‹ L'ornière; questions de l'année 1869Chapitre 127 sur 149 · LE 2 DÉCEMBRE 1851 ET LE 2 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE 2 DÉCEMBRE 1851 ET LE 2 DÉCEMBRE

S décembre 1869.

Jamais le coup d'État du 2 décembre 1851 ne nous a trouvé ni parmi ses conseillers, ni parmi ses auxiliaires, ni parmi ses apologistes. Nous l'avons toujours très-sévèrement blâmé, ainsi que sont là pour l'attester les nombreux avertissements donnés à la Presse de 1852 à 1856 et la condamnation du rédacteur en chef de la Liberté le 6 mars 1867. Mais si le coup d'État a des juges inexorables, il a eu longtemps ses glorificateurs.

— Ces derniers, que disaient-ils pour le justifier?

— Ils disaient qu*il avait sauvé ]a société, menacée par les élections générales de mai 1852.

— Est-ce qu'à la fin de Tannée 1852 la société courait moins de périls qu'elle n'en court à la fin de Tannée 1869?

Si les périls ont plutôt augmenté que diminué, quel service aura donc rendu à la société, à la liberté, à Tordre , le coup d'État du 2 décembre 1851?

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29 novembre 18(19.

Aucune objection de notre part à convenir que les 24 mai et 7 juin 1869 les trois millions et demi d'électeurs opposants ont plutôt voté contre le gouvernement personnel qu'ils n'ont voté pour le gouvernement républicain ; mais est-il vrai qu'il en ait été ainsi pour les électeurs de Paris , qui d'abord ont voté pour MM. Gambetta, Thiers, Bancel, Ernest Picard, Gamier- Pages , Jules Ferry, Jules Favre, Jules Simon, Eugène Pelletan, et qui ensuite viennent de voter pour MM. Rocherort , Crémienx et Emmanuel Arago ? De bonne foi , peut-on dire que le vote de Paris, les 24 mai , 7 juin et 24 novembre^ ait été a un vote conservateur? »

Si important que soit le vote de Paris, de Lyon, de Marseille, nous ne lui attribuerions pas une influence prépondérante et décisjve si le gouvernement personnel, regardant en face le péril et lui faisant résolument sa part, avait opposé tout de suite et d*une main ferme le drapeau du gon-

vernement parlementaire au drapeau du gouTemement républicain. I

Est-ce là ce qu'il a fait?

Où constitutionnellement , loyalement , il fallait un plébiscite, il a rusé avec sa propre constitution et a demandé au sénatus-consulte ce que celui-ci n'avait pas constitutionnellement le pouvoir de donner.

Où il ne fallait proroger le Corps législatif que juste le temps nécessaire de composer un cabinet dont tous les membres fussent eiclusivement pris parmi les 116 signataires de Tinterpelhition , le Corps législatif a été abusivement prorogé du 12 juillet au 29 novembre, et si irrégulièrement qu*on ne sait plus aujourd'hui comment clore autrement que par un méchant subterfuge la session extraordinaire avant d'ouvrir la session ordinaire , à moins de donner toute la solennité d'une ouverture de session ordinaire à une queue de petite session extraordinaire et spéciale.

Où il fallait soit garder les ministres du 17 juillet sans les ébranler par une tentative justement avortée , soit leur demander à tous leur démission, afin de former régulièrement un cabinet nouveau et homogène qui fût l'expression logique et sincère de la situation nouvelle : ni l'uue ni l'autre de ces deux conduites correctes n'a été tenue. Il y en fivait une qui était incorrecte, inconséquente, inconsidérée, c'est celle-là qui a été choisie.

A quelle forme de gouvernement, si ce n'est au gouvernement du bon plaisir et de l'arbitraire , de tels actes appartiennent-ils? Que doit -on en attendre? Que peut-on en espérer ?

La France veut fermement son droit.

Ce droit , quel est-il ?

C'est le droit d'être bien gouvernée.

Elle est prête à recommencer une troisième expérience du

gouvernement parlenienlaire, à la condition que cette dernière expérience soit décisive en oui ou en non.

