CHAPITRE Vin
Départ de l'armée de Charles VII, réunie à Gien. — Siège de Compiègne. — Procès et mort de la Pucelle. — Prise de Chartres par le comte de Danois. — Charles d'Orléans à Londres; sa délivrance ; il se réconcilie avec le duc de Bourgogne. — Etats-généraux d'Orléans. — La Praguerie. — Le duc d'Orléans se retire à Blois; ses poésies. — Agnès Sorel et Charles YII à Orléans. — Jugement du duc d'Alençon à Vendôme. — Révision du procès de Jeanne d'Arc.
.• On ne peut s'empêcher' de voir, avec " une espèce de surprise, Charles tranquille à ^^^^'^^"' « Loches ou dans quelque autre ville, tandis
qu'une noblesse aussi courageuse que fidèle prodiguait son sang pour lui acquérir le surnom de Victorieux. L'intérêt de sa gloire, la situation de ses affaires , semblaient exiger qu'il pariit à la tête de ses troupes et qu'il les encourageât par son exemple. Il avait certainement de la valeur : sa faiblesse était dans son esprit , non
ViLLARET, Histoire de France, t. xiv.
2(32 1. OKI.KANAIS
• iliins son rœnv. Les favoris (lui l'obsédaient étaient plus assuivs de ■ leur crédit à la rour (|u'au milieu du tumulte des armes. Pour le " retenir, ils lui représentaient le danger auquel il exposerait sa per- " sonue, du salut de laquelle dépendait celui de l'Etat. Ces, raisons " étaient spécieuses, et l'indolence du monarque leur prêtait une •- nouvelle force. Cette inertie était le défaut dominant de ce prince, " et non un penchant irrésistible aux plaisirs que les historiens lui
• ont reproché. On a vu depuis, dans une position à peu près sem- " blable , Henri IV allier ses passions avec le soin de sa gloire , sans
• que l'intérêt de l'État souffrît de ce mélange. "
Les généraux et la Pucelle vinrent trouver Charles VII à Sully. Saintrailles lui présenta Talbot , et renvoya sans exiger de rançon le plus implacable ennemi de la France : noble et généreuse action , qui faisait mieux ressortir l'avarice dont s'étaient souillés les An glais en maintes circonstances pareilles.
Le roi récompensa généreusement les seigneurs qui lui avaient rendu de si importants services. Des lettres patentes confèrent une forte somme à messire Gilles de Rais , qui avait, levé des troupes et contribué efficacement à la prise de Jargeau. Jeanne épuisa toute son éloquence pour déterminer Charles VII à venir visiter les Orléanais ; mais il s'avança jusqu'à Châteauneuf et ne voulut point aller au delà. Ce fut dans cette ville qu'on arrêta toutes les dispositions du voyage de Reims.
L'amii'al de Culant, qui venait de prendre Bonay, partit pour Gien , où se concentraient les troupes. Jeanne, de retour à Orléans, passait en revue toutes les divisions qui traversaient cette ville ; elle les remplissait d'ardeur et d'enthousiasme , et ne négligeait rien pour les approvisionnements et l'armement de tous. Son activité, sa foi dans l'avenir de la France , contrastaient avec l'indécision et la nonchalance du roi. Un jour, ce prince vint ii Saint-Benoît-sur-Loire pour voir le défilé des troupes et de l'artillerie qui s'acheminaient vers Gien. 11 s'aperçut de la fatigue et de l'épuisement de Jeanne, et lui
ANCIKN Kl MODIvKNK. iii.l
ordonna dv prendre quelque repos. L'héroïne, croyant ti'ouvrr dans ses paroles une sorte de doute et d'inquiète pitié, se mit à foiidrr en larmes et lui prédit de nouveau qu'il serait bientôt couronné.
Le connétable de Richemont s'était retiré à Beaugency, tandis que la Pucelle et le duc d'Alençon cherchaient à i'aiie taire les ressentiments du roi. Il ne tarda point à se convaincre de l'inutilité de leurs efforts. Jaloux de prouver que ses services n'étaient point à dédaifjnei-, il annonça qu'il •• nettoyerait d'ennemis tout le domaine du duc d'Or-
• léans •• et se disposa, en conséquence, ù aller mettre le siège devant Marcherioir. La garnison anglo-bourguignonne , informée de son projet, envoya des émissaires au duc d'Alençon pour traiter directement avec lui de la reddition de la place. Il leur accorda dix jours pour se retirer. Mais le gouverneur, prévoyant que le duc d'Alençon serait forcé de suivre l'armée réunie à Gien , éluda la promesse qu'il avait faite de se rendre dans un délai fixé. Pour sauver les otages qu'il avait donnés, il enleva plusieurs hommes d'armes au service du duc * .
Cependant , l'armée grossissait sans cesse ; de toutes parts arrivaient à Gien des gentilshommes " qui n'ayant de quoy s'armer et se
• monter, y alloient comme archers et coustillers , montés sur de pe- " tits chevaulx; car chascun avoit grant attente que par le moyen " d'icelle Jeanne, il adviendroit tout à coup beaucouj» de bien au •• royaume de France. ••
Au moment du départ , il fut fait aux gens de guerre un payement de trois francs par homme d'armes^. L'expédition quitta Gien le 28 juin (1429i. Jeanne conduisait l'avant-garde ; elle s'arrêta pour passer la nuit dans une bourgade que l'on présume être Briare. Le lendemain, le roi se mit en marche, escorté des plus illustres seigneurs • le duc d'Alençon , Dunois , Régnaut de Chartres , archevêque de Reims; les sires de Sully, de Chaumont-sur-Loire , d'Albret , de
' Guillaume Gruel, Histoire d'Arlus III y romle di- Richrinnnt. ' Jean Chartier, Histoire de Charles VU.
2111 L'ORLr-:ANÂlS
La Hire, de Saintrailles et une foule d'autres gentilshommes l'entouraient. L'armée comi)tait environ douze mille combattants. Auxerre offrit des vivres et demanda (pion ne la forçât point à recevoir garnison. Charles y consentit et se porta rapidement sur Saint-Florentin, qui se rendit, et devant Troyes, cite fameuse par le traité passe jadis entre le duc de Bourgogne et les Anglais pour exclure le fils d'Isabeau du royaume de France. La garnison et les habitants firent une sortie qui fut repoussée. Faute d'artillerie on bloqua la ville; mais la disette ne tarda point à se montrer parmi les assiégeants. Le conseil de guerre s'assembla. Régnault de Chartres présenta,' au nom du roi, quelques considérations , afin de prouver le danger de perdre trop de temps devant une place fort éloignée de Gien , pivot des opérations; puis il engagea les chefs à exposer librement leur avis. Au moment où. le plus grand nombre opinait pour faire la retraite vers la Loire , Jeanne se fit introduire dans la salle des délibérations. De sa voix forte et inspirée, elle renouvela la promesse d'un secours miraculeux , et décida le roi à ordonner l'assaut général. La ville épouvantée se rendit. Charles VII y fit une entrée triomphale. L'armée partit ensuite pour Reims; Régnault de Chartres, archevêque de cette métropole, y fut reçu en grande cérémonie. Le sacre eut lieu avec une pompe digne du souverain ; Jeanne était debout près de l'autel, portant son étendard. Un moment prosternée devant Charles VII , elle lui baisa les pieds et lui dit : » Gentil roi , or est exécuté le plaisir de Dieu , qui vouloit que vous vinssiez à Reims , recevoir votre couroime pour montrer que vous êtes vrai roi , et celui auquel doit appartenir le royaume. "
Le jour même , elle fit écrire au duc de Bourgogne , dont les longues querelles avec la maison d'Orléans avaient été cause du triomphe des Anglais. Elle l'engageait au pardon des injures , lui représentait que ces guerres entre Français attireraient sur lui les colères de Jésus Sans attendre la fin de cette négociation , on marcha vers Paris. Laon et Soissons se soumirent. La garnison de Château -Thierry se laissa
ANClli.N !:T MoltKUM-:. 2,ir,
menacer d'un asbuiit et ouvrit ses porte». Déjà les Parisiens, ennemis acharnés des Armagnacs ou Orléanais, voyaient arriver dans leurs murs les campagnards effrayés. Bedford leur amena le cardinal de Winchester et des soldats qui, armés pour une croisade contre les hérétiques, trouvèrent en France une misérable mort. Se crovant assez fort pour sortir de la ville , il s'avança jusqu'à Montereau , et envoya au roi un défi. •■ Ton maître , répondit Charles VII au héraut, n'aura pas de peine à me trouver ; c'est moi qui le cherche. •• Le Régent se hâta de regagner Paris, où l'alarme était grande.
