LA PROROGATION
15 septembre 1869.
Qa*est-ce qu'une prorogation?
Une prorogation est une promesse de réunir l'assemblée dont on suspend les séances aussitôt que la cause, dont cette prorogation est l'effet, n'existera plus.
Pourquoi le Corps législatif, qui avait été réuni le 28 juin en session extraordinaire pour un objet spécial et exclusif, a-t-il été prorogé le 12 juillet?
Parce qu'il ; avait lieu de craindre que , si la vérification des pouvoirs n'était pas suspendue, la violence des débats et Tattitude des nouveaux députés, qui se sont qualifiés a les irréconciliables », ne devinssent des arguments et des armes contre le vote du sénatus-consulte annoncé par le Message du 12 juillet. Aussi M. Schneider, président du Corps législatif, a-t-il fait preuve en cette circonstance d'une expérience consommée et d'un grand tact politique quand il a insisté non-seulement pour la prorogation, mais pour la prorogation sans terme fixé d'avance. Supposez que, le 12 juillet, le Corps législatif eût été prorogé à un mois, c'est-à-dire au 12 août! Que fût-il advenu le 12 août? Il eût fallu le proroger de nouveau , puisque le Sénat n'a terminé son œuvre que le 6 septembre. Donc, répétons-le, M. Schneider a très-judicieusementfait d'insister pour que la prorogation parût au Journal officiel sans lierle gouvernement parune échéance téméraire. La Chambre tout entière le reconnaîtra, sans même en excepter les 55 mécontents dont les élections contestées ont dû être ajournées par ce cas de force majeure.
Mais où M. Schneider cesserait d'avoir raison et se mettrait à leur égard dans son tort, ce serait s'il ne se joignait
pas à M. Magne pour obtenir de l'Empereur que le Corps
législatif soit réuni au plus tard le 25 octobre prochain en session extraordinaire.
Ne pas confondre session extraordinaire et session ordinaire.
La session extraordinaire, le plus tôt possible, a6n d'abréger le provisoire, de supprimer tous tiraillements et de dissiper toute incertitude ;
La session ordinaire, le plus tard possible, afin de laisser au définitif le temps de se reconnaître, de préparer son terrain et de se présenter au Corps législatif avec des actes et des œuvres qui soient des gages.
Mais la session extraordinaire, strictement renfermée dans les limites que lui a tracées la déclaration du 28 juin.
ou LA FRANCE VA-T-ELLE?
S9 leptembre 1869.
Est-ce à la liberté que va la France, ou est-ce à la révolution qu'elle retourne?
Lorsqu'on a devant les yeux le décret du 24 novembre 1860, la lettre du 19 janvier 1867, la loi du 11 mai et la loi du 6 juin 1868 abolissant l'autorisation préalable en matière de journaux politiques et de réunions publiques ; le message du 12 juillet et le sénatus-consulte du 8 septembre 1869, qui a rétabli de fait le gouvernement parlementaire de 1847,1e doute semble impossible, et la réponse qui parait découler du cours des choses, c'est que la France va, par la liberté graduelle, à la liberté complète.
Mais lorsqu'on regarde derrière soi et qu'apparafssent, comme des cadavres accusateurs déterrés l'un à côté de l'autre, Tun après l'autre, la République romaine, renversée en
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jain 1849 par la République française, au dlépris des termes les plus formels de la Constitution du 4 novembre 1848 ; cette Constitution, après avoir été ainsi outrageusement violée, mortellement frappée au cœur et enterrée vivante deux ans après; la loi du 31 mai 1850 supprimant quatre millions d^électeurs et substitulmt abusivement le suffrage restreint au suffrage universel ; le coup d'État du 2 décembre se condamnant lui-même par le silence qu'il imposait, sous peine de déportation, à toutes les voix indépendantes, à toutes .les plumes inflexibles; l'expédition du Mexique, aussi inconsidérément entreprise en 1862 que déplo'rablement terminée en 1865, devant l'arrogante menace des États-Unis; la désastreuse campagne diplomatique de 1863 entreprise par M. Dronyn de Lhuys contre le prince Gortschakoff, campagne diplomatique qui, après avoir tiré de la Pologne le plus puf de son sang, lui a coûté son autonomie administrative; l'attitude du gouvernement impérial en 1866, poussant clandestinement l'Italie dans les bras de la Prusse, et le jour où la juste restitution à la France de ses limites naturelles et nécessaires aurait dû être le prix de ce concours impayable, manquant de