‹ L'ornière; questions de l'année 1869Chapitre 34 sur 149 · L*ESPAGNE EN · texte numérisé non relu

L*ESPAGNE EN

La reine Isabelle et le prétendant Charles VU ont dû ce matin se frotter joyeusement les mains à la lecture de ce vote. Quelle raison , en eiïet, le peuple espagnol aurait-il de s^attacher à la révolution Prim«Serrano-Topete sMl n*y gagne qu*une misère plus grande et une répression plus impitoyable? n n'y avait qu'un moyen de faire prendre racine en Espagne ^ la révolution de septembre 1868, c'était de Ty rendre populaire par la double suppression de la quinta et de loi eonêumos, du recrutement obligatoire et des impôts sar la consommation des denrées qui sont la force et la santé du travailleur.

28 leptembre 1869.

Ce qu'il faudrait à l'Espagne, c'est moins un roi qu'un bon ministre des finances qui ait le courage de plonger au fond des choses, portant la lumière où est l'obscurité, la simplification où est la complication , Tordre où est le dèsordre, l'économie où est la dilapidation , et disant à tous la vérité.

Si ce ministre des finances existe en Espagne, à quelque opinion qu'il appartienne, unioniste ou progressiste, monarchiste ou républicaine , que le gouvernement actuellement responsable le choisisse sans hésiter, et que lui-*méme accepte par patriotisme, dût-il être seul de son opinion dans le cabinet! H y a des circonstances où, avant le triomphe de son parti, doit passer le salut de son pays.

L*Espagne est sur les bords d'un gouffre où s'engloutiront Ton après l'autre tous les gouvernements qui se succéderont, si eUe ne fait pas un effort suprême, si elle ne trouve pas le chirurgien qui, appelé à sauver le corps, saura et osera faire l'amputation des membres gangrenés.

17 ii<y?emlire I861I.

Le roi don Ferdinand» père da jeane roi de Portugal, ayant refusé la couronne d*Espagne, qu'il ne gpuvait dignement placer sur la tète de sa maîtresse avec laquelle il vient de se marier, et ayant ainsi rendu impraticable le projet d'union ibérique couvé par M. Olozaga, il ne reste plus logiquement à l'Espagne que le choix entre ces deux alternatives :

Ou la République ;

Ou le jeune prince des Asturies proclamé roi, et soigneusement élevé dans le respect du gouvernement constitutionnel, soit par un régent, soit par un conseil de régence composé selon les exigences politiques de la situation.

Candidature du duc de Hontpensier et candidature du duc de Gènes sont deux idées fausses, qui ne feraient que perpétuer en Espagne les divisions, la confusion, l'instabilité.

Nous savons tout ce qu'on objecte contre la candidature du jeune prince Alphonse; mais lorsque l'on met dans une balance toutes les objections qui s*élèvent contre chacun de ces trois candidats, on reconnaît que les moins lourdes sont encore celles alléguées contre le fils de la reine Isabelle, celle-ci abdiquant en sa faveur.

Quoique étant les moins lourdes, si ces objections le sont encore trop, pourquoi l'Espagne, consultée par la voie du suffrage universel, s'est-elle prononcée pour la monarchie, si difficile à rétablir, de préférence à la République, si facile i instituer?

LA giPARATIOH DE L*ÉTAT ET DE LA LIBERTÉ.

91 nurt 1869.

La séparation de TÉtat et de la liberté, telle qae nous la concevons, est une forme de gouvernement trop simple et trop nouvelle pour que les esprits habitués aux formes de gouvernements caducs ou transitoires la comprennent sans résistance.

Nous ne sommes donc aucunement étonné que toutes les explications y que tontes les définitions que nous en avons données depuis vingt ans , et que nous avons souvent rappelées, aient été impuissantes à tirer le journal la France de Tomière dans laquelle il a versé, et dans laquelle il s'enfoncera de plus en plus profondément, confondant par méprise ce qui est distinct par essence, et persistant à vouloir unir ce que la raison et Texpérience prescrivent au contraire de séparer.

Lorsque la France discute avec nous, ce n*est pas dans notre pensée qu'elle lit, c*est dans la sienne. Elle ne réfute pas ce que nous avons dit, elle réfute ce qu'elle suppose. L'indivisibilité du pouvoir et l'indivisibilité de la liberté, leur indépendance réciproque sont choses qu'elle ne saurait comprendre; elle ne comprend que la suzeraineté du pouvoir et la vassalité de la liberté. Rien de plus lent que la vérité, rien de plus opiniâtre que l'erreur.

A en croire la France, « le gouvernement parlementaire sans immixtion du pouvoir personnel, ce serait la Convention, et le gouvernement personnel sans immixtion parlementaire, ce serait l'absolutisme; » c'est ce que nous nions.

Le gouvernement parlementaire sans immixtion royale qui fausse la majorité législative et sans immixtion ministérielle qui fausse la majorité électorale, c*est le gouvernement britannique tel que la pratiquera développé dans^ un pays où la coutume est plus puissante encore que la loi. Tout gouvernement composé de deux assemblées législatives et d'un dépositaire du pouvoir exécutif, lorsqu'il n'est pas la toute-puissance de la double majorité électorale et législative scrupuleusement respectée dans sa source : — la pleine indépendance des électeurs, est un faux gouvernement parlementaire , qui ressemble au vrai , comme l'hypocrisie ressemble à la vertu, à s'y méprendre souvent, mais qui est un masque empruntant à la liberté ses traits afin de déguiser ceux du pire arbitraire : l'arbitraire érigé en loi.

Qu'elle soit bannie, violée, comprimée, mutilée par le vote d'une assemblée tyrannique ou par la volonté d'un despote, est-ce que la liberté en souffre moins?

