‹ L'orviʹetanChapitre 3 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Pont-Neuf. — Les premiers Orviétans. — La Satyre contre les charlatans . — Hieronymo Ferranti. — Jouan Yetrario. — Clarissa Yetraria. — Desiderio Descombes. — Les Ovyn.

Le Pont-Neuf avait, autrefois, une physionomie bien différente de celle qu’il présente de nos jours. Rendezvous des promeneurs et des oisifs, il était couvert de boutiques et de tréteaux devant lesquels se pressaient les passants arrêtés à chaque pas par les étalages et les appels des marchands, parla musique bruyante, les lazzi, les grimaces et les tours amusants des saltimbanques. Les opérateurs, revêtus de costumes éclatants, les uns achevai, suivis d’un brillant cortège, les autres, montés sur des chars magnifiques et sur des théâtres où des acteurs, après des parades toujours applaudies, jouaient des farces et des pièces comiques entremêlées de musique et de plaisanteries salées, attiraient les spectateurs avides de ces distractions.

Au milieu de cette foule de badauds, de filles, de racoleurs, de curieux de toute sorte que dominait le Cheval de bronze, les filous, les coupe-bourses, les

l’orviétan 11

tire-laine exerçaient adroitement leur industrie. Spéculant sur la crédulité populaire, les charlatans, dentistes, oculistes, botanistes, chimistes, etc., débitaient des baumes, des onguents, des huiles, des chapelets, des eaux merveilleuses. Chaque année, pendant le carême, ces bateleurs, chassés par les règlements de police, disparaissaient; les uns couraient la province, le reste se rendait en Italie où certains d’entre eux étaient nés, et d’où les autres rapportaient quelque nouveau secret et un nom transformé dans ce voyage.

Le public accourait de préférence auprès des marchands d’orviétan. Inventé, dit-on, vers la fin du xvie siècle, par Lupi, d’Orvieto, ville de Toscane, cet électuaire passait pour avoir des vertus admirables contre la peste et autres maladies contagieuses, la morsure des serpents et des animaux enragés, et les poisons de toute espèce. Introduit en France vers cette époque, il ne tarda pas à conquérir la faveur générale. Pendant longtemps, il resta la propriété des charlatans italiens qui tenaient sa composition secrète, si bien que la désignation d'Orviétan ne tarda pas à s’étendre de l’opérateur à la drogue qu’il débitait.

Divers personnages ont porté ce nom. Le plus anciennement connu en France paraît être Hieronymo Ferranti, que Ton trouve encore appelé Fioranti. On ne sait au juste à quel moment il vint à Paris; il s’y trouvait , toutefois , dès les premières années du xvne siècle, au dire du médecin Virois, Sonnet de

Gourval. « Jeveis, dit-il, il y a sept ou huit ans à Paris, un insigne et effronté charlatan qui s’appelait il signore Ilyeronimo L » — La Satyre contre les charlatans parut en 1610; le privilège est du 11 février 1609, ee qui place cette rencontre en l’année 1601. — Son théâtre était élevé dans la cour du Palais, « sur lequel étant monté en superbe équipage, sa grosse chaîne d’or au col, il louangeoit par mille mensonges, vantances et vaines ostentations, les vertus occultes et admirables propriétez de ses onguens, baumes, huiles, extractions, quintessences, distillations, calcinations et autres fantasques confections... Quatre excellens joueurs de violon avoient séance aux quatre coings de son théâtre,... assistez d’un insigne bouffon ou plaisant de l’hostel de Bourgongne, nommé Galinette la Galina qui, de sa part, faisoit mille singeries, tours de souplesse et bouffonneries, pour attirer et amuser le peuple. »

Parmi les drogues que vendait Hieronymo, figurait un onguent contre les brûlures. Pour l’expérimenter, « il se brusloit publiquement les mains avec un flambeau allumé, jusques à se les rendre toutes ampoulées, puisse faisoit appliquer son onguent qui les guarissoit en deux heures; » mais auparavant, dit l’incrédule de Gourval, il avait eu le soin de se laver secrètement les mains avec une certaine eau qui avait la propriété de préserver la peau de faction du feu, et de produire à

1 Thomas Sonnet, sieur de Courval. Satyre contre les charlatans, etc. Paris, 1610, p. 101.

sa surface des vésicules formées par la substance

qu elle tenait en dissolution .

