‹ L'ossuaire (volume 2)Chapitre 84 sur 105 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

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La révolution s'avançait comme une trombe : tout fermentait autour des palais ; au -dedans on entendait craquer le trône sous les leviers portés par les bras des pro-

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létaires. Le pouvoir ne dictait plus ses arrêts que (l'une voix sourde ; le peuple proclamait les siens à coups de tocsin.

Chaque jour des groupes tumultueux allaient remuer le foyer des faubourgs ; ses étincelles annonçaient l'incendie ; la rébellion partielle précédait Tébullition sanglante. L'insubordination envahissait la France sous toutes les formes ; des ateliers , elle passa sous les drapeaux; elle atteignit vite les prisons . Les malfaiteurs dédaignèrent Févasion craintive; le saag coula, et des figures effrayantes apparurent bientôt au milieu des groupes populaires. Leblanc et le Fétiche bondirent hors de leur cachot dans un jour d'émeute ; ils accoururent aux premiers cris de carnage ; l'effervescence des carrefours les fit entrer , au grand jour et le front haut, dans une lice de sang.

Lorsque les cadavres mutilés de Bcrthier

et (le Foulon furent traînés à travers Paris, Leblanc et le Fétiche étaient en tête du cortège ; ils faisaient faire place en agitant leur bonnet rouge , ils en frappaient les passans au visage ; ils avaient acquis , à force de zèle, la préséance à cette marche triomphale : de ce moment ils eurent les clubs pour abri.

Le torrent , un moment refoulé , rompit toutes les digues ; les prisons s'emplirent , Féchafaud ne fut plus pour le crime.

Le sanctuaire de Sainte -Geneviève fut érigé en Temple de la Raison. La cendre de Marat fut unie à celle de Voltaire , et toutes les poussières honorées en 98 obtinrent les honneurs du Panthéon. Sur les autels de Dieu, des tabernacles de fleurs reçurent les idoles de sa création ; la licence était grande prétresse d'un culte sans immortalité.

Les déesses de l'Opéra étaient réunies aux

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plus jeunes tricoteuses; toutes avaient laissé tomber leurs voiles , et se montraient dans une nudité réelle pour honorer la liberté. Des groupes , des cris , des imprécations contre le plus vieux culte du monde ; des vociférations ciniques , offertes en hommage à ces divinités obscènes , résonnaient en éclats , se répétaient en chœurs ; des rondes, des chants , des orgies chômaient la décade moderne.

Le clubiste des quartiers marchands apportait le tribut des plus beaux tissus achetés au tarif du maximum ; le campagnard républicain faisait le don civique de sa plus belle gerbe pour fêter l'agriculture ; et les héros sans-culottes , pour fraterniser , plaçaient leur bonnet phrygien sur la tête des déesses du paganisme révolutionnaire.

La lance au poing, entourée de branchages, dominant sur une estrade ce peu-

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pie frénétique , chaque messaline jouissait un moment des honneurs du Panthéon .

Paris donnait l'élan, et bientôt les fêtes de la Raison furent répétées dans les campagnes. Les villages où il n'y avait pas de butin à espérer étaient livrés à la frénésie locale; mais les lieux où de puissantes seigneuries, de riches abbayes appelaient la cupidité , étaient exploités par les bandes des villes.

Les femmes surtout étaient aptes à ces curées ; toujours on voyait les tricoteuses marcher en tête des faubouriens de Paris , lorsqu'ils allaient explorer la banlieue.

L'antique abbaye de Chelles, fondation des reines de France , enrichie de leurs dons, était un lieu de convoitise : Long-temps le respect des peuples Tavait rangée sur la ligne des demeures royales; dans tous les

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siècles ses murs avaient recueilli l'iDfortuiie ou la piété des têtes couronnées. Au jour de la chute du trône , on vint arracher de son sanctuaire les joyaux des diadèmes incrustés sur les tabernacles.

