IV
L’examen microscopique à un faible grossissement ne nous a permis d’apercevoir d’abord, dans le bourgeon
maxillaire, qu’un épaississement notable de tissu em* bryo-plastiquo formant, de l’œil rudimentaire à la pointe du capuchon céphalique, une traînée foncée (pl. I, üg. 2).
Sur un embryon de 5 semaines, que M. le professeur Robin nous a communiqué, le microscope ne révèle encore l’existence d’aucun point osseux ; mais, sur un autre embryon i^gé de 40 jours environ, en arrière et en dehors des orillces de communication que nous avons décrits, on aperçoit deux petites taches foncées, situées à peu prés sur une même ligne transversale, et mesurant, la droite, 8 do longueur sur 0"*"',7 de largeur; la tache gauche, un peu moins étendue, a Ü""",7 de long sur O*"'", 5 de large. La cloison médiane ne présente aucune trace d’ossification; nous avons seulement observé qu’en comprimant la pièce sur le porte-objet, on dédouble très-facilement cette cloison, qui présente alors à l’observateur deux lames de tissu erabryo-plastique épaissi.
Les dimensions dos points osseux sont encore à peu prés les mêmes dans la mâchoire d’un embryon de 45 jours; mais un nouveau point s’est venu joindre aux précédents ; la figure schématique u“ 8 de la pl. I montre ses rapports avec les oriflces d'Autenrieth, d’une part, et, de l’autre, avec les points maxillaires. 11 est situé à droite et en bas du lobe médian, que notre figure 9 cherche à représenter. Du côté gauche, on ne voit encore rien. Ce développement plus rapide de la moitié droite a frappé tous les embryogémstes. et nous ne faisons que signaler dans la mâchoire un phénomène que l’on peut vérifier presque partout ailleurs. Nous venons de voir le point osseux du maxillaire droit plus volumineux que le gauche; il avait donc précédé ce dernier dans son appa-
rition. Le point intermaxillaire droit ^car c’est bien à cet os que correspond la traînée qu’on a sous les yeux) se développe aussi bien avant le gauche, puisqu’il a déjà 0““',3 de large sur 0™"“,48 de long, alors que son congénère n’est pas encore apparu.
La figure 9 montre ses rapports avec le lobe médian isolé sur une plaque de verre et grossi dix fois environ ; on le voit isolé dans la figure 10 et grossi quarante fois, et il est aisé de reconnaître, aussi bien dans cette figure que dans celle qui représente le point maxillaire droit grossi vingt fois environ (fig. 11), que les deux pièces principales de la mâchoire supérieure, comme celles de toute la face et de la plupart des os du crâne, se développent par envahissement.
Entraînés par l'autorité de Bischoô'(l), MM. Ch. Robin et Magitot avaient d’abord rangé, avec beaucoup d’anatomistes, les maxillaires inférieur et supérieur au nombre des os précédés d’un cartilage de même forme qu’eux. Dans un excellent mémoire sur le cartilage de Meckel, publié un peu plus tard, ils sont revenus sur cette appréciation. « Des observations répétés, disent-ils, faites sur les embryons humains et de divers mammifères domestiques et autres, nous ont prouvé que c’est là une erreur » (2). Les maxillaires et les intermaxillaires naissent par autogénèse a sans que leur apparition ait été précédée d’aucune partie de même forme ou non, de quelque nature que ce soit, qui en indique et en fasse prévoir la venue. »
(1) Trad. cit., p. 401.
(2) Ch. Robin et E. Magitot, Mém. sur un organe transitoire de la vie fœtale, désigné sous le nom de cartilage de Meckel (Extr. des Ann. des sc. nat., 1862. p. 18-21 .)
Chacun de nos points osseux représente d’abord une petite lamelle aréolaire, directement au contact du lissu embryoplastique : les bords inférieur et externe du point intermaxillaire sont assez nettement circonscrits, mais en dedans et en haut il envoie des prolongements, de forme irrégulière, qui s’avancent au milieu de la masse ambiante sans passer d’abord par l’état cartilagineux.
