l'Eglise intervint en prodiguant les dons et les indulgences à ceux qui s'armaient contre les hérétiques. Le cardinal-légat de Saint- Ange se mit à la tête des troupes et marcha vers Avignon. Le roi voulut faire une entrée triomphale dans cette ville ; mais les habitants s'y refusèrent , fermèrent leurs portes , et finirent par succomber après une vigoureuse défense Les croisés marchèrent alors vers Toulouse , occupée par le jeune comte Raymond. Il fallut traverser un pays ravagé , où les hommes et les chevaux manquaient de subsistances La fatigue et la disette engendrèrent des maladies contagieuses. Le roi, atteint par l'épidémie, succomba, laissant Blanche de Castille , sa veuve, avec des enfants en bas âge. (1226.) L'aîné , Louis IX , avait douze ans à peine. Le quatrième fut le fameux Charles d'Anjou.
La régence , attribuée à la reine par le testament du monarque , rencontra une vive opposition chez les barons , qui se flattaient de mettre en question le principe d'hérédité et d'abaisser ainsi la ro3'auté. Forte de l'amour du peuple et docile aux avis du cardinallégat , Blanche se hâta de faire sacrer son fils à Reims Hugues IV , duc de Bourgogne , fut le seul des grands vassaux qui assista à la cérémonie. Les autres barons répandirent les plus odieuses calomnies sur le compte de la régente, entachant même la naissance de son fils, qu'ils appelaient bâtard et fils de l'Espagnole Tous s'armèrent , et
' Guili.aume-i.e-Breton, PhilippiilC.
ANCIEN i: 1 MODI.U.nK. 75
parmi les i^lus détenninés on remaïquail Thibaut , cuintc du Champagne , poète et troubadour qui avait jadis célébré les charmes de Blanche; Hugues, comte de Blois, et Pierre de Dreux. Les rebelles proclamèrent roi Enguerrand de Coucy *. La régente et son fils se retirèrent à Orléans pour y organiser les préparatifs de défense. Thibaut , séduit par une lettre qu'elle lui adressa , déserta la cause des barons et livra leurs plans et leurs secrets. Avertie de leur marche vers le lieu de sa retraite, Blanche résolut de gagner Paris avec son jeune fils ; mais ils trouvèrent la route coupée à Montlhéry, et ne durent leur délivrance qu'au zèle des habitants de Paris , (jui accoururent à leur secours.
Peu à peu les barons se séparèrent. Le duc de Bretagne continua seul une lutte qui eût été fatale à la régente sans le dévouement de Thibaut. La versatilité , les continuels parjures du sire de Blois indignèrent ses anciens alliés , et tout le poids de leur vengeance retomba sur lui seul. Ils saccagèrent ses domaines , et ne lui laissèrent ni paix ni trêve. Alice, reine de Chypre et nièce de Thibaut, revendiqua ses droits à l'héritage des comtés de Champagne et de Blois , qui appartenaient à son père , Henri II , roi de Jérusalem. Elle en avait été évincée par la loi salique , et ne pouvait appuyer sur rien ses injustes prétentions. Mais les seigneurs se déclarèrent contre Thibaut , que la régente n'abandonna pas.
Louis , à peine âgé de quinze ans , parut à la tête de ses troupes. Le respect que les grands vassaux affectaient pour leur souverain amena des négociations. Blanche, attentive aux intérêts de son fils, dirigea tout en son nom. Thibaut fut maintenu dans son comté, mais à charge par lui de payer à sa cousine une somme de quarante mille livres et une rente de deux mille. Son trésor était vide : il vendit à la régente les comtés de Blois, de Sancerre et de Châ-
Sa devise était :
Je ne suis roi , ne duc , ne prince , ne comte aus.sy; Je suis le sire de Courv.
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teaudun. " Après un f/rand soupir, il s'écria : Jlfadame , mon " cœur . mon corps et foutes mes forces sont à voire commande- " ment . •• et ])artit pour la Palestine avec beauctmp de chevaliers ses vassaux. Dépourxtis d'argent, ils ne purent affréter des navires, et choisirent la route de terre. En butte aux trahisons, décimés par la soif et la faim , ils s'emparèrent de Jalfa , qu'ils perdirent presque aussitôt. Thibaut revint avec le petit nombre de ceux que la mort avait épargnés. Le spectacle de leur infortune fit impression sur le cœur du jeune roi , qui se promit en secret de rabaisser l'orgueil des musulmans. Une maladie qui le conduisit aux portes du tombeau changea ce désir en vœu solennel , et la croisade fut résolue. On connaît les résultats de cette expédition glorieuse et funeste , le débarquement des croisés en Egypte , la mort de Robert , comte d'Artois , enfin la captivité du roi , que défendit avec une admirable valeur Gauthier de Châtillon , de la maison des comtes de Blois.