Il n'était plus possible au roi d'enlever par un coup de main cette capitale, défendue par un peuple fanatique et une forte garnison. Il revint à Château-Thierry. Sur le passage de la Pucelle , à la Aue du monarque , les habitants des villages criaient •• Noël et couroient dans les églises chanter le Te Deuni. >- Touchée de ces pieux transports, la Pucelle dit au comte de Dunois : " Voici un peuple bien dévot ; si je devois mourir, je voudrois que ce fût en ce pays. — Savez-vous (|uand vous mourrez? lui demanda le vaillant bâtard. — Je ne sais, répliqua-t-elle , c'est à la volonté de Dieu ; j'ai accompli ce qu'il m'avoit commandé , qui étoit de lever le siège d'Orléans et de faire sacrer le gentil roi. Je voudrois bien qu'il lui plût de me faire ramener auprès de mes père et mère, qui auroient tant de joie à me revoir. ■• Elle était restée pieuse et modeste ; sa chasteté et sa pudeur inspiraient le respect aux seigneurs. Elle choisissait pour demeure la maison d'une veuve; autrement, elle passait la nuit sans se désaiTner. Les pauvres la trouvaient bonne et secourable. Elle ne repoussait personne , et reportait à Dieu tous les témoignages d'adoration que la foule lui décernait. Jamais elle ne se vanta d'être invuhiérable , ou de pouvoir préser%er quelqu'un de blessure. Sa bannière, objet de tant d'hommages , n'était point , à l'entendre , un étendard sacré duquel on dût attendre des miracles. Elle ne se flattait que d'une ehose • d'être l'interprète des volontés de Dieu.
Le duc de Bedford apprenant que Charles VII était campé à Dam-
•2(i»i L'on LKAN AÏS
iiuiitin , lit lUK' démonstration contre lui h la tête de ses troupes; mais , cette fois encore , il n'osa rien risquer et se retira en Normandie, province maritime qu'il imjjortait aux Anglais de conserver avec soin. De toutes parts les villes et les châteaux leur échappaient. Cette odieuse invasion , jadis facilitée par l'ambition des seigneurs , succombait sous la haine généreuse du peuple. Enfin , le duc de Bourgogne lui-même négociait avec le roi. Des conférences publiques avaient lieu à Arras. On fit au duc des propositions avantageuses et des réparations honorables du crime et des dommages dont il se plaignait. Le roi Charles devait reconnaître que l'assassinat de Jeansans-Peur avait été mauvais et damnable; il s'excusait de l'avoir souffert sur son âge et son inexpérience ; il promettait de fonder à Montereau une chapelle pour le repos de l'âme de ce malheureux prince , et de faire restituer les joyaux que la victime portait à l'heure de sa mort.
Ces ouvertures pacifiques furent accueillies par le duc ; le régent Bedford essaya vainement d'aigrir les esprits , mais il obtint de son allié que l'on demandât aux ambassadeurs du roi de France l'admission des Anglais aux conférences. Charles déclara qu'il y consentirait si le duc d'Orléans , retenu prisonnier à Londres avec d'autres seigneurs , était délivré ou admis à rançon. Cette condition acceptée, il promettait d'abandonner toute la Guyenne jusqu'à la Dordogne. Un traité , dans ce sens , fut signé à Compiègrie , et la vieille querelle des Armagnacs et des Bourguignons parut toucher à son terme.
La guerre contre les Anglais n'avait point cessé. Le roi se rapprocha de Paris ; son avant-garde prit Saint-Denis , et tout semblait lui promettre une prochaine victoire. Mais les chefs hésitaient, dans la crainte que le moindre échec ne produisît un fâcheux effet sur l'esprit des populations. La Pucelle ayant affirmé qu'on entrerait dans la ville , les généraux se soumirent à l'ascendant qu'elle exerçait sur eux. Le duc d'Alençon et le comte de Vendôme se logèrent à La Chapelle-Saint-Denis , et l'armée royale s'établit dans les villages
voisins, en face les portes Saint-Honoré et Saint-Denis. n'alx)rd, on tenta de rcussif par les proclamations , mais ceux auxciuels on s'adressait se sentaient trop coupables pour croire au pardon. Lji populace fit retentir ses cris de " Mort aux Armajujiacs et aux Orléanais ! •• Après huit jours d'efforts inutiles \)o\xy obtenir rou\(rturc des portes, les royalistes assaillirent le rempart près la porte Saint-Honoré. Jeanne , suivie des plus bravos , mit le feu à la première barrière et franchit les ouvrages extérieurs. Deux fossés profonds la séparaient encore de l'enceinte; le second de ces fossés était rempli d'eau et de boue. On voyait la Pucelle sonder de place en place avec sa lance et chercher un passage. Une flèche renversa son porte-étendard ; une seconde flèche lui traversa la jambe; elle tomba et se coucha à l'abri du glacis qui séparait les deux fossés ; elle donnait encore des ordres, excitant les combattants, lorsque La Tremouille fit sonner la retraite. Le roi décida qu'on se rapprocherait de la Loire ; il laissa de fortes garnisons dans les villes qui étaient tombées en son pouvoir, et confia au comte de Vendôme Saint-Denis et Senlis. Jeanne se signala encore aux attaques de La Charité et de Saint-Pierre-le-Moutier. Vers la fin de la campagne , on apprit que Paris se remplissait de mécontents. Abandonnés par le duc de Bourgogne et le régent , les habitants , victimes de la brutalité des gens de guerre , détestaient de plus en plus les Anglais. Il se formait des complots; les plus cruels supplices n'épouvantaient pas les conspirateurs. Charles VI [ se hâta d'envoyer des troupes et la Pucelle aux environs de la ville , afin de saisir l'occasion d'y -pénétrer. Jeanne et le comte de Vendôme se distinguèrent au siège de Choisy, mais leurs efforts ne purent sauver cette ville, qui se rendit au duc de Bourgogne. Celui-ci manœuvia pour investir Compiègne, dont le gouverneur Guillaume de Flavy était célèbre pour son courage et sa dureté. La garnison était composée de vieux soldats. A cette nouvelle, Jeanne vole au secours de la ville. Le jour même de son arrivée, fidèle aux principes d'audace qui lui avaient si bien réussi , elle fait une sortie par In porte du
2(iS !/()!{ I.f<: AN Aïs
pDiil , de l'autre côté de l'Aisne. Les hommes d'ai'mes du sire de Noyelles se laissent surprendre. Jean de Luxembourg., qui faisait, à la tête de quelques cavaliers, une reconnaissance de ce côté, accourt , tient ferme , et attend bravement que les Anglais répondent aux cris d'alarme , qui déjà retentissent de toutes parts. Bientôt les Français, assaillis par une multitude, reculent. Deux fois la Pucelle les ramène au combat ; deux fois ils cèdent le terrain et tâchent de regagner la ville. Les Bourguignons reconnaissant la Pucelle, la poursuivaient avec ardeur. Elle se tenait à l 'arrière-garde pour protéger ses compagnons; et, comme la barrière n'était qu'entr'ouverte , la retraite se faisait avec lenteur. L'ennemi l'entoura. Elle se défendait courageusement avec son épée , lorsqu'un archer picard la saisit par sa huque de velours et la tira en bas de son cheval ; elle se releva , combattit encore à pied, et parvint ainsi jusqu'au fossé. Plusieurs chevaliers français firent des prodiges de valeur pour la sauver, mais son heure était arrivée ; elle se rendit à Lionel, bâtard de Vendôme.
^Ui'1û4'#^-
ANC.iKN 1:1 M(»i)i:nM:. 2,,.,
On la conduisit au quartier du sire de Lu\eiiil)our^. Cette nouvelle causa aux Anglais une immense joie; triste témoignage de la jK-ur que cette noble et pauvre fille leur avait inspirée. Guerriers lâches et barbares , ils viiuciit insulter à son malheur sous les tentes des Bourguignons, qui leur avaient conquis cette proie! Bedford lit chanter un Te Deum.
Les généraux et les principaux chefs françtiis commençaient à ressentir une secrète jalousie de la gloire 'de Jeaime, et ils s'émurent peu de son malheur. Mais les soldats et le peuple témoignèrent la plus vive affliction. Mille bouches accusèrent le gouverneur Flavy de l'avoir abandonnée et presque livrée d'avance au sire de Luxembourg; assertion fausse, car l'événement s'explique de lui-n)ême par l'imprudence de la Pucelle et la crainte que les gardes des barrières avaient eue de voir l'ennemi pénétrer dans la ville avec les fuyards.
