LA CONFÉDÉRATION PACIFIQUE
à s'occuper d*ane proposition de la Bavière et du Wurtemberg de faire avec la Conrédération de TAIIemagne du Nord une convention relative au service militaire, semblable à celle qui est déjà en projet entre cette confédération et le grand-duché de Bade.
Des télégrammes particuliers expédiés de Munich et de Francfort confirment cette nouvelle. La Gazette de Bavière^ nouvel organe semi-officiel, assure que le cabinet de Munich propose d'admettre les sujets bavarois à faire leurs années de service dans Tarmée de TAllcmagne du Nord et vice versa. La Boersenhalle de Hambourg publie le même renseignement. De son côté, la Gazette de Francfort ajoute qu'une proposition semblable a été faite par le Wurtemberg.
Que ces nouvelles soient confirmées ou qu'elles soient contredites, peu importe ! Si elles ne sont pas vraies aujourd'hui, elles le seront demain.
Ce qu'il faut que le gouvernement français se répèle sou* vent, ce dont il faut qu'il se pénètre profondément, c'est que la Prusse s'efforcera de faire naître toutes les occasions favorables et n'en laissera échapper aucune d'arriver le plus promptcment possible, mais le plus sûrement, à l'établissement de l'empire d'Allemagne, afin de devenir, aussitôt qu'elle aura accompli son œuvre d'unification territoriale, ce qu'il lui tarde d'être, une grande puissance maritime.
La diplomatie française doit raisonner et agir comme si l'empire d'Allemagne était fait.
Si, dans ce cas, la France et son gouvernement sont d'avis quMIs pèsent encore un poids assez lourd dans les balances européennes, alors, ce qu'ils ont de mieux à faire, c'est de conformer leur conduite à cette opinion; mais si tel n'est pas leur avis, tout atermoiement qui se prolonge est un péril qui s'aggrave.
Jamais moment n'aura été plus propice pour jouer sans aucun risque de perte une grande partie avec la Russie, qui
ne voit pas sans en prendre ombrage le double agrandissement territorial «t maritime de la Prusse, sa voisine; aussi est-elle intéressée à ce que le contre-poids français, dont elle peut avoir besoin, ne s'affaiblisse pas.
Cela est si clair, cela est si manifesté, qu'il est incompréhensible que depuis un an la France et la Russie ne se soient pas encore cordialement et étroitement rapprochées. Que faisaient donc à Pari^M. le marquis de Moustier, et à Saint- Pétersbourg M. le baron de Talleyrand? N'avaient-ils donc des yeux que pour ne pas voir, des oreilles que pour ne pas entendre et des mains que pour les croiser derrière leur dos?
En vérité, la diplomatie française fait à l'ambition prussienne la partie trop facile et trop belle I
Tout le temps que la Conférence du 9 janvier 1869 a pris à notre nouveau ministre des affaires étrangères aurait pu, selon nous, être du temps plus utilement employé; mais ce temps perdu , il n'est pas impossible de le regagner avec beaucoup d'activité et un grand esprit de décision.
Puisque « les ressources militaires de la France sont dé- » sormais à la hauteur de ses destinées dans le monde v , qu'elle ne se borne pas « à proclamer son désir de maintenir 9 lapais»; qu'elle la fonde solidement sur des bases qui aient pour couronnement un Congrès, soit avant, soit après la guerre, comme il plaira au gouvernement prussien !
Puisqu'elle s'est écroulée si facilement en 1866, c'est qu'apparemment l'œuvre du Congrès de 1815, la Confédération germanique, avait fait son temps; aussi la rétablir ne devrait-il pas être la tâche du nouveau Congrès; ce qu'il aurait à entreprendre, ce serait, sur les ruines de la Confédération germanique, de fonder la Confédération pacifique, ce que lord Clarendon a éloquemment appelé, an Congrès de 1856, « la paix par la justice » .
Que veut la justice?
Elle veut , elle exige que la même loi , la loi de l'unité
géographique, la loi des frontières naturelles et nécessaires, qai a profité à la Prusse et au Piémont, deux petits États devenus Tun et Tautre deux grands Etats, profite également à la France.
Hors de cette condition pas de paix! car le nom de la paix ne saurait être légitimement gardé par le pied de guerre sans la guerre.
19 jaiifier 1869.
