VI
Des monstruosités par excès de l'os intermaxillaire.
On distingue actuellement en tératologie deux modes de diplogénèse céphalique, qu’on désigne sous le nom de diplogénèse anténcure lorsque le dédoublement semble marcher d’avant en arrière, et de diplogénèse posténeure quand il paraît procéder, au contraire, d’arrière en avant. La diplogénèse antérieure passe par degrés et petit à petit des maxillaires aux malaires, puis de ceux-ci aux temporaux, du frontal au sphénoïde et au pariétal, enfin du pariétal et de Los des tempes à l’occipital.
La diplogénèse postérieure suit l’ordre inverse, elle marche des occipitaux aux sphénoïdes, aux temporaux et aux pariétaux, de ces os aux frontaux, puis aux os de la face et enfin aux maxillaires inférieurs. Si le dédoublement marche d’avant en arrière, il y aura un moment où, n’ayant pas encore atteint les sus-maxillaires, il pourra se borner aux intermaxillaires. Chez les animaux, où cette pièce est souvent .très-développée, on a pu étudier un certain nombre de fois la diplogénèse maxillaire à divers degrés. Chez l’homme, il n’y en a qu’un exemple.
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Sandifort a fait connaître un premier degré de diplogénèse antérieure chez un veau; dans ce cas les os intermaxillaires étaient doubles (1).
Chez l’agneau, étudié par Gurtl, les mâchoires supérieures étaient séparées de façon â présenter au point de départ de la bifurcation un canal sous-orbitaire commun. Sur un autre monstre, décrit par Sandifort, le point de contact des maxillaires supérieurs correspondait aux molaires antérieures (2).
D’autre part, la duplicité [)Ostérieure qui ne permettait de voir sur l’agneau de Zschokkeus que des rudiments de maxillaires supérieurs, s’accentue de plus en plus dans deux cas qui appartiennent à Klinkoscb et à Gurtl. Et sur un monstre porcin décrit par le môme Zschokkeus, on a trouvé « les os intermaxillaires de la face postérieure soudés entre eux, un foramen incisif unique, les dents molaires séparées par un palais osseux très- étroit et opposées les unes aux autres. j>
Les faits de cet ordre ne sont pas communs, et Barkow a donné de cette rareté une explication très-plausible. Il résulte, en effet, des recherches de ce savant tératologiste que, dans presque toutes les diprosopie.=;, la duplicité antérieure des têtes est telle que les mâchoires des deux tètes sont déjà complètement séparées* (3). D’autre part, il est rare que la duplicité postérieure s’étende assez eu avant pour qu’on voie doubler les maxillaires et, à plus forte raison, les intermaxillaires.
(1) Sandifort, Mus. anal. Lugd. Batav., t. III, supell. Brugmans, n“10I2. Leyde, I8I3,in-f., p. 295.
(2) Loc. oit., t III, p. 394.
(3) Barkovv, Monstra animalia dupücia per analomen iiidagala, t. II, p. 70-71, 1836, in -4
Nous ne connaissons qu’un seul monstre qui mette eù évidence la diplogénèse de l’intermaxillaire chez l’homme d’une manière incontestable. Son squelette appartient au Muséum (galerie de tératologie, armoire 13), qui le tient du professeur Serres. Nous avons fait un croquis fort exact de cette pièce, qui se trouve reproduite dans notre planche II, fîg. 10. La fusion des deux faces a eu lieu par une orbite commune. Le maxillaire supérieur n’existe que d’un seul côté pôur chacune des deux faces, mais, entre les deux maxillaires complets, il y a deux pièces supplémentaires. Sur la tête gauche, on voit un noyau osseux contenant un germe dentaire en dedans de l’épine nasale antérieure. C’est le point intermaxillaire interne de Leuckart. Sur la tète droite, l’intermaxillaire est complet; il porte deux alvéoles, et est muni d’une apophyse montante complète. La voûte palatine est ouverte d’avant en arrière dans toute son étendue; elle est constitué par deux demi-voûtes, appartenant aux deux petites têtes en partie fusionnées.
Serres ne savait pas que l’os intermaxillaire se développe quelquefois par deux points d’ossification; aussi dans sa courte description (1) a-t-il omis de signaler la curieuse particularité que présente la mâchoire gauche de ce fœtus*. Quanta la mâchoire droite, la détermination qu’il a faite de la pièce supplémentaire qu’elle porte est sans doute fort exacte, mais malheureusement incomplète. En effet, Serres ne semble pas avoir connu la branche montante de l’intermaxillaire, que la tératologie nous montre presque toujours complètement atrophiée. Cette atrophie partielle a induit en erreur un grand nom^ hre d’anatomistes trop confiants dans les assertions des
(1) Mém. Acad. Sciences, t. XXV, p. 881 et pl. X, (ig. 0.
tératologistes. M. Alix lai-même s’est laissé tromper par ces apparences, et, dans une note récemment publiée, a soutenu que la branche montante « n’existe pas chez l’homme » (1); or cette branche se rencontre constamment telle que nous l’avons décrite ci-dessus.
Sans la connaissance préalable de ce détail anatomique, il est impossible d’interpréter convenablement la pièce de Serres. Ainsi se trouve une fois de plus démontrée l’exactitude de cette proposition sur laquelle nous avons cru devoir précédemment insister ; l’ embryogénie seule peut donner l" explication des faits tératologiques. Il suffira de rapprocher les descriptions rassemblées dans ce chapitre de celles que nous avons consacrées à l’histoire du développement normal pour se convaincre qu’en ce qui concerne l’os intermaxillaire, il n’y pas d’exception à la règle qu’on vient de poser.