CHAPITRE PREMIER
Les contrepoisons dans l’antiquité et au moyen âge. — Antidotes tirés des règnes animal, végétal et minéral. — La vipère. — Les bézoards. — Les pierres précieuses. — Médicaments composés. — Le Mithridate. — Le Philonium romanum. — La Thériaque.
La crainte de la mort inspira de bonne heure à l’homme l’idée de rechercher les moyens de guérir les maladies. Le hasard et l’observation lui en fournirent un certain nombre ; le goût du merveilleux lui en fit adopter de bizarres. La forme, l’aspect, l’odeur, la saveur, préludes des signatures 1 qui jouèrent, au moyen âge et depuis, un rôle si important dans la médecine, déterminèrent trop souvent ces choix singuliers.
Les poisons surtout, par leur action mystérieuse et rapide, inspiraient un profond effroi ; on s’appliqua à trouver des substances propres à prévenir leurs terribles effets. L’ensemble des précautions que l’on pre-
1 Propriétés des plantes supposées d'après une prétendue ressemblance de leurs parties avec les organes auxquels on les comparait. On les appliquait, par conséquence, contre les maladies de ces organes.
nait chez les souverains et les grands contre les tentatives d’empoisonnement, constituait jadis un des services importants de leur maison. On en peut lire les curieux détails dans le savant Dictionnaire de M. Havard1. Mais, comme ces moyens n’étaient pas à la portée de tous, on en employait de plus simples. Hippocrate dit que la Rue est bonne à prendre d’avance contre les substances vénéneuses2 3. Dioscoride rapporte que la Vipérine, ainsi appelée parce que sa graine a une ressemblance imaginaire avec la tête de la vipère, ou que sa tige, rude et couverte de taches, rappelle le corps de cet animal, préserve de la morsure des serpents. Pline l’ancien, recommande le bouillon de coq contre le venin de ces reptiles. Avicenne vante la Scille dans le même but. Aaron, Evax, Albert le Grand et beaucoup d’autres, ont enregistré les propriétés curatives des plantes, des animaux et des minéraux dont l’exposé remplirait des volumes ; nous nous bornerons à en mentionner quelques-unes.
11 serait trop long de parler des végétaux, dont un certain nombre se retrouve dans les formules de l’orviétan.
Parmi les animaux, la Vipère, employée avant le 1er siècle, avait de nombreuses qualités. Toutes ses parties étaient usitées. La chair était regardée comme nutri tive, excitante, aphrodisiaque, sudorifique, dépura-
1 Henry Havard. Dictionnaire de V ameublement et de la déco-
ration, art. Essai, t. II, p. 483 et suiv.
3 Œuvres , édition Littré. Du régime, liv. II, § 54.
tive, alexipharmaque ou antivénéneuse; elle guérissait les ulcères rebelles, les affections cutanées, la peste, la syphilis, la petite vérole, le scorbut, le rhumatisme, la paralysie. On en composait du bouillon, delà gelée, des trochisques, une eau distillée, un sel volatil, un esprit, un vin, un sirop ; sa graisse, très recherchée, servait à préparer une huile et une pommade.
Le foie et le cœur de ce reptile, séchés au soleil et pulvérisés, constituaient le Bézoard animal, qui était détersif, et dissolvait la .cataracte.
Avec les têtes, on fabriquait des colliers contre l’esquinancie.
Le Scorpion écrasé et appliqué sur sa piqûre, était regardé comme le meilleur remède contre cette blessure ; on l'employait aussi contre les venins. J. Rhodius dit que les vertus singulières de cet arachnide contre les poisons, ont été mises en lumière par les expériences de Gaspard Schioppi et de Hieronymo Ferranti, dit l’Orviétan1.
On connaît les propriétés antivénéneuses de la Licorne, animal fabuleux dont la défense d’ivoire, provenant en réalité de quadrupèdes, de poissons et de cétacés, était particulièrement recherchée; la livre se vendait quinze cent trente-six écus, au temps d’Ambroise Paré.
Les Bézoards, concrétions osseuses ou calculeuses formées dans le corps des animaux, jouissaient d’un pouvoir infaillible. Les calculs biliaires du bœuf gué-
fSotæet lexicon in Scriboniwn Largum, etc. Padoue, 1655, p. 244.
laissaient le typhus ; ils étaient cordiaux et alexitères, c’est-à-dire propres à chasser les poisons.
La pierre de porc-épic, outre ses qualités alexipharmaques et lithontriptiques, provoquait l’avortement. Le prix en était fort élevé ; un juif d’Amsterdam en demandait deux mille écus.
