SCENE V
La Citoyenne D E R J C O ü R T , D É RÎC O U R T , ADELE-, B L I N V î L L E , JULIEN, ü ADELE, courant à son pere et V embrassant.
•■-^ONJOüR , papa.
Bonjour , ma file.
JULIEN
Citoyen , je vous salue.
DÉRICOURT.
Bonjour , mon enfant. ( Prenant la main de sa femme. ) Et toi , ma bonne amie , co.mment te trouves - tu ? ,
La Citoyenne DERICOÜRT.
J’ai très- bien reposé. , x
DERICOÜRT.
Tant mieux : je veux que cette journée soit heureuse, et un sommeil paisible rend l’imagination plus calme et plus riante. .Déjeûnons d’abord, nous parlerons ‘ensuite d’aCaires sérieuses. ( On s'assied , la citoyenne Déricourt au bout de la table à la droite- ; son. mari , Blinville , A'dek et Julien en face de la citoyenne Déricourt. ) ■ • ✓
blinville, se serrant.
Je crois , Citoyenne , que vous avez très-bien fait de venir habiter votre terre. Un ciel serein, un air puf > des arbres no» taillés, des eaux qui
ne sont pas contraintes, la gaieté naïve des rillageois , la satîsfactfon de leur être utile' et d’en être béni, tout cela dissiperoit^ia plus opiûiâtre mélancolie. ( U mange. )
DERICOURT.
Et le plaisir d’avo;r prés de soi un époux prévenant et sensible , ,une fille adorée , et si digne de l’être , un second enfant. . .
La Citoyenne DERICOURT, à part.
Un second enfant {
DERICOURT.
Et UH ami fidele , qui t’entourent sans cesse et semblent ne respirer que pour toi. Que de moyens d’étre, heureuse ?
La Citoyenne D É R i C ü U .R T.^
Aussi le suis-je, Monsieur. ^
DERICOURT, se récriant.
Monsieur , monsieur ! ce nom est proscrit , et dans aucun tems n’a pa me convenir.
la Citoyenne DERICOURT.
Pardon , mon ami , mon bon ami.
Voilà qui s’appelle parier.
La Citoyenne DERICOURT.
C’est l’habitude , l’usage. . .
L’habitude î oh , non , non , tu n’as pas toujouss eu cette habku'C, Pour Tusage , il peut séduire et entraîner ces femmes , qui , étmn^cres*^ dans leurs maisons , sont inditi'érentes pour leurs époux ; mais toi , dont rattachement , la vertu. . . ,
La Citoyenne DERICOURT, à part.
Ma vertu !
Toi dont l’attachement , ia vertu sont avoués , même par l’envie , dois -tu. . .
B L I N V I L L E , V interrompant. ,
Laissons cela , mon ami. La louange la plus méritée embarrasse toujours un peu. Comment ia ieuns Adeie trouve-t-eiie le café l
ADELE.
Excellent , Citoyen.
DERICOURT.
Julien fête la hure , et il y a des droits. ( à Bîinville, ) Le gibier est rare j mais l’espiégie a guetté un sanglier. . .
B L INVILLE, présentant son assiette t Julien , fait donc les honneurs de ta chasse.
DERICOURT.
Il devient* galant. C’est à ma fille qu’il a présenté le jarret. .«
JULIEN avec tUv.idiié,
Sa mere me l’avoit permis.
DERICOURT.
Oui, Julien, oui, oui. (i Blinviîle. ') J’avoue que la tendresse mu* CueJle de ces eafans , est pour moi une douce jouissance,
ADELE, poussant Julien, ^
JBon. ,
DERICOURT, à sa femme.
Tu en jouis également , et je veux prouver à Julien combien je Sttis reconnoissant du cadeau que tu m’as fait.
La Citoyenne DÉRICOÜR T*
(à part./') Reconnoissant î (^haut, avec timidité.) Vous avez déjà fait beaucoup pour lui. / ^
Dx.KlCOUItT^
COMÉDIE
Il est plaisant que tu t’en apperçoives la première. Au reste , son zele , fon intelligence , sa probité attendent leur récompense , et ce, que je ne ferois pas par amitié pour lui , je le ferai par esprit de justice.