Il avait encore un baume souverain pour les blessures, avec lequel il cicatrisait, en vingt-quatre heures, les coups d’épée qu’il se portait à l’épigastre et aux

hypocondres.

En outre, il arrachait gratis les dents sans causeï aucune douleur, n’employant d’autre instrument que le pouce et l’index. Mais au préalable, suivant l’auteur déjà cité, il touchait la dent avec deux doigts au bout de l’un desquels il mettait un peu de poudre narcotique pour engourdir la partie, etàl’autre, il appliquait une poudre caustique qui formait une escane à la gencive, déchaussant et déracinant tellement la dent qu il suffisait de la toucher pour l’enlever; quelquefois même elle tombait toute seule 1 2 * 4. Le moyen employé par Hieronymo n’était sans doute pas celui que décrit

1 Sonnet de Courval, op. laud. , p. 103.

Le traite De mirabilibus vnundi , attribue à Albert le Giand, indique plusieurs moyens de marcher sur des charbons ardents et de prendre dans la main, du feu ou un fer rouge sans se brûler. Prenez du suc de guimauve, du blanc doeut, de la semence de psillium et de la chaux, pulvérisez et mêlez avec du suc de raifort, enduisez la main ou le corps, laissez sécher et faites une seconde application ; vous pourrez alors toucher le leu sans dangei . Si l’on veut que ce Uniment paraisse brûler, il n’y a qu’à saupoudrer la main de soufre finement pulvérisé. — Pour porter du leu sans se brûler, dissolvez de la chaux dans une décoction chaude de fèves, ajoutez ensuite un peu de terre rouge de Messine et un peu de suc de guimauve, enduisez la paume de la main et laissez sécher. — La colle de poisson, l’alun étaient également employés dans le même but. Aujourd’hui, l’état sphéroïdal des corps suffit à expli-

quer ces merveilles.

4 Sonnet de Courval, op. laud., p. 107.

cle Gourval; suivant une pratique fréquente chez les opérateurs, il avait à l'avance détaché la dent d’un compère, qu’il extrayait ensuite sans effort.

Quoiqu'il ne soit point question jusqu’ici de l’orviétan, il ne semble pas douteux que Hieronymo soit bien le même personnage que notre Ferranti qui exerçait effectivement à cette époque aux environs du Pont-Neuf. Outre que l'on ne rencontre alors aucun autre opérateur portant le même prénom, ce que l’on sait de lui s’accorde parfaitement avec cette nouvelle attribution.

Cette drogue était la plus importante de toutes celles qu’il débitait. Sa provenance étrangère et sa composition secrète la recommandaient aux badauds, non moins que les discours et les farces du charlatan. L’énoncé pompeux des vertus de cet arcane inspirait tout d’abord la confiance, et Ferranti ne négligeait rien pour l’augmenter dans le public. Renchérissant sur les expériences précédentes, il fut, au dire de Van Helmont, le premier qui osa avaler, sur la place publique, tel poison inconnu qu’on lui présentait, comptant, pour en détruire Reflet, sur la vertu de son antidote b Cette hardiesse devait nécessairement lui procurer un débit considérable, et étendre sa réputation jusque dans les pays étrangers.

Le reste de la vie et la date de la mort de Hieronymo Ferranti ne sont pas connus; on sait seulement qu’il

1 Van Helmont. Tumulus peslis, § Hippocrates redivivus. Cologne, 1644, p. 171.

était né à Rome où, dans un de ses voyages, il avait épousé une compatriote nommée Clarissa, qu’il amena en France. Elle lui survécut et fut l’héritière de ses biens et de son secret

A ce moment exerçait à Paris un empirique nommé Verrier, dit Tramontan. Natif de Dompjulien, en Lorraine1 2, il avait épousé Jeanne du Mont, née à Boulognela-Grasse 3 * 5. Fixé en France avec sa femme dès 1605 S ils obtinrent, au mois de février 1618, des lettres de naturalité pour eux et pour leur fille, Elisabel Verrier Tramontan. Le 8 août 1616, un brevet de distillateur et opérateur ordinaire du Roi fut accordé à Jouan Vetrario qui, le 10, prêta serment entre les mains du premier médecin Héroard °. Ce surnom de Tramontan prouve bien que Verrier était allé en Italie d’où il avait rapporté son nom modifié6, et probablement une recette de l’orviétan. Il ne peut, d’ailleurs, y avoir de doute sur la personne de Vetrario qui, dans l’acte d’enregistrement de son brevet, à la date du 27 janvier 1620, est désigné sous le nom de Verrier 7. On ignore la date de la mort de sa femme, Jeanne du Mont, et le sort de sa fille Elisabel. Ce qui est certain, c’est que Vetrario

1 Pièces justificatives, n° XII.

- Vosges, arr. de Mirecourt, cant. de Vittel.

