LE TEMPS PERDU
le Corps législatif se montre plus intolérant que le suffrage universel lui-même. Si le Corps législatif eut annulé les élections de MM. Wilson et Justin Durand, et que, conformément à tous les précédents et selon toutes les probabilités, MM. Wilson et Justin Durand eussent été réélus, qu'est-ce que le Corps législatif y eût gagné en pureté plus grande? Quatre fois en 1 844 Télection de M. Charles Laflitte fut cassée par la Chambre des députés ; ce ne fut que la cinquième fois que, de guerre lasse, il finit par être admis. Puisque les électeurs de Louviers devaient ainsi avoir le dernier mot, n'eût-il pas mieux valu admettre tout de suite leur élu?
M. Jules Ferry, nous le pensons, eut été plus habile et peut-être plus heureux s'il eut négligé ce qu'il a appelé les faits personnels, et qu'il eût exclusivement employé toute la puissance de sa parole à montrer jusqu'où pouvaient aller les entraînements et les abus des candidatures officielles, puisque le gouvernement avait autorisé que le préfet de la Gironde coupât, recoupât, découpât, disloquât, torturât aussi monstrueusement, aussi scandaleusement qu'il l'a fait, les circonscriptions électorales de son département. C'était sur ce point qu'il- fallait appeler le gouvernement, qu'il fallait appeler M. de Forcade la Roquette à donner des explications précises ! C'était sur ce point qu'il fallait lui demander d'expliquer à la Chambre ce flagrant désaccord entre les actes de son administration et ses déclarations de tribune ! Cette explication, il lui eût été impossible de la donner I Cet accord, il lui eût été impossible de l'établir!
La question cessant alors d'être une question de personne et devenant une question de principe, il était impossible que les 1 14 ne votassent pas conformément à ce paragraphe de leur manifeste ainsi conçu :
Une réforme électorale opérée avant le renouvellement du Corps législatif ayant pour but notamment de déterminer par la loi le
nombre et Tétendue des circonscriptions et de sauvegarder la liberté des élections.
L'opposition qui a nos sympathies, ce n'est pas Topposilion de chicanes , c'est l'opposition de principes ; c'est l'opposition qui oppose système à système , ou , à l'absence de système , un ensemble de vues toutes convergentes vers le même point; ce n'est pas l'opposition facile, c'est l'opposition supérieure; ce n'est pas l'opposition qui dit au gouvernement : tt Ce que vous avez fait est mal fait », c'est l'opposition qui lui dit : a A votre place, voilà ce que j'eusse fait! Vous n'avez pas de principes, voici les miens ; vos idées sont fausses, voici les miennes; si elles ne sont pas justes, démontrezle avec la môme évidence que nous avons démontré la fausseté des vôtres I » La routine en matière d'opposition n'est pas plus de notre goût qu'en matière de gouvernement. Lorsque l'opposition fait, selon nous, fausse voie, nous le lui disons avec une franchise et une indépendance égales à celles dont nous avons fait preuve quand nous avons eu à dire du dernier discours du chef de l'État ce que nous en pensions consciencieusement. Or, ce que nous en pensions et ce que nous en avons dit, c'était la vérité; le manifeste des .114 est venu dès le lendemain l'attester. Ce manifeste n'eût eu aucune raison de paraître si le discours impérial eût été ce qu'il aurait pu et ce qu'il aurait dû être. Que serait donc l'impartialité, si ce n'était pas an même degré l'indépendance à l'égard du gouvernement et à l'égard de l'opposition , à l'égard de tous les partis sans distinction entre eux , sans complaisance comme sans vengeance?
Nous avons dit à l'Empereur que son discours du 29 novembre 1869 renfermait des lieux communs indignes de lui et qui le faisaient dévier de la ligne qu'il venait de se tracer. Nous disons à l'opposition que les redites sans nombre et sans fin qu'elle accumule contre les élections contestées sont un temps précieux qu'elle gaspille maladroitement et incon* sidérément.