Le discours du 18 janvier 1869 est Tun des meilleurs que l'Empereur ait prononcés depuis 1852.
Ce discours est vaillant.
Les termes dans lesquels il s'exprime sur les deux lois émanées de l'initiative du' 19 janvier 1867 sont excellents; il ne nous en coûte nullement de le reconnaître et de le déclarer.
U comble Torniére de la réaction et marque résolument an progrés en avant en proclamant la foi dans l'avenir .
Pour qui sait lire, la phrase sur a les ressources militaires 9 de la France, qui sont désormais à la hauteur de ses des- » tinées dans le monde » , signifie clairement que les fautes de 1866 seront réparées à la première occasion propice qui se présentera de fe faire. Les destinées d6 la France dans le monde ne sauraient rester ce que les ont faites la bataille de Sadowa, le renversement de la Confédération rgermanique et Funification militaire de l'Allemagne placée sous le commandement absolu d'une nation aussi persévérante et aussi envahissante que la Prusse.
Le maintien de la paix! Oui, mais avec la restitution de
34 QUESTIONS DE L'ANKÉE 1869.
nos frontières de 1801, de nos frontières nafarelles et nécessaires; oui, mais avec le partage du Rhin, fleuve mitoyen, par égale moitié. Aux Germains la rive droite, aui Gaulois la rive gauclie. Chacun chez soi.
Le discours se termine par une phrase qui est la Tërité même : non, la France ne veut pas de révolutions, mais elle veut fermement asseoir ses destinées sur a T intime alliance TU du pouvoir et de la liberté n . Il ne s*agit que de savoir faire équitablement et rationnellement la part de Tun et de l'autre.
Jamais l'Empire depuis 1852, jamais TEmpereur en aucune circonstance, dans aucun de ses discours, n'avait aussi vaillamment regardé la liberté en face, s'arrétant moins à ses excès qu'à ses bienfaits.
Il y a tout un programme dans ce paragraphe :
La tâche que nous avons entreprise ensemble est ardue. Ce n'est pas , en effet , sans difficulté qu'on fonde , sur un sol remué par tant de révolutions , un gouvernement assez pénétré des besoins de son époque pour adopter tous les bienfaits de la liberté, assez fort pour en supporter même les excès.
Les paragraphes qui suivent le paragraphe que nous venons de citer textuellement ne sont pas moins catégoriques. Après les aveux formels qu'ils contiennent, aucune réaction conseillée par la peur n'est plus désormais à craindre. Nous ne la craignons plus, et la place qu'elle a trop souvent occn<* pée dans nos préoccupations, nous la lui retirons.
Que l'Empire conforme ses actes à ces paroles de l'Em-^ pereur, et il ne tardera pas à avoir la liberté pour base inébranlable, car ce qui a ébranlé, ce qui a miné, ce qui a renversé la Royauté restaurée en 1815, la Royauté substituée en 1830, et môme la République proclamée plutôt qu'é-
tablie en 1848, c*e&t Taveugle confusion dans laquelle ces trois régimes, si différenis cependant, sont successivement tombés en rendant la liberté responsable d'excès commis en son nom, mais qui n'étaient pas de son fait, et en privant injustement trente-six millions de Français des garanties qu^ils avaient conquises ou acquises, parce qu'un assassin, Louvel , avait frappé mortellement le duc de Berry ; parce qu'un autre assassin, Fieschi, avait dirigé le canon de sa mitrailleuse contre le roi Louis-Philippe; parce qu'en 1848, le 24 juin , des impatients avaient manqué de confiance dans la République acclamée par eux le 24 février! La même confusion a été commise par l'Empire après l'attentat d'Orsini. Rendre ainsi toute une nation solidaire soit du crime d'un assassin, soit des folles tentatives d'un certain nombre de mécontents, ainsi qu'il y en a toujours eu, ainsi qu'il y en aura toujours sous tous les régimes, quels qu'ils soient, monarchie ou république, c'est décréter le communisme légal le plus inique et le plus inepte.
Qu'assassins, conspirateurs, agitateurs, insurgés subissent le sort pénal qu'il leur a plu d'affronter en parfaite connaissance de cause, rien de plus conséquent au droit de punir que s'est attribué la société; mais aller au delà, mais ériger la responsabilité personnelle en solidarité nationale, c'est glisser de l'ornière dans le gouffre. Si l'apparence ne nous trompe pas, si l'Empire a enfin compris cette vérité rudimentaire, et s'il en a fait désormais la règle immuable de sa conduite, nous Ten félicitons sincèrement et hautement.
