LE COURANT
5 juin 1869.
Il né faut pas s'effrayer, mais il faut encore moins s^ abuser! Ceux qui, malgré ses inconséquences et ses fautes, préfèrent le gouvernement de fait tel qu'il a été établi par les plébiscites du 20 décembre 1851 et du 21 novembre J852, et tel qu'il a été modifié par les décrets du 24 novembre 1860, la lettre du 19 janvier 1867. et les lois des 11 mai et 6 JDÎn 1868, aux risques d'une quatrième révolution, ne descendent pas le courant, ils le remontent. Ce courant, dont l'impétuosité a pour preuve et pour mesure les votes à Paris du 24 mai et le succès du journal le Rappel, laissant, dès
le premier jour de son apparition, très-loin derrière lai tous les autres journaux du même prix, — quoique privé de la faculté de se vendre dans les kiosques, — ce courant prêt à déborder a un nom dans la langue de la pénalité judiciaire : il s'appelle la haine et le mépris du gouvernement.
Est-il possible de Tarrêter? sinon de l'arrêter, de le détourner? sinon de le détourner, au moins de le ralentir?
Le ralentir, j'en juge par l'impuissance de mes efforts, me parait impossible ; le détourner me semble difficile ; mais je pense qu'il ne serait ni impossible ni même très-difficile de l'arrêter.
Par quels moyens?
Est-ce en faisant ce qu'a fait le roi Louis XVI, dont aucune des concessions ne fut jamais marquée au coin de la sincérité, de la fermeté, de la persévérance? Non, assurément.
Esd-ce en faisant ce qu'a fait le roi Charles X, conseillé par le prince de Polignac? Pas davantage.
Est-ce en faisant ce qu'a fait le roi Louis-Philippe, abusé par M. Guizot? Ce serait s'exposer au même sort.
Ce n'est jamais impunément que l'on restreint ou que l'on supprime une liberté soit acquise, soit conquise. Si toute révolution est grosse d'une réaction, toute réaction est grosse d'une révolution, d'autant plus certaine que la réaction aura été pins extrême.
Si je pouvais l'oublier, le Pavillon Isabelle, qui fait face à la table sur laquelle j'écris ces lignes, me le rappellerait. Est-ce qu'en 1854, sous le ministère du comte de San-Luis, est-ce qu'en I8B8, sous le ministère du maréchal Narvaez, et après sa mort sous le. ministère de H. Gonzalez Bravo, la réaction, l'intimidation, la terreur n'ont pas été poussées à Madrid jusqu'à leurs dernières limites? Que pouvait-on faire de plus en 1868 que de condamner de vaillants écrivains à la peine de mort et d'anciens présidents du conseil à la
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déportation? Eh bien, où la réaction la plas implacable ft-t-elle conduit la reine Isabelle, aveaglée par ses ministres? Elle Ta conduite à venir habiler, en réfugiée, Tavenue du Roi de Rome, où elle est ma plus proche voisine. Est-ce Taudacequi a manqué à M. Gonzalez Bravo? Non. Est-ce le courage qui a manqué au général de Pezuela, comte de Cbeste?Non. S'il a suffi du souffle d*un brigadier de marine pour renverser le gouvernement de la reine Christine, c*est que ce gouvernement n'avait plus de raoines; c'est qu'il s'était usé en efforts impuissants pour accomplir une œuvre aussi impossible que celle qui consisterait à entreprendre de faire remonter le Tage ou le Rhône vers sa source. Lorsqu'un gouvernement a pour source, lorsqu'il a pour origine la liberté, et qu'il est assez insensé pour demander l'affermissement de son existence non â la liberté mais à la réaction, sa chute n'est qu'une question de temps plus ou moins court. Elle est immanquable, elle est certaine. Il n'y a pas dans l'histoire un seul exemple d'un gouvernement qui, s'étant établi au nom de la liberté, se soit jamais maintenu par la réaction. Tout gouvernement qui n'est pas le développement de son principe viole sa loi de nature; tout gouvernement qui viole sa loi de nature conspire contre sa propre existence : il se suicide.
Ces réflexions, qui se présentent à ma pensée toutes les fois que mon regard quitte la pointe de ma plume pour se porter sur le Pavillon Isabelle; ces réflexions ont dû s'offrir plus d'une fois à la pensée de l'empereur Napoléon, qui Tient souvent le visiter. Puissent-elles l'inspirer virilement dans des circonstances qui exigent impérieusement qu'une suprême déqision soit promptement prise I
Ce que conseille la prévoyance greffée sur l'expérience, ce que conseille l'histoire, c'est avant tout de se garder de la voie qui a conduit à l'échafaud le roi Louis XVI, à l'exil le roi Charles X, le roi Louis-Philippe, la reine Isabelle ; c'est
de prendre la voie opposée, la seule qui soit sure, parce qu'elle est tracée à égale distance de la réaction et de la révolution, ces deux ornières, Tune aussi profonde que Tautre, toutes deux côtoyant un gouffre.
Liberté restreinte, révolution expectante, ai-j,e souvent dit : avais-je tort? Les lois des 11 mai et 6 juin 1868 ne m'ont-elles pas donné pleinement raison?
Donc, ce qu'il j a à faire, c'est d'en finir au plus vite avec la liberté restreiâte, avec la liberté précaire, avec là tolérance et l'arbitraire travestis en liberté légale, non pour retourner à la réaction, souverainement condamnée, mais pour aller résolument à la liberté irrévocable, à la liberté dont l'indivisibilité fait la pondération.
Les élections de Paris viennent de montrer ce que pesait dans les balances de la liberté dii vote la liberté delà presse comparée à la liberté de réunion. A présent que le contrepoids de la liberté de la presse est trouvé, il n'y a qu'à chercher le contre-poids de la liberté de réunion. Si on le cherche on le trouvera, car la liberté ne serait qu'un nom mensonger si elle n*était pas l'équilibre de toutes les libertés entre elles, les unes par les autres.
Mettre à l'étude la plus approfondie toutes les questions de liberté sans en omettre une seule, à commencer par la liberté de la commune pour aller jusqu'à la liberté du service militaire; accomplir par la discussion et la science ce qu'ont vainement tenté par l'agitation et la violence trois révolutions : voilà, si j'étais à la place de M. Rouher, ministre d*Etat, le conseil que je n'hésiterais pas à donner à l'Empereur, en accompagnant ce conseil de tous les projets de loi à l'appui ; je ne voudrais pas qu'il y eût d^ns le monde entier une seule liberté que la France n'eût pas. Que deviendrait alors le courant que la liberté graduelle, que la liberté partielle, que la liberté restreinte, que la liberté vassale a plutôt grossi que diminué? Ce courant ne tarderait