‹ L'ossuaire (volume 2)Chapitre 86 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

C'(Êréfutmr,

Il fallait à Leblanc un patron ; Thomme de sang se rapprocha du bourreau .

Sanson , le grand justicier de la place de la révolution, avait besoin d'aide ; son bras était las !

Le septembriseur convoita l'ofTice d'exécuteur secondaire. Le valet du chef de Téchafaud s'était coupé un doigt en hissant la bascule. Leblanc se présenta, le bonnet teint du sang des massacres du 2 septembre. Sanson le toisa de Toeil et lui fit un sourire de mépris; le mépris du bourreau !

Leblanc , orateur des clubs , s'égalait à Legendre. Ce farouche représentant deman dait qu'on disséquât le corps de Louis XVI pour en envoyer un ]aml>eau à cliaque département. Leblanc était au pied de Testrade sanglante, lorsque le roi gravit les degrés qui le rendirent si grand par le pardon et le supplice.

Un homme , aussitôt que la tête royale tomba , monta sur Téchafaud et plongea la main dans le réservoir encore écnmeux ; il la ressortit en aspergeant de sang le front

(les spectateurs. — Que ce sang retombe sur uous, s'il est innocent, s'écria-t-il.

Cet homme était Leblanc et ce sang est retombé !...

L'acolyte de l'exécuteur enviait Temploi honoraire du bourreau; en offrant son office, il venait étudier la mort.

Sanson redoutait ce surveillant. Une circonstance justifia ses craintes et faillit com- ]>romettre sa vie.

L'art physiologique n'avait point attribué à Sanson de propension à la cruauté; il regarda comme un malheur d'avoir exécuté Louis XVI. Cette pensée devint un remords et au premier anniversaire du 21 janvier, il fut peut-être le premier qui porta une redevance anonyme à l'autel expiatoire.

Il connut la retraite du vertueux abbé de Marolles , caché dans une mansarde , près les buttes Chaumont, par les soins de

deux anciennes religieuses. Il parvint à s in Iroduirc dans le réduit solitaire et, sous le voile de Tincognito , il y déposa une offrande an malheur.

Leblanc l'épiait; il découvrit ses courses secrètes, et le clubiste montagnard, en dénonçant ces relations avec des aristocrates ; pouvait faire tomber la tête de celui qui tous les jours décapitait des victimes.

Le désir de briller sur Testrade sanglante faisait fomenter le projet de délation ; la cupidité pouvait seule balancer cette horrible ambition. Sanson acheta sa sécurité avec de lor, et, pour cacher son action à son rival d'échafaud, il s'attribua comme une turpitude la commisération de sa conscience.

— Tu surpasses mon èle, dit-il à Leblanc, partage mes profits : j'ai imposé une taxe à ceux qui aiment la vie ; c est mon droit. J'ai une clien telle qui passera la der-

nière sous la bascule. Ces aristocrates me paient un centime par minute, et je les laisse s'agenouiller en paix. Tiens, voilà ta part du mois; désormais ce sera ta rente.

Leblanc passa marché ; il trouva la rançon ingénieuse et chercha aussi à vendre le mystère. Il entrevit encore un butin dans riijpocrisie. Sachant qu'un prêtre non assermenté avait son oratoire dans une mansarde révérée du bourreau , il voulut assister avec Sanson à la messe de Louis XYL Elle fut dite en présence du criminel ; Texécuteur laissa consommer Timposture de peur d'attirer la mort sur ses protégés ; mais il se promit de les faire évader en secret.

Leblanc méditait d'examiner furtivement les vases sacrés, et de commettre un larcin sacrilège en livrant les reclus au trépas. Mais le saint- ciboire était de bois ; une simple nappe, des chandeliers d'élain , dvii\

2 3o l'ossuairk.

cierges, une cioix de buis; tels étaient les trésors de la chapelle domestique. Une des leligieuses possédait seule la parure de l'autel. Elle sortit d'une petite armoire le missel du saint sacrifice ; l'autre religieuse le reçut à genoux, en disant : (( Donnez, ma mère. » Ce livre était scintillant de pierreries. A sa vue, Leblanc tressaillit; il avait palpé en dot le premier volume de ces majestueuses lithurgies, que des princes avaient enveloppées dans. les pompes du monde.

Marie Breysse et Leblanc avaient souvent cherché cette autre moitié de butin , en livrant de saintes vies à l'échafaud, pour avoir le droit de fouiller des dépouilles.

Leblanc s'agenouilla et parut plein de ferveur; rimpatience de la délation Tanimait; des imprécations inarticulées s'échappaient de sa poitrine. Les pieuses femmes crurent aux psalmodies de Thomme qui portait un

crêpe au bras ; la dissimulation est profonde dans un cœur sans remords.

Sanson seul devina les regards de 1 avidité ; il se promit de veiller pendant qu'on dresserait l'échafaud; mais il fallut payer cher le

secret.

— Cest l'abbessedeChelles, dit Leblanc avec audace; tu ne me favais pas dit; le missel est à moi ; ma femme l'a gagné ; elle n'a que sa demi-portion.

— Tu l'auras.

— Ce n'est plus assez .

— Eh bien! ils donneront de l'or avec; il faut qu'ils rendent gorge d'un seul coup.

Tout haut, l'exécuteur blasphémait; tout bas, il soupirait d'arracher aux pieux infortunés le livre saint où avaient été ]>uisées les prières oifertes pour son repentir.

Lorsque 1 échafaud eut décime tour à tour les factions (jui 1 avaient décri'lé eu

permanence , la bascule s'arrêta. Tout à coup on voulut de Tordre ; on n'eut plus à se i*arer que des réactions.

Peu à peu les souvenirs se nivelèrent ; une seule classe d hommes demeura isolée , comme un colosse rouge.

Les septembriseurs étaient montrés avec effroi; quand la terreur fut apaisée, on les honnit. Leblanc craignait plus qu'un autre l'investigation du passé ; il forma un plan pour se créer une existence à part et s'enrichir avec sécurité.

C'était vers les montagnes de TArdèche qu'il tournait ses pensées ; il connaissait ces contrées et les ressources qu'elles offraient à la spéculation qu'il caressait comme un trait de son génie. Dans ces rochers était aussi née Marie Breysse ; elle en était partie comme Fanchon la vielleuse, et avait fait à Paris un autre chemin.

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