L'ALTERNATIVE
Et Ton Yondrait que nous ayons foi dan^Ie régime des assemblées!
l'alternatiite.
A aoAt 1869.
Ne voyons point les périls où ils ne sont pas ; voyons-les où ils sont
A chacun sa tâche :
Aux uns Tesprit de chicane ;
A d^autres Tesprit de prévoyance.
Le danger qui menace très -sérieusement Texistence du gouvernement , c'est son aveugle persistance dans les détestables errements qui ont perdu la République de 1848, la Monarchie de 1830 et la Restauration de 1815 ; errements qui eiercent sur le flot des mécontentements une pression si forte qu'elle le fait monter, monter, jusqu'à ce qu'il renverse ses digues, déborde et emporte tout.
Ou il fallait que l'Empire de 1 852 restât enfermé dans sa Constitution de 1852 comme dans une forteresse inexpugnable , ou il faut qu'il se hâte de saisir la première occasion favorable à une amnistie, et qu'à partir de cette amnistie il renonce systématiquement et inébranlablement aux procès de presse et aux détentions arbitraires qui révoltent la conscience publique et déchaînent l'hostilité populaire.
Il n'y a pas de gouvernement qui résiste à la longue aux procès de presse; c'est autant de coups mortels qu'il se donne à lui-même. Les écrivains qu'il a fait condamner à l'amende , à la prison , n'ont plus qu'une pensée fixe : le miner, le renverser. La puissance de cette pensée fixe est attestée par le passé. Comment la conscience publique ne se
révolterai t*elle pas, comment l'hostilité populaire ne se dé-
chaînerait-elle pas, lorsque le mépris de la liberté individuelle peat aller jasqa^à retenir préventivement à Mazas , pendant cinquante jours, des écrivains accusés de complot, tandis que d'autres coaccusés ont été relâchés et demandent ironiquement qu*on les juge? Pourquoi deux balances : une pour MM. Coumet et Quentin et une autre pour H. Laferriëre, leur ami politique? Si Texistence de ce complot est si insaisissable, si difficile à constater; si elle exige des recherches si laborieuses et si longues, abandonnez-le! Ne voyez-vous donc pas que le complot le plus redoutable c'est celui que vous ourdissez de vos propres mains contre vousmême, en donnant pour allié au petit groupe des irréconciliables Timmense nombre composé de tous ceux qui baissent Tarbitraire I S'il en était autrement , si la France demeurait indifférente au mépris de toutes ses libertés , au mépris de toutes ses garanties, que faudrait-il penser d'elle et que vaudrait-elle? Ah ! ce serait alors qu'on pourrait lui appliquer justement ces paroles flétrissantes : a Une nation a toujours le gouvernement qu'elle mérite. »
L'article 7 du sénatus-consulte du 2 août rend aux députés le droit d'interpellation qu'ik possédaient sous la Constitution du 4 novembre 1848 et sous la Charte du 9 aoât 1830, droit dont ils jouissent dans tous les pays libres où il existe un Parlement. Le premier usage que les députés de la gauche feront de ce droit, le gouvernement doit s'y attendre, ce sera pour l'interpeller sur les détentions abusives et sur les procès de presse inconsidérés, qui dépassent en nombre tous ceux sous la multiplicité desquels ont succombé les régimes précédents. Que répondra-t-il, et qui répondra? S'il est prudent, il n'attendra pas au dernier jour, à la dernière heure, pour se rendre compte de cette situation très-délicate et trèsgrave. Selon le parti qu'il prendra, ce sera l'Empire transformé ou ce sera l'Empire enrayé.
Telle est l'alternative.
EPF.ETS MANQUES. 893
EFFETS MAVQUiS.
5 loAt 1869.
La lettre du 19 janiier 1867 a été un effet manqué.
Le sénatus-consulte du 2 août 1869 est également un effet manqué.
Entre le Message du 12 juillet adressé an Corps législatif et le sénatus-consulte du 2 août déposé sur la tribune du Sénat, il s*est écoulé un temps infiniment trop long. Est-ce que vingt jours étaient nécessaires pour coudre ensemble les douze articles du sénatus-consulte? Est-ce que vingt minutes n'eussent pas amplement suffi? Est-ce que, pour rédiger une œuvre aussi terne que Fexposé des motifs, il fallait plus d'une matinée?
