LES CONSEILS INUTILES
4 octobre 1869.
Quel est, notamment depuis six mois, le conseil que nous n'ayons pas en toute indépendance, en toute sincérité, donné au gouvernement, en temps opportun?
Avant les élections générales nous lui avons conseillé de remeftre entièrement à neuf, par voie de plébiscite, la Constitution de 1852, tombant en ruines, et de se présenter ainsi devant le suffrage universel avec une Constitution et un cabinet renouvelés et homogènes. Le conseil était-il bon?
Après les élections générales, qui, malgré la pression préfectorale et peut-être à cause d'elle, ont montré la France partagée en deux camps presque égaux, nouslui avons redonné le même conseil, en combattant la pensée d'une session extraordinaire et spéciale ayant pour objet limité la vérification des pouvoirs. Le conseil, cette fois encore, était-il bon?
Après le message du 12 juillet, faute; après le sénatus-consulte du 8 septembre, autre faute, nous lui avons conseillé de convoquer en session extraordinaire le Corps législatif prorogé, le jour même où le sénatus-consulte serait promulgué. Le conseil était-il bon?
Aucun de ces conseils n'a été écouté.
Le sénatus-consulte l'a emporté sur le plébiscite. Au lien d'agir dans la plénitude de son initiative, le gouvernement s'est laissé forcer la main par les 116 signataires de la demande d'interpellations.
Au lien de convoquer le Corps législatif en session ordinaire le 25 octobre, il l'a convoqué en session extraordinaire le 28 juin, se présentant les mains vides devant une législature nouvelle.
L*ayant convoqué prématurément le 28 juin, il Ta prorogé brusquement le 12 juillet.
L'ayant prorogé le 12 juillet, il laisse la session extraordinaire en suspens; il ne la clôt pas» et retarde jusqu'au 29 novembre la vérification des pouvoirs de 52 députés, qui, dans Fhypothése constitutionnelle la plus défavorable à leur égard, auraient dû être vérifiés au plus tard le 9 novembre.
La convocation en session ordinaire du Corps législatif, difierée jusqu'au 29 novembre, au lieu de la convocation en session extraordinaire le 25 octobre, est une nouvelle faute qui sera féconde en conséquences funestes. L'une des premières sera la difficulté, l'impossibilité de former un cabinet qui - réponde aux exigences de la situation.
Inutiles ont été les conseils que nous avons donnés au gouvernement. Nous ne nous faisons aucune illusion, inutiles seront également ceux que nous donnerons à l'opposition en l'engageant à ne rien précipiter, à ne rien violenter, à ne pas s'engager dans la voie périlleuse que lui ont inconsidérément tracée les lettres de MM. de Kératry, Raspail et Gambetta.
Gouvernement et opposition n'écouteront pas plus notre voix en octobre 1869, qu'ils ne l'ont écoutée en janvier 1848.
5 octobra 1869.
Nul n'ignore que les ministres du 17 juillet, faisceau sans lien, sont divisés en deux camps : le camp du combat, se personnifiant dans M. de Forcade la Hoquette, et le camp de l'apaisement, se personnifiant dans M. Magne.
Jusqu'à ce que les 52 élections contestées aient été vérifiées, M. de Forcade la Roquette ofirit-il de donner sa dé-
376 QUESTIONS DE L'AMNËE 1869.
mission et de se relircr, que Toffre serait inacceptable. En son absence, qai donc défendrait à la tribune du Corps législatif les instructions qu'il a données? Qui donc défendrait les préfets qui se sont compromis par le zèle dont ils comptaient se faire à ses yeux un titre à Tavancement ? Qui donc enfin défendrait les candidatures officielles? Le jour où MM. Rouher, de la Valette et Vuitry se sont retirés, parlant de M. de Forcade la Roquette qui restait, nous nous souvenons d*avoir dit qu*il était à la fois a impossible et indispensable » . La justesse de cette appréciation s*est pleinement vérifiée. M. de Forcade la Roquette ne peut ni se retirer ni rester.
Or, aussi longtemps qu'il continuera d*étre ministre de Tintérieur, quel est Thomme politique nouveau, si avide du pouvoir qu*on le suppose , qui pourrait consentir à faire partic du même conseil que M. de Forcade?