3 Oise, arr. de Compiègne, cant. de Ressons.

1 Pièces justificatives, n° II. La Lorraine ne fut réunie à la France qu’en 1766.

5 Pièces justificatives, n° I.

8 Verrier, en italien, Vetraio.

7 Pièces justificatives, n° I.

épousa la veuve de Hieronymo Ferranti, « premier dit l’Orviétan, et inventeur de ce remède», laquelle prit, dès lors, le nom de Clarisse Vetraria1.

Un autre charlatan de cette époque, se disant d’origine italienne, Desiderio Descombes, était natif de

FAngoumois. Le Discours de V origine des ciar-

latans , qui lui est dédié, et les Caquets de V Accouchée, le représentent comme un homme grossier, rustaud, ne sachant ni lire, ni écrire, ni parler, grand intrigant et menteur effronté. Ils le montrent entouré de serpents qu'il maniait sans crainte et dont il dédaignait les morsures. Pour s’en préserver, il se frottait les mains avec un Uniment fait de suc de serpentaire, de racines d’asphodèle, de feuilles de savinier, de graines de genièvre, de cervelle de lièvre et d’huile de graines de raifort sauvage; ce mélange étourdissait les serpents 2.

- Entre autres baumes et médicaments, il exploitait un orviétan dont on trouvera plus loin la composition. Dès le lo octobre 1619, la vente de cet arcane avait été autorisée par le parlement de Rennes et, peu après, par celui de Rouen. Il parcourut ensuite les villes d’Angers, Tours, Blois, Issoudun, Orléans, Moulins, Aix, Avignon, et beaucoup d’autres d’où il rapporta les attestations les . plus élogieuses. Arrivé à Paris, il

• Pièces justificatives, n° XII.

* Discours de l’origine, des mœurs , fraudes et impostures des Ciarlatans avec leur descouverte , par I. D. P. M. O. D. R., à Paris, 1622, in-8°, p. 35. L’auteur de cette brochure, attribuée à de Gorris, ne serait-il pas plutôt Jehsin du Puy, ou Jacques de Pons, Médecins Ordinaires Du Roi?

D’après une estampe de Rigaut

réussit à faire, le 27 février 1620, en présence de la Reine-mère, des princes et des seigneurs de la Cour, et du premier médecin du Roi, l’épreuve de son remède, à la suite de laquelle cette princesse lui fit don de cent cinquante livres f Afin d’obtenir la permission de le vendre dans tout le royaume, il présenta, le 23 janvier 1621, au Parlement, une requête dans laquelle il exposait qu'à la suite de recherches longues et pénibles, il avait découvert un antidote admirable contre toutes sortes de poisons et venins, morsures de vipères, aspics, chiens enragés ou autres bêtes venimeuses, plus un baume et un onguent pour les brûlures, et d’autres médicaments et distillations utiles, même contre la contagion; qu'il en avait fait l’épreuve dans un nombre infini de villes avec un succès dont témoignaient les certificats qu’il en avait rapportés; qu'il était juste et raisonnable que Paris, capitale du royaume, ne demeurât pas privé des avantages dudit antidote ; qu’il proposait d’en faire l’expérience sur luimême en présence des meilleurs médecins ; que si l’on estimait que, nouveau Mithridate, il était accoutumé aux poisons, il offrait d’en faire l’essai sur telle personne qu’on lui présenterait. En conséquence, il demandait que la Cour voulût bien commettre deux de ses membres auxquels seraient adjoints tel nombre de médecins, chirurgiens et apothicaires qu’elle ordonnerait pour assister à cette épreuve, afin qu’on lui accordât ensuite la permission de vendre et débiter cette prépa-

1 Pièces justificatives, n° V.

ration tant à Paris que clans tout le ressort du Parlement.

Copie de cette requête fut signifiée au doyen, Gabriel . Hardouin de Saint-Jacques, qui réunit la Faculté, le 1er février. Celle-ci repoussa la prétention de l’empirique. Le doyen se rendit ensuite a la Cour devant laquelle il défendit l’honneur de l’École, conclut que la demande était déraisonnable et, par de nombreuses et bonnes raisons, fit rejeter la requête.