Il ne nous semble pas qu'il soit possible d'interpréter autrement qne nous venons de le faire ces phrases :
... La nation, insensible aax excitations les plus violentes, comptant SUT ma fermeté pour maintenir tordre, n'a pas senti s'ébranler sa/oi en V avenir.
, Remarquable coïncidence ! Plus des esprits aventureux et sub^
versifs cherchaient à troubler la tranquillité publique, plus le calme devenait profond.
Les masses populaires sont persévérantes dans leur foi comme dans leurs affections , et si de nobles passions sont capables de les soulever, le sophisme et la calomnie en agitent à peine la surface.
Si ces trois phrases n*avaient pas le sens que nous leur avons trouvé, quel sens auraient-elles?
La conséquence de ces trois déclarations, c*est que TEmpire, pour son honneur, son prestige, sa durée, sa légitimation, ne saurait trop se hâter de combler Técart humiliant qui existe encore entre la liberté en France et la liberté en Angleterre, en Belgique, en Suisse.
Comme nous n* avons jamais été du nombre de. ceux qui font résider la liberté d*un peuple dans Tirresponsabilité du chef de rÉtat combinée avec la responsabilité de ses ministres, ce qui constitue essentiellement le régime parlementaire, nous n'avons aucune objection contre ces deux passages du discours impérial, que nous avons entendu critiquer sévèrement :
Exposer franchement à la nation, devant les grands corps de rÉtat, la marche du gouvernement, c'est le devoir du chefresporir' iabk d'un pays libre.
Soutenu par votre approbation et votre concours, je suis bien résolu à persévérer dans la voie que je me suis tracée, c'est-à-dire à accepter tous les progrès véritables, mais aussi à maintenir hors de toute discussion Us bases fondamentales de la Constitution, que le vote national a mises à Tabri de toute attaque.
Si pour qu'un gouvernement fut stable et qu'une nation fût libre il sufGsait que la responsabilité des ministres existât et que la responsabilité du chef de l'État n'existât plus, comment expliquer alors le déclin et la chute en 1848 du gouvernement parlementaire de 1830? Est-ce qu'en 1847 le gouvernement de 1830 était plus stable qn^en 1869 le
gouvernement de 1852? Est-ce qu*en 1847, avec M. Goizot président da conseil et le cens électoral , le peuple français était plus libre qu*il ne Test en 1869 avec M. Rouher ministre d*État et le suffrage universel?
Nous manquerions à Féquité et à Timpartialité si nous ne reconnaissions pas qu*un réel et heureux changement s'est accompli depuis un an, plus encore peut-être dans les déterminations du gouvernement que dans ses lois,
La France , cela est vrai , n'a pas encore toute la liberté qu'exigent sa dignité an dehors et sa sécurité an dedans; mais avec les deux lois de 1868 sur la presse périodique et sur les réunions publiques, elle a toute la liberté qu*il lui faut pour acquérir sûrement et sans révolutions la liberté qui lui manque.
Après avoir commencé par faire naître les plus vives espérances, la lettre impériale du 19 janvier 1867 n*avait pas tardé à éveiller les plus légitimes défiances; aujourd'hui, 19 janvier 1869, c'est avec une sincère satisfaction que nous constatons que tout motif de subsister leur est enlevé par le discours d'hier 18 janvier. Cette première impression que nous avons ressentie sera partagée, nous n'en doutons pas, par tous ceux qui le liront en ne consultant que leur conscience.
Le discours du 18 janvier, qui consacre trois paragraphes anz forces militaires de la France, a désormais à la hauteur » de ses destinées dans le monde», n'en consacre qu'un seul à ses relations extérieures. Il ne dit pas un mot de Rome, pas un mot de la Prusse , pas un mot de l'Allemagne.
N'en pas parler est, à notre sens, ce qu'il y a de plus expressif, et, loin de blAmer le discours impérial de la réserve silencieuse qu'il garde sur Rome, la Prusse et l'Allemagne ,
38 QUESTIONS DE L'ANxXÉE 1869.
nous Ten louons hautement, car ce qu'il ne dit pas est plus significatif que tout ce qu'il eût pu dire.
