LE SENS DE LA SITUATION
tonte réunion , même la plus insignifiante ; c'est ce que nous faisons en appliquant toute notre dextérité à dénouer et à détendre la corde de Tare si imprudemment nouée et si fortement tendue, qu'il semble impossible que ne se rompe pas ou la corde ou Tare.
La corde rompue, c'est la réaction qui l'emporte; l'arc brisé, c'est la révolution qui triomphe. La révolution victorieuse, c'est l'empire renversé, mais serait-ce la liberté fondée?
Quelle garantie le Siècle nous donne-l-il que la nouvelle révolution à laquelle il pousse serait moins impuissante que les trois révolutions qui ont, l'une si cruellement, les deux antres si piteusement avorté?
Jusqu'à ce que le Siècle nous ait donné cette garantie, il trouvera bon que nous fassions pour sauver l'Empire de 1852 les mêmes efforts que nous avons faits pour sauver la Monarchie de 1830 et la République de 1848, qu'en aucune circonstance nous n'avons séparées de la liberté.
Il se peut que nos efforts dans le présent ne soient pas moins infructueux qu'ils l'ont été dans le passé; mais en eussions-nous la certitude, que cette certitude ne nous ferait pas dévier de la ligne que nous suivons depuis trente ans, car ce n'est pas l'illusion qui l'a tracée, c'est la raison.
Les gouvernements de fait sont les gouvernements de droit : hors de ce principe pas de progrès, hors de ce principe pas de liberté, hors de ce principe pas de stabilité; c'est la périodicité des révolutions, c'est la victoire alternative et sans durée de partis sans nombre, comme dans ces États de l'Amérique du Sud, où la guerre civile est l'élément social.
Depuis cinquante ans en France chacun des régimes qui s'y sont succédé a eu, sous des noms différents, ses irréconciliables. La Restauration de 1815 a eu les siens, la Monarchie de 1830 et la République de 1848 ont eu les leurs. La
liberté n'a pas de plus mortels ennemis que ces conspirateurs de vocation ou de tradition qui, se constituant, sans autre droit que celui qu'ils s'arrogent, les juges infaillibles du gouvernement qui leur déplaît, le condamnent souverainement et n'ont de cesse qu'ils n'aient réussi, après l'avoir miné, à le renverser. Qu'est-ce que la liberté a gagné au renversement de la Restauration? Qu'est-ce qu'elle a gagné au renversement de la Monarchie de 1830? Qu'est-ce qu'elle a gagné au renversement de la République de 1848? Sans cette succession de complots, d'insurrections, de révolutions, œuvre souterraine d'irréconciliables s'appelant, sous la Restauration de 1815, bonapartistes et carbonari ; sous la Monarchie de 1830, bonapartistes, légitimistes et républicains; sous la République de 1848, blanquistes et fusionistes, il y a longtemps, très-longtemps, que la liberté en France n'aurait plus rien k envier à la liberté telle qu'elle existe en Angleterre, en Belgique, en Suisse, même aux États-Unis. Le coup de sonde que viennent de donner les irréconciliables eût-il, comme le 23 février, réussi à faire jaillir une révolution ; l'Empire fut-il tombé dans des flots de sang versés par le fusil Chassepot, que l'hostilité se fût aussitôt déclarée entre les irréconciliables de la veille, devenus les dictateurs du jour, et les irréconciliables du lendemain, qui eussent pullulé.
Puisque les irréconciliables n'en ont jamais fini entre eux, finissons-en donc avec eux en nous ralliant tous autour du gouvernement de fait, pour lui demander la liberté irrévocable qu'il a intérêt à donner. C'est encore ce qui ofire le moins de risques et le moins de doutes.
Quiconque approfondira la situation reconnaîtra qu'elle n'a pas d'autre sens.
7 aoAt 1 860.
Ce quMl fallait, ce qu*il faut encore avoir constamment devant les yeux, ce sont les élections générales de 1875.
Le gouvernement, qui se préoccupe moins de la minorité électorale de 1869, minorité formidable, que de la majorité parlementaire à la tète de laquelle marchent triomphalement les 116, majorité à court terme, fait ce que ferait le lecteur de rÉvangile qui voudrait se rendre compte par lui-même s'il est vrai a qu'il est plus aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille qu^il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume de Dieu n .
La majorité parlementaire de 1869, c'est le trou de l'aiguille; la minorité électorale de 1869, qui sera la majorité électorale de 1875, c'est le chameau. C'est pourquoi nous n'avons jamais hésité nn seul instant entre le sénatus-consnlte , qui donnait à l'Empire le Sénat pour partenaire , et le plébiscite, qui. donnait à l'Empire la nation pour associée.
La majorité parlementaire, telle qu'elle est sortie des mains préfectorales qui l'ont pétrie , sera invinciblement opposée à toutes les grandes réformes, qui cependant seraient salutaires, même à tous les grands travaux de nécessité et d'urgence publiques. Croire le contraire, ce serait partager les aveugles illusions du rédacteur en chef du Peuple fran^ çais, qui recommande de a faire grand n ^ comme s'il suffisait que ce conseil soit donné pour qu'il soit possible de l'exécuter.
Qui veut la fin veut les moyens.
