LE QUART D'HEURE DE RABELAIS
Donc y le vrai est qu'il y a élade approfondie de la question ministérielle , sans qu'il y ait en réalité crise ministérielle; car toutes les probabilités sont que les ministres du 17 juillet affronteront héroïquement, sans séparation d'aucun d'eux , la législature nouvelle qui s'ouvrira le 29 novembre.
Si ce parti est le seul qu'il y ait à prendre , si l'Empereur n'a plus le choix, toute discussion serait superflue.
Il y a un mot célèbre qui a été si souvent répété qu'il est devenu banal ; c'est cette exclamation : a Plus qu'un crime, une faute. » On pourrait ajouter avec non moins de vérité : Plus qu'une faute, une maladresse.
Quelle est dans ces derniers temps, avant et après les élections générales de 1869, la maladresse que n'aient pas commise l'Empereur et ses ministres?
Au lieu de sortir ré.solûment de toutes les difficultés qui le cernaient par la grande porte d'un plébiscite libéral effaçant le plébiscite dictatorial de décembre 1851, TEmpire s'est aveuglément enfermé dans l'étroite enceinte d'un sénatus-consultc , dont la première conséquence a été de rendre nécessaire une brusque prorogation du G)rps législatif, et dont la dernière conséquence sera de rendre à la fois indispensable et impossible une dissolution de la Chambre.
Indispensable! car la majorité parlementaire issue des élections générales de mai 1869 ne correspond pas à l'immense minorité électorale de trois millions et demi de votes Opposants , laquelle sera infailliblement la prochaine majorité électorale de quatre millions et demi de voix , soit que l'on attende le terme légal de 1875, soit qu'on le devance.
Impossible! car une nouvelle loi changeant tout au moins les circonscriptions électorales est nécessaire ; or , cette loi , qui la fera? Est-il juste et raisonnable de demander à une assemblée législative de voter sa condamnation à la peine capitale, à la peine de la dissolution?
Le plébiscite de 1869 eut donné tout pouvoir de changer ce qu'il eut été nécessaire soit de supprimer, soit de modifier, sans même en excepter le.Sénat, s'il eût été reconnu convenable de l'approprier à d'autres exigences que celles de 1852.
Ce que nous avons dit il y a six mois apparaît aujourd'hui dans toute l'évidence de la vérité : le mécanisme impérial est à l'état de roue enrayée.
Les hommes politiques et les ministres qui s'imaginent que la question d'existence de l'Empire est entre la rue et l'armée, entre l'insurrection et la répression, se trompent grossièrement.
L'émeute a donné sa démission par la voix de tous les chefs de l'innombrable parti de la Révolution ; la question d'existence de l'Empire est entre la minorité électorale de trois millions et demi de voix , insuffisamment représentée par une minorité parlementaire de trente députés, et la majorité électorale de quatre millions et demi de votants, démesurément représentée par une majorité parlementaire de deux cent cinquante députés. 11 y a là un défaut d'équilibre qui est la conséquence des candidatures officielles et de l'abus des influences administratives. Ce que produira ce défaut d'équilibre, on le verra. Il produit déjà la difficulté, presque l'impossibilité, de composer un cabinet qui remplace en tout ou en partie les ministres du 1 7 juillet, un cabinet homogène qui soit assez fort pour résister à toutes les attaques dont il sera l'objet de la part des vingt assaillants de l'opposition de gauche, assaillants qui auront le droit de remonter jusqu'au coup d'État du 2 décembre, jusqu'à l'expédition du Mexique, jusqu'aux fautes de 1863 et 1866, puisque le gouvernement personnel aura encore commis cette maladresse de ne pas établir, dès le 12 juillet dernier, jour du Message, la solution de continuité qui eût permis au cabinet du gouver-* nement constitutionnel de dire : « Irresponsables de tout ce » qui est aulérieur à cette dale, nous ne sommes responsables
i> que de ce qui lui est postérieur; conséquemment , nous ne » relèverons que les attaques dont nos actes sont l*objet. v 0 quart d'heure de Rabelais 1
SS nofembre 18S9.
