LA SINCÉRITÉ DU SUFFRAGE UNIVERSEL
pourrait être de nouveau la perte des libertés si laborieuse** ment et si lentement recouvrées, quoique encore à demi.
Cette crainte de M. Peyrat, nous ne la partageons pas; car après s* être comptés au premier tour de scrutin et avoir fait acte de protestation contre le rétablissement et le maintien du serment, rien n'obligerait les électeurs de persister au second tour; rien ne les empêcherait alors de nommer M. Cré* mieux, lui aussi ancien membre du gouvernement provisoire, candidat assermenté. Mais persistassent-ils dans leur première manière de voter, qu'il n'y aurait de péril que pour Texistence du serment, car il serait douteux que, traduit à la barre législative , il pût résister à une discussion approfondie.
Les choses étant ce qu'elles sont , s'il n'était pas en mon pouvoir de les changer, je ne serais pas absolu contre mon habitude, je transigerais avec elles; je conseillerais aux électeurs de la P* circonscription de voter pour M. AUou contre M. Rochefort (M. Allou, ayant déposé son serment, est éligible dans les quatre circonscriptions vacantes à Paris); je conseillerais aux électeurs de la 3* circonscription de voter pour M. Ledru-Rollin , candidat inassermenté, de préférence à M. Crémieux, candidat assermenté , ne fût-ce qu'à titre de protestation électorale contre le serment , barrière mise à la liberté, conséquemment à la sincérité du suffrage universel ; je laisserais les électeurs de la 4' circonscription pleinement libres de choisir, à l'exclusion de M. Armand Barbes , inassermenté, entre les nombreux candidats assermentés, dont la liste commence alphabétiquement par le nom de M. Allou et finit par le nom de M. Simonin; enfin je laisserais les électeurs de la 8* circonscription également libres de choisir, à l'exclusion de M. Félix Pyat, inassermenté, entre MM. Emmanuel Arago, Alphonse Gent, Hérold et Lavertujon, tous les quatre assermentés.
Je ne confonds pas, je ne saurais confondre M. Ledrn-
Rollin, le grand triban, ni avec H. Armand Barbes ni avec M. Félix Pyat.
L'élection de M. Ledru-Roliin en 1869 au même titre que l'élection du prince Louis-Napoléon en 1848 se justifierait par la grandeur du rôle que l'ancien membre du gouverne^ ment provisoire a joué non-«eulement en février 1848, mab même en juin 1849, ob il a défendu inconsidérément , mais courageusement , la Constitution du 4 novembre, évidenw ment violée par le renversement de la République romaine, prélude du renversement de la République française; cette élection se justifierait non moins encore par la puissance ora« toire de M. Ledru*Roilin, puissance de tribune qui avait at-^ teint les hauteurs inaccessibles jusqu'à lui, du talent de M. Berryer pour la fougue et du talent de M. Gnisot pour l'élévation.
Ne rapetissons jamais ni les personnes, ni les situations, ni les principes.
Toujours, mais plus encore dans les conjonctures suprè* mes, la plus sûre et la meilleure politique est la plus droite et la plus grande.
12 nofembre 1869.
L'ancien membre du gouvernement provisoire qui a plus de droits que qui ce soit en France à la reconnaissance du suffrage universel, M. Ledru-Rollin, apprécie en ces termes, dans une lettre écrite au directeur du Réveil^ les chances de sa candidature, loyalement inassermentée, mais hautement posée :
Pas de doute que, pour le succès d*une telle manifestation, il ne faille le souffle révolutionnaire.
Ce souffle, ô Athéniens de Paris, qui vous amusez de tout et perdez un temps précieux & entendre les paroles dorées des bat-
LA SI\'GéRITK DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 447
teurs de candidatures; ce souffle de vos pères, ce grand souffle de la Révolution, Pavez-vous encore?
Si vous Favez, comprenez alors quMl devient méprisable d'éclater sans cesse en plaintes, en dédains, attendant patiemment de la nature la délivrance qui aurait dû être l'œuvre de la justice', sans conclure jamais. Concluez donc, puisque le bulletin de vote vous permet de faire d'une protestation pacifique un nouveau 10 août!
Est-il vrai de dire que la candidature inassermentée de M. Ledru-RoUin soit la doctrine de rabstention?
Tel n'est pas notre avis, car il est hors de doute que M. Ledru-RoUin, s'il était élu et s'il n*en était empoché par le serment, usurpation de la légalité sur le droit, ne vint reprendre son ancienne place sur les bancs du Palais-Bourbon.
La candidature inassermentée de M. Ledru-Rollin est d'abord une protestation au nom de la souveraineté du suffrage universel contre le maintien du serment, qui en est la négation flagrante; puis elle est la condamnation, au nom de la dignité de la conscience, contre la parodie du serment, érigée en règle de conduite dans les réunions électorales.
