CHAPITRE VI
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Leblanc quitta la grande cité pour aller dans un lieu sauvage poser les bases d'une fortune de sang.
Au mois de mars 1H07, il se mit en route,
traversa le Bourbonnais, le Forez et l'Auvergne , et vint camper sur les confins de la Lozère et de TArdèche. Sa femme, une petite fille de cinq ans et rinséparable Fétiche formaient tout son cortège. Ils avaient de nombreux bagages, mais leur avoir pécuniaire était diminué. Il avait fallu payer souvent le silence de ceux qui , en parlant , les auraient livrés à Téchafaud. Pourtant ils étaient riches encore , mais ils voulaient se rendre opulens.
Arrivés à Saint-Paul-de-Tartas , Leblanc y laissa sa femme et son enfant et partit avec Fétiche pour explorer le pays.
Au centre des rochers , sur la route de Montpesat est situé Peirebeilhe ; c'est là que Leblanc s'arrêta ; il y marqua la place qu il venait chercber de si loin.
— Cette route est nécessairement suivie par les muletiers et les marchands de bes-
lianx, (lit-il à son compagnon ; il n'y a point de halte; c'est moi qui vais en placer une ; ils s'y arrêteront tous. Il sourit.
— Ils sont sûrs de s'y reposer long-temps, répond le valet.
Dès le lendemain le terrain fut acheté et les matériaux préparés ; huit jours après les maçons étaient à l'œuvre.
— Et l'architecte? demanda le compagnon qui menait l'ouvrage.
— C'est moi.
— Ah ! c'est vous qui tracez le plan ; eh bien! marquez les lignes et travaillons. C'est une bonne idée tout de même , not' bourgeois, d'établir ici une auberge; vous y ferez vos affaires.
— J'y compte bien.
— Les muletiers du Languedoc , qui amènent du vin dans nos pays , passent en grand nombre par Peirebeilhe ; ça abrège leur
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route , puisqu'ils le portent à dos de mules dans des outres de peau. Et puis il y a pas mal de foires aux environs : les bergers et les fermiers aiment à trinquer auprès d'un feu de sapin après avoir traversé la montagne... Vous aurez bien peu de fenêtres à votre auberge.
— C'est pour donner moins de prise au vent d'hiver.
— Ah ! vous avez raison. Mais ne trouvezvous pas les portes intérieures un peu basses? Il ne faudra pas être de haute taille pour y passer.
— On ne circule pas long- temps dans une hôtellerie.
—7 C'est juste ; d'ailleurs chacun fait son nid à sa guise; ce que je dis c'est seulement pour vous prouver que je sais manier la toise. Vous creusez là un fameux caveau!
C'est pour mettre le vin de réserve, hein? Ce sera le bon coin.
— Oui, comme vous dites; ce sera moi qui me chargerai d'emplir cette cave-là.
Et la maison s'élevait dans ce lieu isolé , hors de portée de toute habitation. Les murs en granit de la Lozère, la toiture en ardoises de Mercoire lui donnaient un aspect lugubre. Elle avait Tair d'un de ces tombeaux qu'on voit quelquefois sur le bord d'un chemin pour rappeler qu'un voyageur a fini là sa course.
Lorsque les murs furent achevés , Leblanc fit un voyage au Puy ; il en ramena un char rempli de fer.
— Vous arrivez pour arroser le bouquet , dit le maçon ; nous venons de donner le dernier coup de truelle.
— Pas encore ; il faut sceller des bar-
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reaiix aux fenêtres , et les poser serrés et profonds .
— Ah ! ça , mais votre auberge aura Tair de la prison du département.
— Dans un endroit aussi désert, au milieu des rochers , croyez - vous qu'il soit prudent de n'avoir que des vitres pour abri? On dit que les loups seuls ne sont pas à craindre , T hiver, sur la route de Coucouron.
— Au fait, c'est le plus sûr, dit le maçon. Il vous faut un serrurier. A Usclades vous en aurez un habile.
— Je n'ai besoin que d'un compagnon.
Quant aux serrures je les ai fait faire à
Paris ; on ne forcera pas ma porte.
— Ma foi , vos hôtes pourront dormir en paix , monsieur Leblanc ; vous êtes un homme de précaution.
L'auberge de Peirebeilhe fut bientôt acha-
SECONDE PARTIE, CHAP. VI. 2/il
landée ; les voyageurs y trouvaient bonne chère et accueil empressé- il fallait se faire une clien telle, et Leblanc retardait l'accaparement du butin pour mieux le grossir.
C était avec prévoyance qu il avait préparé froidement une vie de meurtres ; c'était un coupe-gorge qu'il venait exploiter avec la femme qui souriait à ses plans et le valet qui, comme lui , était né au sein du crime. Dans ces contrés désertes et pauvres on avait toujours voyagé sans défiance; la sécurité était empreinte dans le caractère franc des montagnards. L'hospitalité chez eux tenait aux coutumes patriarcales et appelait la confiance. Un jour suffisait pour les connaître et pour apprécier un pays où l'âpreté des frimas et les vols qu'ils excitent contrastent avec les moeurs naturelles de ces hommes des champs. Mais depuis l'arrivée des aubergistes, une crainte vague armait le voya-
geur; des récits sanglans se répétaieut aux veillées : des messages , des rondes , des inquisitions occupaient la sollicitude de la justice, sans rien découvrir; un pressentiment de mort envahissait les esprits. Pendant ce temps, les murailles de Peirebeilhe pompaient le sang.