Jeanne, qui avait paru fort troublée par de secrets pressenti m» -nts avant la sortie, ne proféra aucune j)lainte, mais elle déclara que de- ])uis quelque temps ses voix lui avaient annoncé qu'elle serait i)risonnière avant la Saint-Jean. Les Anglais firent éclater leur ardeur de vengeance. Frère Martin, vicaire - général de l'Inquisition en France, écrivit au duc de Bourgogne pour le sommer de lui livrer la cajîtive. Déjà on avait vu ce redoutal>le tribunal procéder contre- Jean Petit ])our son ajwlogie du meurtre du duc d'Orléans. Le sire de Luxembourg ne tint pas compte de cette réclamation , et envoya sa prisonnière dans son château de Beaurevoir en Picardie , où elle fut traitée avec bonté par les dames de Luxembourg , mais gardée sévèremeijt. L Université se joignit à l'iiuiuisition pour obtenir la remise de Jeanne au bras séculier. Le duc de Bourgogne ne répondit pas. Alors l'évêque de Beauvais leur fit signifier en présence de ses chevaliers une lettre de réquisition , qui fut portée par les vicaires apostoliques; il invoquait d'anciennes lois qui permettaient au roi (anglais) de retirer des mains des vainqueurs un prisonnier, pourvu qui! offrît en garantie une somme de >ix imllc livres, (.'au-
270 LORLI'ANAIS
chon cil (loiiiinit pour sûreté dix mille. L(; sire de Luxembourg, forcé (l'olu'ir, vcrut le ])iix du sang et de sa victoire.
La superstition et le désir de punir Jeanne de son amour pour son roi et sa patrie animaient les Anglais. Honteux de leurs re,vers, ils voulaient prouver aux nations étrangères que leur courage avait cédé à des puissances surnaturelles, à la sorcellerie, à la magie, aux suppôts du démon. Dans leur aveugle rage, ils firent brûlera Paris une pauvre femme de Bretagne qui avait osé dire , d'après des visions , que Jeanne était bonne chrétienne et inspirée du ciel . Jean Cauchon , évêque de Beauvais , déployait , on ne sait dans quel intérêt, un zèle passionné pour perdre la Pucelle. On a souvent jeté sur une partie du clergé de France et sur les prélats anglais l'odieux de cette procédure et ses abominables résultats. Peut-être a-t-on perdu de vue que des coupables isolés , de mauvais prêtres , tels que les Cauchon et les Winchester, mus par l'ambition ou exaltés par les haines nationales , ne peuvent faire rejaillir sur leur ordre , sur leur corps tout entier, l'infamie de leurs actes. La même remarque doit s'appliquer à ceux des docteurs de l'Université de Paris qui ne firent pas de cette affaire une question religieuse , mais qui saisirent l'occasion de se venger de leurs anciens griefs contre le parti Orléanais.
La Pucelle fut , après six mois de captivité dans les donjons de Beaurevoir, d'Arraset duCrotay, conduite à Rouen, oii se trouvaient le roi Henri et les chefs anglais. On l'enferma dans une cage de fer, dans la grosse tour du château. Elle y fut exposée aux injures et à la brutalité des soldats. Un jour que les comtes de Warwick et de Strafford insultaient à son malheur : " Riez de moi , leur dit-elle , je sais que vous me ferez mourir, croyant gagner par là le royaume de France ; mais, fussiez-vous cent mille de plus qu'à présent, vous n'auriez pas ce royaume. - Strafford tira sa dague, et il l'eût impitoyablement tuée sans l'intervention de Warwick. Le chapitre de Rouen accorda territoire et juridiction à l'évêque de Beauvais , qui devint ainsi juge de la Pucelle, Sur la demande de Cauchon et de l'Univer-
ANCIK.N i: r MdltKUNK. r,\
site de Paris, le roi Henri ordonna, par leltrus palt-nUs, iiiu' lu femme qui se faisait appeler la Pucelle fût livrée à l'évêquo de Btauvais, pour (ju' il procédât et instruisît contre elle. Mais les Anj^lais ne permirent pas qu'on la transférât dans les prisons de l'archevêché, tant ils craijDfnaient de perdre leur proie. Cauchon souffrit complaisamment cette violation des droits de l'Eglise; c'était un homme fougueux, emporté, dont les menaces effrayaient les hommes faibles, qui imitèrent son sinistre dévouement à l'Angleterre. Quelques Français rougirent du rôle qu'on voulait leur imposer. De ce nombre fut Jean Lemaître , vicaire du grand-inquisiteur, qui chercha vainement à sauver Jeanne. 11 allégua, comme moyen dilatoire, que l'évêque de Beauvais agissant sur son propre territoire, le vicaire du diocèse de Rouen ne pouvait connaître de la cause. Il exigea que l'inquisiteur général lui adressât une commission spéciale.
Il n'était guère possible de donner à cette affaire une apparence de justice. Jeanne , que l'on voulait présenter comme le suppôt du démon, avait mené une pieuse vie; et ce qui révoltait les gens de guerre , c'était de voir mettre à mort une eimemie prise les armes à la main. Vainement l'hypocrisie vint au secours de la cruauté. On chercha à l'abuser en lui donnant pour confesseur et consolateur un misérable prêtre, nommé Nicolas Loiseleur, qui se disait Lorrain , son compatriote, et attaché au roi. Il reçut ses confidences tandis que Cauchon et Warwick se tenaient cachés pour les entendre. Les notaires qu'ils avaient choisis pour donner de l'authenticité à cet infâme espionnage déclarèrent qu'ils n'écriraient que devant le tribunal . Son abominable confesseur lui suggéra dans le cours du procès des réponses qui pouvaient nuire à sa cause. Il n'y avait d'autres juges que l'évêque et le vicaire de l'inquisition. Ils s'étaient adjoint comme assesseurs un grand nombre de docteurs. Estiver, chanoine de Beauvais, remplissait les fonctions d'accusateur public. Il se montra violent, injuste et grossier. Un commissaire faisait les interrogatoires préliminaires. Jeanne en subit cinq devant le conseil; elle y montra
•272 1, OKLKANAIS
(le la tcniiclt' et delà ])r(''sciirc (rcs|)nt. Piivt'c d'avfX'at, elle déjoiia toutes les siihtilitrs. On lui demanda quel usage elle avait l'ait de son étendard : •> Je le portois au lieu de lance, répondit-elle, jjour éviter de tuer personne. •• On l'interrogea sur les vertus magiques de celte bannière. "Ma seule magie, répliqua-t-elle, ctoit de crier : Sus! entrez hardiment parmi les Anglois! et j'y entrois moi-même. •• A la question qu'on lui tit de la présence de cet étendard au sacre de Reims : " Il avoit été à la peine, reprit-elle, c'étoit bien raison qu'il fût à l'honneur. •• Du reste elle paraissait convaincue de la vérité de sa mission et de l'existence de ses voix; elle affirmait qu'elle les entendait encore dans sa prison , où ses deux saintes protectrices venaient la visiter. Une question fut souvent reproduite dans les débats afin d'obtenir d'elle l'aveu des secrets qui lui avaient donné crédit près du roi Charles. Ses réponses furent embarrassées, vagues et inexplicables ; et elle répéta que ces matières étaient étrangères au procès. Sa candeur et sa bonne foi intéressèrent à son sort les moins corrompus des conseillers ; mais leurs bonnes intentions furent paralysées par les menaces de Cauchon , les insultes et les voies de fait de la soldatesque ameutée contre eux. Les notaires ou greffiers ne pouvaient se défendre d'insérer dans leurs procès - verbaux des faussetés. L'évêque , écartant de la procédure les assesseurs dont le zèle était douteux, conserva les plus forcenés.
11 fut grandement question de sorcellerie ; on parla de l'arbre des fées de Vaucouleurs. Rien de blâmable ne ressortit des réponses de l'accusée, et pour se convaincre de sa pureté on procéda à une visite analogue à celle qu'elle avait déjà subie à Poitiers. On pensait que le démon ne pouvait faire de pacte avec une vierge. Le duc de Bedford, caché dans une chambre voisine, eut l'infamie de satisfaire sa lubrique curiosité.
