PREMIÈRE PARTIE, CHAP. IX. 'J'-J
L'horloge du château venait de sonner minuit; Aurore tremblante quitte sa chambre, et se glisse le long des paysages qui abrègent sa course. Ce trajet était un voyage ; il fut rempli d'émotions et de crainte. La galerie où tant de fois elle s'était fait redire riiistoire des aïeux dont les portraits faisaient revivre les souvenirs de M. de Salmar, semblait résonner d'un murmure réprobateur contre la démarche téméraire de la jeune fille recueillie dans leur manoir.
Elle frissonna en rencontrant le regard d'une des aïeules des Salmar, qui avait péri dans une embûche d'amour.
La voix de Saint-Albin put seule calmer son trouble ; il l'avait devancée au but.
Après avoir rassuré sa timide compagne, ils s'acheminèrent vers le tombeau ; une lanterne sourde éclairait seule le sanctuaire .
Tout entiers à leur émotion , leur marche était silencieuse : Aurore , impatiente de légitimer par un serment une faveur accordée à l'amour, hâtait le pas ; elle s'élança la première dans l'asile de la mort.
Son pied léger foulait des cendres , elle accourait vers Tautel du trépas ; mais à peine est-elle prosternée sur la tombe de sa mère qu'un cri aigu s exhale de son sein. Saint-Albin s'élance ; dans ce moment \é fanal échappe de ses mains ; il erre parmi les tombes, guidé par les cris d'Aurore ; le malheur lui apparaît sous mille formes ; son ame s'égare... sa main cherche celle de son amie... c'est un chaos d'angoisses; son oeil avide voudrait percer la nuit : la lune pénètre par une crevasse ; un spectacle d'horreur est là tout palpitant !
Un animal monstrueux est enlacé autour
de la victime ; il la presse , la suffoque. Saint- Albin n'entend plus que des sons étouffés : éperdu , il se jette sur le monstre, saisit son corps froid et lisse, et fort de son désespoir, dispute à son étreinte une proie qui est sa vie.
Une scène de sang inonde les tombeaux ; l'effroyable animal oppose à tout ce qui lui résiste un dard envenimé : Aurore jette un dernier cri ; le monstre venait d'engouffrer" dans sa bouche sa tète hideuse l'ayant ])longée avec fureur , il ne pouvait plus Ten sortir. Alors , redressant sa croupe , il ceint le corps des deux infortunés. Il acquiert plus de force ; sa tête reparaît ! elle apporte sur ses écailles un lambeau de chair qui lui fait pâture ! . . . Aurore , sans mouvement , gît sur la terre : c'était sa langue que le monstre mâchoyait ! . . .
Saint-Albin, rugissant de rage et de dou-
8o l'ossuaire.
leur, ressaisit Je monstre, et le terrasse. Meurtri , couvert de blessures , il se traîue près d'Aurore ; la mort paraissait l'avoir déjà glacée. Ses larmes, ses cris déchirans , son effrayant délire épuisent ses forces j il tombe auprès du corps inanimé. Les hurlemeus de l'agonie cessèrent. . rien ne troubla plus le silence des tombeaux !