a MM. Rochefort, Crémieux et Emmanuel Arago sont nommés. Assurément, cela est contrariant pour le gouvernement, qui avait pris tant de peine pour bouleverser de fond en comble les circonscriptions électorales de Paris et les découper de la manière la plus baroque ; mais cela n'est que contrariant... Trois députés de plus ou de moins siégeant à gauche ne changeront rien aux votes de la majorité^ qui sera d'aulant plus compacte que la minorité sera plus violente. S'il tient les engagements téméraires qu'il a pris, M. Rochefort sera expulsé de Tenceinte législative; et s'il ne les tient pas , il sera conspué , il sera hué par les électeurs dont il aura exploité la haine et trompé l'attente. Il n'y a pas à se préoccuper de lui. M. Crémieux, qui a un grand talent au barreau , n'a jamais eu une grande puissance à la tribune, même après le 24 février, même après qu'il avait été l'un des membres du gouvernement provisoire. M. Emmanuel Arago, lorsqu'il prendra la parole, soit avant soit après M. Jules Favre, ne fera vibrer aucune corde nouvelle..* Donc, il ne faut pas attacher d'importance aux élections dont le dépouillement vient d'avoir lieu. «
Tel était l'avis que nous entendions émettre à des trem-^ bleurs de la veille, soudainement rassurés dès qu'ils ont eu connu le résultat du scrutin qui les avait tant effrayés avant qu'il fût le fait accompli.
Leur avis n'est pas le nôtre.
Il faut voir les choses telles qu'elles sont, sans les grossir, mais aussi sans les amoindrir.
Combien l'Empire, sous les traits de M. Terme, et avec le coûteux appui du journal le Peuple français j a-t-il eu de voix dans la circonscription où il est entré en lutte avec la République? 2,764 voix contre 31,000, car les voix données à M. Carnot contre M. Rochefôrt , si elles n'étaient pas des voix données à l'outrage, étaient des voix données à la République.
Donc, à moins de s* aveugler, il faut reconnaître que c'est la République qui est sortie triomphante, à Paris, de Turne électorale.
— Mais Paris n'est pas la France , et si Paris aspire à la République, les départements la repoussent.
— L'objection serait sérieuse si, au lieu d'être avec Paris, la logique était avec les départements; mais il n'en est pas ainsi. La logique, sous le nom de suffrage universel, conspire en faveur de la République contre l'Empire; elle le mine si profondément, que, le jour venu, il suffira pour qu'il tombe du plus léger souffle.
Cette chute, il y aurait encore un moyen, sinon de Tem* pécher, du moins de la retarder. Ce serait d'oser dire à l'Empereur la vérité. Mais nul n'ose la lui dire; non pas que l'on redoute d'exciter sa colère, mais on craint de ne provoquer de sa part que l'incrédulité de l'apathie. Il a une sérénité qui déconcerte la franchise; il a une affabilité qui décontenance la sincérité; il a une douceur qui désarme la rudesse. Aussi ne voit-il que ce qui se passe à la surface , aussi n'est-il instruit de rien. C'est à qui le trompera, non pour le tromper, mais pour lui plaire. Le désir de plaire rend si ingénieux I
Après les élections générales de mai et de juin derniers, avertissement suprême donné à l'hérédité impériale par le
suffrage universel, si des voix dévouées mais indépendantes, fermes sans être blessantes, eussent'dit à TEmpereur la vérité, il n*eàt pas commis coup sur coup la faute de la session extraordinaire, qui a en^ndré la demande d'interpellations des 116 ;la faute du Message effaré; la faute de la prorogation abusivement prolongée; la faute de la formation d*un ministère inconséquent et insuffisant ; la faute enfin du sénatus-consulte ; car toutes ces fautes, le plébiscite, qui était prescrit par la nature des choses, les eût empêchées de naître et de pulluler.
Ces fautes, qu'il était si facile de prévoir, les coupables adulateurs de TEmpire ne nient plus qu^elles aient été commises, mais ils disent à TEmpereur: a Qu'importe! vous avezTarmée, qui ne laissera pas Fémeute renverser TEmpire.»
Mais s'il n'y a pas d'émeutes, si le Nombre est patient, s'il attend imperturbablement qu'il y ait de nouvelles élections générales qui convertissent en majorité souveraine la minorité formidable de 1869, que feront, que pourront faire neuf cent mille fusils Cbassepot, contre cinq millions de bulletins de vote?