Enfin les reproches de l'accusation se réduisirent à deux seulement : le péché de porter un habit d'homme , et le refus d'admettre le jugement de l'Église. Sur ce dernier point , Jeanne , abusée par
AN CIL. N i:r M ni) LU M.. i7,j
son porhde confesseur, se persuadait qu'en se sounu-Uant à l'h^îlist' elle reconnaissait un tribunal formé de ses ennemis. C'était une vaine subtilité de mots sur lesquels pouvait s'égarer un tsprit |)lus éclairé que le sien. Deux assesseurs et le commissaire-examinateur, M* de la Fontaine, lui expliquèrent que l'Église militante c'était le pape et les saints conciles. L'un d'eux, nommé frère Isambart, l'eîigageait à se soumettre au concile général qui se tenait à Bâle. " Qu'est-ce, demanda-t-elle, qu'un concile général? •• — •• C'est une réunion de docteurs de l'Eglise universelle, et il y en a autant dtvotre parti que de celui des Anglais. •• — •• En ce cas je m'y soumets, " dit-elle. — " Taisez-vous, de par le diable! •• s'écria Cauchon , et il défendit au notaire d'écrire sa réponse. Le comte de Warwick adi'essa au docteur des reproches et des menaces. Ceux d'entre les assesseurs qui montraient de l'impartialité se \ irent ré-duits à quitter la ville.
Quand les interrogatoires furent terminés, on rédigea en latin douze articles où le sens des réponses de l'accusée était inexactement rendu. Ce mémoire mensonger fut envoyé à l'Université de Paris, au chapitre de Rouen , aux évêques de Lisieux , d' Avranches et de Coutances , et à plus de cinquante docteurs , qui avaient déjà figuré pour la plupart dans cette procédure. Cauchon et ses sui)pôts feignaient de rechercher l'approbation et les lumières des pei'soinuiges les plus doctes et les plus considérés. Les mauvaises dispositions de ceux auxquels on s adressait et la manièie dont on leur avait jx^sé les questions faisaient assez prévoir le sens de leur réponse. Us déclarèrent que l'accusée avait cru trop aisément à de prétendues révélations, et qu'elle blasphémait le nom de Dieu. Les juges ne lui épargnaient pas les monitions , comme s'ils eussent désiré sa conversion, et non sa punition ; mais lorsqu'elle tomba malade, le comte de Warwick dit qu'il fallait la guérir, et qu'on l'avait payée assez cher pour espérer qu'elle serait brûlée. Après de feintes remontrances pour obtenir qu'elle renonçât à ses habits d'homme et qu'elle se
'îli L'OHl.KANAIS
bDuniît à l'Église, la sentence fut prononcée. L'accusée se trouvait par là retranchée de l'Église comme un membre infect, et livrée au bras séculier.
Les juges eux-mêmes, hésitant au moment de l'exécution, mirent tout en œuvre pour obtenir d'elle des aveux. Son confesseur l'engagea à fléchir ses bourreaux par un aveu public de ses crimes de sortilège et d'hérésie; elle y parut résignée. Quand on la crut bien disposée, on la conduisit au cimetière Saint-Ouen. Le cardinal de Winchester, l'évêque de Beauvais, les évêques de Noyon et de Boulogne prirent place sur une estrade, en face d'un échafaud où l'on amena Jeanne, entourée de gardes, et assistée d'un prédicateur et de son confesseur. Le bourreau était près d'elle attendant un signal pour la conduire au bûcher dressé sur la Grande-Place. Le peuple et les archers anglais remplissaient le cimetière. Le prédicateur, feignant une grande affliction , plaignit d'un ton pathétique la noble maison de France d'avoir parmi ses enfants un hérétique tel que Charles VII , qui n'avait pas rougi de prendre pour défenseur de ses prétendus droits une misérable femme sans pudeur. Jeanne l'interrompit : " Parlez de moi , dit-elle , mais non pas du roi ; il est bon chrétien, et j'ose bien jurer, sous peine de la vie, que c'est le plus noble d'entre les chrétiens , qui aime le mieux la foi et l'Église. Il n'est point tel que vous le dépeignez. " — •• Faites-la taire, " s'écria l'évêque de Beauvais. Le prédicateur, en finissant, lut à Jeanne une formule d'abjuration, et l'exhorta à la signer. " Qu'est-ce qu'abjurer? " demanda- t-elle. Pour toute réponse on lui dit qu'elle serait brûlée si elle n'abjurait. Elle y consentit ; mais les juges voulaient avant tout recevoir ses aveux. La menace, la prière, les promesses , tout fut mis en usage. Déjà de sourds murmures et des imprécations s'élevaient contre l'évêque de Beauvais, qu'on appelait fourbe et traître. Cependant Jeanne, fatiguée de ces longues obsessions, consentit à désavouer ce qu'elle avait dit de ses voix. " Signe donc cet acte, reprit le prédicateur; signe, si tu ne veux être livrée à ces
ANCIKN 1:1 M OUI' km;. 575
tlammcb ardentes comme celles de l'enfer! ■• Le secrc^tain- du nti d Angleterre lui présenta un pa)iiei'; on prit sa main, et elle ujjposa une croix au bas de ce papier. Les Français se réjouirent, croyant qu'elle était sauvée; les Anglais donnèrent des marques de surprise et de colère. Mais la Pucelle avait été victime de la plus lâche trahison. Au lieu des déclarations qu'elle avait réellement voulu faire , ce papier contenait une longue abjuration et l'aveu formel cpie tout ce qu'elle avait dit était un tissu d'impostures; elle demandait le pardon de tous ses crimes. L'évêque et l'inquisiteur iirononci'icnt alors une autre sentence , par laquelle Jeanne était condamnée à une prison perpétuelle. Aussitôt, malgré les promesses qu'on lui avait faites, elle resta sous la garde des Anglais, et fut reconduite à la tour.
Warwick , médiocrement satisfait de ce résultat , en gourmanda Cauchon et ses assesseurs •• Prenez patience, répliqua l'un d'eux, nous saurons bien la retrouver. - Elle avait en effet juré de ne plus porter ses habits d'homme; on lui enleva pendant son son'.meil les vêtements de son sexe, et, comme elle ne pouvait rester exposée aux regards et à la brutalité de ses gardes , elle fut obligée de violer son serment. Sur l'ordre de Warwick, un procès-verbal fut dressé, et Jeanne indignée rétracta tous ses aveux. ■• Farewcll ! dit l'évêque en se tournant vers les Anglais , elle est perdue ! ••
La justice séculière saisit sa proie ; c'était abandomier Jeamic à la mort. La pauvre fille pleura et se plaignit, non de subir le trépas , que ses voix lui avaient annoncé , mais d'être condamnée à cet affreux supplice. Elle ne concevait pas qu'(»n dévouât aux Uammes son corps immaculé, et en appelait au jugement de Dieu des cruautés dont elle était victime. - Évêque, dit-elle à Cauchon , je meurs par vous. " On lui permit de communier. Enfin le 30 mai (1431) elle sortit de la prison escortée de près de huit cents Anglais , et assistée de ses deux confesseurs , frère Martin Ladvenu et Isambart , qui lui avaient montré du dévouement dans le cours de son procès Sa rcsi-
276 L'ORLKANAIS
giiation et ses pleurs excitaient l'attendrissement des Français qui se pressaient sur son passat^o. Plusieurs des assesseurs ne purent supporter la vue de son supplice. Nicolas L'Oiseleur monta sur la charrette, et vint lui demander pardon de ses perfidies. Le cardinal de Winchester et les prélats étaient rangés sur un cchafaud , en face des juges ecclésiastiques et séculiers. Un prédicateur admonesta et exhorta la victime , puis il ajouta : " Jeanne , allez en paix , l'Eglise ne peut plus rien pour vous. " Elle s'agenouilla, et fit sa prière à Dieu, à la Vierge, aux saints, à l'archange Michel et aux deux saintes Catherine et Marguerite. Les bourreaux eux-mêmes paraissaient attendris. Les prélats français se retirèrent. Cauchon, toujours faux et impitoyable , lut la sentence qui la déclarait relapse et justiciable du bras séculier. Privée des secours religieux , elle demanda une croix ; on lui en présenta une formée de deux bâtons superposés , qu'elle baisa pieusement. Bientôt, cédant à, sa prière, un Anglais lui apporta la croix de la paroisse ; et elle la serra contre son cœur en murmurant des prières.