L’accroissement des points maxillaires est très-rapide. Chez l’embryon de 2 mois ils mesurent près de 2 millimètres de longueur sur 1 de large, ils ont la forme d’une plaque triangulaire, qui correspond à ce qu’on appellera plus tard la j)ièce molaire ou molaire d’un maxillaire supérieur. L’os intermaxillaire est situé en avant et en dedans. On le voit de champ dans la préparation que nous avons dessinée (fig. 13). Si la pièce de M. Magitol (tig. 12) qui provient d’un embryon du même âge ne met pas en évidence ce point osseux, cela tient à ce que cette coupe ne comprend pas toute l’épaisseur de la mâchoire supérieure. Il semble résulter de cette observation que le point intermaxillaire dont nous avons constaté l’existence sur des embryons bien plus jeunes n’occupe pas exactement le même plan que le point maxillaire. Prévenu par l’exemple de M. Magitot, nous avons toujours pris soin de comprendre dans nos coupes la plus grande partie des fosses nasales que nous étalions sur la plaque de verre en avant des tissus de la mâchoire. Toujours nous avons rencontré, en agissant de la sorte, le point osseux de Tintermaxillaire; qui se présente alors tel qu’il est figuré dans notre dessin n“ 13.
Une fois seulement l’examen microscopique nous a permis de reconnaître, sur un embryon de 2 mois de la collection de M. le professeur Robin, deux points osseux
assez rapprochés l’un de l’autre, et appartenant au même côté de la mâchoire; l’autre côté n’en présentait qu’un seul. On a vu, dans le résumé historique qui précède, que Leuckart a longuement insisté sur l’existence d’une double suture à la voûte palatine. Cet anatomiste étudiant cette disposition avec beaucoup do soin, sur des fœtus de divers âges (I) s’est même efforcé de faire du développement par deux points osseux, la règle ostéogénique de l’incisif. Ces deux points existent quelquefois sans doute; la suture hifurquée n’est point rare à la voûte du palais, mais elle est exceptionnelle. Sur vingt-huit embryons et fœtus que nous avons disséqués pour rédiger ce mémoire, un seul, celui dont il est ici question, présentait cette duplication.
Dans la première moitié du troisième mois, l’in termaxillaire se développe en hauteur, et une nouvelle pièce apparaît entre les deux premières, c’est la pièce palatine de M. Rambaud. A cette période du développement, chaque mâchoire est donc formée de trois petits os parfaitement visibles à l’œil nu ; en avant, l’intermaxillaire qui mesure prés de 1 millimètre de longueur et 2 millimètres et demi de haut; puis la pièce palatine logée dans l’écartement des deux os primitifs, enfin la pièce qui
mesure alors 2 millimètres et demi de longueur et se trouve séparée de l’incisive par une échancrure que MM. Rambaud et Renault ont sous-orbitaire, parce qu’elle remon-
tera plus tard vers l’orbite et deviendra le trou qui porte ce nom. On peut voir les rapports de ces trois pièces sur
(1) Op. cit., p. et suiv., 93 et suiv, lig. II et suiv.
notre figure n** 14 dessinée d’après un embryon que nous a donné notre ami M. Hénocque(l). Le mécanisme de ce déplacement de l’échancrure sous-orbitaire s’explique par l’apparition d’une petite pièce triangulaire à la partie antérieure et inférieure do cette échancrure; cette pièce que MM. Ilambaud et Renault ont très-bien suivie et que nous appellerons la canine, parce qu’elle portera cette dent, n’est sous sa première forme qu’un très-petit triangle osseux placé comme un coin entre les pièces incisive et palatine, à Irès-pau de distance de ce qui deviendra le bord alvéolaire. Il s’étend peu à peu, dans tous les sens à la fui.s, et comme il s’allonge en bas en même temps que la pièce molaire, l’échancrure semble remonter. Elle se transforme en trou, et dans la seconde moitié du troisième mois, on la voit se fixer, en quelque sorte, à la place qu’elle ne quittera plus.