Lorsqu'il n'y a ni ennemis à combattre au dehors ni insurgés à réprimer au dedans, à quoi sert une armée de neuf cent mille hommes, sinon à grever le budget, à mécontenter les contribuables, à dépeupler les campagnes, à briser le lieu des familles et à grossir le chiffre de l'opposition électorale? Alors l'armée est un poids, non un appui; une faiblesse, non une force; un écueil, non un port.
Dans un pays où tous les citoyens âgés de vingt et un ans ont le droit de voter au scrutin secret, la démission de l'émeute sans le désarmement de l'armée, et la permanence d'une armée de neuf cent mille hommes sans emploi et conséquemment sans autre avancement que l'avancement produit par la mortalité normale, c'est fatalement, à terme
458 QUESTIOItfS DE L'ANNÉE 1869.
assez court, le rétablissement de la République par la progression du mécontentement populaire, se faisant jour, sans péril, sous la forme et sous le nom du suffrage universel.
Comment TEmpire 8*est-il substitué à la République?
Par Tannée et par le suffrage universel.
Lisez les paroles de FÉcriture sainte :
• Ce qui l'eit établi par périra par •
25 nofembre 18S9.
Le Constitutionnel à la Liberté :
La France n*est pas républicaine, M. de Girardin le reconnaît lui-même. Or, s*ii en est ainsi, pourquoi veut-il que TEmpire dépose les armes au lieu de lutter? Non, TEmpire libéral luttera, et il vaincra assurément, pourvu quHI marche d^un pas ferme dans la voie nouvelle qu'il s*est tracée. *
La Liberté au Constitutionnel :
Tout est dans ce mot : a pourvu que. n
La Liberté le demande au Constitutionnel : peut-on sérieusement et de bonne foi espérer que a l'Empire marchera d'un pas ferme dans la voie nouvelle qu'il s* est tracée » , lorsqu'on voit ce qu'on sait et qu'on sait ce qui se passe?
L'ayant appris sans doute par les députés à qui l'offre en avait été faite, tous les journaux de l'étranger d'abord, et de la France ensuite, ont annoncé que MM. Buffet, Daru, Segris et de Talhouët avaient refusé les quatre portefeuilles que M. Emile Ollivier avait été chargé par l'Empereur de leur proposer. Si le fait est vrai, comment le qualifier? Estce là un 'acte de strict gouvernement constitutionnel? N'est-ce pas là un acte de pur gouvernement personnel?
La Liberté eût compris que les ministres du 17 juillet, redoutant d'affronter les débats qui vont s'engager à la tri-
bune du Corps législatif, eussent donné tous leur démission, aCn de laisser au chef de TÉtat pleine liberté de former au grand jour un cabinet nouveau, lequel eût pu emprunter plusieurs de ses membres au cabinet ancien; mais ce que la Liberté ne comprend pas, ce qu'elle ne saurait comprendre, c'est que, les ministres du 17 juillet n'ayant pas jugé nécessaire de donner leur démission, et leurs places n'étant pas vacantes , des envoyés soient allés à deux reprises chercher H. Emile OUivier à mille kilomètres de Paris pour aboutir à... la note du Journal officiel du 19 novembre, ainsi conçue :
Plusieurs journaux parlent de diverses modifications ministérielles. Les bruits répandus à ce sujet sont dénués de fondement.
C'est donc uniquement pour le plaisir de faire trois mille kilomètres en chemin de fer que M. Emile OUivier est venu de Saint-Tropez à Paris , retourné de Paris à Saint-Tropez, et revenu de Saint-Tropez à Paris!
MM. Buffet, Daru, Segris, de Talhouët, montrant à leurs amis les lettres qu'ils avaient reçues leur offrant d'être ministres , ont donc fabriqué de fausses lettres et n'ont été que des vantards!
Est-ce supposable?
Il y a des caractères qui défient de telles suppositions.
Eh bien, s'il est vrai que ces lettres aient été écrites, MM. Buffet, Daru, Segris et de Talhouët, déliés de toute discrétion par la note du 19 novembre, ont-ils eu tort de refuser des portefeuilles qui n'étaient pas libres et qui leur étaient offerts dans l'ombre.
La Liberté le demande au Constitutionnel.
Si au lieu d'être transgressée, si au lieu d'être foulée aux pieds par le gouvernement personnel, la règle constitu-
tionnelie avait été scrupuleusement observée, que fût-il arrivé?
