L'OPPOSITION RÉVOLUTIONNAIRE
Est-ce qa*elle en avait lorsque, le soir du 23 février, elle donnait le signal de la guerre civile, que le lendemain elle s'emparait de THôtel de ville, et qu'elle y établissait un gouvernement provisoire composé de neuf membres, dont sept députés, qui avaient prêté serment d'obéissance à la Charte de 1830 et de Bdélité au roi Lonis-Philippe?
Est'-ce qu'elle en avait le 15 mai 1848, lorsque, après avoir envahi la salle où siégeait l'Assemblée constituante, elle tentait de s'emparer de l'Hôtel de ville pour y installer une révolution plus fraîche, laquelle n'eût pas tardé à être décrétée elle-même de déchéance, jusqu'à épuisement de toutes les couches qui forment le sol révolutionnaire?
Est-ce qu'elle en avait le 25 juin 1848 lorsque, mettant aux prises les révolutionnaires satisfaits et les révolutionnaires mécontents , ceux dont les prétentions avaient été comblées et ceux dont les illusions avaient été déçues, elle inondait Paris de leur sang, faisait glisser la République et les républicains sur la pente de l'état de siège et les faisait rouler jusqu'au fond de Tabime des transportations en masse et sans jugement?
Est-ce qu'elle en aurait eu le 1" décembre 1851 si elle se fût sentie assez forte pour tenter avec succès contre le Président de la République ce que, le lendemain, celui-ci a tenté avec impunité contre l'Assemblée législative?
Est-ce qu'elle en a jamais eu à aucune époque contre l'emploi de la violence?
En quelle circonstance ses scrupules l'ont-ils arrêtée devant l'inviolabilité soit d'une charte, soit d'une constitution, soit même du suffrage universel?
A moins qu'ils n'aient déjà oublié à quelles accusations implacables U. Ledru-Rollin lui-même, lorsqu'il siégeait an gouvernement provisoire , fut en butte de la part des exclu* sifs de son parti, du parti révolutionnaire, est-ce que M. Durier, est-ce que M. Bancel peuvent s'abuser jusqu'à croire
qu'après avoir concouru de tout leur pouvoir à Farrèt de déchéance de H. Emile Ollivier , suspect de modération, cet arrêt, conforme à la tradition révolutionnaire, tardera longtemps à se retourner contre eux? Est-ce que sur la pente de la proscription mutuelle et successive il est jamais possible de s'arrêter? Est-ce que le. Siècle, se bornant à décré* ter rindignité de MM. Emile Ollivier et Adolphe Guéroult , n'est pas dépassé par le Réveil, qui propose une seule candidature, la même dans les neuf circonscriptions de Paris, celle du citoyen Georges Baudin , dont la réussite serait Implicitement la condamnation et la déchéance de HM. Camot, Ernest Picard, Gamier-Pagès , Jules Simon et Eugène Pelletan?
Impossible d'être élu sans avoir prêté le serment d'obéissance à la Constitution de 1852 et de fidélité à l'Empereur, serment prescrit par le sénatus-consulte du 17 février 1858, œuvre indirecte de MM. Cavaignac, Camot, Hénon et Goudchaux. Si la proposition de M. Delescluze était couronnée de succès , si son candidat était nommé par toutes les circonscriptions de Paris, seulement par plusieurs, seulement par une, il ne le serait qu'après avoir prêté le serment exigé. Cela étant, M. Delescluze, transfuge de l'abstention , s'îmagine-t-il que les abstentionistes auraient pour lui la tolérance qu'il n'a pas pour MM. Camot, Jules Favre, Ernest Picard, Gamier-Pagès , Jules Simon, Eugène Pelletan?
Pour nous renseigner à ce sujet nous ouvrons le Moniteur du 16 novembre 1852, et nous y lisons trois manifestes : l'un signé : le Comité révolutionnaire; l'autre signé : la Société LA RÉVOLUTION ; le dernier signé : les Proscrits démocrates socialistes résidant à Jersey et réunis en assemblée générale le 31 octobre 1852. Pour copie conforme : La Commission : Victor Hugo, Foubertaux, Philippe Faure.
Le premier de ces trois manifestes débute ainsi :
L'OPPOSITION RÉVOLUTIONNAIRE. i8S
Citoyens ,
La démocratie a dû sMmposer quelques mois d*attente et de , souffrance avant de frapper le brigand qui souille notre pays , afin de se réorganiser malgré la terreur bonapartiste.
Soyons donc prêts à tout et à chaque instant. Tâches de vous voir et de vous rassembler souvent par deux, par quatre, par six, par dix, s'il est possible; formez des groupes et des centres qui communiquent entre eux de vive voix. Conspirez enfin avec courage et prudence... En punissant les pervers, le peuple devient le ministre de la justice de Dieu.