Revenons à l’intermaxillaire. A cette époque, c’est-àdire au milieu du troisième mois, cet os a déjà sa forme définitive. Il comprend alors une branche horizontale haute de 0""",7 et terminée à sa partie antérieure par une extrémité aiguë, qui sera plus lard l’épine nasale, et une branche montante, épaisse de Ü"’"',4 à sa base et de 0"™™,3 à son sommet. Ces deux branches réunies à celles de l’autre côté encadrent l’orifice antérieur des fosses nasales d’un cercle presque régulier, que complètent en haut les os propres du nez, qui viennent d’apparaître à leur tour.
(l) C’est ici le lieu de faire observer que MM. Rambaud et Renault ont fait trop jeune l’erabryon qui leur a servi a étudier les premières phases du développement de la mâchoire supérieure.
Cet embryon, qu’ils supposent âgé de 50 jours, n’avait certainement pas moins de 9 semaines. (Op. cit., p.f51.)
L’activité du développement osseux est vraiment prodigieuse dans la seconde moitié du troisième mois. En. quinze jours la mâchoire supérieure a doublé de volume; la pièce canine [faciale de MM. Rambaud et Renault) s’est étendue en surface sous forme de lame osseuse mince, triangulaire, qui en bas fait partie du bord alvéolaire et contient le germe de la dent canine: en haut et en avant atteint le bord de la branche montante et dissimule en partie l’apophyse montante de l’os intermaxillaire. L’angle supérieur et postérieur est en rapport avec le trou sous-orbitaire. Les dimensions totales de la pièce atteignent alors 4 millimètres de largeur et 5 de hauteur (V. flg. 15 pl. I). M. Leidy(l) l’a représentée, mais il n’y a pas reconnu une pièce osseuse indépendante. Dans la seconde édition de son Anatomie, M. Sappcy l’a fort exactement limitée en avant et en arrière, mais la soudure prématurée du bord supérieur sur la mâchoire qu’il a décrite, lui a fait croire que cette pièce canine est primitivement unie au reste delà branche montante (2).
L’intermaxillaire atteint son maximum de développement à l’état d’os isolé vers la fin du troisième mois. Il se présente alors tel qu’on l’a dessiné sous le n“ 16 de notre première planche. L’épine antérieure est bien accusée, les bords de l’orifice des fosses nasales sont tranchants, les bords alvéolaires mousses, contiennent les germes de deux incisives, la ligne qui le sépare de la pièce canine est très-visible, on la suit aisément à l’œil nu du trou
(1) J. Leidy, Observations on the existence of the intermaxillary bone in the embryo of the human subject. (Proceedings of Phil. soc. of Philadelphia. 1849, in-8, t. IV, p. 145.
(2) Sappey, Traité d’anatomie descriptive, 2* ëd. Paris, 1867, in-8, p. 199 et fig. 44.
palatin antérieur à la base de la branche montante, où, comme on l’a dit plus haut, la pièce canine la recouvre, et commence à se fusionner avec elle. A la face interne, la suture est largement ouverte (fig. 17) dans toute son étendue :
Hauteur totale de l'os 3"",o
Hauteur do la branche horizontale . 1““
Longueur de cette branche
Largeur de la branche montante. . . 0“",8
Telles sont les dimensions moyennes de Tintermaxil' laire humain, au moment où l’ossification va faire disparaître la suture qui le sépare de la pièce canine à sa face antérieure. Son existence à l’état d’os complètement séparé se termine à cette époque. Nos observations sont d’accord sur ce point avec celles de lléclard, de Meckel, de Leuckart, etc. On observe d’ailleurs des différences assez grandes d’un sujet à l’autre. Kœlliker a trouvé cette suture fermée sur un embryon de 2 mois 1/2. Autenrieth l’a vu persister jusqu’au quatrième mois (o/). cit., p. 66). Sur un fœtus du même âge que nous avons disséqué, il en restait des traces (pl. I, fig. 20). Blumenbach et Gœthe ont trouvé l’os incisif encore isolé sur des crânes d’enfants hydrocéphales (1). Enfin nous verrons que dans les races humaines prognathes, la suture dont nous parlons peut persister, presque jusqu’à la seconde dentition.
(1) Goethe, Œuvres d’histoire naturelle, trad. cit., p. 9tet 169.