A son retour , Louis trouva les affaires du royaume en bon état , bien que de grands désordres eussent été caiisés pendant son absence par les Pastoureaux. Le premier chef de ces bandits avait été moine de Cîteaux et se nommait Jacob. Il se donnait mission de prêcher la croisade , non point aux riches et aux gentilshommes , mais aux pauvres et aux faibles , à qui Dieu accorderait la gloire de délivrer le roi et les Lieux-Saints. On l'avait surnommé le maître de Hongrie , son pays natal. Entouré de plus de cent mille disciples, vieillards , femmes et enfants , il leur choisit des chefs et fit placer sur leurs bannières la Vierge et les Saints , avec lesquels il prétendait être en rapport. D'abord ils se contentèrent de prêcher la croisade ; puis ils se répandirent en invectives contre les moines , les chanoines et les évêques de la cour de Rome. Ils usurpaient les fonctions du sacerdoce , confessaient , faisaient et annulaient les mariages , et les dogmes de l'Evangile étaient interprétés par leurs prédicateurs suivant leurs intérêts et leurs besoins. Bientôt ils se souillèrent de toutes sortes de débauches et d'excès. Pour soutenir ses arguments,
ANCiKN i:r modkkm;.
Jiuob ('-tait iucoiiii!ai,nu'' de séides féroces prêts à iiiiinolcr tout coiitrudicteur. Un jour qu'il pérorait sur la place publi<iuc d'Orléans , \m
écolier, entraîné par son zèle, essaya de le réfuter. Un des disciples leva sa hache et lui fendit la tête. A ce signal , la bande furieuse se répandit dans la ville et y massacra vingt-cinq prêtres ».
Blanche , un instant abusée sur les intentions de ces factieux , ne s'opposa point aux manifestations d'un zèle qui pouvait soulever de nouveaux croisés et coopérer à la délivrance de son fils ; mais le désordre devint tel qu'il fallut le réprimer. Jacob , simple laïque , se décorait des habits pontificaux et excitait les scènes les plus violentes à Paris, à Amiens, à Orléans. La régente songea à les disperser; les chefs furent arrêtés et mis à mort; d'autres s'embarquèrent pour la Palestine. Le reste , effrayé des dangers de cette vie vagabonde , reprit ses travaux ordinaires.
' Tu. Lvv\ri.Éi;, f/isloirc itex François.
Nous lie i);irl('r()iis ]ias on détnil de la conquête^ du royauuio de Naplcs, par Charles d'Anjou, prince dur et impitoyable (pii ordonna le supplice de Comadin , dernier rejeton de la maison de Souabe. Nous dirons quelques mots de l'efTet produit en Occident ])ar le retour des croisés. Ceux qui revirent leur patrie, après un >('joiii' de près de six années, rapportaient des idées nouvelles, le i^oût des sciences, des lettres et des arts que les Arabes avaient cultivés avec gloire et succès. Déjà l'étude des anciens philosophes était en honneur; l'université de Paris comptait parmi ses élèves Albert-le-Grand , Thomas d'Aquin , Roger-Bacon. La langue française commença à prendre forme et à se répandre dans les écoles ; les étrangers eux-mêmes choisissaient cet idiome à cause de sa clarté. Des hommes remarquables par des qualités opposées parurent : les uns donnèrent des traductions et d'excellents traités sur les sciences et la philosophie ; les autres, conteurs naïfs, poètes féconds, esprits gracieux et légers , produisirent des romans , des contes et des fabliaux , qui sont restés comme les monuments de l'enfance de notre littérature. D'autres, tels que le sire de Joinville, ont pris rang parmi les historiens amis de la vérité.
De tous les poètes de cette époque , les plus célèbres furent sans contredit Thibaut , seigneur de Blois et de Château dun , et Jean de IMeung. Le premier, dont nous avons parlé comme guerrier et comme homme politique, était petit-fils de Sanche-le-Sage , roi de Navarre. Il fut élevé à la cour de Philippe- Auguste. Mis en possession de l'héritage de ses pères, que lui disputaient son frère et ses deux nièces , il devint le plus puissant feudataire de la couronne. Pendant la guerre contre les Albigeois , il subit l'odieux soupçon d'avoir empoisonné , de concert avec Blanche de Castille , le roi Louis VIIL Son caractère, l'inutdité pour lui d'un tel crime, les vertus delà mère de saint Louis, prouvent la fausseté de cette imputation. Nous avons vu de quelle manière il céda ses droits sur les comtés qu'il possédait dans l'Orléanais et son départ pour la Terre-Sainte. (1253.)