Ou TEmpereur eût attendu un vote du Corps législatif constituant en minorité les ministres du 17 juillet, ou il serait arrivé ce qui suit :
Le Journal officiel eut annoncé que les ministres du 17 juillet avaient déposé leur démission entre les mains de Sa Majesté.
Ce même jour ou le lendemain, ce même journal eut ajouté que M. Emile Ollivier avait été appelé par l'Empereur.
Ainsi constitutionnellement chargé de composer le premier cabinet constitutionnel, M. Emile Ollivier eut eu des moyens de persuasion et d'action qui lui ont fait défaut. La presse, animée de Tesprit nouveau, eût pesé de tout son poids afin de décider sinon M. Daru, lié et empêché par sa résistance historique, le 2 décembre 1851, au coup d*Etat, du moins MM. Buffet, Segris et de Talhouët, à entrer dans le ministère dont la formation était la conséquence de la demande d'interpellation à laquelle cent noms s'étaient ralliés à la suite des leurs. Tous motifs avouables, tous prétextes plausibles leur manquant absolument, MM. Buffet, Segris et de Talhouët eussent accepté après adoption d'un programme délibéré en commun.
Le discours impérial du 29 novembre eût été non plus l'œuvre personnelle du monarque, mais l'œuvre collective 'du cabinet;
Combattue par l'extrême gauche et par l'extrême droite, qui l'une et l'autre eussent voulu se compter, l'élection du président du Corps législatif eût eu une signification politique au lieu de n'avoir qu'une signification effacée;
Étant né hors la session, quoique engendré par le Message du 12 juillet, le ministère, avant même qu'il fût procédé à la vérification des cinquante-deux élections contestées, se
fût empressé de poser & la majorité la question de confiance ;
Alors y tt TEmpire, marchant d'un pas ferme dans la voie nouvelle qu*il s^est tracée» (expressions textuelles du Consti-^ tuiionnel), eut été en pleine vérité du gouvernement constitutionnel.
Alors le débat se fût résolument » hautement, exclusivement engagé à la tribune législative entre ces deux formes :
La forme constitutionnelle ;
La forme républicaine.
Mais est-ce là ce qui a été fait?
Non.
Aussi le débat à la Chambre des députés aura-t-il lieu logiquement entre :
Le gouvernement personnel ;
Le gouvernement républicain.
tt L*Empire n'ayant pas marché d*nn pas ferme dans la voie nouvelle qu'il s'est tracée v , le gouvernement constitutionnel demeure conséquemment hors de cause et de débat.
Le conditionnel du journal que dirige M. Gibiat ne s' étant pas réalisé, son a pourvu que...» étant resté en suspens, TEmpire pourra lutter, mais il ne pourra échapper à la défaite certaine que lui prépare la logique.
De tous les rouages du mécanisme de 1851-1852, il n'y en avait plus qu'un seul qui ne fût pas détraqué; ce rouage c'était l'armée ; mais le voilà enrayé à perpétuité par la démission de l'émeute!
Lorsqu'il n'y a pa» d'émeute, c'est absolument comme s'il n'y avait pas d'armée, — sauf au point de vue du budget de l'État et du mécontentement des contribuables-électeurs. La démission de l'émeute est donc un fait considérable, trèsconsidérable, dont les conséquences apparaissent à tout œil qui voit d'un peu loin.
462 QUESTIONTS DE L'ANNÉE 1869.
Ce que la Liberté vient de répondre au Constitutionnel^ est-ce quMl y a un seul des conseillers de TEmpereur qui lui soit assez dévoué pour oser le lui dire franchement?
Non, il n'y en a aucun; et c'est parce qu'il n'y en a aucun que le suffrage universel est le chemin qui ramènera la France à la République, de laquelle le gouvernement constitutionnel sincèrement et résolument pratiqué eut peutêtre réussi à la détourner pendant longtemps.
Il y a des sympathies qui rendent aveugle ; il y en a d*autrès qui rendent clairvoyant.
L'empereur Napoléon III sera perdu, hélas! par la crainte que tous ceux qui l'approchent ont de lui déplaire; il sera perdu par des défaillances aussi funestes que des trahisons.
N'est-il pas un homme comme vous?
N'êtes-vous donc pas des hommes comme lui?
Eh bien , dites-lui la vérité. Elle n'est pas plus difficile à dire qu'à écrire et à imprimer. Si vous n'osez pas la lui dire, faites-la-lui lire!