Trouirant bon d'imiter la réserve que nous venons de louer, nous ne nous appesantirons pas sur ces trois questions, qui dans l'avenir n'en feront qu'une seule, car ce sera la question prussienne qui dégagera et résoudra la question romaine.
La phrase dans laquelle il est dit que a la révolution qai » a eu lieu de l'autre côté des Pyrénées n'a pas altéré nos » bons rapports avec l'Cspagne » , est conforme au principe : a les gouvernements de fait sont les gouvernements de droit. » Ce principe peut n'être pas celui de V Union, qui se nommait la Quotidienne en 1823, lorsque l'armée française franchissait la Bidassoa pour aller renverser à Madrid le gouvernement des Cortès, la monarchie constitutionnelle, et rétablir la monarchie absolue, le gouvernement de Ferdinand VU, avec tous ses abus et tous ses excès; mais ce principe est le nôtre : c'est le principe américain.
La Conférence qui s'est réunie à Paris le samedi 9 janvier, et qui a tenu le samedi 16 janvier sa dernière séance, est qualifiée a un grand acte » par le discours impérial. Cet éloge serait mérité si la Conférence de 1869, s'associant à la pensée du Congrès de 1856, avait étendu le sens trop étroit et l'application trop restreinte de l'article 7 du traité de Paris; mais la Conférence de 1869, plus timide que le Congrès de 1856, n'étant pas sortie du cercle dans lequel elle avait cru devoir s'enfermer, la qualification décernée nous parait usurpée. Ajourner une question, ce n'est pas la résoudre; le plus souvent c'est l'aggraver. En tout cas , c'est préférer l'inconnu au connu. La préférence contraire caractérise l'habileté et la fermeté. S'il est vrai que ce soit le gouvernement russe qui ait allumé par ses encouragements l'insurrection Cretoise, comment se fait-il que ce soit lui qui, d'accord avec le gouvernement prussien, ait pris Tinitiative de la Conférence, qui ne pouvait manquer de condamner l'insur-
rection? De la part d*un gouvernement qui a une politique traditionnelle trop nettement tracée, trop fidèlement suivie pour tomber jamais dans Tinconséquence, cette contradiction apparente serait inexplicable si elle ne s'expliquait ainsi : occupée d'étendre son réseau de chemins de fer et d'accomplir ses réformes intérieures glorieusement inaugmrées par TabcHtion du servage , la Russie n'était pas prête à faire face aux complications d'une guerre que FAutriche eût eu le plus grand intérêt à étendre afin d'essayer de reprendre en 1869 sa revanche de 1866.
A notre avis, si cette explication est l'explication vraie donnée par les choses elles-mêmes, c'était pour la France nne raison non d'accepter l'offre justement suspecte de la Conférence, mais de la décliner, à moins d'en élargir le cadre et de la transformer en Congrès.
Prusse et Russie, vous me. proposez une Conférence, je vous propose ce que je vous ai déjà proposé le A novembre 1863, je vous propose un Congrès. — Voilà, suivant nous, qnel eût dû être le langage de la France.
On nous répond : Hais la Prusse et la Russie eussent retiré leur proposition. Eh bien, elles l'eussent retirée. Dans ce cas, la flotte ottomane eût coulé VÉnosis dans les eaux de Syra; les Grecs non sujets turcs eussent été expulsés du territoire ottoman, et la Turquie, en 1869, eût dicté au roi de Grèce ses conditions au même titre que l'Autriche et la Prusse, en 1864, avaient dicté les leurs au roi de Danenuark. Ce droit se nomme, depuis que le monde existe, le droit du plus fort, en attendant que vienne, si jamais il arrive, le droit du plus juste. De deux choses l'une : ou le gouvernement russe, sur les décisions duquel la question grécoreligieuse pèse un poids au moins égal au poids que pèse la question romano-religieuse sur les déterminations du gouvernement français, ou le gouvernement russe serait resté spectateur passif du rude châtiment infligé à la Grèce par la
40 QUESTIOItfS DE LANNEE 1869.
Turquie, ou il serait intervenu plus ou moins ostensiblement dans la lutte en soulevant contre la suzeraineté ottomane toutes les populations danubiennes. Dans le premier cas, la question gréco-turque se vidait naturellement d*elle-mème et sans aucune conflagration; dans le second cas, TAutriche, ranimée par la Hongrie frémissante, apparaissait; elle faisait appel à notre alliance; mais celte fois nous jetions franchement le masque du désintéressement, ce masque qui, en 1866, n'ayant pas d'ouverture pour les yeui, nous a empêchés de voir.