C'est à ces deux titres que nous avons pris parti pour la candidature inassermentée de M. Ledru-Rollin contre ['Avenir national, le Siècle et le Temps, qui la combattent.
Aura-t-elle pour elle, nous ne disons pas a le souffle révolutionnaire n , nous disons le souffle populaire, ce souffle qui, a sortant de la légalité pour rentrer dans le droit » , fit, en 1848, de quatre Bonaparte et d'un Murât, proscrits par deux loig, cinq élus du suffrage universel, cinq représentants du peuple, cinq membres de l'Assemblée constituante?
C'est ce que nous ignorons ; mais c'est ce que nous saurons le 22 novembre, à huit heures du soir.
Il y a deux conduites très-distinctes que nous comprenons et que nous honorons également : c'est celle de M. Emile Ollivier voulant prudemment la liberté par la légalité, et respectant scrupuleusement le serment qu'il a consciencieu-
sèment prélé; c*est celle de M. Ledru-Rollin revendiquant fièrement, au nom de la souveraineté du sufi*rage universel, au nom de la supériorité du droit sur la loi, le droit de représenter sans prestation de serment ses électeurs reconnaissants.
Mais ce que nous ne comprenons pas, ce que nous ne saunons comprendre, c'est que les journaux qui ont attaqué le plus vivement M. Emile Ollivier, personnifiant le serment dignement prêté, au nom de la loi, soient les mêmes qui blâment M. Ledru-Rollin, personnifiant le serment dignement refusé, au nom du-droit.
UN MYSTÈBE ÉGLAIRGI.
13 novembre 1869.
Quel est donc ce mystère? Ce refrain d'opéra*comique est celui que nous fait entendre, dans le Siècle, Tancien rédacteur des feuilletons de théâtre de la Liberté, M. Gastagnary, s'exprimant ainsi :
Sous prétexte qu'il n*a jamais eu deux balances, Tune pour les viclorieux et Tautre pour les vaincus, le rédacteur en chef de la Liberté se prononce pour Péiection de M. Ledru-Rollin dans la 3* circonscription; et cela, dit-il, aussi simplement qu'il s'est prononcé, en 1848, pour Télection du prince Louis-Napoléon dans la Seine ; en 1849, pour Téiection du prince de Joinville dans la Haute-Marne.
Nous devons à la vérité de dire que nous n'entrevoyons pas bien Tunité de cette politique. En 1848, quand il appuyait ceux qui plus tard devaient égorger la liberté, M. Emile de Girardîn prétendait sans doute au renversement de la République; en 1869, en appuyant M. Ledru-Rollin, prétendrait-il au renversement de L'Empire?
S'il n'y prétend pas, comme il y a tout lieu de le supposer, puisque depuis deux ans il se donne pour sauver l'Empire plus de mal
UN MYSTÈRE ÉCLAIRGI. 449
que TËmpire ne s'en donne lui-même, quelle raison a donc M. de Girardin d*apporter son aide à M. Delescluze, qui ne la demande point, et qui sans doute accueillera de haut ce secours aussi corn-* promettant qu'inattendu?
Est-il républicain? Non.
Est-il révolutionnaire? Non.
Impérialiste et conservateur, que lui fait la personne de M. Ledru-RoUin, avec lequel il n'a communauté ni d'opinions ni de tendances?
Il y a là un mystère que nous voudrions voir éclairci.
La curiosité de notre ancien collaborateur M. Castagnary va être satisfaite.
Le mystère va être éclairci.
Ce n'est pas nous qni avons pris Tinitiative de la candidature assermentée ou inassermentée de M. Ledra-RoUin ; mais dès qu'il a eu publiquement déclaré qu'il l'acceptait, nous avons dit de cette candidature ce que nous en pensions, comme nous dirons plus loin ce que nous pensons de la candidature de M. Garnot en opposition de celle de M. Rochefort.
Nous n'avons pas oublié que le 2 septembre 1848, lorsque le Siècle avait trouvé tout simple qu'un écrivain eut été arrêté dans les bureaux de son journal, .conduit à la Conciergerie et mis au secret; que onze journaux eussent été supprimés par simple décret; que des milliers de Français eussent été transportés sans jugement; que l'état de siège eût tt égorgé la liberté », M. Ledru-RoUin montait à la tribune de l'Assemblée nationale et protestait en ces termes mémorables contre la dictature du sabre :
Une fois la France frappée, il faudra la frapper continuellement. Ce qui n'est qu'une exception aujourd'hui devra devenir une situation normale. Alors vous aurez fait de la République non un gouvernement à larges bases, mais un gouvernement dictatorial, exceptionnel.
