D É R I C OU RT, JULIEN
A fille vous est cîiere ; je vous l’ai accordée , et vous vous éloignez. Ma femme est tout pour vous, et vous m’oubliez, moi, à qui cependant vous devez quelque ciiose : vous abandonnez Adele , à qui vous devez plus encore , et vous ne prévoyez pas les suites de votre démarche. Des occupations nouvelles , des objets intéressans vous distrairont peut-être. Mais que lestera-t-ii à rua fille quand elle vous aura perdu ? Le regret de vous avoir aimé , et le vuide d’un cœur , pour qui l’amcur est un besoin , et dans leqirel rien ne vous remplacera jamais. PenWz-y mûr.ement , jeune homme ; et sachez que le vain j^oigueil de remplir des devoirs exagérés lie peut en imposer à un homme de m.on caractère.
-JULIEN.'
Je n’ai point d’orgueil , je n’exagere rien ; mais je connois mes devoirs et je les remplirai , tout cruels qu’iis sont.'* Je n’amenerai pas citez vous la discorde , je ne l’y verrai point exercer ses fureurs , et deux épou.x j jusvqu’ici fortunés , ne me reprocheront pas 'de les avoir désurfis.
Je ^m’attends à ces divisions , j’y suis préparé , et j y saurai mettre ua terme.
JULIEN
Je saurai , moi , les prévenir. *•
Dis que tu les rendras plus anieres. Ma Ehs me .redemandera Julîea j et je te redemanderai à sa mere.
JULIEN
Sa mere me rejette. ♦
Tu n’en spupçoianes pas la caut-s ?
Non J mais je veux la respecter. ^
si tu la connoissois.
front sévere l . T. Vous accusez votre' énouse !
Tu seroîs indignp,, Quel langage ! quel
Si je l’accuse î (sa reprenant. ) No.*!, mon ami,
je «e l’accusi
point... elle est toujours digne dé moi.
JULIE N
Ah, je ne,. suis donc pas touî-à-fait malheureux !
D E R I C O U R T , avep une feinte, indljférence.
Des préjugés. . . des erreurs . . . qui m’atfectenrt , et qui ne changent rien à mes projets. L’aspect cFs 'votre félfcits me consolera de bien de5 peines. (Julien fait un mouvement. )■ Je n’en ai' point en ce moment , je suis heureux et tranquille. . . . Mais l’âge , les infirmités qu’il amené. . . . Renonce à ton dessein : tu dois cette marque de cont4escendance à ma hile , tu la dois à ma vive amitié. Demeure près de moi , je t’en prie, je te l’ordonne , et tu ne voudras ni m’afdigar , ni^ ma 'désobéir. - Mon ■cher enfant, mets en moi toute ta confiance ; ne t’alarme pas d’un obstacle passager, et crois qu’il iRen est aucun qui puisse arrêter un bon pere.
s c E N E XIV.
J JULIEN, seul.
L ne s^’explique pas ; mais il m’en a dit assez pour confirmer ma réso* lution. 'Oui, le coup est porté, il n’y a plus ici .ni harmonie , ni estime
Que Déricourt me blâme , ou m’approuve , je sortirai de cette maisOH , et mon absence y rétablira l’ordre et la paix , que ma foiblesse en banniroit sans retour. Mais Adele. . . . Adele ! la^laissef seule ici , l’abandonner à elle - même > me la représenter sans cesse combattant ses désirs et dévorant son cœur !... Cette idée insupportable me poursuivra partout.
T JULIEN.’
•*-^A voici. ( à Adele. ) Viens prononcer entre l’amour 'et le devoir ; viens soutenir mon courage ou me rendre à jamais méprisable ; décide enfin du sort de ta mere , et dis-moi qui doit l’emporter d’elle ou de ton amant.
.ADELE.
Si j’en suis réduite à cette cruelle alternative. . .
Il faut opter et promptement. Demain , ce soir , dans une heure peutêtre il ne sera plus temps.
Et c’est moi que tu interroges ! Consulte ta probité : ii faut n’écouter qu’elle. *
JULIEN
Je partirai donc.
ADELE-
Pars, je sais souffrir et me taire.
^ JULIEN
J’emporterai ton image.
ADELE*
Et tu me garderas ton cœur.
JULIEN
Quand on aime une fois. . . .
ADELE.
Ah , oui ! c’est pour la vie.
JULIEN, avec' enthousiasme.
Je pars pour l’armée. La gloire et l’amour éleveront mon ame. ADELE.
’ Sois François , sois Républicain. ( montrant son coeur, 'f Ta récompense
est là.
JULIEN
Je la mériterai. Bien servir sa Patrie , bien aimer sa maîtresse. . ^ .
XD’est tout ce que peüt un honnête homme , c’est tout ce qu’on peut attendre de lui. '
-, J U L I E N , en fUuïs. .
J Adieu , Adele.
ADELE, prenant sa main.
Adieu. . . . adieu. . . . Jusques à quand ? ( ils s'embrassent, )
Nous nous attendrissons. Ce n’est point dans les pleujs qu’on s’arrache à ce qu’on aime.
ADELE.
Nous faisons assez pour la nature : donnons du moins un moment à l’amour. ( ils s'embrassent encore. ) Voilà mon portrait» je le destinois à mon époux. Mon pere t’en a donné le titre ; depuis long-temps ton Adele t’avoit nommé en secret , ce portrait est à toi. Qu’il nourrisse ta tendresse , qu’il t’encourage à la vertu. Je sors. 'Mon ami, ne cherche plus à me revoir. Les forces humaîfios ont un terme » et l’épreuve ne peut aller plus loin.
\ r JULIEN ) seul après avoir considéré le portrait en silence.
^ oiLA donc tout ce qui m’en reste, voilà mou’unique consolation!..* Adek sîule me tiendra compte de mes souft'rances , les autres, m’oublieront dîms le sein du repos.