DEUXIÈME PARTIE
More icardens will they win than any lost. George Meredith.
Il est juste d'oublier, à son tour, cette joie étrange d'avoir été grave durant les années, et d'avoir souri à peine à un tel imaginaire carrefour de mon bonheur.
Images d'un paysage que j'aimais tant et qu'un éclair des yeux pressentis anime, je sais à présent l'illusion douce, en même temps que triste, où je vécus enseveli. Les heures vraies et brutales m'ont secoué d'un sonçe.
D'involontaires devoirs.
Il fallait vivre, assurer à mes lendemains une tranquillité par des labeurs qu'on paie, me désintéresser de moi, un instant, en faveur de moi-même, gagner du pain, un peu d'argent.
Quelques semaines de manœuvres où l'on se confond en l'unité infime dont l'assemblage constitue les armées, la marche au grand air, méthodique, obstinée, qu'il vente ou pleuve, en eussé-je eu horreur! m'arrachaient à des allées tendres de rêveries. Il fallut s'aligner, s.- feindre le numéro, sans plus,
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qui, .m gré des commandements, pivote sur soi, décomposer la marche et le port <lu fusil, s'intéresser aux règles de tir et Be disperser, moyennant des ordres imposés, sentinelle, épier un ennemi que, derrière des bouquets d'arbres <>u des plis du terrain, quelques-uns figurent parce qu'un manchon d'un blanc sali leur ceint les képis.
Le jeu à la longue déride «'t. presque, captive : on bat «mi retraite, c'est dur, après tant d'années, de courir ; «m sue un peu, bah ! le corps se passionne et éclôt. On v prend coût, surtout à l'illusoire victoire, baïonnette en avant, et, le repos sonné par un clairon, <>n hume le verre autorisé d'un douteux café dont la chaleurlégère réconforte.
Sans la brutalité d'imbéciles sergents et la miperbe ridicule d<-s officiers, car on en souffre et il en faui silencieusement rager, la prison fétide des cours empuanties, des chambres malpropres parmi l'ordure obscène, sans la sensualité, les déjections des hommes, l'odeur des huiles gérasses, la soumission sans réplique, l'ignominie d'un servage en livrée, le mois sciait salutaire et de bon souvenir. L'exercice, du reste oiseux, demeure bienfaisant, la contrainte odieuse.
Ah ! qu'on a hâte de s'enfuir, d'être chez soi et libre, d'être, de nouveau, selon des goûts et une habitude, soi seul et bien à s<»i !
Le temps est écoulé. On ne se retrouve guère parmi les décombres d'intelligence. Le fier château se réédifiera-t-il, h sur «jurls bords de quel fleuve <\,- pensées neuves qui s'écoulent ? La végétation malveillante étouffe la pierre ruinée, la moisit, la rompt par éclats où fourmillent les larves. Deuil
l'ornement de la solitude 6i
insensé et cruel! on désespère de soi, et de revivre un jour. Chaque matin sanglote de ne voir plus un homme où s'est, à tout jamais, dès l'abord, évanoui le soldat d'hier. A chaque tournant, la morne surprise : tout ici est bien mort; nulle étincelle, cl, sans espoir, on se pleure de n'être plus.
Peu à peu — ce n'est pas un réveil, et l'on en vient à s'arrêter — si l'on pouvait, rêve-t-on presque, seulement y songer avec quelque fixité, on bâtirait ou recréerait en tel coin moins lamentable ; on ne pourra jamais. Ou en tel autre? mais cela vaut-il vraiment l'elTort de le tenter ? Non. On ne peut plus. Je suis bien mort. Rien n'y fera. Un essai, voyons, aujourd'hui, voyons : nous l'eussions, naçuères, estimé, celui-là, si aisé. Je ne puis, je ne veux plus. C'est vrai, c'est la volonté que rien ne ressuscite; elle absente, on ne saurait entreprendre.
Je n'ai de force qu'à me lamenter intérieurement. Un ami rirait de ma peine, ne se souvenant pas que ce fut, autrefois, la sienne. Mais lui s'en est tiré; moi je m'enlise par mes propres efforts en vue de mon salut. Restons là, peut-être la fange a-t-elle un goût, si j'en coûtais, pour m'y complaire?