C'est pourquoi nous insistions avec tant de persistance sur la nécessité de convoquer dès le 10 septembre le Corps législatif, afin qu'il achev&t en session extraordinaire Tœuvre commencée le 28 juin en session extraordinaire, œuvre brusquement interrompue le 12 juillet par la prorogation. De deux choses Tune : ou dans cette seconde et dernière partie de la session extraordinaire du 28 juin M. de Forcade la Roquette eût réussi à démontrer que ni lui ni ses agents ne s'étaient rendus coupables d'aucun excès de pouvoir, ou il eut succombé à la tâche. Soutenu par la majorité, il eut refait, d'accord avec elle, un cabinet homogène cette fois, dans lequel M. Rouher fût rentré par la porte du ministère des affaires étrangères, avec la présidence du conseil, comme autrefois M. Thiers et.M. Guizot. Abandonné par la majorité, il se fût retiré en vaincu qui avait vaillamment combattu , mais non en déserteur qui avait lâchement trahi. Alors la question ministérielle si emmêlée se démêlait d'elle-même. M. Magne, ministre des finances, assisté de M. Chasseloup-
LE CABIMET IMPOSSIBLE. 377
Laobat, choisissait dans le Corps législatif parmi les 116, et dans le Sénat les hommes de parole et de caractère les plas rapprochés d*opinion entre eux et les plus capables de tenir la tribune contre MM. Bancel , Bar^hélemy Saint-Hilaire, Bethmont, Esquiros, Jules Favre, Jules Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Giraud, Grèvy, Guyot-Montpayroux , de Jouvencel, de Kératry, Marion, Eugène Pellctan, Ernest Picard, Raspail, Jules Simon, Thiers, sans être accablés sous le poids d'un passé que Télection des irréconciliables va exhumer, passé sanglant sur lequel la prudence conseillait de poser la dalle mortuaire d'un troisième plébiscite.
Dans l'une comme dans l'autre de ces deux alternatives , chacun des deux cabinets était constitutionnellement formé , était homogène et avait un chef.
Objection :
' — Un chef! Mais c'est ce à quoi l'Empereur ne donnera jamais son consentement. Il n'admettra jamais que le conseil des ministres, sauf le cas d'absence ou de maladie, ait un autre président que lui-même.
Réponse :
— S'il était vrai qu'il en dût être ainsi, l'Empereur n'aurait qu'à se préparer à cesser de régner; car chaque forme de gouvernement a ses lois qu'on ne transgresse pas impunément. La première loi du gouvernement parlementaire , c'est d'avoir des ministres qui soient de force à repousser 'à la tribune les attaques dirigées contre le drapeau qu'ils sont chargés de défendre. Or, si l'Empereur ne trouvait pas de ministres qui acceptassent le rôle de simple avocat d'office, dont M. Rouher a eu l'humilité de se contenter pendapt six ans, rôle qui consistait à abandonner à la session suivante ce qu'il avait érigé en système , en principe , en vérité fondamentale à la session précédente, comment l'Empereur pourrait-il continuer de régner et de gouverner ?
Autre objection :
878 QUESTIOB^S DE L'ANNÉE 1869.
— On trouve toujours pour devenir ministres des hommes complaisants.
Réponse :
— Erreur! On en trouve une fois, deux fois, pour être l'étoffe d*un ministère intérimaire , d*un ministère provisoire, d'un ministère transitoire; mais dès qu'il s'agit d'un ministère définitif, d'un ministère durable, on n'en trouve pas. Les hommes qui ont le juste sentiment dé leur dignité et de leur valeur refusent. Qu'ont duré , sous le règne du roi Louis-Philippe, les ministères desquels ne firent pas partie Casimir Périer, Mole, Thiers, Guizot? Il y eut un ministère Bassano-Bresson-CharlesDupin. Il dura une semaine. 11 dura du 10 au 18 septembre 1834.