La soldatesque s'impatientait de tous ces délais. " Fais ton office, " criait-on de toutes parts au bourreau. Cet homme entraîna Jeanne vers le bûcher au milieu des clameurs furieuses des Anglais. Un piédestal de plâtre supportait le biicher. Sur la tête de la victime on plaça une mitre avec cette inscription : " Hérétique , relapse , apostate, idolâtre. - Frère Martin Ladvenu ne la quitta qu'à la dernière extrémité , et elle le força de s'éloigner quand elle vit les flammes pétiller. " Restez en bas, lui dit-elle; faites que je voie la croix en mourant, et prononcez de pieuses paroles. — Évêque, répéta-t-elle à Cauchon, je meurs par vous. - Enfin, alors même que les flammes l'enveloppaient , " on l'entendit protester de son innocence, et le dernier mot qui s'échappa de ses lèvres fut le nom de Jésus. " Tous les assistants étaient attendris. Les Anglais la plaignaient ; quelques hommes d'armes stupides riaient seuls autour du bûcher. Mais cette mort causa parmi les Français une sensation triste et douloureuse.
ANCiKN i-i MoDi: km:.
" C'est une sainte martyre ! elle est au ciel ! - se disait-on tout bas. On crut même voir son nom écrit en lettres de flammes au-dessus du
bûcher. Un archer anglais, qui s'avançait pour jeter de sa propre main un fagot , tomba évanoui en entendant la voix plaintive de Jeanne. Il prétendit qu'il avait vu son âme s'envoler sous la forme d'une blanche colombe. Le bourreau , saisi de remords , se confessa le jour même. Le cardinal de Winchester fit jeter dans la Seine les restes de la victime, ne voulant pas qu'elles devinssent l'objet de pieux hommages.
Cette iniquité fut loin de servir la cause des Anglais. L'opinion était unanime contre les juges et contre la sentence. L'évêque de Beauvais, effrajé de l'animadversion générale, invo(|ua l'appui du roi d'Angleterre qui écrivit aux monarques de la chrétienté pour
leur faire connaître les détails du pi'ocès et les aveux de Jeanne. Mais tous les efforts furent inutilement tentés pour égarer l'opinion pul)li(iue, et l'innocenci- comme la valeur de la Pucelle restèrent pures à tous les yeux. Du reste, Charles, gardant un coupable silence , ne fit aucune démarche pour sauver l'héroïne ! Les villes de l'Orléanais, qui lui devaient leur gloire et leur salut, ne firent rien en sa faveur. On s'était servi d'elle , et déjà ses exploits retombaient dans l'oubli. " Triste image du peuple, qui se sacrifie " pour la royauté ingrate et dédaigneuse * ! La mort de Jeanne d'Arc " fut pourtant la rédemption de la France La sainte fille avait ré-
• vêlé au peuple ce qu'il était ; elle avait allumé en lui le feu sacré ; " elle lui avait appris à souffrir, à se dévouer, à mourir pour la pa-
• trie ! C'est la renommée la plus pure et la plus touchante de l'his- " toire! C'est l'être en qui le sentiment national a été le plus pro- •• fond! C'est la France elle-même, la France incarnée! et si les - témoignages de cette merveilleuse histoire n'existaient pas, ras- " semblés même par la main du bourreau , on pourrait croire que •• Jeanne n'est que l'idéal poétique de la France, de la France in- " telligente et enthousiaste , héroïque et sensée , dévouée et martyre " comme elle ! ••
A Jeanne la Pucelle succéda, dans l'armée française, un jeune garçon nommé Guillaume le Pastourel , qui prétendait avoir des visions , et promettait de conduire Charles VII à Rouen. Au combat de Nulli , il resta prisonnier des Anglais , avec Saintraille et Gaucourt, le brave gouverneur d'Orléans. Ce malheureux, chargé de liens , fut promené dans les rues de Paris le jour même oii le jeune roi d'Angleterre y fit une entrée solennelle sous les yeux d'Isabeau. La vieille reine salua tristement ce monarque , à qui elle avait donné le beau royaume de son fils.
Cependant les affaires des Anglais devenaient de jour en jour plus mauvaises; une surprise faillit leur enlever Rouen. Le comte de Du-
' La VALLÉE, Ihsloire des Français.
.\N(.li;.N !■; 1 MODKKNK. JT'.t
nols et le sire d iUiers se iiu'iuigèrcut des intelligences dans la ville de Chartres, dont les habitants souffraient inipatienum-iit un jttuiî honteux. Un bourgeois nommé le petit Guillaume, qui vendait et colportait du sel à Orléans, à Blois et à Chartres, se présenta un matin aux portes de cette demière ville avec plusieurs voitures char- E^ées de tonneaux. Les gardes, qui étaient dans le complot, le laissent passer. Tandis que l'on décharge une de ses voitures remi)lic de paniers d'aloses, et arrêtée sur le pont-levis, les charretiers se débarrassent de leurs blouses, et, aidés d'autres hommes d'armes cachés dans des tonneaux, ils attaquent les sentinelles surprises et effrayées. Le sire d'Uliers accourt avec sa troupe, et se précipite dans les mes. Un prédicateur jacobin qui attirait la foule à ses sermons avait choisi , ce jour-là , une église fort éloignée de la porte envahie, de telle sorte que les Français furent un moment sans trouver grande résistance. L'évêque de Chartres, Jean de Frétigny, s'étant mis en défense, tomba criblé de blessures. Le bailli se sauva. Dunois, avec sa troupe, acheva ce que d'Uliers avait si vaillamment commencé. L'église Notre-Dame, dans laquelle s'étaient réfugiées les filles et les femmes , fut épargnée ; mais les habitants qui avaient déserté la cause du roi furent ti-aités avec rigueur. On en décapita plusieurs, les autres payèrent des rançons. Les Parisiens furent en grand émoi ; Chartres leur fournissait des vivres et des farines; et pareil événement ne pouvait qu'augmenter la disette dont ils se plaignaient déjà. Bientôt la famine se déclara avec toutes ses horreurs. Les Armagnacs parcouraient la campagne voisine, et mettaient tout à feu et à sang. Les Anglais se conduisaient avec les habitants comme avec des ennemis ; ils levaient les impôts et ne payaient pas même les gens de justice. Il y avait un si grand nombre de maisons abandonnées , qu'on les démolissait afin de brûler la charpente. De plus, ces bandes de brigands que l'on avait vues à toutes les époques malheureuses , se montraient sur les grandes routes , dans toutes les provinces , sous le nom d'Ecorcheurs.
■280 L'OHLKANAIS
La elmtc de La Tremouille , favori du roi , amena le comte de Richemont aux afiaires , et la guerre reprit avec plus de vivacité. Les Orléanais bloquèrent Paris et le réduisirent aux dernières extrémités. Mille conspirations s'ourdissaient pour leur livrer la ville.- Sur ces entrefaites , le duc de Bourgogne se réconciliant avec Charles VII . le reconnut pour roi de France. (1435.) Ainsi se trouvaient terminées les anciennes guerres , dont les doubles assassinats de Charles d'Orléans et de Jean-sans-Peur avaient été le signal et le prétexte.