Etant admises et établies la séparation du pouvoir et de la liberté, leur pleine autonomie, leur indivisibilité parallèle, leur indépendance réciproque, l'absolutisme est un mot qui n'a plus de signification , à moins qu'il ne change de sens. Où la liberté est absolue, aucune objection de notre part à ce que le pouvoir soit absolu , si la ligne de séparation tracée entre eux , non par l'arbitraire d'une loi, mais par la nature des choses, est infranchissable.

Entier pouvoir de la liberté et entière liberté du pouvoir , ne cesserons-nous de répéter, au risque de voir cette formule précise infidèlement traduite et grotesquement travestie par nos contradicteurs.

Nous définissons la liberté tout ce qui est individuel par essence.

Nous définissons le pouvoir tout ce qui est indivis par nature.

La liberté et le pouvoir étant ainsi définis, est-il donc plus

difficile de distinguer entre eai qu* entre le champ , propriété privée» et la route, propriété publique?

La liberté, c*est la pleine disposition par chacun de ce qui lui appartient, à commencer par Tentière propriété de luMDéme, corps et esprit.

Le pouvoir, qu'il s'agisse d'un État on d'une Commune, c'est la pleine disposition par un seul, au nom de tous, de tout ce qui ne saurait exister qu'à la condition d'appartenir collectivement à tous.

Réduite à ces termes rationnels, la question d'élection ou d'hérédité, de république ou de monarchie, perd presque toute son importance.

Si le gouvernement constitutionnel de 1852 avait pris pour base la séparation de l'État et de la liberté, il n'en serait pas où il en est aujourd'hui, ne pouvant ni avancer ni reculer, à moins d'échapper à cette double impossibilité par un plébiscite qui , fondant enfin le gouvernement rationnel, rende au pouvoir la plénitude de sa liberté et à la liberté la plénitude de son pouvoir.

A nos yeux, le décret du 24 novembre 1860 et la lettre du 19 janvier 1867, sur lesquels la France nous interpelle, n'ont jamais été que des inconséquences aboutissant fatalement à l'impuissance. Le jour où l'irréflexion les appelait tt U couronnement de l'édifice », nous les appelions Vibranlement de Védifice » .

Eh bien!

Entre ces deui torts, le tort d'être seul à voir trop tôt, et le tort des autres de voir trop tard,, quel est le moins grand et le plus pardonnable ?

SO juin 1870.

La France ferait bien de lire l*eitrait suivant do Cours de politique constitutionnelle par Benjamin Constant :

Le gouvernement anglais ne fut point ébranlé par les célèbres lettres de Junius. En Prusse, sous le règne le plus brillant de cette monarchie , la liberté de la presse fut illimitée ; Frédéric , durant quararUe-tUc années, ne déploya jamau son autorité contre aucun écrivain, contre aiucun écrit, et la tranquillité de son règne ne Jut point troublée, bien qu'il fût agité par des guerres terribles et qu'il luttât contre ^Europe liguée,

Cest que la liberté répand du calme dans F âme, de la raison dans l'esprit des hommes qui jouissent sans inquiétude de ce bien estir mable. Ce qui le prouve, c'est qu* après la mort de Frédéric, les ministres de son successeur ayant adopté la conduite opposée, une fermentation générale se fit bientôt sentir. Les écrivains se mirent en lutte contre Tautorité; ils furent protégés par les tribunaux , et si les nuages qui s*élevèrent sur cet horizon, jadis si paisible, ne formèrent pas une tempête, c*est que les restrictions mêmes qu*on tenta d*imposer à la manifestation de la pensée se ressentaient de la sagesse du grand Frédéric, dont Tombre magnanime semblait encore veiller sur la Prusse.

Ce ne fut point la liberté de la presse qui causa le bouleversement de 1789. La cause immédiate de ce bouleversement fut, comme on le sait , le désordre des finances , et si , depuis cent cinquante ans , la liberté de la presse eût existé en France ainsi qu*en Angleterre, elle aurait mis un terme à des guerres ruineuses et une limite à des vices dispendieux.

Ce ne fut point la liberté de la presse qui enflamma Tindignation popntaire contre les détentions illégales et les lettres de cachet : au contraire. Si la liberté de la presse eût existé sous le dernier règne, on aurait vu combien ce règne était doux et modéré ; Timagination n^aurait pas été frappée par des suppositions effrayantes , dont la vraisemblance n*était fortifiée que du mystère qui les entourait. Les gouvernements ne savent pas le mal quUls font en se réservant

Je privilège exclusif de parler et d'écrire sur leurs propres aclcs : on ne croit rien de ce qa*affirme nne autorité qui ne tolère point d*examen.

Ce ne fut point enfin la liberté de la presse qoi entraîna les désordres et le délire d*une révolution malheureuse : ce fat la loogne privation de la liberté de la presse qui avait rendu le vulgaire des Français ignorants et crédules , et par là môme inquiets et souvent féroces. Dans tout ce qu*on nomme les crimes de la liberté, je ne reconnais que Téducation de Farbitraire.

Dans les grandes associations de nos temps modernes, la liberté de la presse étant le seul moyen de publicité, est, en conséquence, quelles que soient les bornes du gouvernement, Tunique sauvegarde des citoyens.

D'ailleurs, quand on propose aujourd'hui des mesures contre la liberté de la presse , on oublie Tétai de TEurope : elle n*est plus asservie, et la France n'est plus, comme le Japon, une lie qu'un sceptre de fer prive de tout commerce avec le reste du monde.