Donc, le jour où l'Empereur n'aura plus d'autre alternative que de renoncer à gouverner ou de renoncer à régner, que de se passer de ministres on d'avoir des ministres choisis et présidés par l'un d'eux , il fera ce qu'il a déjà fait souvent : il se soumettra à une souveraineté supérieure à la sienne. Cette souveraineté sans diadème, sans sceptre, sans trône, sans armée, sans cour d'assises, sans garde impériale ni municipale, sans geôliers ni bourreaux, sans déportation à Cayenne , se nomme la Nécessité. Et ce ne sera pas la première fois qu'après avoir dit f^ jamais l » l'Empereur aura changé d'avis. N'avait-il pas dit que jamais il ne consentirait à rétablir en France le gouvernement parlementaire, qu'il se glorifiait, en 1852,. d'avoir à jamais détruit le 2 décembre ! N'avait-il pas dit que jamais il ne consentirait à rendre à la presse, asservie par le décret de 1852, la liberté qu'elle avait avant le coup d'État !
Un cabinet homogène formé et présidé par H. Rouher, un cabinet homogène formé et présidé par M. Magne, un cabinet homogène formé et présidé par l'un des 116 signataires de la demande d'interpellations , ce n'est pas là ce qiii est impossible ; car c'est ce qui naîtra de la force mdme des choses :
mais ce qai est impossible, c'est que le ministère actuel, ayant consenti à convertir la session extraordinaire du Corps législatif en session ordinaire et à reculer jusqu'au 29 novembre la date extrême du 26 octobre, puisse se modifier et se fortifier. Il est condamné à comparaître le 29 novembre devant le Corps législatif tel qu'il a été bâclé le 17 juillet, sans cohésion, sans homogénéité, sans unité.
L'Empire ne peut plus être sauvé que par une crise ministérielle très-aiguë , à la suite de laquelle l'empereur Napoléon m se résignera publiquement, sincèrement , sans arrière-pensée, à n'être plus en France que ce qu'est en Autriche, depuis la perte delà bataille de Sadowa, l'empereur François-Joseph I*'.
Mais qui remplira en France le rôle du comte de Beust en Autriche?
Ce rôle, en mai 1869, il a dépendu de M. Rouher de le prendre.
Ce rôle, il s'est ofiert à M. Magne ; il lui suffisait de poser la question de cabinet sur la date du 25 octobre.
M, Magne et M. Rouher, quoique appartenant à deux tendances contraires, ont l'un et l'autre manqué d'esprit de décision.
Cet esprit de décision, qui l'aura? et si personne ne l'a, qu'adviendra-t-il?
Il adviendra ce qui arrive lorsque deux forces contraires sont aux prises l'une avec l'autre. La plus faible est vaincue, broyée par la plus forte. 'Qui pourrait s'abuser jusqu'à prétendre que la plus forte maintenant est celle du pouvoir personnel?
l'apaiseuent.
V^ octobre 1860.
Quel est le but que se sont proposé le Message du 12 juillet 1869, la suppression du ministère d'État, rimmolation de M. Rouher, le sénatus-consulte du 2 août, la prorogation du Corps législatif pendant tout le temps nécessaire à la préparation , à la discussion et au vote de ce sénatus-consulte , satisfaction donnée aux trois millions et demi d'électeurs composant la formidable minorité électorale de mai 1869, et aux 116 signataires de la demande d'interpellations? Est*ce que ce but ce n'était pas de remplacer la défiance par la confiance, et la passion par l'apaisement?
Comment expliquer autrement que par ce désir la nomination de M. Duvergier aux fonctions que remplissait M. Baroche et l'emménagement de M. Chasseloup-Laubat dans le pavillon du Louvre qu'occupait M. Rouher?
Eh bien, n'est-ce pas aller contre ce désir, n'est-ce pas aller en sens inverse de ce but, n'est-ce pas ranimer la défiance et surexciter la passion, que de prolonger sans aucun motif sérieux une prorogation qui aurait dû être levée le jour où a été promulgué le sénatus-consulte du 8 septembre?
Cette considération fut-elle la seule, qu'elle serait décisive et qu'elle devrait l'emporter au palais de Saint-Cloud.
Quelle est l'objection que met en avant, et pour cause, le ministre opposé à la convocation, au plus tard le 26 octobre, du Corps législatif prorogé? Il prétend que le gouvernement se déconsidérerait, s'affaiblirait, s'il paraissait céder devant les défis de MM. de Kératry et Raspail.
Objection sans fondement I car le 10 septembre, (e jour