Nous n'avons pas oublié qu'après le 24 février toutes les
grandes mesures qui furent prises à cette époque — le suffrage universel, rabolition de l'esclavage dans les colonies, Tabolition de la peine de mort en matière politique, Tabolition des peines corporelles infligées aux marins, Fabolition de toutes les entraves légales et fiscales mises à Texercice de la liberlé de la presse — ont eu pour promoteur et pour appui M. Ledru-RoUin, membre du gouvernement provisoire et ministre de Tintérieur.
n convient bien au Siècle de parler a d'unité de politique » ! En quelles circonstances Tunité de sa politique a-t-elle jamais résisté à aucune épreuve, à la plus faible?
Nous avons la prétention de croire que la politique dont nous portons le drapeau n'est jamais plus une qu'alors qu'elle parait se contredire.
Il y a deux écoles rivales : celle de la fidélité aux hommes et celle de la fidélité aux principe»; celle qui subordonne les principes aux hommes et celle qui subordonne les hommes aux principes. -
La première n'a jamais été la nôtre. Quand les hommes abandonnent leurs principes, nous abandonnons les hommes. Le Siècle a toujours fait le contraire : il ne s'attache pas aux principes, il ne s'attache qu'aux hommes. Pour Idi les hommes sont tout.
En juin 1849, lorsque l'état de siège était proclamé sous le miiiistère de M. Odilon Barrot, alors président du conseil, la Presse, alors sous notre direction, entrait résolument dans l'opposition contre son candidat du 10 décembre, dont il est' irréfléchi de dire que l'élection signifiait renversement de la République, car alors il en faudrait conclure que la France électorale en immense majorité était alors contraire à la forme républicaine; en juin 1848, lorsque l'état de siège était proclamé sous la présidence du général Cavaignac, le même exemple était-il donné par le Siècle?
UN MYSTÈRE ÉCLAIRGI. 451
Qu*est-ce que le serment préalable tel qu*il est prescrit par le décret du 17 février 1858, si ce n'est pas une restriction arbitraire mise à Texercicede la souveraineté du suffrage universel, si ce n'est pas une nouvelle loi du 31 mai 1850?
Qui, en mai 1850, fut plus opposé que nous à cehe loi qui du suffrage universel fit le suffrage restreint?
Cette opposition de notre part est attestée par un témoignage irrécusable : c'est la condamnation à 5,708 fr. d'amende pour avoir imprimé sur une marge de la Presse, marge que l'on pouvait couper, la pétition suivante, assez curieuse à rappeler, parce qu'elle contient implicitement la prédiction du coup d'État du 2 décembre :
Représentants du peuple,
Le mandataire qui anéantit le droit do mandant détruit son mandat. •
Voilà le principe; tirez-en la conséquence.
Sachez-le : voter le projet de loi électoral qui vous est présenté , c'est voter la loi sur laquelle un décret s'appuiera pour prononcer votre dissolution et déclarer que vous avez cessé d^être la représentation fidèle de la majorité électorale.
Le rédacteur en chef de la Presse, Emile de Girardin.
15 mai 1S50.
Oui, le serment préalable appliqué au suffrage universel, c'est l'exhumation du suffrage restreint.
Il y a deux manières de se prononcer contre le maintien du serment préalable et pour le retour au suffrage universel ainsi qu'il existait avant les 2 décembre 1851 et 17 février 1858 : la première, c'est de nommer des députés qui portent la question et le débat à la tribune législative ; la seconde, c'est de voter au premier tour de scrutin pour une grande illustration politique qui personnifie en elle le refus du serment, c'est-à-dire la souveraineté du suffrage universel, laquelle n'est que le mode d'exercice du principe de la souveraineté nationale.
L*emploi de ces deux manières peut avoir lieu simultanë* ment ou exclusivement.
Il y a une troisième manière : c*est Tinsurrection avec ses périls et avec ses risques ; mais cette manière, n*étant jamais entrée dans notre pensée, n'est mentionnée ici que pour
mémoire.
Lorsque nous avons vu en présence le mépris du serment se personnifiant cyniquement dans M. Rochefort, et le refus du serment se personnifiant loyalement dans M. Ledru-Rollin, il y a un sentiment à Tentrainement duquel notre plume n'a pas résisté, et cet entraînement qu'elle avoue, elle ne le regrette pas.
Voilà le mystère éclairci.
LE QUART n'HEURE DE RABELAIS.
19 nofembre 1869.
Le quart d'heure va sonner où il faudra régler les comptes du sufirage universel, les comptes des élections générales de mai, des scrutins de ballottage de juin et des réélections partielles de novembre, enfin, les comptes des 116 et les comptes des 28... Le retour à Paris de M. Emile Ollivier s'explique donc aussi naturellement que le retour à Paris des députés de la gauche accourant des quatre points électoraux et se réunissant dimanche 24 novembre chez M. Jules Favre.
Si toutes les combinaisons ministérielles plus ou moins désirables, plus ou moins possibles, plus ou moins durables « plus ou moins fragiles , n'étaient pas en ce moment de la part du chef de l'État l'objet des préoccupations les plus sérieuses et du plus mûr examen, ce serait là une insouciance coupable, qui mériterait le blâme le plus sévère.