La pierre de serpent, extraite de la tète de certains de ces reptiles, chassait les venins du corps et guérissait l’hydrophobie. Dans l’Inde, les bramines en préparaient d’artificielles ; appliquées sur les plaies envenimées, elles tombaient après avoir absorbé le poison. Mises alors dans du lait, elles abandonnaient le principe malfaisant qui donnait au liquide une couleur jaune; elles pouvaient alors servir de nouveau, h' Inventaire de Charles F, fait en 1370, mentionne « une petite boursette où dedans sont pendans à une chaynette d’or, chascune deux pierres en os, bonnes contre le venin. C’estoit une petite teste de serpent, noire, nommée Lapis Albazahar, et ung autre petit osselet blanc, carré.1 ».
Leur rareté, leurs couleurs vives attirèrent l’attention sur les pierres précieuses.
L’Emeraude, prise à l’intérieur, s’employait contre l’action vénéneuse de l’aimant, contre la dysenterie, les hémorrhagies et, portée en amulette, contre l’épilepsie, pour hâter l’accouchement, etc.
Le Grenat, en poudre ou comme amulette, dissipait la tristesse, s’opposait aux venins, calmait les palpitations; l’abus en était même nuisible.
1 Article 51)8 .
L’ORVIETAN 0
L’Hyacinthe, qui entrait dans une confection a laquelle elle donna son nom, procurait le sommeil, dissipait les spasmes, fortifiait le cœur, préservait des
chutes, de la foudre et du poison.
Le Saphir, cordial, alexitère, antihémorrhagique, figurait dans certains collyres comme dessiccatif.
La Sardoine se prescrivait contre la diarrhée et les hémorrhagies.
Ces gemmes constituaient les cinq fragments précieux ; on y joignait parfois l’Escarboucle, qui était alexitère, cordiale, tonique, peut-être à cause du fer qu’elle renferme.
Le Rubis était cordial, alexitère et astringent.
La Topaze était recommandée contre l’épilepsie, la mélancolie, les hémorrhagies et les poisons.
L’Améthyste préservait sûrement de l’ivresse ; de là vient qu’on la rencontrait si souvent montée en bague.
Le Diamant, porté du côté gauche, était aussi vanté contre l’ivresse, les poisons, la démence ; il éloignait les bêtes féroces et venimeuses.
Les Perles étaient regardées comme cordiales, alexipharmaques, bonnes contre la peste, l’épilepsie, la diarrhée, les hémorrhagies, etc. Dans un inventaire dressé en 1456, on voit « unze perles brutes, enfillées, prêtées à feu Chardon pendant sa maladie'». De Laborde relève aussi des perles prêtées à un malade 1 2.
Le Corail rouge, astringent, absorbant, tonique, su-
1 Inventaire des joyaulx de Monseigneur le duc et de Madame la duchesse d'Orléans . Archives nationales, KK 272, f° 20.
2 Comptes des ducs de Bourgogne , 1456, art. 6960.
doriflque, diurétique, alexitère, s’employait dans les mêmes cas, et, en outre, dans les écoulements. Porté au cou, il pâlissait en présence du poison mêlé aux aliments *.
La Serpentine chassait les venins et guérissait de la morsure des serpents.
Toutes ces pierres se portaient souvent au doigt : « ung anneau d’or sans esmaillure où il y a une pierre qui est bonne contre le venin2 ».
L Aimant fut connu dès la plus haute antiquité. Hippocrate le vante contre la stérilité; Dioscoride, contre l’atrabile ; Galien, comme hydragogue ; Pline le conseille dans la brûlure, les maladies des yeux ; Sérapion 1 indique comme alexipharmaque ; Marcel l’empirique le recommande contre la goutte ; Aétius, contre les convulsions; Avicenne, contre les effets pernicieux du fer, alors regardé comme un poison; VanHelmont, contre les maladies nerveuses, l’avortement et aussi pour faciliter l’accouchement ; il guérit les hernies. Il passait encore pour troubler l’esprit et pour déceler
1 infidélité. C’est à de tout autres raisons qu’il faut attribuer l’emploi que l’on en fait encore aujourd’hui.
Citons encore la terre sigillée de Lemnos, le bol d’Arménie, substances argileuses douées de propriétés absorbantes.
'Jean de la Taille. Le Blason de la Marguerite et des autres ■pierres précieuses , dans Œuvres , p. 207.
-Inventaire des joyaulx d'or et d'argent appartenant au duc d'Orléans, en son château de Blois, 1409. Archives nationales. Iv 500, n° 2, f° 4 v°.