Lq second manifeste s'exprime en ces termes :
Citoyens,
L'exercice de la sonveraineté n'est qu'une abominable trahison et la plus triste des comédies humaines quand la liberté ne tient pas les urnes; or, qui les tient aujourd'hui? La dictature de l'assassinat, le 2 décembre!
Le vote au scrutin, même secret, n'est que le vol organisé quand c'est le mensonge qui dépouille , sous les auspices et les faisceaux de la force. Or, qui les dépouille aujourd'hui ces bulletins effacés tombés dans l'urne sous l'œil des gendarmes? Le mensonge incarné, le parjure hypocrite et sanglant, le système du 2 décembre !
... La nuit, le jour, au milieu des foules comme dans l'ombre, reconnaissez-vous, organisez-vous, fortifiez-vous; que chacun vive dans tous et tous dans chacun ; une foi commune vous anime : la foi révolutionnaire , implacable , persévérailte , hardie comme celle de nos pères de 92, et toujours prête à se lever et à frapper.
' Citoyens, devant un tyran, un parjure, un assassin des libertés publiques, voilà le seul grand devoir à remplir!
Le troisième manifeste n'est pas moins impératif :
Citoyens ,
... Faut-il voter? Faut-il continuer de s'abstenir? Telle est la question qu'on nous adresse.
Notre réponse sera simple.
Restons dans les principes, citoyens.
184 QUESTIONS DE L'ANNEE iS69.
Nous, républicains, quelle est notre fonction? Quelle doit être notre attitude?
Citoyens , Louis Bonaparte est hors la loi : Louis Bonaparte est hors r humanité. Depuis dix mois que ce malfaiteur règne, le droit à Tinsurrection est en permanence et domine toute la situation. A rheure où nous sommes, un perpétuel appel aux armes est au fond des consciences. Or, soyons tranquilles, ce qui se révolte dans toutes les consciences arrive bien vite à armer tous les bras.
Amis et frères, en présence de ce gouvernement infâme, négation de toute morale , obstacle à tout progrès social ; en présence de ce gouvernement meurtrier du peuple, assassin de la République et violateur des lois, de ce gouvernement né de la force et qui doit périr par la force, de ce gouvernement élevé par le crime et qui doit être terrassé par le droit, le Français digne du nom de citoyen ne sait pas, ne veut pas savoir s'il y a quelque part des semblants de scrutin, des comédies de suffrage universel et des parodies d*appel à la nation ; il ne s^infornie pas sUl y a des hommes qui votent et des hommes qui font voter, s*il y a un troupeau qo^on appelle le Sénat et qui délibère , et un autre troupeau qu'on appelle le Peuple et qui obéit; il ne s'informe pas si le Pape va sacrer au maitre-autel de Notre-Dame l'homme qui — n'en doutez pas , ceci est l'avenir inévitable — sera ferré au poteau par le bourreau ; en présence de M. Bonaparte et de son gouvernement , le citoyen digne de ce nom ne fait qu'une chose et n'a qu'une chose à faire : charger son fusil et attendre l'heure.
• Cette chose, la seule à faire par un citoyen digne de ce nomu, est-elle celle que fait et conseille M. Delescluze? Attend-il Theure, son fusil chargé? Non; il se contente de tremper sa plume dans Tencre. Abstentioniste , il renie Tabstention ; et dans le journal qu^il a fondé et qui se nomme le Réveil, le conseil quMl donne , ce n'est plus de ne pas voter; au contraire, c'est de voter, mais de voter pour le citoyen Georges Baudin dans les neuf circonscriptions de Paris, sans en excepter celles qui ont élu MM. Carnot, Ernest Picard, Garnier-Pagès, Jules Simon, Eugène Pelletan. Prêter serment de fidélité « au crime » , n'est-ce donc pas transiger avec lui? N'est-ce donc pas se rendre coupable du
LE GOURANT. 185
même crime impardonnable, du crime de « transaction « , pour lequel M. Emile Ollivijer est publiquement frappé d'indignité et de déchéance par les 1 ,173» à la requête du Siècle et à celle de MM. Darier et Bancel?
Est-ce que Tabslention à laquelle restent Gdèles MM. Barbés, Louis Blanc, Victor Hugo, Nadaud, Félix Pyat, Edgar Qninet, n'est pas la condamnation manifeste de la désertion de M. Delescluze?
La conclusion à tirer des faits et des réflexions qui précédent, c'est qu'en rompant le faisceau de 1863, qu'ai;ait noué Tesprit de tolérance, la a jeune république du Siècle^ et les collègues de M. Emile Ollivier, ceux auxquels il a ouvert en 1857 les portes du Corps législatif, ont assumé sur eux une triste responsabilité; en désertant le camp de l'opposition constitutionnelle pour passer dans le camp de l'opposition révolutionnaire, ils se sont placés, selon une expression consacrée, entre la lâcheté ou la folie.