Dans Tun comme dans l'autre cas, il est clair que la Franco avait toute raison de ne pas accepter purement et simplement la .proposition de la Conférence, même cette Conférence se réunissant à Paris. Le séjour de M. Drouyn de Lhuys et celui de M. de Moustier au ministère des affaires étrangères auront été fâcheux, et leur successeur, H. de la Valette, s'il parvient à réparer leurs fautes, aura accompli une grande tâche. Mais il ne l'accomplira que s'il abandonne résolument les ravins de la fausse et petite politique pour suivre la large voie soit de la grande politique territoriale des Richelieu et .des Bismark, soit Ik grande politique économique des Turgot et des Robert Peel.
A son choix.
Mais l'une ou l'autre!
Plus de guerres d'immixtion qui appauvrissent et affaiblissent la France!
Plus de Conférences qui rapetissent les gouvernements en montrant aux nations tout ce qu'il leur serait si facile de faire et ce qu'ils ne font pas, parce qu'ils préfèrent l'école buissonnière à l'étude sérieuse des questions de leur temps!
GOUVERNBHExVT ET OPPOSITION. 41
GODVBRNEIIENT ET OPPOSITION.
80 janvier 1869.
Une pétition adressée ao ministère du commerce demande la révision du libre échange.
Hélas!
Entre l'Angleterre et la France quelle différence I
En Angleterre» an progrès est un fait acquis sur Taccomplissement duquel Tidée de revenir ne se présente jamais à Tesprit de personne.
En France, au contraire, un progrès n* est jamais qu'une partie gagnée, contre lequel le droit à la revanche est toujours ouvert.
L'Angleterre marche, la France piétine. Aussi comment la stabilité pourrait-elle y prendre racine et y fructifier, puisque la décision de la veille n'engage jamais le lendemain , puisque tout est toujours sans cesse et sans fin remis en question?
La loi sur les réunions publiques est du 31 mai 1868; parce que des apprentis au métier de la parole ont usé de la liberté de dire ce qu'ils pensaient, voilà cette loi d*hier qui, portant la responsabilité de leur ignorance, va être traduite demain à la barre législative; comme s'il ne suffisait pas du banc de la police correctionnelle , de l'amende et de la prison !
Le traité de commerce qui a établi la liberté des échanges est du 23 janvier 1860 : parce que le gouvernement français a manqué envers l'industrie française à tous les engagements solennels qu'il avait pris envers elle à cette époque, engagements consignés dans d'immenses rapports signés Rouher, insérés au Moniteur de 1860, voilà ce grand principe dé la
42 QUESTIONS DE L'ANNÉE iSeO.
liberté des échanges , ThonDear de Cobden, rhonneur de l'Angleterre , Thonneur de la France, Thonneur de notre siècle, remis en question; comme s'il ne suffisait pas de mettre en cause Tancien ministre de Tagriculture, du commerce et des travaux publics, devenu le premier ministre, devenu le ministre d'État!
Si M. Rouhcr à eu le tort de prendre en 1860 des engagements qu'il a eu leiiouble tort de ne pas tenir, électeurs qui allez être prochainement appelés tous , au nombre de dix millions, à faire connaître votre opinion, votre volonté, protestez contre M. Ronher en votant contre les candidats officiels ; mais ne protestez pas contre la liberté des échanges, vous eut-elle été momentanément défavorable, ce qui même n'est pas vrai! Ne reculez pas, avancez, avancez sans crainte. La liberté est une et indivisible ; moins elle sera restreinte en France par la loi, et plus la France sera grande. On peut môme affirmer que ce n'est qu'à cette condition qu'elle le redeviendra.
S'il était possible que le gouvernement, afin de complaire à la majorité du Sénat et à la majorité du Corps législatif, revint sur la loi du 31 mai 1868 et sur le traité de commerce du 23 janvier 1860, il faudrait s'attendre à tout, même à la snppression du suCfrage universel, s'il allait jusqu'à s'afiranchir de la tutelle préfectorale. Est-ce que la loi du 31 mai 1850 n'a pas été jusqu'à rayer en France d'un trait de plume cinq millions d'électeurs, parce que cent trente mille électeurs de Paris contre cent vingt-cinq mille avaient poussé l'audace, les 10 mars et 28 avril, jusqu'à voter en faveur de MM. Carnot, Vidal, de Flotte et Eugène Sue, contre MM. Foy, la Hitte, Bonjean et Leclerc?