Mais si , cette fois encore , l'épreuve était faussée , la France irait où la conduit naturellement le suffrage universel : elle irait à la République, qui est au suffrage universel ce que la pomme est au pommier; ce que Tembouchure d'un deuve est à sa source.

L'essai que tente la France d'accoupler le suffrage universel avec le gouvernemenf monarchique , l'élection souveraine avec l'hérédité inconséquemment souveraine, est un essai qui n'a d'antécédent dans aucun temf s et d'analogue dans aucun pays; donc, c'était un essai dont le succès exigeait presque du génie, en tout cas autant de bon sens que de loyauté.

A-t-il été entrepris et se poursuit-il dans ces conditions ?

Si de 1869 à 1875, en admettant que la législature actuelle vive jusqu'à l'expiration légale de son mandat, la France est tiraillée entre deux gouvernements , l'un n'étant pas le gouvernement personnel dans sa virtualité , l'autre n'étant pas le gouvernement constitutionnel dans sa vérité , mais l'un et l'autre ainsi neutralisés l'un par l'autre étant l'impuissance aux prises avec la centralisation, point n'est besoin d'être sorcier pour prévoir et prédire que le Nombre, le souverain Nombre, l'immense majorité des électeurs, élira une majorité parlementaire dont il est vraisemblable que le premier acte sera de voter le rétablissement de la Constitution du 4 novembre 1848, ce qui rendrait superflue la convocation de toute Constituante. Dans ce cas, il suffirait de faire élire immédiatement par le suffrage universel le président de la République, aux termes du chapitre V de cette Constitution, mârement, très-mûrement, trop mûrement délibérée par une Constituante qui a compté dans son sein toutes les illustrations de la France. Rien, on le voit ,

ne serait plus court et plus simple. Ce serait la revanche de

la Constitution du 4 novembre 1848 contre la Constitution du 14 janvier 1852; ce serait la revanche du suffrage universel agissant en pleine lumière et en pleine liberté contre le suffrage universel ayant agi en pleine obscurité et privé de toute liberté de discussion et de réunion.

Pendant les années qui s'écouleront de 1870 à 1875, le nombre des électeurs qui à cette époque auront appris à lire, à écrire, à compter, à comparer et à réfléchir, se sera considérablement accru par les progrès de l'instruction primaire; tandis que le nombre des électeurs ne sachant ni lire, ni écrire, ^i compter, aura considérablement diminué par le fait de la mortalité ; or, Taveuglement de TEmpire irait-il jusqu'à croire que le suffrage universel votera à cette époque pour un gouvernement ne pouvant exister qu'avec le maintien du service militaire obligatoire, lorsque l'armée aura coûté pendant six années trois milliards pour ne servir à rien qu'à appauvrir le pays, qu'à arrêter la population dans son essor et dans sa taille, qu'à dépeupler les campagnes, qu'à désespérer les familles et qu'à mécontenter les contribuables électeurs?

En 1875, si l'armée, composée de neuf contingents annuels de cent mille hommes chacun , absorbant conséquemment chaque année toute la classe, n'a pas rendu à la France ses limites naturelles et nécessaires, ses limites républicaines de 1801, et si l'ordre s'est exclusivement maintenu par la liberté, sans le concours de la force, nul doute que le suffrage universel ne se prononce souverainement contre le service militaire obligatoire. Qr, sans armée ainsi recrutée, sans armée de neuf cent mille hommes coûtant cinq cent millions par an, que deviendra l'hérédité impériale? Cette question, l'Empereur Napoléon III se l'est-il posée?

Le sort de l'hérédité impériale est aussi facile à prévoir que serait facile à prédire le sort d'un capitaine de bateau à vapeur qui, ayant une très-longue traversée maritime à faire.

n'aurait à bord de son steamer que la moitié du charbon nécessaire pour arriver jusqu^au port d'approvisionnement ou de débarquement.