Mon esprit neutre n'est qu'un amas de brumes sans parfums ni fleurs; je ne puis plus même le distraire. A force, qui sait ? de le promener vers des sensations que des choses produisent?
Et courses par les musées, chez les marchands de tableaux, dans les expositions : ô mes jours veules, indifférents, l'étrange abîme d'oubli entre lesrives de jadis qui s'entr'ouvrent dans ma mémoire et le jardin nouveau qui m'accueille en ce pays!
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Je me suis rendu compte. Un rêve a refleuri.
Le rêve où je me reprends à \ ivre suscite en moi, comme dès que j'ai tressailli à l'espérance de la beauté, le saisissable aspect d'un visage féminin. Est-il bien d'une Femme, celui-là? me suis-je demande! Et les autres, encore, quelles femmes <>nt vécu que j'ai connues en vérité, telles que mes songes les Gguraient ?
Je sais mieux désormais, je sais plus vrai.
Mes femmes! illusion où se perd le tressauf < 1 n bonheur qu'en vain l'on espère : elles n'existent pas. Peut-être autrefois, el c'était le visage plus tendre et le geste doux des incarnations très humaines. Aujourd'hui, je le sens, je l'ai tant observé, la race est anéantie. D'autres oui pris leur place, plus suaves sans doute, mais plus impérieuses et mieux adorées, redoutables ! je crois, ées.
Mon rêve Ifs a vues aux royaumes mystérieux d'où la tradition les évoqua si souvent, les fabuleuses. Elles chantaient sans souci au long des rivières embaumées, sons ].• soleil ami ; elles se groupaient en des danses mollement cadencées; leurs L:<-st.^ accueillaient la lumière et propageaient un sourire, et leurs regards d'étincelles chatoyaient en la surprise naissante «les pierreries profondes. Telles, par dis allées dont les Heurs, avec leurs parfums trop pénétrants, tueraient les hommes, elles vivaient dans l'harmonie gracieuse et la séré-
nité. Par delà les pelouses ft les heures pâmées de
l'univers en extase, elles ruisselaient, pourpres lumineuses, frissons d'espoir en fêtes! Elles étaient pour l'homme la chaleur de tout ce qui brille et
de tout ce qui illusionne, rythmes, parfums, fraîcheurs éclatantes du printemps, charmes divers dos languissantes automnes.
Par suite de quels bouleversements obscurs, dont
l'homme assidu et tenace jamais ne peut avoir, fût-elle vàgne, la notion, pour un châtiment dont nous ne pourrions soupçonner la gravité, pour elles, terrible, les fées tour à tour exclues, pendant de brèves périodes, de" l'ivresse de vie en leurs suprêmes séjours, sont exilées enfin parmi nous durant la longueur d'une vie humaine. Elles y figurent les femmes disparues, dont en elles nous adorons le mensonge, ne sachant, en eil'et, qu'elles ne sont pas des femmes. Elles-mêmes, les fées, le savent-elles, aussi ?
Je soupçonne que chez plusieurs la conscience subsiste de leur condition supérieure, malgré l'avatar, et elles gardent, auprès de nous, le mépris du peu que nous sommes, ou la pitié.
Celles qui se feignent des femmes ne sont plus nos égales et nous l'avons senti si bien, sans nous en douter, qu'il nous a fallu faire des lois pour les contraindre et les soumettre En dépit de noire, orgueil, elles nous dominent, toujours aisément. Nous pressentons en elles quelles créatures ce sont, intermédiaires entre notre bassesse et celles, en estil d'autres! supérieures.
Des femmes, parmi ces fées déchues dont révèle la divinité la matière fleurie que nous nommons leur chair, entrent avec nous en connivence, tant qu'elles peu vent. Elles semble ni n'être pas différentes, se prétendent nos sœurs. Mais leur marche les trahit, leurs pieds trop tendres et souples ne pèsent pas, comme les nôtres, sur le sol, et la douceur de leurs caresses fait défaillir. D'autres, d'un œil se-
vère, pourtant nous font épris, avec ferveur, de leurs dédains.
