PREMIERE PARTIE
Non so se intendi : io dico di Béatrice Tu la vedrai di sopra, in su la vetta l)i questo monte, ridente et f'elice.
parte ai.ighietu. Purgat. VI.
<( ... Parmi les décombres, debout, il reçoit avec un sourire, l'hôte inconnu. .. »
Cet hôte, c'est la lumière d'une espérance nouvelle, il personnifie tout ce qui chante, dans l'avenir, d'enthousiasme et de bonté.
Le burg où vit le vieillard avec fierté, entre sa femme et sa fille, environné du respect de ses vassaux et. a-t-il cru, de leur amour un peu, vient d'être envahi, saccagé par des bandits qui n'ont laissé, en témoignage de leur venue, que les vestiges d'un incendie en la désolation des ruines. Pauvreté, deuil, ô rage sourde, et tout a été volé.
Celui qui hautement s'est proclamé le maître du triomphe et le chef de ce désastre, c'est, avec sa haine, le neveu du vieillard, pour n'avoir pu se faire aimer de la blanche Exide, maintenant pâle à jamais et farouche.
Les paysans terrifiés n'osent apporter de secours. Les hommes armés courent les chemins, pénètrent dans les chaumières, vivent par la rapine, et leur
I I , n imi \ r i>l LA SOLITUDE
capitaine a proféré des menaces contre quiconque viendrai! en aide à son oncle et aui siens; nul n'es! assez hardi pour le braver,
Voici, encore, le tableau, c'est bien, de ces décombres et «le la chut»' : le vieillard, meurtri jusqu'en la source de sa vie; la femme, résignée, froide, taciturne; la jeune fille, sans larmes, que l'horreur de cette nuit brutale a faite plus hautaine .'I plus belle, n'attendent rien du sort, et, s'ils suiit patients de vivre, c'est qu'ils savent leur attitude grande et que, dans la patience, on peut vaincre la misère. -
Soudain, les pas d'un cheval par la lande désertée, un cavalier s'avance vers le seuil. Le vieillard se lève tout droit et, parmi les décombres, debout, il reçoit, avec un sourire, l'hôte inconnu. C'est toute l'espérance de l'avenir.
Mais quelles paroles pour dire l'aube calme de son regard de bonté, et la rosée réconfortante «le sa douceur? Il est le baptême, et sa main frêle ondoie d'une eau de joie les fronts baissés dans la douleur.
— « Lève-toi, dira-t-il. puissant vieillard qui m'as accueilli ; arme-moi du courage de tes meilleures années, je te parlerai des terres d'amour d'où me voici venu; lève-toi; prends par la main ta femme et ta fille: marche : tu verras refleurir un printemps de sourire et de bonheur, ô caliees! et tout l'horizon s'embraser d'une clarté rose, lorsque, des armes dont tu m'auras sanctifié, l'espoir d'avenir, en lequel je suis né vers toi, aura dompté l'infâme passé de la haine. Je suis, et tu m'aimeras. Je suis, et ta femme me bénira. Je suis, et par moi vivront, pour te faire la mort apaisée et
souriante, les regards blonds de tes petits-enfants, après que la blanche Enide m'aura élu dans son amour. Je suis, et tu comprendras ma voix; je suis l'éternel et nécessaire bonheur de vivre... »
Le bonheur de vivre !
0 cavalier dont les yeux clairs seront une aube parmi les ruines d'un désastre, est-ce moi qui vais le dire, et le vanter éternel et nécessaire? Oui suisje, moi-même? et ne serait-ce un mensonge?
J'ai autrefois aimé, j'ai cru aussi aux mirages des joies malignes, mais l'art, les paysages, les femmes m'ont lassé tour à tour. J'ai délaissé le travail, méprisé la rêverie; je me suis isolé en une torpeur obsédante et stérile, et que j'ai cru aimer à cause de cela.
Mais cela même me fut sans volupté, et je me suis déçu de la vie. Que faire? le lourd ennui ne m'épargnait pas.
Ah ! des matins sont tout roses d'un soleil de pourpre pale à travers les brumes, et, là-bas, j'ai connu, au bois, les mille entrelacs où les ramures dépouillées s'emmêlent, par un hiver timide et délicat. Les rives du lac s'assombrissent à peine, et l'eau viride est une lueur.
Pourquoi, bois solitaire, bois balsamique, ne méprendre pas de ton caprice et de ta fraîcheur ? Pourquoi ne pas rêver et réapprendre la jouissance, fût-ce des larmes, aux conseils frémissants de ton amitié mystérieuse?