Les Anglais témoignèrent au duc Philippe leur mécontentement , et l'aigreur devint si grande de part et d'autre , qu'il se déclara ouvertement leur ennemi. Réunissant ses troupes à celles du roi Charles, il contribua à la délivrance de la Normandie et ramena la guerre sous les murs de Paris. Un bourgeois, Michel Lallier, ouvrit la porte Saint-Jacques aux soldats que Richemont guidait en personne Les Anglais , chassés de rue en rue , poursuivis à coups de pierres , accablés de malédictions , évacuèrent la Bastille et se retirèrent à Rouen. Charles VII reprit successivement ses villes et ses forteresses. La reine Isabeau mourut dans un grand abandon , mais avec quelque repentir de ses crimes. Les Anglais , privés de la capitale et de tout ce qui leur constituait une apjmrence de droit à dominer sur la France , songèrent à négocier. " Ils firent , dit un historien , d'horri- " blés propositions - que Charles n'accepta pas. La seule affaire menée à bonne fin fut la délivrance du duc d'Orléans , prisonnier à Londres. Le duc de Bourgogne, qui s'entremit dans cette négociation, contribua à la rançon pour une somme de trois cent mille écus. Le prince captif avait montré dans les fers peu de constance et de dignité. 11 ne songeait qu'à revoir sa patrie , et eût accepté , sans rougir, la liberté au prix des plus honteuses conditions. Il avait proposé au conseil d'Angleterre de se rendre à Calais ou tout autre lieu, et d'y réunir les princes et seigneurs de France pour traiter de la paix. Quelle que fût l'issue de ces négociations , il s'engageait à faire hommage de ses domaines non plus au dauphin viennois (Charles VII) ,
ANCllîN KT MODEKNK. 281
mais au roi Henri , et il entendait s'obliger ainsi au nom de ses braves vassaux les Orléanais. Il promettait , si l'on continuait la guerre. de livrer aux Anglais Orléans , Blois et toutes les villes de son apanage. Enfin , dans sa folie , il offrait même d'accepter une seigneurie en Angleterre, afin de devenir l'homme lige du roi Henri et de le mieux servir contre la France'... De tels actes sont ceux d'un insensé à qui le mal du pays a troublé l'esprit, égaré le jugement. On ne peut donc le taxer de lâcheté et de perfidie. Sensible comme une femme, il manquait de constance et de fermeté. Il était poète, s'exaltait aisément et jugeait mal les événements de la politique. Peut-être avait-il trouvé dans l'étude des temps passés des exemples de trahison excusée , de perfidie récompensée ! Peut-être aussi le goût des vers badins l'habitua-t-il à traiter légèrement les choses les jilus saintes et les plus sérieuses. Cependant il avait conservé pour ses vassaux de l'Orléanais, pour ses riantes plaines, pour le beau fleuve qui baignait ses châteaux , une sorte de pieuse tendresse que les exilés savent si bien éprouver. Il sollicita du comte de Salisbury et en obtint la promesse que son duché serait préservé des maux de la guerre. Le général anglais viola la foi jurée et reçut , comme par une punition de Dieu, la mort sous les murs d'Orléans. On peut tiiirc remarquer que les Anglais croyaient le prince captif nécessaire à leur pohtique ; ils voyaient en lui le chef d'un parti si puissant , que le titre d'Orléanais se confondait avec celui de royaliste. Charles d'Orléans ne pouvait-il pas un jour élever des prétentions à la couronne de France et protéger de son nom quelque injuste tentative! La réconciliation du duc de Bourgogne avec Charles VII changea la face des choses. Philippe-le-Bon venait de resserrer ses liens avec la France : Catherine , fille du roi , était promise au comte de Charolais, son fils, et le sire de Crèvecœur signait à Blois |1438) cet acte important. Ils espéraient que le duc d'Orléans lem- prêterait l'appui qu'ils avaient jadis reçu du Bourguignon rebelle. Rendre la liberté au duc Charles.
' Kymer, AcI<i ptiblica , t. .\, p. 55fi.
2S2 L'OULKANAIS
c'était créer cii France une nouvelle faction ! Mais ces calculs pervers furent déjoués par les événements. Le duc de Bourgogne , qui était le plus directement offensé , se montra sincère dans son vœu de réconciliation ; il avertit en secret le duc d'Orléans de son projet de traiter avec le roi de France et lui promit la main de sa nièce , fille de la duchesse de Clèves.
La ville d'Orléans donna neuf mille écus d'or pour la rançon de son seigneur. Il débarqua à Calais et se rendit à Gravelines, accompagné du sire de Cornouailles , de Robert de Roix et de quelques autres gentilshommes. Philippe' de Bourgogne vint à sa rencontre. Les deux princes s'embrassèrent plusieurs fois avec effusion. Le duc d'Orléans dit à son cousin : ■• Je vous dois aimer par-dessus tous les princes de ce royaume , et ma belle cousine votre femme ; car, si vous et elle ne fussiez , je fusse demeuré à toujours au danger de mes adversaires , et n'ai trouvé meilleur ami que vous. " Le duc de Bourgogne répondit avec courtoisie " qu'il regrettait fort de n'avoir pu le délivrer plus tôt. •• Parmi les témoins de cette entrevue , on distinguait les ambassadeurs du roi de France, l'archevêque de Reims et le comte de Dunois , bâtard d'Orléans. Charles fit à son frère naturel le plus tendre accueil. De brillantes fêtes furent données; le duc et la duchesse de Bourgogne y déployèrent une grande magnificence. On vit arriver des Orléanais de tout rang , chevaliers et manants , qui venaient saluer et féliciter leur seigneur Le traité de paix et d'alliance entre les deux ducs fut sanctionné dans l'église de Saint-Bertin. Jacques Trançon, archidiacre de Bruxelles , lut à haute voix les articles , tandis que d'Orléans , la main posée sur les Évangiles et sur îa croix , faisait serment de tenir les conditions du traité. Cependant il refusa de rien prononcer qui pût faire croire qu'il eût à s'excuser de la mort de Jean-sans-Peur , dont il se déclarait innocent. Il protesta, qu'étranger même aux complots qui précédèrent cet assassinat , il en avait ressenti une grande affliction et qu'il l'avait regardé comme un malheur public. Le comte de Dunois, appelé à prêter le même serment
ANCIKN Kl MOI) F. km:.
de paix, h(''>sita un moment; mais, sur l'ordre de son l'rère, il jura. Les fiançailles avec Marie de Clèves furent immédiatement célébrées.
On donna de nouvelles fêtes et des joutes magnifiques. Le duc d'Orléans reçut l'ordre de la Toison-d'Or, ainsi que les ducs de Bretagne et d' Alençon , et il pria le duc de Bourgogne de vouloir bien porter le collier de l'ordre du Porc-Epic, qu'il avait fondé. Charles traversa la Belgique et la Flandre et reçut partout un gracieux accueil. Mais cet éclat, l'importance qu'on lui donnait et qu'il acceptait volontiers, déplurent au roi , qui en prit ombrage. Le monarque , las du joug des grands vassaux, voyait avec peine un nouveau poids descendre dans la balance , qui semblait près d'enlever et de faire disparaître le pouvoir royal. Il laissa percer son mécontentement et le duc ne se rendit point à Paris , mais à Orléans , puis à Blois et dans ses domaines , où il fut entouré d'hommages et comblé de présents.
Cependant les décrets du concile de Bâle étaient favorables à l'indépendance des églises nationales et à l'autorité royale. Les Etats européens les adoptèrent volontiers. Charles "VU, qui marchait résolument vers le but qu'atteignit Louis XI, l'affaiblissement des
281 L'OKLÈANAIS
grands vassaux , assembla le clergé de France à Bourges , et soumit les décrets à son examen. Les prélats posèrent des restrictions en faveur du Saint-Siège et préparèrent l'ordonnance royale, qui fut rendue sous le nom de Pragmatique Sanction. On y déclarait entre autres choses que l'autorité du concile général était supérieure à celle du pape, et que les bulles du souverain pontife doivent être approuvées par le roi de France dans ses Etats. Ainsi, la guerre contre les Anglais , si bravement conduite par Richemont , n'absorbait plus toutes les pensées du roi. Il était jaloux de sa prérogative, et s'apercevait de l'affaiblissement de son pouvoir. Jadis faible , égoïste , adonné aux plaisirs , Charles montrait alors de l'activité , de la fermeté et l'amour du bien public. C'est vers cette époque qu'il sortit pour jamais de la mollesse. D'une main résolue , il saisit les rênes du gouvernement, et convoqua les Etats généraux à Orléans. (1431.) Cette réunion fut très-remarquable; le malheur des temps avait souvent empêché ces sortes d'assemblées d'être nombreuses et composées d'illustres personnages. Les nouveaux États prièrent le roi de faire cesser les pillages et les cruautés des gens de guerre ; ils indiquaient comme moyen la réduction de l'armée à quinze compagnies de cent lances chacune ; autour de chaque lance se groupaient six hommes et huit chevaux ; chaque homme recevait une solde de cent vingt livres , et l'on assignait un impôt permanent de un million deux cent mille livres pour subvenir à cette dépense. Au roi seul appartenaient la nomination des chefs et le droitde fixer le nombre des soldats ; nul autre que lui ne pouvait remettre des troupes en campagne ; les gens de guerre s'interdisaient de piller ou maltraiter les habitants des villes et des campagnes , de rançonner les personnes, de dévaster les maisons et les récoltes ; les chefs étaient responsables de leurs soldats et pouvaient encourir la perte de la noblesse , de leurs privilèges et de leurs biens ; tous étaient justiciables des prévôts et baillis du roi. Les gouverneurs des villes ou des châteaux ne pouvaient en sortir sans ordre. Nul n'avait le droit de lever des tailles
ancii:n lii mui)i:um: i»n
pour r approvisionnement des forteresses ou l'entrelien de leurs <rarnisons. On réglait le mode de perception de l'iinpùt de guerre, auquel contribuaient tous les citoyens, excepté les membres du clergé, la noblesse , les officiers royaux , les étudiants , les pauvres , et il n'y avait d'appel contre la taxe que devant la cour des aides. Bien que la taille ne fût votée que pour la présente année , elle fut levée sans obstacle par le roi et ses successeurs, sous prétexte que, l'armée étant permanente, il fallait pourvoir sans cesse à ses besoins. •• C était une véritable révolution ^ - La force civile l'emportait sur la force matérielle , et la royauté recevait des États un pouvoir qu'elle allait leur ravir; celui de lever des impôts sans leur concours. Le roi, désormais à la tête d'une armée soldée, n'avait besoin ni des Etats ni de la noblesse.