Pourquoi ne l'avouerions-nous pas? le sentiment que nous éprouvons est celuid'un amer découragement et d'une profonde tristesse lorsque nous voyons la France, notre pays, qui fut un grand pays , piétiner, piétiner toujours et n'avancer ja-
GOUVERNBME\'T ET OPPOSITION. 43
mais ; consumer ses forces à tourner, les yeux bandés , un manège qui ne fait rien mouvoir ; user son temps en vaines interpellations et en stériles débats ne laissant après eux aucane trace durable, aucune trace utile, lorsquMl n'y aurait pas une minute à perdre, afin de ne pas rester en arrière, soit de l'Angleterre sur le terrain industriel, commercial et maritime, soit de la Prusse sur le terrain de Tancienne politique, que Cobden avait frappée au cœur et qui allait ex* pîrer, lorsque le comte de Bismark Ta relevée. Ta ranimée , Ta sauvée.
Ce qu'il y a de très-grave et de très-inquiètant dans la situation de la France, c'est qu'elle décline chaque année sans s* apercevoir de son déclin.
Que faudra-t-il donc qui arrive pour qu'elle lé voie?
La preuve qu'elle ne le voit pas, c'est le langage, c'est la conduite que tient l'opposition qui siège sur les bancs du Corps législatif.
Si elle était frappée de ce qui nous frappe ; si elle avait an cœnr les mêmes inquiétudes que celles qui nous consternent, elle emploierait sa vigueur et son talent à autre chose qu'à quereller le suffrage universel sur ses préférences pour les chambellans et les ècuyers , et qu'à interpeller le gouvernement sur des abus inséparables de la centralisation, quel que soit le régime à l'ombre duquel elle fonctionne.
Un lecteur impartial qui comparerait les débats du Corps législatif en 1868 et 1869 à ceux de la Chambre des députés en 1847 et à ceux de l'Assemblée nationale en 1848, et qui ne saurait pas que la Monarchie de 1830 a fait place à la République de 1818, et celle-ci à l'Empire de 1852, ne s'en douterait nullement ; car ce sont les mômes abus, les mômes griefs, les mêmes récriminations dans les deux sens opposés. Depuis 1847 et depuis 1848 ne s'est-il donc accompli aucun grand fait, sans parler de la Révolution du 24 février, qui a marqué îneflaçablement son passage dans l'histoire en
y inscrivant rétablissement du suffrage universel? Est-ce que le traité du 23 janvier 1860, qui a inauguré la liberté des échanges, c'est-à-dire la nécessité pour la France de lutter contre l'Angleterre produits contre produits , n'est pas un grand fait? Est-ce que Tunification de rAUemagne, cette conséqueuce de la bataille de Sadowa et du renversement de la Confédération germanique, qui a contraint la France à doubler le chiffre de son effectif militaire, lequel en 1847 n'était que de 560,000 hommes, lequel est maintenant de 900,000 hommes, sans parler des 500,000 hommes de garde mobile, n'est pas, elle aussi, un grand fait?
Devant ces trois faits culminants , à la hauteur desquels devraient s'élever la pensée de l'opposition et ses préoccu-> pations, ne demander compte au gouvernement que de menus actes sans portée dans l'avenir, c'est jouer le jeu du gouvernement, car c'est faire croire à la France qu'elle n'a pas à lui reprocher des griefs plus graves, tandis qu'elle aurait à lui poser cette accablante question : a Le 10 décembre 1848, moi, la France, j'étais grande et la Prusse était petite; vingt et une années se sont accomplies, comment les avezvous remplies? Qu'avez-vous fait de moi? La Prusse, qui était petite, est devenue grande, et moi, la France, qui, comparativement, étais grande, je suis devenue petite? Suis-je plus libre? Je le suis moins. La paix est-elle moins précaire? Jamais elle ne fut plus fatalement menacée : les dépenses du budget de la guerre et du budget de la marine sont là pour l'attester » .
Si une interpellation en ces termes précis était posée à M. Rouher, objecteraitnl de celle-ci qu'elle est trop vague?