Le sénatus-consulte et Texposé des motifs , qui auraient pu être rédigés, délibérés, adoptés en aussi peu de temps qu*il en avait fallu pour rédiger, délibérer, adopter le Message du 12 juillet, sont apportés au Sénat le lundi 2 aoât.
Que fait le Sénat?
Au lien de se réunir le lendemain mardi pour procéder à la nomination de la commission cbargée de Fexamen du projet, il ajourne cette nomination au jeudi 5... Deux jours perdus I
Au lieu de mettre tout en œuvre pour accélérer la nomination du rapporteur, la rédaction du rapport, le débat et le ¥ote, de telle sorte qu'ils précédassent le 15 août, il semble, an contraire , qu'il se soit donné pour t&che de tout ralentir, afin que la discussion ne s'ouvre que le surlendemain de la fête impériale et du centenaire napoléonien.
Est-ce que ce fut avec cette lenteur que procéda le Sénat en novembre 1852, lorsqu'il eut à substituer l'Empire héréditaire à la Présidence élective? Non.
Le 4 novembre, le Prince-président adresse au Sénat an Message qui commence ainsi :
Messieurs les Sénateurs,
La nation vient de manifester hautement sa volonté de rétablir FEmpire. Confiant dans votre patriotisme et vos lumières , je vous ai convoqués pour délibérer légalement sur cette gncve question et vous remettre le soin de régler le nouvel ordre de choses.
Trois jours après, le 7 novembre, le Sénatus-consnlte était voté et apporté au palais de Saint-Cloud par les sénateurs; le Président de la République les remercia en ces termes :
Messieurs les Sénateurs ,
Je remercie le Sénat de Tempressement avec lequel il a répondu au vœu du pays en délibérant sur le rétablissement de TEmpire et en rédigeant le sénatus-consnlte qui doit être soumis à Tacceptation du peuple.
Est-ce que le sénatus-consulte du 7 novembre 1852, qui changeait radicalement la forme du gouvernement, puisqu'il substituait le principe de l'hérédité au principe de Félection et la fiction de la responsabilité à la réalité de cette responsabilité, était moins important que le sénatus-consnlte du 2 août 1869, qui n'est que la conséquence du décret du 24 novembre 1860?
Pour le premier de ces deux sénatus -consultes, deux jours suffisent; pour le second, il aura fallu plus de trente jours!
Si nous nous appesantissons sur les dates que nous venons de rappeler et de comparer, c'est qu'elles étaient nécessaires pour expliquer le peu d'effet produit par le sénatus-consulte du 2 août 1869. Il est rare qu'un effet trop longtemps attendu ne soit un effet manqué.
Il était important, très-important, que le vote de ce séna-
LE COUP lyOEIL S95
tns-consulte eût liea awant la solennité du 15 août, afin qu*il eût pour conronnement et en quelque sorte pour gage une amnistie qui, ouvrant à deux battants les portes des prisons aux détenus pour délits de presse et pour prévention de cornplotSy ouvrit une ère nouvelle I
C*est en vain que le rédacteur en chef du journal le Peuple françaU s^exténne à crier aux traducteurs de la pensée impériale : Faites grandi Ou sa voix n*est pas entendue» ou sa voix n'est pas écoutée. H est manifeste que le sentiment du grand n*est pas en eux ; il leur manque si absolument , que ce qui serait grand , mis en oeuvre par d'autres mains , sortant des leurs est petit. Ils mériteraient qu'on leur appliquât cette sentence italienne :
TradiUtori, tradUori.
Grande est l'illusion de qui s'abuse jusqu'à compter qu'aucune grande chose sera accomplie par ceux qui, ayant entre les mains le Message du 12 juillet et le sénatus-consulte du 2 août, n'ont su tirer du maximum d'efibrts que le minimum d'effet.
LE COUP D'CBIL.
6 août 1S69.
On devient ministre, on nait homme d'État. Ce qui caractérise essentiellement l'homme d'État, c'est la rapidité, c'est la sûreté du coup d'œil. Pas de coup d*œil, pas d'esprit de décision. On n'exécute résolument que ce que Ton voit clairement.