Un des symptômes qui accusent le plus exactement à l'œil exercé la gravité de la situation politique, c'est l'attitude prise dans les élections de juin et de novembre 1869 par M. Ailou, le second des candidats en concurrence de MM. Brisson et Giais-Bizoin dans la quatrième circonscription de Paris. Assurément, s'il est un homme qui allie au plus haut degré la modération du caractère à la modération du langage, c'est l'ancien bâtonnier du barreau de Paris, c'est l'honorable prédécesseur de l'honorable M. Grévy. Eh bien, en quels termes s'est-il exprimé? Il a dit :

« Je ne suis pas un irréconciliable, en ce sens que ce mot impliquerait des violences révolutionnaires, dont je suis l'adversaire systématique, mais je ne me réconcilierai jamais, n

Si des hommes tels que M. Allou, ennemis par nature autant que par raison de tout excès funeste au triomphe durable de la liberté, proclament ainsi publiquement leur refus de concours, et déclarent que l'Empire, quelque libéral qu'il puisse avoir la fantaisie de le devenir, ne les comptera jamais parmi ses ministres ; si ce langage excessif est encore trouvé trop modéré par les électeurs; si enfin M. Emile Ollivier est la limite extrême au delà de laquelle l'Empire ne rencontrera plus que des juges inexorables prêts à le condamner, quel avenir a-t-il devant lui? Où puisera-t-il la force nécessaire pour franchir la distance séparant les élections générales de 1869 des élections générales de 1875?

C'est sans rire que le Constitutionnel parle encore d' «Empire parlementaire »! Où le Constitutionnel a-t-il jamais lu, soit dans un journal anglais, soit dans un journal belge,

que a Sa Majesté avait réuni ses ministres pour leur faire

468 QUESTIONS DE L'AMNÉE 1869.

connaître le discours de la couroBoe »? Est-ce que ce ne sont pas en 1869, en France, les mêmes errements du gonvernement personnel que Tannée dernière et qu'il y a dix ans? Est-ce que s*ils eussent été sérieifsement des ministres parlementaires, les ministres du 17 juillet n'eussent pas été heureux de saisir celte occasion que leur offrait la juste prétention de rédiger eux-mêmes le discours de la couronne pour en faire une question de cabinet, et attester ainsi aux yeux de toute la France électorale la réalité , la sincérité du changement de régime, dont les votes des 24 mai, 7 juin et 22 novembre sont Timpérieuse et la légitime revendication?

Le Constitutionnel a dans la durée de TEmpîre une con- Qance que nous regrettons profondément de ne pas avoir, car Topiniàtreté de nos sympathies pour l'Élu du 10 décembre 1848 a survécu, nous ne l'avons jamais caché, au coup d'État du 2 décembre 1851 , quoique nous l'ayons toujours sévèrement condamné en toute circonstance où nous avons eu à le juger.

Cette confiance que nous n'avons pas, un seul acte pourrait nous la donner; ce serait la formation d'un cabinet ne devant sa naissance qu'à un vote imposant de la majorité parlementaire, expression fidèle de la minorité électorale de 1869, de cette minorité de trois millions et demi de votants qui, sans les excès de la pression administrative, eût été incontestablement la majorité du pays. La France n'aspire pas à la République par la révolution, mais elle est fermement résolue à subordonner le maintien de l'Empire à la plénitude de la liberté, sans laquelle le gouvernement le mieux intentionné ne tarde pas à n'être que le règne de tous les abus.

Ce règne, la France n'en veut plus sou^ aucun nom, sous aucune forme et à aucune condition.

C'est un règne fini.

Tout effort qui serait tenté pour le prolonger n*aboutirait qu*à assurer et qu'à bâter le retour de la République.

La France est lasse (i*étre mal gouvernée ; elle est lasse de payer une armée et une marine qui Técrasent, et qui ne sont Texpression d'aucune pensée politique, ainsi que Tout attesté la guerre de Crimée au nom du maintien des traités, la guerre d'Italie au mépris de ces mêmes traités, l'expédition du Mexique et notre a neutralité non attentive » en 1866, neutralité plus coûteuse qu'une guerre, plus désastreuse qu'une défaite, sans même excepter Waterloo.