Ne sait-on pas que les prohibitions sont une prime à la contrebande? Pour étouffer la liberté de la presse, il a fallu mettre un mur d'airain entre nous et l'Angleterre, réunir la Hollande , enchaîner la Suisse et TItalie, fusiller des libraires et des imprimeurs en Allemagne. Ces mesures ne sont pas à T usage d'un gouvernement équitable (I).

Depuii dix mois que le gouvernement parlementaire» deux fois renversé, — le 29 juillet 1830 et le 24 février 1848, — a été rétabli en France, quelle œuvre a-t-il accomplie? quel problème a-t-il résolu? par quels actes a-t-îl attesté sa puissance? Les ministres ont changé, mais ce sont les mêmes errements et presque les mêmes discours; c*est toujours la même défiance de la liberté; c'est toujours la même ignorance des véritables conditions du pouvoir! L'exemple du règne de Frédéric le Grand , si souvent invoqué par nous et cité par Benjamin Constant , est un flambeau allumé devant des aveugles. Preuve : la cent et unième loi sur les préten-

(1) CoMTê de poliUqw eonstUutionnelU , par Benjamin Constant; oollecUon eomplète, t, I , p. 144 et snivantes.

dus crimes et délits de la presse , que le Corps législatif a votée, et sur laquelle le débat va s^engager au Sénat. Ne verrons-nous, donc jamais le jour ob Tentier pouvoir de la liberté s'établira, à la condition de l'entière liberté du pouvoir? N*enteadrons- nous jamais que des discours, encore des discours, toujours des discours, ne laissant après eux que des amas de contradictions et de récriminations? Discourir, c*est le propre de la liberté; mais agir c'est le propre du pouvoir. Qu'est-ce que le pouvoir qui n'agit pas? Le pouvoir qui agite tout sans résoudre rien, c'est l'impuissance au sommet et l'instabilité à la base.

25 man 1869.

Le contrôle parlementaire! Tel est l'idéal de gouvernement caressé depuis quelque temps par la presse française presque tout entière, sans distinction entre la presse indépendante et la presse officieuse tendant à s'affranchir.

Cet idéaly est-ce qu'il n'a pas été, de 1815 à 1851, la réalité? Est-ce qu'il a élevé la nation française à toute sa hauteur et à toute sa puissance? Est-ce qu'il lui a donné toute la liberté et toute la prospérité auxquelles elle est en droit de prétendre, et qu'il lui est nécessaire d'acquérir sous peine de déchéance? Sans la décentralisation administrative pleinement opérée, qu'est-ce que le contrôle parlementaire? C'est une fiction, une hypocrisie, un mensonge.

M. Robert Mitchell est jeune; lorsque l'étude et la réflexion l'auront mûri et qu'il aura acquis autant d'expérience qu'il possède de verve, il laissera à d'autres plumes que la sienne des lieux communs tels que ceux-ci :

La séparation de F État et de la liberté est une doctrine dangereuse.

Le bon sens indique qae l'individu doit renonceé au profit de la masse à une partie de ses droits naturels. Ce contingent de liberté fourni par chacun de nous constitue le patrimoine collectif que la nation place sous la direction d'un gérant responsable.

Tout ce que Ton peut raisonnablement demander, c'est que la nation surveille plus directement ses intérêts et que les représentants du pays soient investis d'un droit de contrôle de plus en plus étendu.

Quant à nous, nous voudrions confondre le pouvoir et la liberté, imitant en cela l'exemple que nous donne l'Angleterre.

Chez nos voisins, le Parlement, c'est-à-dire les deux Chambres législatives et le souverain , forme dans son ensemble un gouvernement absolu disposant à son gré des libertés politiques et même des libertés privées. D peut déplacer le droit, le suspendre, l'étendre ou le restreindre.

Et jusqu'ici les Anglais n'ont pas songé à s'en plaindre.

Au lieu de prêcher un système dont le moindre inconvénient serait de créer d'éternels conflits de compétence et de faire naître une nouvelle jurisprudence politique plus obscure et plus embrouillée que les autres, M. Emile de Girardin devrait se joindre à BOUS pour réclamer le développement normal et réguUer du gom-

TBÔLE PARLEHEBiTAIRE.

Là est la vérité, là sera un jour la solution définitive.

Si le contrôle parlementaire est la vérité, s'il est la solution définitive, comment M. Robert Mitchell explique-t-il que, de 1815 à 1851, faisant obstacle à tous les progrès, il ait laissé en suspens toutes les questions et n*ait empêché ni la révolution du 29 juillet, ni la révolution du 24 février, ni le coup d'État dn 2 décembre?

M. Robert Mitchell est d'origine anglaise; qu'il nous cite donc une seule grande réforme accomplie qui ne soit pas l'œuvre des meetings et qui soit l'œuvre du contrôle parlementaire!

M. Louis Blanc écrit an Temps :

La a Reform League » n'est plus. M. Edmond Beales est rentré

dans la vie privée. L'agitation d*où le bîU de réforme est sorti vient de prendre fin.

Pourquoi? Rien de plus simple. L'agitation pour Tagitation n'est pas dans les habitudes anglaises : leur but atteint, les ligueurs se sont séparés. A quoi bon rester sur le champ de bataille quand la bataille est gagnée ?

Non que le programme de la « Reform League » soit complètement réalisé, puisque ce programme comprenait le hcdJot (scrutin secret) et le manhood mffraqe (droit de suffrage reconnu à tout adulte). Mais qu'importe? Les hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir s'appellent Gladstone et Bright. Le principe de la. souveraineté du peuple a été posé : chacun sait d'avance que les conséquences suivront. La Reform League a cru faire assez en laissant derrière elle un comité de vigilance.