Se tournant alors vers une autre juridiction, Descombes adressa au bailli du Palais, le 3 mai suivant, une nouvelle supplique dans laquelle il rappelait qu afin d’obtenir la permission de vendre son électuaire dans l’Ile du Palais, territoire de ce magistrat, et de monter sur un théâtre, il avait offert de l’expérimenter en présence de Jean Piètre, docteur-régent de la Faculté de médecine, ce qui avait eu lieu; mais que, ce dernier n’ayant pas voulu lui délivrer un certificat, il avait demandé que le doyen et trois docteurs de la Faculté assistassent à ses essais. Ceux-ci ne s étant pas présentés, comme son séjour a Paris lui occasionnait de grands frais, il suppliait que quatre autres médecins fussent nommés, et qu’à leur défaut, l’épreuve eût lieu en présence du bailli du Palais et du procureur du Roi, pour lui accorder ensuite 1 autorisation demandée. Le doyen, entendu par le bailli, se rendit ensuite a la Cour, montra les abus causés par les empiriques, défendit l’intérêt du public, ajoutant que Desiderio était présentement appelant dune sentence rendue au présidial de Chartres, et que Jean Piètre ne pouvait

donner aucune approbation. Repoussé de nouveau, Descombes se réfugia dans la prévôté de Saint-Germaindes-Prés b II* finit cependant par trouver des protecteurs, car, le 21 juin, le prévôt de Paris lui permit d’exercer dans la capitale; ce pouvoir fut renouvelé le 23 août 1622 et le 26 novembre 1625. Bien plus, il obtint un brevet d’opérateur et de distillateur ordinaires du Roi et, le 15 mars 1623, un passeport, confirmé le 23 mai suivant, pour exercer dans tout le royaume. Grâce à la recommandation de la Reinemère, le Roi lui octroya, par lettres patentes du

19 décembre 1625, le pouvoir de vendre et distribuer

dans tous ses Etats « l’antidote appelé orviétan, unique et assuré remède contre toutes sortes de poisons et

morsures d’animaux venimeux, propre à guérir et

garantir de la maladie contagieuse, dont la composition secrète lui avait coûté un long et pénible travail avec grands frais et hasard de sa vie, afin que le public n’en fût pas privé au cas où, comme il en manifestait la volonté, il se retirerait en pays étranger, déclarant, d’ailleurs, qu’il n’entendait s’entremettre de «médecine, de chirurgie ni de pharmacie ». Ces lettres patentes furent enregistrées au Grand conseil, le 27 avril 1626 1 2. Ses intrigues multipliées avaient enfin réussi et, pendant longtemps, il exerça sur le Pont-Neuf, avec son compère, le baron de Grattelard. Thomas Riollet, médecin de Saintes, rapporte qu’il dispensait encore son

1 Commentaria Facultatis imclicinæ parisiensis, t. XI, f03 356- 360. — Pièces justificatives, n°III.

2 Pièces justificatives, n° V.

électuaire en 1640, et a entendu dire qu'il était mort de la peste, en dépit de son antidote1.

Jal 2 nous a conservé le souvenir singulier d'une famille d’opérateurs. Jacques Ovyn, dit l’Orviétan, maître chirurgien, avait épousé Madeleine Guillois, fille d’un épicier. Celui-ci fut, le 7 décembre 1636, parrain d’une fille de son gendre, baptisée à Saint-Benoît. Le 19 mai 1635, un fils du même fut tenu sur les fonts par Nicolas Ovyn, dit l’Orviétan, curé de Saint-Simon (?), et frère de Jacques. Il paraît résulter clairement de ces deux baptistaires que le père de Jacques et de Nicolas, contemporain de Ferranti, débitait aussi le spécifique apporté d’Orvieto.

Les singes, alors très recherchés, figuraient dans toutes les troupes de saltimbanques. On connaît le duel de Cyrano de Bergerac avec Fagotin, le singe de Brioché. Les singeries devinrent bientôt à la mode. L’une d’elles a pour sujet un triacleur faisant des tours de gobelets, tandis qu’un autre arrache des dents. Sur une enseigne, un troisième vomit des vipères.

1 J. Thomas Riollet. Remarques curieuses sur la Thériaque , avec un excellent traité sur V Orviétan. A Bourdeaux, 1665, in-8°.

2 Dictionnaire critique de biographie , art. Contugi.

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