La France est à bout de patience. L'Empire n'a plus une minute à perdre s'il ne veut pas qu'aux prochaines élections générales la France tout entière vote comme a voté Paris tout entier.

29 Doiembre 1869.

Le discours prononcé par l'Empereur a la prétention d'être l'expression de la « volonté du pays » .

L'exprime-t-il en réalité ?

Ce n'est pas l'impression qu'en donne une première et très-rapide lecture.

Il est douteux qn'un examen réfléchi lui soit plus favorable.

Les lieux communs sur l'ordre avec la liberté, au lieu de l'ordre par la liberté, sont usés, plus usés que les vieille» monnaies condamnées à la refonte. Il serait temps qu'une politique nouvelle parlât un langage moins suranné.

La logique a prouvé une fois de plus qu'on ne la violait

pas aussi aisément qu*on viole la liberté, car c*est la session prorogée, c'est une fin de session qui a été ouverte solennellement aujourd'hui par le discours impérial!

Triste aveu de Tindigence de notre politique! Elle n'a trouvé à louer à Textérieur que Tabolition de Tesclavage par les États-Unis, du servage par la Russie, de TEglise anglicane en Irlande par l'Angleterre, la jonction de la Méditerranée et de la mer Rouge par la commandite , et enfin la réunion du concile à Rome.

Pas un acte dont la France ait pu justement se glorifier !

30 notembra 1869.

Nous défiant de notre première impression, qui n'avait pas été favorable au discours par lequel l'Empereur a solennellement ouvert, non pas la session, mais une queue de petite session du Corps législatif nouée à la session annuelle du Sénat; nous avons successivement demandé à tous les hommes politiques, en assez grand nombre, que nous avons rencontrés, ce qu'ils en pensaient, et aucun d'eux n'a pu nous dire si ce discours était libéral ou s'il était réactionnaire. Serrés de près, tous ont dû avouer que le moindre reproche qu'on pût lui adresser était celui d'incohérence.

Ce discours malheureux débute par une calomnie contre la France, calomnie qui aura le monde entier pour écho.

n commence par cette phrase :

Il n'est pas facile d'établir en France Tusage régulier et paisible de la liberté.

Quel est donc le pays où l'usage régulier et paisible de la liberté se soit jamais aussi facilement établi qu'en France ? Est-ce en Angleterre ? Est-ce même aux États-Unis ? Les té-

moignages les plus irrécusables sont là pour attester le contraire. Comment! voilà un pays qui passe brusquement et sans transition du cens électoral le plus étroit au suffrage universel le plus large sans que depuis vingt et un ans ce passage ait jamais donné lieu au plus petit désordre , même en avril 1848, à une époque où ce pays était en pleine révolution ; et lorsqu'il serait juste de le glorifier, son gouvernement Taccuse, le condamne, le flétrit!

N'est-ce donc pas en pleine liberté de la presse, en pleine liberté de réunion, en pleine liberté du suffrage universel qu'a eu lieu l'élection du 10 décembre 1848?

L'oublier, c'est ajouter à la calomnie l'ingratitude.

Baissons la tête, nous qui, usant de la liberté de notre plume, sur la foi des assurances qui nous avaient été prodiguées et des écrits qui nous avaient été offerts en gage^ avons pris le premier l'initiative de la candidature dont le succès a coûté si cher à la liberté !

La première phrase que nous venons de citer textuellement est suivie de celles-<;i, dont le sens, nous l'avouons, est encore une énigme pour nous :

Depuis quelques mois la société semblait menacée par des passions subversives, la liberté compromise par les excès de la presse et des réunions publiques ; chacun se demandait jusqu'où le gouvernement pousserait la longanimité. Mais déjà le bon sens public a réagi contre les exagérations coupables; d'impuissantes attaques n'ont servi qu'à montrer la solidité de l'édifice fondé par le suffrage de la nation.