Admirable effet de la liberté ! En Angleterre , c'est-à-dire dans le pays du monde où l'on connaît le mieux ce que valent l'amour de l'ordre et le respect des lois, le ressort essentiel de la vie publique est I'agitation.

On s'y sert volontiers du mot, on y aime la chose; et je n'exagère pas en disant que l'AorrATiOK y fait partie intégrante des mœurs constitutionnelles. — Louis Blakc.

Le jour où en France I'agitation abandonnera la forme des clubs, où Ton va pour discuter et se disputer, et adoptera la forme des meetings, comme en Angleterre, où ron va pour écouter et surtout pour se faire compter, ce jour-là un grand progrès politique et social aura été accompli.

En réalité, le droit de réunion, ce n^est pas la permanence des clubs, où sont agitées à tort et à travers les questions les plus intempestives et les moins mûries, c'est la multiplicité des meetings concentrant toute leur puissance de rayonnement sur la même question afin d'en assurer le triomphe par une forte pression morale exercée sur la majorité législative.

LA SÉPARATION DE L'ÉTAT ET DE LA LIBERTÉ, Ur

i7 non 1869.

A M. Robert Mitchell , qui tient exactement le même langage que M. Prevost-Paradol, nous avons posé cette question :

Si le contrôle parlementaire est la vérité, 8*il est la solution définitive, coaiment M. Robert Mitchell explîque-t-il que de 1815 à 1851 la Chambre, faisant obstacle à tous les progrès', ait laissé en suspens toutes les questions et n*ait empêché ni la révolution du 39 juillet, ni la révolution du 24 février, ni le coup d*État du 2 décembre?

A cette question qu'il ne contredit pas, le jeune émule de M. Prevost-Paradol fait la réponse évasive et embarrassée que nous allons placer sons les yeux de nos lecteurs :

Le contrôle parlementaire n'est efficace, il n*est légitime que lorsque le Parlement représente la totalité àts citoyens et non pas seulement une caste privilégiée.

Avec le suffrage universel Tinsurreciion n*e8t jamais nécessaire, car chacun a le moyen légal de revendiquer ce qu*il croit être son droit.

M. de Girardin nous cite F Angleterre et nous parle de ta pression exercée sur le gouvernement par les meetings populaires.

M. de Girardin oublie qu*en Angleterre le pouvoir est encore aux mains des censitaires, et que sans les meetings la grande majorité du peuple anglais serait dépourvue de tout moyen direct ou indirect d*exprimer son opinion sur la conduite des affaires.

En France, le Corps législatif est responsable devant le pays tout entier. Chaque député subit, pour ce qui le concerne, la pres^ sion d*une partie de Topinion publique, et s*il lui arrivait, comme aux représentants du suffrage restreint, de résistera cette pression, il perdrait infailliblement son mandat.

Si le suffrage universel tel qu*il fonctionne en France, sous

le régime du morcellement électoral et de la pression préfectorale, a tous les mérites dont le gratifie si amplement M. Robert Mitchell, comment se fait-il que la sévère qualification que lui a donnée M. Thiers dans la discussion sur la composition du conseil municipal de Paris n'ait été relevée par aucun des orateurs du gouvernement?

Voici quel était le dilemme de M. Thiers :

M. Thiebs. — Je dénonce une COMÉDIE qui se joue devant le pays, et qn*on ne devrait pas jouer plus longtemps. Lorsqu*il s*agit de vous qualifier de gouvernement national, lorsqu'il s'agît de donner au trône Tappui de ce grand principe de la nation votant tout entière , vous nous dites , à nous qui demandons la liberté : Taisez-vous; voiu avez le suffrtige universel! vous êtes la plus libre des nations! Et quand il s^agit db venir vous demander Tapplîcation de ce principe , qui , selon vous , constitue notre caractère national , vous dites : Non, non, n'y songez pas, ce serait trop dangereux!

Si avec le sufirage universel Tinsurrection n'est jamais nécessaire, comment M. Robert Mitchell explique-t-il et justifie-t-il que le coup d'État du 2 décembre 1851 ait devancé la justice' du scrutin, c'est-à-dire les élections générales de mai 1852? M. Robert Mitchell essayera-t-il de dire qu'en 1851 le sufirage universel n'existait plus, attendu qu'il avait été restreint par la loi du 31 mai 1850? Mais cette loi, qui l'avait présentée, qui l'avait soutenue? N'était-ce pas le président de la République, ayant à cette époque MM. Baroche et Rouher pour ministres, comme les a aujourd'hui l'Empereur?

Défenseur du suffrage universel en mai 1 850 contre MM. Baroche et Rouher, au péril de notre liberté et de notre bourse, ce ne sera pas nous qui le dénigrerons ; mais si le suffrage universel, ce que nous savons, n'existe pas encore en Angleterre, M. Robert Mitchell, quoique Anglais d'origine, a oublie » qn'en Angleterre la liberté de la presse et la

liberté de réunion n'y sont pas restreintes et entravées comme elles le sont en France.

En Angleterre, pas de droit de timbre sur les journaux, qui ne payent de port que lorsqu'ils trouvent avantage à emprunter le concours de la poste. La Chambre des communes n'y est pas privée du droit d'initiative que possédaient en France la Chambre des députés et l'Assemblée législative, droit qui a été retiré au Corps législatif. La liberté des interpellations y est libre et entière, sans y être asservie à une réglementation ombrageuse qui inspire aux Anglais à notre égard un sentiment tout autre que celui de l'envia.

Avec la centralisation administrative telle qu'elle existe, avec la pression préfectorale telle qu'elle s'exerce, avec les candidatures officielles telles qu'elles ont été érigées en théorie et en pratique, non, il n'est pas vrai qu'en France les députés soient, en 1869, l'expression plus vraie de l'opinion publique qu'ils ne Tétaient en 1847 et que ne le sont en Angleterre les membres de la Chambre des communes, quoique élus par des censitaires.