Wez-vous Louché au pétale nu de leurs doigts, dont la fraîcheur embrase? Ali! pour que nous ne mourions si tôt, elles en atténuent, par miséricorde, le contacl sous la peau placée de leurs gants fins. Et, sinon en des rencontres cérémoniel les et suprêmes, découvrent-elles jamais la gloire de leurs épaules on les bras, si, en effet, sont, ces radieuses formes, des épaules, comme elles disent.
Nmis autres, le corps solide et robuste, certains, nous voilà. La ligne, sous des aspects, apparaît nette, simple élégante. Notre chair colorée éclate «m tons jaunes et mats, un sang vivace l'enrichit. Chez la femme, si une femme existait, il en serait .lr même sans doute, et son corps, [>lns moelleux à peine, imiterait notre corps; le sang coulerait le même, et de même la chair.
La fée n'a ni notre robustesse, ni notre couleur, ni notre parfum. Sa nudité charnelle entrouvre un ciel supérieur aux mirages délirants de notre angoisse. Nul rêveur n'a rêvé le lyrisme de sa pureté. Le corps mobile, étrange et palpitant, qu'un souffle transfigure et grandit, nous apporte le prodige menu *V\\n enlacement amoureux, de lueurs insoupçonnées et d'elles-mêmes ivres. Il semble, en la transparence rosée de sa chair de marbre en fleur, qu'un soleil en fusion tendre circule, sinue et s'éblouisse jusqu'en les recoins d'ombres où veille encore la torpeur plus molle de son ardeur.
La caresse ne s'arrête pas à la surface lisse et ferme des membres et du corps; elle pénétre en l'effervescence de tant d'arômes si fondus, le baiser se répercute en tant de grottes stellaires et affolantes, que l'amant ténébreux et timide sent sa
vaillance par la terreur sacrée accrue, et qu'il profane et qu'il saccage, avec emportement, le monde délicieux livré à son désir, et qu'il s'anéantit, pour ne plus renaître qu'à sa seule volonté. Elle, devant lui meurtri et las des combats et des étreintes, reste la soucieuse idole toujours prête, compatissante ou dédaigneuse. Elle se tait seulement, rêve sans doute à l'amertume de son* isolement sur terre, en proie à de vils caprices auxquels c'est, pour l'instant, sa destinée de satisfaire. Et lui, qui ne voit rien et ne comprend jamais, s'épuise dans le désir de volupté vorace qu'elle allume, et expire, éperdu, parmi le paradis muet et impassible de son beau sein.
Parce que j'ai acquis, de l'aube sûre de mes songes les plus beaux, la certitude de passer en le sursaut d'un monde prodigieux, je ne vais pins m'arrêter,o les amoureuses reines ! au mirage l'utile des minutes et des instants. Que sont les siècles pour de telles existences? et n'avez-vous pas pris le soin, quelques-unes, de fixer, par une illusion la dernière et efficace, votre souvenir, ou l'identité terrestre de votre ressemblance, pour qui sait les comprendre, en les toiles de certains peintres où vous apparaissez, plus vivantes à jamais et celles que tous désirent.
Je m'extasie sous votre image, et parfois de votre sourire j'obtiens plus de volupté que ne m'en eut accordé la belle passante d<i nos jours.
Je me souviensde la rencontre première. Par une après-midi d'opacité pesante ou le soleil s'épanchait durement, las de la devanture toujours vain»' des librairies monotones, j'errais au boulevard, l'œil vacanl et la chair sans ressort. Les affairés ne me distrayaient même plus, de leur glissement impersonnel etvulgaire. Jen'avais àquiparler. Les robes mal odorantes cloîtrant le vice offert de quelque plâtras peu séché en ses dehors de femme n'offraient à mes regards que les risibles corolles d'un bouquet carnavalesque. Sous les tristes oripeaux se traînent les spectres de quelles douleurs, les dirai-je, elles, des femmes? «lu moins elles souffrent ■ font, par l'accoutumance, les exilées. Ce ne sont plus des fées, à coup sûr! ô le sordide d< corps veules, et ces yeux de truies malades dont la vacuité dangereus . si l'on s'y prête, un
désir désemparé.
Chercher, sans la ferveur, par elles la volupté! Non. Ces Iraineuses des poussières fangeuses ne