Si les articles injurieux du Rappel, de la Réforme et du Réveil, si les discours insensés tenus dans les réunions du boulevard de Clichy et des Folies-Belleville n'ont servi qu'à provoquer la juste réaction du bon sens public et a qu'à montrer la solidité de l'édifice fondé par le suffrage de la nation » , quelle est la conséquence à tirer de cette expérience décisive et salutaire? C'est que la liberté a ses lois naturelles,

472 QUESTIOJVS DE L'ANÎNÉE 1869.

aussi Gxes» aussi invariables que celles en verlu (lesquelles le fleuve qui est momentanément sorti de son lit y rentre de lui-même ; c'est qu'on peut et qu'on doit s'en rapporter uniquement à elle du soin de faire bonne et prompte justice de la calomnie, de l'injure, de l'erreur, de l'exagération, de l'ignorance et de l'ineptie. Eh bien I est-ce cette conséquence rigoureuse et loyale que tire le discours de ce qu'il vient d^affirmer, conséquence à laquelle nous eussions applaudi des deux mains ? Non ; il se jette de toute la hauteur de son affirmation dans la contradiction la plus creuse. Il se dément en ces termes :

Néanmoins, Tincertitude et le trouble qui existent dans les esprits ne sauraient durer, et la situation exige plus que jamais franchise et décision.

Le mépris de la logique peut-il aller plus loin ?

Si les excès de la presse et des réunions n'ont servi qu'à montrer la solidité de l'édifice fondé par le suffrage de la nation et qu'à provoquer la réaction du bon sens public, comment ont-ils pu jeter l'incertitude et le trouble dans les esprits ? et s'ils ont jeté l'incertitude et le trouble dans les esprits, comment ont-ils pu provoquer la réaction du bon sens public et montrer la solidité de l'édifice fondé par le suffrage de la nation?

Entre ces deux propositions qui se contredisent il faut opter. L'une ne peut subsister avec l'autre dans le même paragraphe du même discours sans être une offense à la raison du lecteur.

C'est dans ce même paragraphe de ce même discours que se rencontrent ces trois mots :

Longanimité ;

Franchise ;

Décision.

Que signifient-ils? Que peuvent-ils prétendre signifier?

Signi6ent-ils que les lois existantes vont être remises en vigueur, sinon aggravées ? Alors pourquoi en avoir suspendu le cours? Interrompre à son gré le cours de la légalité pour le reprendre selon son bon plaisir, cela ne s'est jamais appelé dans aucune langue , en aucun temps , en aucun pays : longanimité ; cela s*est appelé toujours et partout : arbitraire. Que voulez-vous que nous pensions de la justice en France et de son indépendance du gouvernement , quand nous voyons cette même justice, dans cette même année 1869, sous le régime des mêmes lois, sous le règne du même souverain, accumuler poursuites sur poursuites contre les journaux, et puis cesser tout à coup ces poursuites sans que Thostilité et Tinjure aient désarmé ?

Puisque TEmpire proclame que « la situation exige plus que jamais franchise et décision », s'il est décidé soit à replacer la légalité au-dessus de la longanimité, soit à continuer de mettre la longanimité au-dessus de la légalité, pourquoi ne Tavoir pas déclaré avec franchise? L'ambiguïté est une forme de langage qui s'accorde mal avec la décision.

Il y a lieu de penser que si le discours impérial du 29i)ovembre 1869 eût été l'œuvre collective du cabinet au lieu d'être l'œuvre personnelle du chef de l'Etat, ce premier paragraphe eût été autrement conçu et autrement rédigé. Ce sera un motif de plus pour qu'à l'avenir les discours de la couronne soient ce qu'ils furent en France de 1831 à 1848, et ce qu'ils sont en Angleterre et en Belgique.

Le second paragraphe n'est ni plus heureux ni plus juste que le premier.

Il débute en ces termes :

La France veut la liberté, mais avec l'ordre. L'ordre, j*en réponds. Aidez -moi, messieurs, à sauver la liberté.