Ah î Citoyen. PÉRICOÜRT,
Mes enfans , écoutez-moi. J’ai commencé avec peu de chose , et mes désirs étoient bornés ainsi que ' mes moyens. Je n’ai jamais pensé que l’industrie d’un négociant fût sa propriété ; j’ai toujours cru , au contraire > que cette industrie devoit tourner au proHt de la société , et que sa fortune particulière tenoît à la fortune publique. Aussi a’ai-je point calculé ce que pouvoit me rapporter la misere de mes semblables j je ne me suis pas gorgé du sang des malheureux , j’ai rempli mes magasins dans les années d’abondance , je les ai ouverts dans les tems de disette , j’ai vendu à tout prix , et je me suis .dit : mon travail me rendra plus tard ce què je prête aujourd’hui à l’humanité souffrante- Les spéculations d’un honnête homme le trompent rarement , et j’ai prospéré au-delà de mes espérances, Je ne vous rappelle pas ces faits peur me targuer d’avoir fait mon devoir ; mais parce que le bon exemple des peres est. pour les enfans un encouragement à la vertu. Enfin , je suis riche , mon commerce est immense , je né suis plus jeune , il me faut un homme sur qui je puisse me reposer , et cet homme c’est Julien.
A D E L E poussant Julkn.
A merveilles.
Nous passerôns aujourd’hui notre acte de société. Je s.upportcrai les pertes ; et je le mets d’un qua.rt dans les bénéfices.
JULIEN
Quelles expressions pourroient. . .
DÉRieOURT.
Point de remercîment , je remplis un devoir sacré. Je ne crois pas que ma fille se plaigne des avantages. , .
ADELE.
Au contraire , papa.
DÉRICOURT,dja ftmme.
Pour toi , ma bonne amie , ro' seras aussi indulgente que ta fille. Julien t’es cher , tu l’as connu avant moi , tu t’y es intéressée la première ; lui faire du bien , c’est sans doute remplir tes vœux , c’est au moins vouloir te faire ma cour. . . Des larmes , ma tendre amie , des larmes î . .
l,a Citoyenne DERICOURT se jeît'ant dans son sein.
Tu m’accables du poids de ma reconnoissance.
DERICOURT.
A ! laisse^les couler , si le sentiment te les arrache. Je pouvois craindre que l’intérêt.). . A D £ L E.
Paix donc , paix donc. Ne connois~tu pas le cœur de ma mere i
DERICOURT.
Blinvill.e , donne^ la main à ma femme , allez faire un tour .sous les tilleuls. ( on se leve. ) ( d sa femme. ) 11 a quelque chose à te confier » et vous serez là à merveille j cette allée donne des souvenirs heureux. Il y a bientôt vingt ans que je t’y déclarai mon amour. Les arbres ont vieilli , mon cœur est resté le même. Tu baisses les yeux , Adèle. Il vient un tems où une jeune personne a de quoi réfiéoJiir , à moins toutefois qu’elle n’ait le bon esprit de se résoudre gaîment à ce qu’ont fait ses aïeules , et à ce que feront probablement ses petites-filles. ( A Blinville. ) Allons , vas , mon ami ; à mon âge on commence à compter les momens , et on est pressé de jouir. ( Blinville sort avec la citoyenne Déricourt. ) Je passe dans mon cabinet. Julien , on fait ses affaires à la campagne comme ’ la ville » tu viendjas me trouver dans un moment.
JULIEN, ADELE.'
bien , inon bon ami , commences-tii à te rasnirer' ?
^ JULIE N
U» cœur comme le mien peut-il être sans inquiétude ?
ADELE. ■' .
Il est des inquiétudes bien peu raisonnables 1*
JULIEN.’'
Il en est aussi de trop bien fondées.
ADELE. ^
Juhen , tu te plais à te tourmenter , et je ifaime pa^ cela. N’as - tu pas entendu mon per® , ne sens-tu pas ce que ses procédés semblent nous promettre pour l’avenir f Qui t’a dit qu’il n’a pas prié Blinville de pressentir ma mere sur un mariage ?... ^
JULIE N
Fille trop coftfiante ! qdi t’a dit qu’il ait pensé à m'bi ?
ADELE.
Et ^ qui 'veux-tu donc qu’il pense ? Crois-tu que notre amour ait échappé h sa pénétration ?
JULIEN
Je serois désespéré qu’il en ait le moindre soupçon; Mes sont purs, comme l’objet qui me les inspire ; mais ^ on ju ?ur les faits , et les appare;ices sont contre moi. Ses bien:
sentimens es 11 O mines ds même. , .
ADELE.
ingrat , toj , Julien ?