H. Robert Mitchell termine son article par les réponses suivantes, qu'il se fait à lui-même :

La Chambre voudrait-elle, pourrait-elle faire obstacle à une liberté que réclamerait la majorité des Français ?

Le contrôle parlementaire ponrrait-il, sous Tempire du suffrage nnîversel, s'exercer en sens contraire de Topinion?

En résumé, avec le cens électoral, la révolution était explicable; avec le suffrage universel, elle est un non-sens.

Avec le cens électoral, le contrôle parlementaire était dangereux.

Avec le suffrage universel , il est nécessaire.

Quelque sympathie que nous ayons pour les écrivains qui unissent la jeunesse au talent, cette sympathie ne saurait aller si loin qu'elle nous fasse prendre au sérieux ces conçlq-

sions tranchantes, conclusions démenties par les dix-sept années qui se sont écoulées du 27 mars 1852 au 26 mars 1869.

i8 mars 1869.

L'Etat! nous Pavons dé6ni : le pouvoir indivis.

La liberté ! nous Tavons définie : le pouvoir individuel.

A cette définition appelée à remplacer dans Tavenir ces définitions caduques : pouvoir législatif ^i pouvoir exécu-tif; pouvoir spirituel et pouvoir temporel, que manquet-il? Est-ce la justesse? Non; il lui manque la consécration de r usage.

Aussi ne sommes-nous pas étonné que, malgré toute la sagacité de son esprit, M. Cohen, le rédacteur du journal la France, persiste à nous dénoncer à ses lecteurs en ces termes :

M. de Girardin conçoit un système idéal, une formule de géométrie spéculative, une abstraction mathématique, et il ne se préoccupe plus de savoir comment tout cela s^adaptera à la société actuelle et pourra fonctionner. Il nous représente un savant architecte qui , perdu dans les problèmes algébriques de Part de bâtir, construirait un édifice imaginaire, dans l'espace infini, sans songer ni à la nature du sol où il s'élèvera ni aux matériaux qu'il faut employer.

M. de Girardin rêve la séparation du pouvoir et de la liberté , sans se demander môme si cette séparation est possible en réalité.

Où sont d'ailleurs les limites qui formeront entre ces forces distinctes une barrière infranchissable?

u La liberté, dit M. de Girardin , c'est tout ce qui est individuel par essence ; le pouvoir, c'est tout ce qui est indivis par nature. »

Belle définition, qu'il faudrait définir elle-même pour la comprendre.

La séparation arbitraire entre le législatif et V exécutif ,

entre le spirituel et le temporel, parait à M. G>hen ce qu'il y a de plus simple, tandis que la séparation naturelle entre Vindids et Vindividuel lui parût ce qu'il y a de moins réalisable. Pourquoi? parce que M. Cohen a été bercé avec les quatre premiers termes , tandis que les deux derniers sont encore nouveaux à ses oreilles. C'est la seule raison par laquelle il soit possible d'expliquer comment un publicrste d'une grande intelligence ne comprend pas une proposition aussi facile à concevoir qu'il est aisé de démontrer que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits.

Répliquant à M. Cohen, nous serions en droit de lui adresser cette interpellation : Où est la limite qui forme entre le législatif et V exécutif, entre le spirituel et le temporel. une barrière infranchissable ? Mais de ce droit nous D*userons pas, car il nous donnerait trop d*avantage sur le rédacteur de la France, qui aurait contre lui toute Tbisloire.

Qu'il nous sache gré de nos ménagements I Poussons-les jusqu'à la dernière limite; poussons-les jusqu'à donner à notre définition la précision du théorème.

Affectant de se poser en écolier, M. Cohen, qui est un maître, nous demande de lui définir notre définition. Soit !

Chaque citoyen peut-il, pour défendre sa personne ou sa propriété, entretenir une armée? Non. Ce qui est vrai pour l'armée est également vrai pour la marine, qui protège le commerce national, car chaque citoyen ne peut entretenir une escadre. Ce qui est vrai pour l'armée et la marine est pareillement vrai pour la voie publique, car chaque citoyen ne peut posséder une fraction de route nationale, un bout de chemin communal. Donc, Vindivis se compose de l'armée, de la marine, de la voie publique, qui ne pourraient être divisées sans cesser d'exister. Est-ce assez précis? est-ce assez clair? est-ce assez élémentaire?

iS2 QUESTIONS DE L'ANNÉE 1809.

Chaque citoyen, être pensant, a-t-il le droit d'avoir une croyance religieuse , scientifique, politique, littéraire, artistique, sans que TÉtat, être non pensant, intervienne et règle ce droit? Oui. Donc, la liberté de croire, de penser, de parler, d'apprendre ou d'enseigner, est Tune des facultés de rÉtre humain , de TÉtre individuel , faculté que n'a aucun droit, à aucun titre, de limiter TEtre artificiel, l'Etre collectif.

Si M. G)hen ne trouve pas ces dernières expressions assez claires, nous y ajouterons les explications suivantes :

L'Être collectif est celui qui fait et possède ce que ne peut pas faire et posséder l'Être individuel, tandis que l'Être individuel est celui qui fait et possède ce que ne peut pas faire et posséder l'Être collectif. En conséquence de ce principe , rien de ce qui peut se faire par la puissance individuelle ne doit se taire par la puissance indivise.

— Définissez la puissance indivise.

— ; Ce qui protège la faiblesse individuelle et l'indépendance nationale ; ce qui ne peut être divisé sans être détruit.