Là, par les matinées d'hiver tendre, blanche Enide, j'ai évoqué du marbre d'un tombeau immémorial la fragile pureté de ta grâce ensevelie, et j'ai tenté de la rendre à la vie. Hélas! pâle désormais
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et farouche, lorsqu'elle m* apparut au détour d'une allée candide au soleil, j'ai songé que je voudrais surgir, â son deuil el ;'« sa pauvreté, le Cavalier dont If geste clair lui ouvrirait, !<>in dea décombres, la porte dos espoirs d'aï ir el des j<»ies
éperdues. El je t'ai suscitée, rierge blessée, dans la folie du massacre et de la haine hautaine et ingénue, intrépide <'t douloureuse dans les ruines «le ta maison splendidel Maintenant, lâche, je ae sens plus en moi la résolution de venir et de te prendre par la main; tu es trop belle, et je ne crois plus en mon espoir.
Mon château jadis somptueux n'esl aussi que ruiner et que ronces. Ornes jolies illusions, corolles vernales el parfumées d'où tant d'ivresse gaie inonda l'insouciance de mes vingt ans. je ne sais, les pétales diaprés se sont flétris sans doute, la tige joyeuse d'éclore a été rompue dans son essor; me voici désolé et vieilli, mes paupières sont closes, je ne vois pas le soleil qui se lève sur l'horizon. Mon corps est lourd, mon âme lente. Je ne puis m'élancer vers la beauté vacillante des choses matinales. Je ne la vois pas, et même, j'en ai peur, je ne désire plus la voir.
Enide ! Enide ! pourquoi vis-tu, ressuscitée à mon vouloir, si tu n'as la puissance de faire que je t'aime et que je te désire ? Ce n'est pas l'âge qui paralyse ma volonté; d'indistinctes ardeurs parfois tressaillent en moi. Je puis vivre, je pense, si je veux, mais je redoute de n'oser plus vouloir.
Au bois, ma vieille énergie, le plus souvent, m'a
ranimé; un foisonnement d'arbustes et d'arbres c'est l'univers encore, de qui m'éprendre, selon que s'y glorifient les fleurs de leurs parfums, ou que s'y esseulent les silences d'un hiver doux. Le bois, j'y voudrais retrouver délices et souvenirs, ô Enide ! et ta pale candeur.
J'en sais une qui, jadis, effleura de la légère tyrannie d'une présence l'innocence de mes espoirs puérils, et je désappris, pour l'avoir subie dans le ravissement, à vingt ans, le sommeil calme. Moins jeune, si je ne dors plus, c'est que l'insouciante et l'éblouissante — ô apparition d'une nymphe, et sa beauté! — s'en est retournée au paradis sans doute des immortelles splendeurs abolies, et que, désabusé, l'homme a conservé, de sa venue, le désenchantement de ce qui l'entoure et une terreur secrète.
O Enide, n'es-tu pas elle-même ? reviens m'apparaitre au détour de cette allée où tu m'es apparue un jour. Vois, je m'arrête sur ce banc où t'attendre. N'y vas-tu pas, avec l'aurore, refleurir ?
Folie! ô matinée mélancolique d'un hiver morne! les feuilles entassées en de décolorés décombres n'ont plus la seule force de s'éparpiller au vent qui passe, et la poussière ne peut plus s'élever des chemins. Là bas la vigile grave des âpres peupliers nus avec le souvenir à peine de minces folioles flétries qui volettent à des ramilles ; sur une branche se juche, avec d'aigres cris, la corneille. Les nuages, au ciel, faibles, s'assoupissent en des
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brumes stables on un spectre Fade, cercle d'un cuivre éteint, simule, sans lumière, réclosion maladive «lu soleil.
Par un pareil jour, e1 dans la tristesse des !><»is appesantis, par un pareil jour tu t'en riens irers moi ! Quoi, je me trompe, Bnide? Ce n'est pas toi qui marches au bord du lac, vêtue de fourni!' de voiles I Cependant, ta démarche est ainsi sinueuse et souple, tu es grande, et ton regard est clair.
Non : c'est une promeneuse de nos jours qui fait, vivement, dans la fraîcheur du matin, une marche par hygiène, et sa voiture l'attend, à un carrefour. < Se ne saurait être toi, par une si triste matinée.
Elle passe, et m'a regardé.