Comblé de tous les dons les plus précieux , il en a manqué un à M. Rouher pour que, devenu ministre, il prit rang
parmi les hommes d*État vraiment dignes de ce nom ; il lui a manqaë le coup d*œil qui, de nos jours , a distingué Peel, Cavour» Bismark.
En 1860, M. Rouher a en une admirable occasion d'imposer à toute l'Europe continentale la politique nouvelle qui a illustré le nom de Richard Cobden; cette admirable occasion, H. Rouher Ta laissée glisser entre ses doigts. Le coup d'œil lui a manqué ; il lui a également manqué en 1866, en 1867 et enfin en 1869. Il a eu dans les mains le choix entre ces deux cartes à jouer : la carte de la double revanche de Wa* terloo et de Sadowa, et la carte du plébiscite ; la carte de l'Empire absous par la victoire et la carte de TEmpire amnistié par la liberté. Il pouvait , entre la législature expirante et la législature nouvelle, jouer Tune ou l'autre de ces cartes ; il pouvait les jouer toutes les deux. L'Empereur n'eut certes pas accepté la démission de son ministre d'État, si celui-<;i, en juin dernier, l'eut motivée en ces termes :
a Sire, votre Empire a pour base le suffrage universel : si V la base fléchit, l'Empire s'écroule. Les élections générales » de 1869 attestent' ce que seront les élections générales de » 1875. Entre la minorité électorale s'exprimant par trois » millions et demi de suffrages et la majorité électorale se » traduisant par quatre millions et demi de voix, il n'y a plus » qu'un faible écart d'un million de suffrages, écart qui aura D promptement disparus! Votre Majesté n'a pour le maintenir » que les pierres de la forteresse de Luxembourg et que les D articles d'un sénatus-consulte. C'en est fait de l'Empire si « l'Empereur ne met pas sans hésitation et sans retard les actes n de son régne à la hauteur de son nom. Le moins que puisse 9 faire Votre Majesté, puisqu'Elle n'a pas rendu à la France » ses frontières naturelles, c'est de rendre les siennes à la 9 liberté. L'befire est venue de prendre une résolution su- 9 préme. L'heure est venue non d'un quatorzième sénatus-
LE COUP lyCEIL. 297
s consalte, mais d'un troisième plébiscite qni refasse à votre « personne une seconde popularité. Si je ne tenais pas à 9 Votre Majesté ce ferme et sincère langage , accompagné de » r offre conditionnelle de ma démission, je ne me nommerais s pas Robert Peel, détournant en 1846 la révolution menap çante, je me nommerais Guizot, submergé par elle en
Si M. Roufaer n*a pas le coup d'œil qui perce Tavenir et voit ce qui sera, il n'a cependant pas la vue si basse qu'il ne puisse distinguer dans le passé et reconnaître ce qui a été ; aujourd'hui il doit voir que s'il a cessé d'être le maître de la situation, il aurait pu le rester pleinement en faisant, il y a deux mois , ce qui lui a été conseillé par la clairvoyance.
L'Angleterre, l'Italie, la Prusse, nos trois voisines, ont eu chacune leur homme d'État; la France doit-elle renoue^ à Fespérance d'avoir le sien? Si elle ne se hâte pas de le chercher et de le trouver, comment l'Empire échappera-t-il en 1875 au débordement du suffrage universel, qui sera d'autant plus impétueux qu'il aura été plus longtemps et plus fortement comprimé par une centralisation abusive?
C'est ce que ne songent nullement à se demander les insouciants qui attendent qu'ils soient tombés dans le fossé pour le voir; mais c'est ce que se demandent les prudents, qui ont pour règle et pour habitude de ne marcher qu'en regardant devant eux oii ils poseront le pied pour le poser sûrement..
Ne se laisser aveugler ni par l'optimisme ni par le pessimisme, ni par là servilité ni par l'hostilité, ni par la présomption ni par la peur; ne pas s'exagérer ses forces, ne pas se défier d'elles ; ne pas voir le péril où il n'est pas , mais le voir oii il est et le mesurer exactement, c'est là ce qae nous appelons le coup d'oeil.