— Définissez la puissance individuelle.

— Ce qui ne peut être protégé sans être diminué.

— Décomposez la puissance indivise.

— La force publique, La voie publique , La dette publique.

— Décomposez la puissance individuelle.

— La liberté du domicile, La liberté de la parole,

La liberté de la correspondance , La liberté d'imprimerie , La liberté d'association.

— VoQsavez défini et décomposé la puissance indivisible; DQiais la force publique ne se recrute pas et ne s'entretient pas toute seule; la voie publique a besoin qu'on la trace et qu'on la répare; la dette publique, enfin, exige des recettes égales aux payements semestriels, toutes choses qui supposent nue administration publique.

— Sans doute ; mais administrer la chose, qui est cornmufiCj ce n'est pas gouverner Vhomme, qui est libre. C'est le contraire. Car la chose commune n'a de raison d'être qu'autant qu'elle est la garantie de la liberté réciproque. C'est afin de conserver sa liberté entière, et non pour qu'on la lui ravisse on qu'on la lui restreigne, que chacun aliène, sons le nom d'impôt ou d'assurance, une part de son revenn ou de son salaire. On paye pour être plus libre et non pour l'être moins. On met en commun une somme proportionnelle d'argent pour s'assurer contre -certains risques, entretenir une armée, une marine, une justice, voire même une police, acquérir la facilité et la sécurité de circulation; mais on ne met en commun sa personne à aucun titre , et pour l'exposer à des risques aussi grands ou plus grands que ceux qu'elle courrait si ce qu'on a l'usage d'appeler un gouvernement n'existait pas.

Si M. J. Cohen et H. Robert Hitchell ne trouvent pas ces réponses assez précises et assez claires, qu'ils continuent leurs questions, car il n'y a pas une objection que nous ne nous soyons appliqué à prévoir.

S7 mut 1869.

Nous avons promis de ne laisser sans réponse aucune objection, ne fût-elle que spécieuse; nous tenons notre parole. La première des deux objections de M. Cohen est celle-ci :

M. de Girardin cherche à définir ce qu*il appelle la puissance indivise et la puissance individuelle; — un double exemple va lut montrer à quel point sa définition est inexacte et incomplète.

tt La puissance individuelle, dit-il, c'est la liberté du domicile; la liberté de la parole; la liberté de correspondance; la liberté dHrnprimerie; la liberté d'association. »

La liste est trop courte , car la liberté des croyances est bien autrement large et bien autrement personnelle que celles-là; mais soit, acceptons la nomenclature. Eh bien, ne voyez-vous pas que vous oubliez Télément le plus important : l'action !

L'action , c'est-à-dire la. façon dont l'individu peut exercer ces libertés, où, d'après vous, l'in^tt^, c'est-à-dire l'État, n'a rien à voir. S'il en use contre le droit de ses voisins ; s'il s'en sert pour troubler l'ordre social, est-ce qu'aussitôt n'apparaît pas le droit supérieur de la société et des autres individus à se protéger et à se défendre? Gomment donc pouvez-vous établir entre Vindividuel et Vindivis cette barrière infranchissable qui doit les séparer à jamais?

Un exemple, entre autres :

La liberté de correspondance, que vous énoncez comme une liberté essentielle, comment la concevez-vous sans la poste qui transporte vos lettres et sans des facteurs qui les distribuent? Et voilà l'administration mêlée soudain à votre puissance individuelle.

D'abord, est-il vrai que notre nomenclature des libertés soit incomplète? Si le reproche était fondé, la compléter serait ce qu'il y aurait de plus facile; mais il n'est pas fondé, car il

LA SÉPARATION DE L'ÉTAT ET DE LA LIBERTÉ. iî5

n*y a pas une liberté, une seule, qui ne soit incluse dans les cinq libertés suivantes :

La liberté du domicile ;

La liberté de la parole ;

La liberté de la correspondance ;

La liberté d^imprimerie ;

La liberté d*association.

Est-ce que la liberté du domicile n*iniplique pas la liberté de le choisir; conséquemment, la liberté d*aller et Ycnir ?

Est-ce que la liberté de la parole n'implique pas la liberté de prêcher et d*enseigner?

Est-ce que la liberté de correspondance nMmplique pas Tinviolabilité la plus scrupuleuse du secret des lettres?

Est-ce que la liberté d'imprimerie n'implique pas la liberté de la presse au même titre que la liberté de la pensée , dont elle n'est que l'un des modes d'eiercice?

Est-ce que la liberté d'association n'implique pas la liberté des cultes et la liberté de réunion?

Quelle est donc la liberté laissée à l'écart par cette nomenclature à la fois sommaire et complète? Nous saurons gré à H. Cohen de vouloir bien nous l'indiquer, afin que si nous avons commis une omission , nous puissions nous empresser de la réparer.

Son objection contre Vindivis et Vindividuelf tirée de la nécessité d'une administration des postes qui transporte et distribue les lettres, est une objection sans aucune valeur ; car si l'État renonçait à ce service lucratif, une grande compagnie ne tarderait pas à s'en charger, et probablement son premier acte serait l'adoption en France de la même taxe postale qu'en Angleterre : — 10 centimes, quel que soit le parcours, dans toute Tétendue de TÉtat.

La seconde des deux objections de H. Cohen est la suivante :

Passons à ViruUvU.

La puissance indivise, dites-vous, c^est la force publique, la voie publique, la dette publique.

Et la loi, qu^en faites-vous? la loi, c^ est-à-dire la règle supérieure qui assujettit tous et chacun , le pouvoir et les citoyens? Est-ce qu^elle n*est pas aussi, par son universalité, par sa nature même, une de ces choses qui, suivant votre propre d^nition, « ne peuvent être divisées sans être détruites »?