Aussi la publication de l'ordonnance préparée à Orléans excita de grandes clameurs. Les seigneurs crièrent à la tyrannie et à l'ingratitude , et ils résolurent de donner le gouvernement au dauphin Louis. Les comtes de Vendôme et de Dunois et presque tous les chefs d'Écorcheurs se retirèrent dans le Poitou et formèrent, sous les auspices du dauphin , une ligue nommée la Praguerie. Déjà la guerre civile remplaçait la guerre étrangère. Charles Vil se mit à la tête de ses troupes et montra de la vigueur et du courage. Il envoya Saintrailles et Gaucourt vers le connétable de Richemont , qui , en passant à Blois , put juger des dispositions hostiles des comtes de Vendôme et de Dunois. Us parlaient d'un ton hautain et menaçant, et excitaient à la révolte les compagnies répandues dans la Sologne et le Berry. Dunois lui chercha querelle; mais le connétable garda son sang-froid et poursuivit sa route vers son gouvernement de l'Ile-de- France. Gaucourt et Saintrailles l'atteignirent le lendemain à Beaugency. - Monseigneur, lui dirent-ils, le roi ne vous commande point, mais vous prie de venir sur-le-champ le trouver, toutes choses cessant. " Il fit équiper un bateau et rejoignit Charles VII à Amboise.
' LavaLLÉE, Histoire des l'rançnis.
La guerre commença ; tout i-ebelle , pris les armes à la main , était pendu ou décapité. Dunois , touché de repentir, se soumit. L'arrivée en France du duc d'Orléans anima l'espoir des rebelles ; la Praguerie reprit des forces. Charles d'Orléans et le duc de Bourgogne convoquèrent tous les princes à Nevers pour remédier au mauvais gouvernement de la France ; ils publièrent un manifeste où, feignant de s'intéresser au sort du peuple , ils blâmaient les ministres du roi , et se plaignaient de l'exagération des impôts. Mais il était facile de reconnaître le but de leurs doléances, car ils finissaient par demander pour eux-mêmes des charges et des pensions. La réponse du roi fut énergique et sage ; il prouva que la continuation de la guerre nécessitait le maintien d'une armée, et qu'il fallait des impôts -pour la payer et faire rendre la justice. L'opinion publique se déclara contre les princes , et la Praguerie fut détruite.
L'ordonnance d'Orléans commençait à produire de salutaires effets : la taille rentrait avec quelque peine , mais la solde des troupes était régulièrement payée. Le seul obstacle au retour de la prospérité venait des gens de guerre, qui s'étaient faits brigands faute d'avoir à combattre les ennemis de la France. Une trêve venait d'être conclue avec le roi d'Angleterre. (1444.) Il fallait trouver de l'occupation à ces braves capitaines, dont la valeur avait sauvé la monarchie. Dans ce but eurent lieu les expéditions de Lorraine et de Suisse. Les aventuriers , battus et humiliés , se soumirent aux rudes prescriptions de l'ordonnance d'Orléans. L'armée fut organisée en lances, que le roi confia à des chefs dévoués et dociles. Quand ces règlements furent terminés , on ordonna aux gens de guerre de se tenir dans les places ou de regagner leurs foyers , sous peine d'être traités comme des bandits et des malfaiteurs. Ils obéirent, et l'ordre se rétablit.
Depuis la ruine de la Praguerie , le dauphin Louis vivait en exil dans son gouvernement duDauphiné. Politique habile, il s'était concilié l'estime des Suisses et les bonnes grâces de l'Église. Peu scru-
ANCIKN lil MODKILNK ^87
puleux dans le choix de ses alliés, il secondait do tout son pouvoir l'ambitieux Sforza , qui s'emparait du ducht^ de Milan a|)rL's la mort du dernier des Visconti. Charles d'Orléans, fils de Valentine , revendiqua l'héritage maternel , et voulut soutenir ses droits les armes à la main. Il leva une armée en Bourgogne, imposa sa bonne ville d'Orléans à une somme de 1500 livres tournois , et demanda des secours au roi de France, qui ne lui répondit pas. Jean d'Arguel , chef de l'expédition , ne fit d'autre conquête que celle d'Asti. Le duc d'Orléans renonça donc à des tentatives que Louis XII son fils, et François P' son petit-neveu, firent valoir plus tard. •• L'exécution de cette entreprise fut de petit fruit, et s'en revindrent la plupart sans chevaux ou harnois ; le duc d'Orléans se tint longuement à Lyon sur le Rhosne et la duchesse avec lui '. ■> Ainsi , Charles d'Orléans , heu-
reux en amour et poète remarquable, n'avait point à la guerre de
Or.iviER nt I \ MsRriiE.
288 L'OHLKANAIS
bonnes chances ni de succès. Il finit par mieux comprendre sa destinée et se retira dans le château de Blois. Là, vivant au milieu des poètes , encourageant les uns , corrigeant les autres , prenant part lui-même à des luttes littéraires , il forma le noyau d'une sorte d'Académie dont quelques membres se firent distinguer. Tels furent François Villon , René d'Anjou , roi de Sicile , Pierre de Brezé , le comte de Nevers, Blosseville, son compagnon de captivité. Parfois ils choisissaient un sujet qu'ils traitaient en commun, et dans ces jeux d'esprit le prince avait souvent l'avantage. Heureux loin du théâtre de la politique et débarrassé des soucis de la grandeur, il chantait avec ceux qui appelait ses élèves, et qui le nommaient leur maître, la chasse, la promenade , les douceurs de l'amitié. Aussi, vers cette époque , la mélancolie , la tristesse du prisonnier de Londres ' firent place à des pensées presque joyeuses , pleines de finesse
' France 1 jadis on te souloit nommer,
En tous pays, le thrésor de noblesse , Car ung chasc'un pouvoit en toy treuvcr Bonté, honneur, loyaulté, gentillesse, Clergie, sens, courtoisie, proësse.
Tous estrangiers amoyent te suïr.
Et maintenant voy : que j'ay desplaisance Qu'il te convient maint griet mal soustenir, Très chrestyen , franc royaulme de France
Pour ce, France ! vueilles toy adviser, Et tost reprends de bien vivre l'adresse. Tous les meffaitz metz peine d'amender : Faisant chanter et dire mainte messe.
Pour les âmes de ceux qui ont Tàpresse De dure mort souffert pour te servir.
Leur loyaulté ayes en souvenance.
Rien espargnié n'ont pour toy garantir, Très chrestyen , franc royaulme de France.
Dieu a les bras ouvertz pour t'accoler. Prêt d'oublier ta vie pescheresse; Requier pardon ; bien te voudra aider Nostre-Dame , la très puissante princesse Qui est ton cry, et que tiens pour maistresse Les saints aussi te voudront secourir Desquels les corps font en toy demourance. Ne veuilles plus en ton peschié dormir. Très chrestyen, franc royaulnn- de l'rance.
\.\(.IL.\ i;i M oui; Il m;. jh;»
et de st'iiliment. Mais on y découvre cet ennui prolond, te dc^'oùl de toutes choses que l'expérience des affaires politiijues linit par inspirer. Charles VU fit ( 14481 une entrée solennelle à OiK'aii>. il y l'ut reçu avec pompe et coucha dans la demeure du trésorier de l'apanage, Bouchier, qui avait jadis donné l'hospitalité à Jeanne d'An;, l^es ^ens de service se logèrent dans le faubourg, en l'hôtel de Guillotd'Aiigeau. Parmi les dames de sa cour, on remarqua la belle Agnès Sorel. Fille du sire de Saint-Gérand , elle naquit en Touraine , et fut attachée à la duchesse d'Anjou. Charles VU la vit et l'aima. Kll<voulut qu'un profond mystère cachât sa faiblesse. Les places et les
Et je, Charles duc d'Orléans, rimer Voulu ces vers, au temps de majeuiies.se : Devant chascun le vucil bien advouer :
Car prisonnier les fis , je le confesse. Priant à Dieu que avant qu'aye viellesse , Le temps de paix partout puist advenir. Comme de cueur j'en ay la désirancc ; Et que veoye tous les maulx brief finir. Très chrestyen, franc royaulme de France.