Ce jour- là le cortège fut nombreux : les bandes tumultueuses qui effrayaient Paris étaient refoulées vers le faubourg Saint- Antoine ; les hommes, la pique en main, les femmes, la cocarde à leur coiffe , fraternisaient à la barrière du Trône.

Marie Breysse commandait la manœuvre femelle : cette tricoteuse , du club des Cordeliers, entonnait toujours la première le choeur d'injures au pied de l'échafaud ; elle avait foulé les tapis de Versailles et des Tuileries; elle savait manier une arme, elle était jolie : le premier butin était toujours pour elle.

A Chelles ! à Chelles ! vociféra la horde :

elle s'ébranla, et s'élança vers sa proie à travers le bois (le Vincennes.

A l'entrée du territoire de Chelles, tout près des murs de l'abbaye, là où jadis était une épaisse forêt, est une petite colonne, amincie par le frôlement des siècles; près de ce débris d'obélisque fut faite la halte d arrivée des sans-culottes.

Toujours un clubiste orateur faisait partie des marches civiques ; une harangue démagogique arrêta la course populaire.

« Citoyens ! cette place est un lieu de triomphe pour la liberté, là, où sort de terre cette borne de pierre , tomba le tyran Chilpéric, qui se faisait appeler roi de France; le citoyen Landri, Brutus français, l'a poignardé à celte place,, il a bien mérité des hommes libres. —A bas les aristocrates!

vive la liberté! cria la foule républicaine, n -^y En un instant les haches abattirent un jeune

ciiêne, et Tarbre des montagnards fut arboré comme un arc de triomphe , en souvenir de l'assassinat d'un roi. Marie Breysse arracha le bonnet rouge qui toujours surmontait sa coiffure , et le iança au sommet du branchage.

Les grilles de l'abbaye étaient ouvertes, le cloître était désert.

A la faveur de la nuit les religieuses s'étaient soustraites une à une à la fureur populaire : les dernières prières qu'elles avaient osé prononcer au pied de l'autel avaient été des actes de contrition pour l'abandon du sanctuaire où elles avaient fait voeu de mourir , mais y rester serait devenu un suicide .

Quelques-unes des précieuses reliques de '■ Clielles, quelques vases sacrés étaient les seuls trésors qu'elles avaient sauves au péril de leur vie.

Le pillage était déjà commencé -, les Parisiens le régularisèrent à leur profit ; ils étaient les chefs du désordre , partout ils commandaient.

L'abbaye fut bientôt explorée : des crucifix de bois, un prie-dieu étaient les seules pompes des cellules , le centre vital de cette famille dispersée était 1 église. Là était toute la richesse mondaine que le culte avait sanctifiée; là se rua la meute affamée.

Les ciboires devinrent des vases d'orgie , les ornemens sacerdotaux couvrirent les haillons tachés de sang ; les agrafes d or des psautiers furent arrachées, et les feuillets où tant de voix avaient psalmodié les louanges de Dieu, furent amoncelés sur les dalles qui recouvraient des cercueils descendus en paix sous la nef. Un feu de joie fit luire à travers les vitraux coloriés le refiet de ces saturnales.

L'autel fut renversé , la chaire profanée ^

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ce peuple seml>laii s'enivrer du mal pouis étourdir sur le châtiment.

« A bas Dieu, vive 1 enfer , plus d églises! un temple de la liberté! une déesse! à qui la divinité?

— Marie Bre^sse! Marie Breyssel crial-on de toutes parts. »

Ce n'était pas la première fois que cette femme était montée sur le pavois déicide j elle vida sa dernière coupe, déposa son butin sous les vétemens qu elle venait de quitter, et la nudité du vice fut promenée proeessionuellemeut autour de Téglise. Un riche missel, échappé aux flammes, fut déposé sur ses genoux comme un hommage ; les barettes d'or qui retenaient ses pages séculaires en avaient fait un joyau , et l'avaient préservé de la destruction d'un jour, comme ils l'avaient abrité de celle du temps. Ceux qui lapidaient le culte se retirèrent; tout était consommé.

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