A cette question de M. Cohen : a Et la loi, qu^en faitesvous? » nous répondons: « Nous n*en faisons rien, parce que nous n'en faisons pas. » Pourquoi des lois? Est-ce* que la société n*a pas ses lois, qui dérivent de la nature des choses? Les lois positives sont Tenfance des sociétés; elles en attestent Tignorance et la barbarie; elles sont aux sociétés en voie de civilisation ce que sont les échafaudages aux édifices en vote de construction. Réduire de plus en plus, jusqu'à disparition finale, le domaine des lois positives, voilà, selon nous, quelle devrait être dans ce siècle la tâche d'un grand État I

Sur ce point, nous sommes pleinement d'accord avec Proudhon s'exprimant ainsi dans son livre intitulé les Contradictions économiques :

Dans une démocratie il n'y a lieu en dernière analyse ni à constitution ni à gouvernement. La politique , dont on a écrit tant de volumes et qui fait la spécialité de tant de grands génies , la politique se réduit à un simple contrat de garantie mutueUe de citoyen à citoyen , de commune à commune , de province à province , de peuple à peuple , variable dans ses articles suivant la matière , et révocable tid Ubitum à Tinfini.

Avant Proudhon , Beccaria avait dit :

Les lois doivent être des conventions faites librement entre des hommes lihres.

Après Beccaria, Sieyès avait écrit dans l'article 4 de sa Déclaration :

LES ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 1869. It7

Tonte société ne peut être que l'ouvrage libre d'une convention entre tous les associés.

Depuis 1789, an lieu d^avancer, nous avons reculé d'un siècle. Nous sommes en retard de cent ans sur Turgot , le «eul vraiment grand ministre qu*ait eu la France.

OobUont MM hiiaw •! dm naeiUMt; ponnnimi pacifiquemenl par 1« itaffnga ■Bltwsal U rétUMtton da Belllev goo? eracMtnl potaIbU .

M. JvLU Favu, Tfojw, notoUira 18418.

LES SUFFRA6I8TBB.

9 avril 1869.

Les suffiragùtes 1 c'est le nom que nous donnons et qui appartient, en France, à tous les désabusés de la liberté par la révolution.

Dâsont nombreux, très-nombreux.

Puisqu'en 1848 aussi bien qu*en 1830, et en 1830 aussi bien qn*en 1789, la révolution a trois fois menti à son origine et à toutes ses promesses les plus solennelles, ces désabusés ont-ils tort de la répudier? Quel gage leur donnerait-elle que la quatrième fois elle portera d*autres fruits que Timpuissance, la violence, Tarbitraire?

Assurément, le sujfrage universel est loin d*étre ce quMl ^sera lorsque Punité de collège aura remplacé le morcellement électoral ; mais tel qu*il est, c'est encore Tarme à la-

quelle il est le plus sur de demander la conquête des libertés que nous avons eues et que nous avons perdues, et de celles que nou^ n'avons pas eues encore et qu'il importe que nous ayons, afin qu'elles se pondèrent toutes les unes par les autres.

Que les paroles prononcées à Troyes par M. Jules Favre, confirmant celles qu*il avait déjà prononcées le 15 mars 1866 (1), deviennent donc les paroles de Tévangile démocratique I

Le moyen le plus certain de désarmer la réaction et d'en finir à jamais avec elle, c'est de renoncer à toujours aux tentatives caduques d'insurrections et de complots.

Vieux errements ! vieilles traditions !

Ce qu'ont à faire maintenant les amis éclairés et sincères de la liberté en France, comme en Angleterre, comme en Belgique, comme aux États-Unis, comme en Suisse, c'est de n'épargner aucun effort, aucun sacrifice pour combattre l'ignorance populaire et rendre de plus en plus étroit, de moins en moins profond l'écart qui existe entre la population des villes et celle des campagnes; écart qui serait un véritable danger s'il tardait trop longtemps à se combler.

Aussi ne saurait-on multiplier assez et multiplier trop vite le nombre des voies de communication sous toutes les formes et des écoles à tous les degrés.

Oii l'ignorance a cessé de régner, la liberté n'a plus rien à craindre ; elle esl inviolable et intincible.

Puisqu'il suffit maintenant à tous les Français d'avoir vingt et un ans pour posséder le droit de vote, qui est indirectement le droit de faire la loi, soyons tous suffragistesl

Avec le temps, moins de temps peut-être qu'on ne suppose, le suffrage universel, se fortifiant par l'exercice, se rectifiant par l'expérience, donnera à tous ceux qui auront mis leur

(1) Voir ploi loin, pag« 138.

LE SPECTRE DES CANDIDATURES OFFICIELLES. iS9

confianfe en lui tout ce quMU auront eu raison de lui demander.

Etre pour ragitation fébrile, c*est être contre le suffrage universel.

Quiconque se défie du temps et de ses progrès , quiconque met son espoir non dans la patience mais dans la violence, est un abstentioniste déguisé, à moins qu*il ne soit un réactionnaire forcené, mais, à coup sûr, n'est pas un suffragiste.

LE SPECTRE UES GANnmATURBS OFFICIELLES.

7 afril 18S9.

A chacun son spectre.

Au gouvernement le spectre des candidatures libres.

A Topposition le spectre des candidatures officielles.

L'un aussi peu redoutable que Tautre.

H. Buffet, qui a ftis la parole sur lesciindidatures officielles, n'a rien dit de plus contre elles que ce qu'en avait dit M. Emile OUivier dans son discours, qui demeurera comme en étant la condamnation logique et souveraine.