N'a pas long-temps qu'escoutoye parler Ung amoureux, qui disoit à s'amye :
De mon Estât plaise vous ordonner, Sans me laisser ainsi finer ma vie , Je meurs pour vous, je vous le certitlie. Lors respondit la plaisante aux doulx yeux : Assez le croy, dont je vous remercie , Que m'aymez bien, et vousencores mieulx.
n ne fault ja vostre pousse taster.
Fièvre n'avez que de merencolie , Vostre orinc ne aussi regarder :
Tost se garist legière maladie.
Medicine devez prendre d'oublié ; D'autres ay veu trop pis, en plusieurs lieux. Que vous n'estes, et, pour ce, je vous prie. Que m'aymez bien, et vous encorcs mieulx.
Je ne vueil pas de ce vous destourber. Que ne m'amiez de vostre courtoisie ; Mais que pour moy doyez mort endurer, De le croire ce me seroit folie.
Pensez de vous, et faictes cliière lye. J'en ay ouy parler assez de tieulx Qui sont tous sains ; quoyque point neMesnyï' Que m'aymez bien, et vous encore.t mieulx
2i)0 LUIILEANAIS
faxcurs accordées à ses parents et ses prodigalit('s trahirent le secret (lu roi. Les finances de l'État n'étaient point prospères; le peuple, surchargé détaxes et d'impôts, murmura; mais il poursuivit surtout de sa haine et de ses mépris la coupable beauté , quL retenait dans la mollesse un prince destiné à sauver la France. Les Parisiens respectaient la reine ; ils firent retentir aux oreilles d'Agnès de fâcheuses paroles, qui l'affligèrent et firent naître en son âme un généreux repentir. Elle attendit une occasion favorable pour impressionner vivement le cœur du roi. Un astrologue s'étant un soir présenté à la cour, Agnès le pria de lui faire connaître sa destinée. Cet homme lui répondit , pour la flatter, qu'elle posséderait longtemps l'amour d'un grand roi. Agnès s'inclina devant Charles Vil et lui demanda la permission de se retirer à la cour de Henri d'Angleterre , (pii se prétendait alors seul roi de France. Charles comprit le reproche ; il versa quelques larmes , sortit de sa léthargie et prouva que l'adversité ne lui avait point ôté son courage naturel. Depuis lors , il voua à sa maîtresse autant d'estime que d'amour. Il la combla de richesses , fit bâtir pour elle le château de Loches , et lui donna de vastes domaines. Souvent entraîné loin d'elle par la guerre , il l'avait toujours présente à son souvenir. Le dernier trait de la vie d'Agnès fut une preuve de dévouement et d'affiection. Au milieu d'un rigoureux hiver, elle alla rejoindre à Jumièges Charles VII , et l'avertit qu'une conspiration menaçait ses jours. Elle fut saisie d'une maladie si brusque et si violente, qu'on soupçonna le dauphin de l'avoir empoisonnée. " Ce jeune prince, qui fut depuis Louis XI, se laissait aller à des promptitudes envers elle. - Entre autres promptitudes, il lui donna un soufflet dans le château de Chinon. Triste exemple de son peu de respect pour les dames telles que la belle Agnès* ! L'opiinon populaire, devenue plus favorable à cette maîtresse
' François I'"', qui en jugeait awtiement, a composé sur elle ce quatrain : Gentille Agnès, plus d'honneur tu mérite, La cause étant de France recouvrer, Que ce peut dedans un cloUre ouvrer Clause nonnain ou bien dévot hermite.
ANriHN !•: T MODl-HM
iîM
royale , lui attribua l'honneur d'avoir coopéré' au salut de la Franco. Nos grands poètes l'ont célébrée dans leurs chants. Elle luiissait la tendre faiblesse à la plus généreuse énergie , et nous aimons à retrouver, dans quelques monuments de notre province , les traces de son passage ^
LOurneL
Tandis que le roi chassait les Anglais de la Normandie , Richemont terminait les longues et sanglantes querelles des comtes de Blois avec les ducs de Bretagne de la maison de Montfort. Jean (h- Blois signa l'acte de renonciation de tous droits au duché de Bretagne, mais on lui accorda le comté de Penthièvre et quelques autres
• On montre à Orléans, rue du Tabourg, un petit liôtcl connu sous le nom de maison d'Agnès Sorel , bien que rien ne prouve qu'elle l'ait habité.
2f»2 i;()hli^:anais
seigneuries. Il avait acheté du duc d'Orléans le comté de Périgord , et fut choisi pour lieutenant du roi en Guyenne. Dunois, le comte d'Anffoulême, frère du duc d'Orléans, Saintrailles et l'élite des chevaliers partirent pour le rejoindre. Talbot, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, périt les armes à la main au combat de Castillon. Tout semblait sourire au roi , lorsqu'un procès de haute trahison contre un de ses proches jeta de tristes voiles sur cet horizon radieux. On avait eu la preuve des intelligences criminelles du duc d'Alençon avec les Anglais; Charles donna au comte de Dunois l'ordre de l'arrêter. Cette mission fut remplie avec hardiesse et fermeté. Le duc, enfermé dans le château de Montargis pendant la durée de l'instruction , avoua tout. L'ambition et l'avarice l'avaient poussé au mal; les devins et les sorciers lui avaient fait aussi de grandes promesses. Dans l'espoir de marier sa fille au duc d'York, il s'était engagé à livrer aux Anglais plusieurs places fortes de la Normandie. Une épidémie qui régnait à Montargis fit qu'on choisit Vendôme pour le lieu des séances du parlement. Le roi vint lui-même les présider; à ses pieds était assis le comte de Dunois , grand chambellan ; le haut banc était occupé par les ducs d'Orléans, de Bourbon, les comtes d'Angoulême, de Vendôme et de Laval. Le duc d'Alençon fut amené et placé sur une escabelle basse; il répéta ses aveux. On le condamna à la peine capitale : ses biens furent confisqués ; mais le roi commua sa peine et ordonna que ses seigneuries seraient laissées à ses enfants.
Comblé des dons de la fortune, Charles VII s'abandonna au désespoir, en s'exagérant les torts du dauphin. ■> Son esprit, qui n'était pas exempt de la démence de son père, ^ " s'affaiblissait. Il se persuada que Louis voulait l'empoisonner, et se laissa mourir de faim. Il s'était occupé de l'Orléanais , tantôt pour y lever des impôts sur les vins , malgré les promesses d'exemptions qu'il avait faites à l'époque du siège, tantôt pour accorder aux parcheminiers et libraires
' Lettres d'/Enéas Svlviii.s.
ANCIKN II MnDI-UNK.
im
de l'université dOrléans la t"raiicl)iso de toutes tailles et taxes qui se percevaient dans la ville; enfin, pour faire rédiger les coutumes de la province, qui furent primitivement appelées coutumes de Lorris. Il ne descendit point au tombeau sans avoir donné à la mémoire de la vier<?e de Vaucouleurs une tardive preuve de sa reconnaissance. Sollicité par lui , le pape Calixte nomma des commissaires pour réviser le procès de cette infortunée. Les évêques de Rouen, de Reims, de Paris et de Coutances , convoqués à Rouen , examinèrent les procédures, entendirent les témoins, et, convaincus de l'innocence de la victime, ils firent brûler par la main du bourreau l'arrêt qui l'avait condamnée. Ce jugement fut publié avec pompe à Orléans. Dans le même temps , et comme frappés par le doigt de Dieu , les juges de l'héroïne périssaient de mort soudaine et violente. Un monument s'éleva en son honneur sur le lieu témoin de ses exploits ; il fut placé sur le pont, près de la ville, et du côté du couchant; il était en bronze, et composé de quatre figures presque de grandeur naturelle. Les historiens qui en donnent la description ne s'accordent pas sur les auteurs de cette marque de la reconnaissance publique; les uns l'attribuent à Charles VII , les autres affirment que les dons de.«; dames et des bourgeois d'Orléans permirent d'en solder le prix.
rr ife