Les vertus variées, quelquefois opposées, de ces différents minéraux, en rendaient l’emploi frequent et facile ; quelques-uns étaient encore en usage au siècle
dernier.
Dans le but d’obtenir une action plus efficace par l’association des qualités particulières à chaque substance, on prépara des médicaments composés. Au i« siècle avant J.-C.,le médecin Zopyre donna au roi Mithridate Eupator la formule d’un électuaire destine à mettre à l’abri des poisons ce prince dont il porte encore le nom b
Des plus chères mains craignant les trahisons,
J'ai pris soin de m’armer contre tous les poisons,
J’ai su, par une longue et pénible industrie,
Des plus mortels venins prévenir la furie.
Racine. Mithridate , acte IY, sc. v.
Cette préparation comprenait, suivant Celse, trentesix substances et treize seulement d après Galien, qui l’appelle Athanasia 1 2.
Toutefois, au rapport de Serenus Samonicus3, ce remède était beaucoup plus simple. Cet auteur raconte dans son poème que, lorsque Pompée victorieux découvrit dans le palais d’Ëupator la recette de son contrepoison, il éclata de rire. Elle consistait, en effet, en vingt feuilles de rue, un grain de sel, deux noix et deux figues, arrosés d’un peu de vin, à prendre
1 Celse. De re medicâ , lib. Y, cap. xxiii.
i Galien. De anlidotis , lib. II.
3 De medicinâ prœcepta saluberrima : Venenis prohibendis .
chaque matin1. Galien dit que le roi Nicomède usait de ce dernier préservatif, composé par Apollonius, lorsqu il était invité avec des personnes dont il se défiait. Cet auteur cite d’autres alexipharmaques, une potion de Cratippe, contre la rage, etc. On trouve encore dans Celse la composition de Y Anibrosia , préparée par un certain Zopyre pour un Ptolémée : elle renfermait neuf substances, dont Galien porte le nombre à vingt.
Pbilon, de Tarse, est l’auteur du Philonium romanum dont il a donné en vers élégiaques la formule mythologique suivante. Prenez : des cheveux roux et odorants du jeune garçon dont le sang est encore répandu dans les champs de Mercure, le poids d’autant de drachmes que nous avons de sens;
Du Nauplium Euboïque, une drachme;
Autant du meurtrier du fds de Menœtius, que Ton conserve dans des ventres de brebis;
Ajoutez vingt drachmes de flammes blanches, et autant de fèves de pourceaux d’Arcadie ;
Plus une drachme de la plante faussement appelée racine, et qui vient d’un pays nommé, à cause de Jupiter, Pisséen ;
Ecrivez « pium », et ajoutez en tête de ce mot l’article masculin des Grecs; prenez dix drachmes de cette der-
Joseph du Cliesne, dit Quercetan, dans La Peste recogneue et cornbatue , Paris, 1631, in-8°, mentionne une thériaque, commune en Gascogne, composée avec trois figues grasses, cinq avellanes, deux ou trois teuilles de scordium et une drachme de feuilles de rue et de chardon bénit, trois ou quatre grains de sel, le tout broyé et meslé avec du vinaigre de suzeau ou du vinaigre alliat.
nière drogue, et mêlez bien le tout avec 1 ouvrage des filles du taureau d'Athènes.
Galien traduit ainsi ce phébus : Prenez du safran, du pyrèthre, de l’euphorbe, du poivre blanc, de la jusquiame, du spica-nard et de 1 opium, les quantités indiquées, et mêlez avec du miel.
Andromaque l’ancien, médecin de Néron, fit une préparation analogue appelée Galènè, et connue, depuis Nicandre, sous le nom de Thériaque. D’autres parurent en grand nombre, telles que le Requies Nicolai , YOpiat de Salomon, le Diascordium, inventé par Fracastor, les diverses Confections , etc., etc.
Les gemmes furent également associées dans le même but. M. H. Havard rappelle, dans son grand Dictionnaire1, diverses recettes indiquées par Olivier de la Haye pour préserver de la contagion, et dans lesquelles figurent des pierres précieuses. L’emploi de ces divers médicaments se perpétua surtout en Italie où fleurit si longtemps l’art des poisons. L’apparition de l’orviétan constitua donc bien moins une découverte qu’une modification de remèdes analogues encore en usage à cette époque.
1 Dictionnaire de V ameublement et de la décoration, art. Pierre, t. IV, p. 293. — Olivier de la Haye. La grande j^es te de 1348.