Le ministre de l'intérieur, M. de Forcade la Roquette, a persisté dans ses déclarations précédentes. Il a répété que les candidatures officielles seront maintenues dans les prochaines élections générales.

— Pourquoi?

— tt Parce qu'il est du devoir du gouvernement de résister aux mauvaises doctrines et aux mauvaises passions. »

Toujours, toujours les mêmes lieux communs I Toujours,

toujours le même oubli des faits ! Toujours, toujours le

même aveuglement I

Est-ce que ce ne sont pas ce que vous appelez les mau-

vaises doctrines, les mauvaises passions qui font ce que vous nommez les bonnes élections ?

Rappelez-vous donc les élections d'avril et de décembre 1848!

Que fait une nation qu'épouvantent les exagérations des partis ? — Elle se jette, éperdue, dans les bras de son gouvernement.

Un gouvernement à la hauteur de sa mission n'a donc rien à craindre des a mauvaises doctrines et des mauvaises passions » ; car loin de l'affaiblir elles le fortifient , loin de l'ébranler elles l'affermissent. L'expérience est là pour l'attester.

Aux prochaines élections générales, le gouvernement continuera d'être juge et partie, soiti Loin de s'en plaindre dans son for intérieur, l'opposition doit plutôt s'en féliciter ; car des élections générales pleinement libres, pleinement dégagées de toute pression gouvernementale , n'eussent sensiblement modifié ni le nombre ni l'esprit de la majorité parlementaire ; et alors quel poids moral eût pesé la minorité ? quels eussent été ses griefs?

L'importance qu'on se plait communément à attribuer aux élections générales est selon nous très-exagérée; ce qui est important, c'est que toutes les fois qu'une question politique, économique, sociale, financière, se pose, cette question soit débattue à fond et reçoive sa meilleure solution.

Tant pis pour la majorité si elle vote la solution la moins bonne, car alors la majorité se condamne elle-même aux yeux de tous les hommes impartiaux et sensés, qui finissent toujours par l'emporter ; la vérité n'est qu'une question de temps, conséquemment de patience.

En ce qui nous concerne, nous réduisons la question des prochaines élections générales aux termes suivants :

Que dans la législature de 1869 toutes les opinions , outes les idées, sans aucune exception, soient représentées

LA SINCÉRITÉ DU SUFFRAGE UNIVERSEL. iSi

par leurs interprètes les plus autorisés, les plus habiles, les plus illustres.

La majorité sera ensuite ce que Taura faite la centralisation, peu importe 1

An point où nous en sommes arrivés, qu'importe le nombre des votants?

Ce qui compte, ce ne sont plus les votes, ce sont les discours.

n ne suffit plus d*avoir la majorité, il faut avoir raison.

Aux élections générales qui auront lieu cette année, le conseil que nous donnerons à Topposition sera celui-ci : £nquérez-vous de toutes parts et dressez aussi complètement que possible la liste de tous les notables de la parole, vétérans et recrues, anciens et nouveaux I Cette liste, publiez-la dans tous ¥0s journaux! Puis, le jour où se réuniront les électeurs, appliquez-vous à leur faire comprendre que tout député muet, si bien intentionné qu'il soit, est un député nul, car il ne s'agit pas de descendre de son banc pour voter, mais de monter à la tribune pour y combattre sans relftcbe et sans fin l'innombrable et opiniâtre légion des abus, contre laquelle ils n'enverront jamais pour la vaincre des forces trop considérables. Démontrez-leur que c'est une erreur de croire qu'il y a encore des intérêts locaux ;m1 n'y a plus qne des questions générales, sur lesquelles la lumière ne se fera qu'à la condition qu'elles soient débattues par toutes les opinions, sans exclusion d'une seule I

LA SlKCiBITi nu SUFFRAGE UNIVERSEL.

9 lYril 1S69.

Les élections n'étaient pas libres sous la Restauration.

Elles n'étaient pas libres sous la Monarchie de 1830.

Elles n'étaient pas libres sous la République de 1848.

Elles ne sont pas libres aux États-Unis.

Elles ne sont pas libres en Angleterre.

Elles ne sont pas libres en Belgique.

Elles ne sont pas libres en France.

Elles ne seront libres en France et ailleurs que le jour oh le morcellement électoral aura fait place à Tunité de collège, et la guerre des opinions à la liberté des opinions.

Tous les moyens — urnes, enveloppes, tableaux — ne seraient que des palliatifs dont TefBcacité ne tarderait pas à être en défaut. Où manquent chez les fonctionnaires Thonnéteté et chez les électeurs l'indépendance, rien n'y supplée. Combattues sous une forme, la fraude et l'intimidation se retranchent derrière une autre forme. En matière d'élections, rendre superflues l'honnêteté chez le fonctionnaire et l'indépendance chez les électeurs, voilà ce qu'il s'agissait de chercher et voilà ce qui a été trouvé ! Si le gouvernement et les partis ont tous, en réalité et en résumé, le même intérêt ; s'ils doivent tous désirer que le suffrage universel, qui n'est qu'un instrument servant à connaître les variations de la température politique, soit le plus exact et le plus parfait possible, comment une voix ne s'est-elle pas encore élevée dans l'enceinte législative pour demander que le système de l'nnité de collège soit sérieusement mis à l'étude ?

En attendant que l'examen en ait été conflé à l'Académie des sciences, comme lui fut confié, en 1790, l'examen du nouveau système des poids et mesures, il est inexplicable et injustifiable qu'au lieu de combattre les amendements de l'opposition, — 1* urnes uniformes et réglementaires, 2* enveloppes uniformes, 3* tableaux des candidatures, — le gouvernement ne se soit pas empressé de déclarer qu'il les adoptait, par les motifs suivants :

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