Ses yeux aigus, phares décevants, au profond d'une bruine amère, ses veux m'ont étrangement attiré, et je ne sais ce que signifiait vers moi son regard. Mais loi, Enide ! tes yeux francs et tendres caressent, pierreries inconsolées d'espérance et .ueil adouci. Je t'aime, et tes yeux, je les aime.
Oui, ces yeux brûlent. Tous 1rs yeux des jeunes femmes exultent d'étoiles en joie. Ils ouvrent, si l'on y fait attention, un monde invraisemblable de délire. Ils se consument, éternels, de flammes éperdues, parfois lascives ou sournoises dans l'épaisseur des orbes moites ; parfois aussi parfumées de candeur splendide, corolles de vie stellaire, murmures de voluptés chastes.
0 les yeux des femmes, leurs yeux, la seule beauté ! On ne sait ce qui s'y reflète d'ardeurs, de pensées d'autrefois intimes et oubliées, toute la foi, la bonté, l'amour, aussi les sensuelles scurrilités. Du fond tle vos prunelles d'or ou de diamant froid, mirages, nos folies comme notre sagesse prennent
naissance, et, par elles, nous vivons ce qu'elles
nous font. Miroirs où nos destinées se lisent profondément, sinon mer enivrante et de tempête voluptueuse qui nous saisit, nous tord, nous noie aux abîmes de ses reflux de colère, ou nous rejette, épaves infécondes, à des sables meurtriers où nulle tige ne prend racine.
Les yeux des femmes qui nous ont pénétrés ne nous quittent jamais plus, et le sens de leurs regards multiples forme le mot occulte de notre âme.
( ïe regard est entré clans ma vie. J'en veux savoir la signification secrète, ce qu'il apporte d'inattendu à mon destin.
Je n'ai point tressailli ; je ne me suis pas détourné, ses yeux n'étaient pas des yeux d'amour. Non. Plutôt une curiosité, à la fois timide et enhardie. Mais je ne suis plus un jeune homme, vain de sa personne, méticuleux en sa mise. Déjà mes cheveux aux tempes grisonnent ; je ne songe plus à séduire. Curiosité, alors, de quoi? Rien ne me désigne, et l'on ignore qui je suis. Cette passante s'est trompée sans doute.
La voici encore, hésitante, au bord du chemin, arrêtée. Elle se retourne. Elle revient. Va-t-elle me regarder encore? est-ce bien à moi qu'elle en veut ? Son pas s'aient it à mesure qu'elle approche. Ses yeux restent baissés, mais tout à coup, la foudre a ces lueurs ! ses cils vifs se sont illuminés vers moi. Ce fut tout; elle a passé.
Qu'une fois encore elle vienne : je lui parlerai. Je la connais à coup sur; je l'ai vue peut-être
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souvent, jadis, en ma vie ancienne, au temps des premières splendeurs. Qui s;iii î oui, ^;m^ doute, et même un souvenir se précise. Serait-ce elle? une jeune femme toute jolie m'interrogeait sur m >i, sur mes livres <•! mes projets, h me parlait volontiers, ô sa voix était une aube, <lr vers qu'elle voulait écrire. ( l'est elle, <>ui, )<• la salue, nous causons, et demain «*llr veut consentir ;'t un- revoir.
Tout le jour, je l'avais passé le front aux vitres.
0 d'étonnants nuages avaient défilé là-haut, et j'avais connu une exaltation rare.
Quelle ville fastueuse créée de vapeurs, d'ombres et de lumières, dômes et colonnades, embrasements et brouillards, agitation des vies augustes et confuses! Impériale, sacerdotale cité aux bords de l'Océan stellaire. J'ai vu le large port avec les galères lourdes de forme ancienne et les voiles rectangulaires et les mâts où s'emmêlent des cordages de soie ! J'ai marché par le marbre des rues et le sable odorant des jardins de jasmins jusqu'à la place colossale, au centre, des théophanies et des mystères.
Alors, le monde de joie s'est révélé; j'ai compris le triomphal rire, en la jeunesse amoureuse du monde, que les hommes ont entendu, et les gloires étincelantes des dieux adolescents rayonnaient sur l'olympienne splendeur du pavé d'or. Bonheur païen de vivre en des temps qu'ignora l'âpre mélancolie; toute la douceur était d'être un homme et d'aimer, et les esprits alors étaient libres comme la chair. Des effigies de femmes resplendissaient