ANCIKN J;T .M0I)1:UNK. 7!I
11 Mioiuut dans ses États de Navarre, laissant la réputation d'un homme frivole , léger , inconstant , dangereux pour ses amis et ])eu redouté de ses ennemis. Les titres de Grand et de faiseur de rJianson.s lui sont donnés par ses contemporains. Long-temps il nourrit pour Blanche de Castille une vive et ridicule passion, dont les témoignages sont consignés dans ses poésies. Telle est du moins la tradition populaire que cherchent à détruire , par leurs raisonnements , Mezeray, Pasquier et d'autres écrivains. Le comte Thibaut , disent les anciennes chroniques , Jit les plus belles , les i:)lus dèli tables et mélodieuses chansons qui furent oncques oyes * . La postérité n'a point confirmé ces louanges exagérées . On y remarque , il est vrai , de la grâce , de la naïveté, des sentiments purs et des vers heureux; mais on y trouve plus souvent encore des fadeurs, de triviales grossièretés, indignes tout à la fois du poète et de l'objet de sa flamme ; sous plus d'un rapport , il est inférieur aux troubadours qui brillaient à la même époque. Composées alors que la langue romane prenait son essor , ces poésies aidèrent à la répandre et à la faire goiiter. Il ne nous est rien resté sur la famille et la vie privée de Jean de Meung. Ses premières études eurent pour objet l'astrologie , la géométrie , l'alchimie et les autres sciences qui commençaient à se répandre. 11 fit des traductions et résolut de donner une suite au Roman de la Rose. Mais entraîné par sa verve et sa fécondité , il supprima quelques vers du dénoûment , refit le plan tout entier et ajouta dix-huit mille vers aux (piatre ou cinq mille que Guillaume avait laissés. Moins gracieux et plus hardi que son devancier, ses expressions vont parfois jusqu'à la licence^. A défaut d'intérêt, on se plaît à rencontrer dans ce livre des saillies et de l'ingénuité. Jean de Meung mourut sous le règne suivant et fut
' Chronique de Sninl- Denis, an 1231.
' U fit sur les [lames de la Cour ce fameux quatrain :
Toutes estes, serés ou fustes ,
De faict, ou de volonté,
El qui très bien vous cherclioroit , Toutes vous trouveroit.
I/UULKANAIS
iiilmnic dans lo cloître des Dominicains de la rue Sainl-Jac(|ues. Facétieux même après sa mort , le })oète avait légué aux moines de ce couvent , où il désirait (ju'on plaçât ses restes, un coffret qu'il disait rempli de choses précieuses, mais en leur défendant de ^ou^rir avant ses funérailles. Quand la pierre , chargée d'une épitaphe louangeuse pour le défunt, eut fermé le tojnbeau , les religieux se hâtèrent d'ou- ^ rir le coffre. Il ne renfermait que des ardoises sur lesquelles Jean de Meung avait tracé des chiffres et des figures de géométrie. Furieux , ils déterrèrent le corps , mais le Parlement les condamna à laisser au défunt la place qu'ils lui avaient d'abord donnée.
Louis IX expira sur les plages de Tunis , où l'avait conduit une ferveur mal calculée. La peste fit périr un grand nombre de chevaliers. Ici se rencontre une légende populaire dans tout l'Orléanais.
Trois barons, les sires de Cherai -lez- Meung , de Sull)'- sur -Loire et de Rougemont , firent des prodiges de valeur et restèrent prisonniers des Turcs, au funeste combat de la Massoure. Ces chevaliers,
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conduits dans la prison du château , puis torturés et enfermés dans des coffres ou (jouHieres , implorèrent la miséricorde divine et firent vœu d'offrir tous les ans des gouttières de cire en l'i'gliso de Sainte- Croix, s'ils recouvraient leur liberté. Après quoi ils s'endormirent, et se retrouvèrent à leur réveil à Orléans , où ils s'ac(|uittèrent de leur promesse.
Les Français , rangés autour de leur roi mort , obtiiirent des Infidèles une capitulation honorable , et Philippe III ramena l'armée infectée de miasmes pestilentiels. Thibaut , alors roi de Navarre, y prit le germe du mal dont il mounit peu de jours après son débarquement. (1278.1 Deux faits principaux signalèrent ce règne. Le premier fut la condamnation de Jean de la Brosse , homme de basse extraction, né en Touraine : barbier de saint Louis, il s'insinua dans la faveur de Philippe, qui lui donna les fonctions de chambellan. Lorsque le roi, veuf d'Isabelle d'Aragon, dont il avait eu trois enfants, eut épousé Marie de Brabant, le favori, jaloux de la puissance de la jeune reine , propagea le bruit ()ue le prince royal , Louis, avait péri empoisonné par sa marâtre. Avant de prendre un parti contre sa femme , Philippe envoya consulter la béguine de Nivelle , espèce de devineresse , qui répondit d'une manière vague et obscure. Cependant des doutes pénétrèrent dans l'esprit du roi ; il accueillit les récriminations de Marie contre le chambellan. Les moines se montrèrent acharnés à sa perte , et firent si bien qu'il fut arrêté , conduit au château de Janville , en Beauce , puis au donjon de Vincennes , et exécuté comme coupable de haute trahison. Sur les murailles de la grosse tour de Janville , qui senait de prison d'État , on vit longtemps un quatrain écrit par cet infortuné , il y exprimait sa pensée sur le peu de fond que l'on doit faire de la faveur des rois.
Les Vêpres -Siciliennes, dont le souvenir se mêle aux annales de l'Orléanais , attristèrent les dernières années de la vie de Philippe III. Charles d'Anjou avait conquis le royaume de Naples et de Sicile, avec une armée où l'on remarquait l'élite des chevaliers du