Quels sont les moyens d'exécution de la politique dont
H. Clément Duvernois s'est fait Tapôtre, et dont son journal est la chaire démocratique? S*abnserait-il jusqu'à ce point de sHmaginer que la majorité parlementaire issue des dernières élections générales votera les centaines de millions qu'exigeraient » l'universalité de l'instruction primaire, n l'achèvement de nos routes, de nos canaux, de nos che- « mins de fer et le complément de nos ponts»? S'abuserailil jusqu'à ce point de s'imaginer qu'elle accueillerait favorablement a une révision radicale de nos lois industrielles et 9 commerciales, une réforme politique et administrative D aboutissant à une véritable décentralisation , une révision » de notre Code de procédure criminelle, et enfin une » grande réforme financière s' élevant plus haut que la Bourse » de Paris ? »
Faites grand! est un conseil analogue à celui qui consisterait à dire à la France si elle se battait contre la Prusse : Remportez la victoire !
Certes, le conseil serait excellent, mais s'il y entrait beaucoup de patriotisme, il y entrerait encore plus de naïveté.
Dans la prévision d'une guerre fatale , c'est-à-dire inévitable, qu'a fait avec raison le gouvernement français? Afin d'accroître de son côté les probabilités de la victoire, il s'est appliqué à mettre aux mains de ses soldats un fusil supérieur au fusil prussien.
Or, le plébiscite et l'unité de collège sont au sénatusconsulte et au morcellement électoral, ce que le fusil Chassepot est au fusil Dreyse. Ils ne sont pas la victoire, mais ils en sont les instruments.
En quoi nous difi*érons de M. Clément Duvernois, c'est qu'au lieu de dire : Faites grand, nous disons : Cherchez et trouvez les moyens de faire grand ; c'est qu'au lieu de dire : Remportez la victoire , nous disons : Assurez-vous les moyens de vaincre!
Si, comme nous en avons la ferme conviction, ces moyens
ne sont pas le séDafU8--consaUe et le morcellement électoral, il est nécessaire, il est orgent d'en chercher d'autres. S*il en est de plus puissants, s'il en est de plus parfaits que le plébiscite et Tunité de collège, il n'y a pas à hésiter une minute; il faut les adopter tout de suite I S'ils existent, qu'on se hâte de les indiquer ; mais s'ils n'existent pas , que l'on se garde de tomber dans la faut^ commise par les ofBciers français qui ont été envoyés en Prusse avant 1866 afin de renseigner leur gouvernement sur la valeur du fusil prussien comparé au fusil français, et qui ont conclu en faveur du maintien de celui-ci contre l'adoption de celui-là, qu'ils ont traité avec le plus grand dédain.
Nous le déclarons bravement : loin d'appeler de nos vœux la chute de l'Empire, nous nous efibrçons de la conjurer, parce que nous pensons qu'au moins temporairement la liberté et la civilisation auraient plus à y perdre qu'à y gagner.
Hais vains seront nos efforts si l'empereur Napoléon III persiste à se bercer dans cette erreur funeste qu!une politique neuve n'a besoin ni d'idées nouvelles ni d'hommes nouveaux; s'il croit qu'il lui suffira pour perpétuer sa dynastie d'emprunter au roi Charles X et au roi Louis-Philippe^leurs vieux errements. Pourquoi en 1848 la République, cependant acclamée de toutes parts, vacillait-elle déjà sur sa base an bout de deux mois d'existence? C'est que, si court qu'il fut, ce temps avait suffi pour attester que les hommes qui l'avaient proclamée étaient au-dessous, très-au-dessous de leur tâche; c'est que lorsqu'il eut absolument fallu qu'ils fissent preuve d'idées à la fois neuves et justes, ils n'avaient fait montre que d*idées surannées ou fausses. Détruire est facile, réformer l'est moins, organiser l'est moins encore. Le bon révolutionnaire sera toujours un mauvais organisateur, et le bon organisateur sera toujours un mauvais révolutionnaire. Il y a des aptitudes qui s'excluent.
Devant nous, non loin de nous, est la révolution ; non .la
révolalioD, comme en 1789» débutant par la prise de la Bastille; non la révolalion, comme en 1830, triomphant par les sociétés secrètes et les barricades; non la révolution, comme en 1848, réussissant par les mêmes moyens que la révolution de 1830: mais la révolution sans insurrection; mais la révolution sans bataille dans les rues, qui arme Tun contre Tautre Tinsurgé et le soldat, l'un et Tautre frères de charrue , frères d'atelier ; mais la révolution par les progrès de l'arithmétique et la possession du suffrage universel, lequel tend à entrer plus avant chaque année dans un nombre plus grand de tôtes plus jeunes et plus intelligentes. . Aveugle qui ne la voit pas venir !
Sourd qui ne l'entend pas marcher !
Cette révolution, il n'est qu'un moyen d'empêcher qu'elle ne déborde, c'est de la devancer par une réforme économique et financière qui ait en hardiesse ce que la révolution aurait eu en violence; qui aille résolument au fond des choses sans toucher un cheveu à la tête de qui que ce soit.
Le gouvernement mît-il enfin la main sur le réformateur, 8»'il existe, que ce réformateur, si résolu et si bien préparé qu'il soit, rencontrerait pour obstacle invincible la majorité parlementaire actuellement issue du suffrage universel; car cette majorité se compose en grande partie des députés qui n'ont voté qu'A contre-cœur et sous la pression ministérielle la plus forte l'abolition du délit de coalition , l'abolition de la contrainte par corps, et enfin l'abolition de l'autorisation préalable en matière de journaux politiques et de réunions publiques.
C'est là ce qui nous parait être l'immense danger de la situation, dans un avenir dont le terme extrême est six années.
Qui que vous soyes , pilotes , ayez constamment l'œil sur les élections de 1875.
CE QUE VEUT LA FRANGE. i63