décision et laissant s'accomplir aveuglément l'unification militaire de l'Allemagne, laquelle pèsera sur la mémoire de Napoléon III aussi lourdement et non moins longtemps que le partage de la Pologne sur la mémoire de Louis XV ; l'hérédité aux prises avec le suffrage universel, ce qui n'existe dans aucun pays du monde; la responsabilité personnelle de l'empereur érigée en principe et impraticable en fait; une constitution déclarée indiscutable sous peine d'amende de cinq cents francs à dix mille francs, et dont il ne reste plus intacte une seule des dispositions primitives; une. minorité électorale formidable, qui sera en 1875 la majorité implacable; une majorité parlementaire arriérée qui sera, aux prochaines élections générales, la minorité imperceptible; une opposition législative
qui s*est déclarée irréconciliable ; à Paris, M. Bancel Femportant sur M. Emile OUivier; M. Henri Rochefort ne saccombant qu*aa second tour de scrutin devant M. Jules' Fa* vre; à Marseille, M. Gambetta préféré à Ferdinand de Lesseps, et M. Esquiros, Técrivain condamné en police correctionnelle, à M. Marie, Tancien membre du gouvernement provisoire, l'ancien président de TAssemblée constituante, l'ancien garde des sceaux ; le dénument presque absolu de ministres-tribuns ayant assez de talent, assez d'expérience, assez de vigueur et de souplesse pour contenir l'avalanche des fautes, le choc des hommes, le débordement des choses, la succession de tous les incidents qui constellent de points noirs l'horizon politique; lorsque, enfin, on lit \t Rappel, le Réveil, les journaux irréconciliables, les libelles implacables, les lettres accablantes de MM. Louis Blanc, Ledru-Rollin, Victor Hugo, Félix Pyat, la conclusion est celle-ci : le second Empire est à bout, la chute est inévitable. Or, la chute de l'Empire de 1852, c'est la revanche de la révolution de
Cette revanche de la révolution de 1848, cette expiation du coup d'État de 1851, cette chute de l'Empire de 1852, était-il possible de les éviter?
— Oui, en 1852 et de nouveau en 1860, en faisant oublier à la France la confiscation de ses libertés par un immense essor imprimé à sa prospérité, par Tirrigation savante de tontes les abondantes sources de richesses qu'elle renferme, par une grande réforme économique, financière, fiscale, qui fut la solution de tous les problèmes de la paix, érigée en programme européen, et du bien-être universel érigé en t&che gouvernementale.
Oui, même encore en Juin 1869, après les élections générales, quoique cela fut déjà tardif, en rachetant toutes les fautes commises au prix d'un plébiscite qui rendit pleinement à la France non-seulement toutes les libertés qui lui
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avaient été confisquées en 1851, mais celles qui, à cette époque, pouvaient avoir été omises en 1848 dans la précipi* tation du triomphe populaire.
Au lieu d*un plébiscite qui eut pénétré toutes les couches même les plus épaisses du suffrage universel, qu*a fait le gouvernement impérial, n'osant ni reculer ni avancer résolument? Il a donné la préférence à un sénatus-consulte qui a laissé Timmense multitude des électeurs insouciante ou défiante.
Au lieu d*une amnistie sans conditions, sans restrictions, sans exceptions, qui eût été un grand acte, il a dépouillé Tamnistie du 14 août 1869 de tout son prestige, par la Note qui a paru le surlendemain dans le Journal officiel. Note irréfléchie, déclarant que l'amnistie exceptait M. Ledru- RoUin, l'une des trois plus puissantes personnifications de ce gouvernement provisoire que le banni de 1815 et de 1830 s'était empressé de reconnaître avec enthousiasme et de saluer avec transport.
Cette revanche de la révolution de 1848, cette expiation du coup d'État de 1851, cette chute de l'Empire de 1852, est^l encore possible de les éviter?
C'est ce que sans peur comme sans illusion nous nous demandons en homme habitué à regarder la révolution en face et sans pâlir, mais aussi en homme expérimenté qui ne s'abuse pas et qui sait que jamais la révolution, cruelle marâtre, n'a donné naissance à la liberté que pour l'égorger. Or, voici notre réponse : s'il ne se rend pas exactement compte de toutes les difficultés de la situation ; si le danger ne l'éclairé pas, ne l'inspire pas, ne le presse pas, s'il perd la dernière heure qui lui reste, l'Empire est perdu. ,
374 QUESTIONS DE L'ANXÉE 1869.