La France serait insensée si elle voulait séparément ce qui est inséparable. Il n'y a pas de liberté sans ordre; il n'y

474 QUESTIONS DE L'AxVNÉE 1869.

a pas d^ordre sans liberté. La liberté, c'est Tordre; Tordre, c^est la liberté. La liberté sans Tordre , c'est le despotisme de la multitude; Tordre sans la liberté, c'est le despotisme de Tarmée.

La liberté est le droit des peuples.

L'ordre est le devoir des gouvernements ; il est leur principale raison d'exister ; mais cette raison cesse dès que Tordre, au lieu d'être la garantie de la liberté, n'en est que le sacri6ce. Quels sont donc, en France, ceux qui la menacent, pour que l'Empereur soit fondé à jeter ce cri de terreur: a Aidez-moi, messieurs, à sauver la liberté d ?

Est-ce que les élections générales du 24 mai , les scrutins de ballottage du 7 juin, les réélections du 22 novembre, ont été troublés par la violence? Est-ce que Télection de M. Rocbefort, que nous avons combattue à outrance aussi longtemps qu'elle n'a pas été un fait accompli , est un acte plus exorbitant que Télection de M. O'Donovan Rossa par les électeurs de Tipperary, quoique leur élu ait été condamné en 1865 comme coupable de haute trahison, et qu'il soit encore enfermé dans la prison de Pentonville?

Parce que des processions de fenians ont eu soIennçUemenl lieu dans les rues de Dublin et dans les rues de Londres, parce que M. O'Donovan Rossa a été élu membre du Parlement, est-ce qu'il est jamais venu à la pensée de la reine Victoria et du cabinet britannique de pousser ce cri : Aidezmoi, aidez-nous, messieurs, à sauver la liberté?

Jeter du palais du Louvre ce cri effaré dont toute l'Europe va retentir, c'est y faire croire qu'il se commet en France des excès sans pareils dans aucun pays libre, ni en Angleterre , ni en Belgique, ni aux États-Unis, ni en Suisse.

Ces excès, sauf des écarts de langage de la part d'apprentis de la parole, quels ont-ils été? Ces écarts de langage, qui les eût relevés , qui y eût prêté la plus légère attention , soit à Londres , soit à Bruxelles , soit à Genève , où cependant le

maintien de Tordre n*a point pour rempart on million de baïonnettes?

tt L'ordre, j*en réponds! » s* écrie le discours du 29 novembre 1869.

a Ne redoutez pas l'avenir ; la tranquillité sera maintenue quoi qu'il arrive! o disait le discours du 25 novembre

Comment , en 1851 , a la tranquillité a-t-elle été maintenue , quoi qu'il arrive n ? Qu'est-il arrivé? Qui a attaqué le gouvernement établi? Qui l'a renversé? Qui a déchiré la Constitution du 4 novembre 1848? Qui a arrêté nuitamment les représentants du peuple, élus du suffrage universel? Qui enfin a dissous par la force l'Assemblée législative?

Tristes , tristes souvenirs , qu'il nous est toujours douloureux de rappeler, et que nous ne rappelons jamais que lorsque nous y sommes impérieusement contraint par la nécessité de disculper et de défendre la France calomniée , la liberté attaquée !

Sire, si ces souvenirs du 2 décembre, qui resteront écrits en lettres de sang dans l'histoire, vous sont importuns, vous aviez un moyen de les écarter : c'était d'ajouter aux deux dates du 20 décembre 1851 et du 21 novembre 1852 une troisième date, celle du 12 juillet 1869, qui marquât ineffaçablement la solution de continuité entre l'Empire personnel et l'Empire constitutionnel , entre l'Empire autoritaire et l'Empire parlementaire, entre tout ce qui était antérieur et tout ce qui était postérieur à l'envoi du Message provoqué par l'interpellation des 116. Mais alors la logique exigeait que les ministres remplaçant MM. Baroche, Duruy, de la Valette , Rouher et Vuitry, formassent un cabinet homogène et responsable , ayant sa politique et la défendant, et que le discours du 29 novembre fût son œuvre et non la vôtre.

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