CHAPITRE VII
Cfô îltïouaigfrô.
Peirebeilhe est situé dans la contrée la plus aride et la plus élevée de la France. Les noms qui semblent décorer cette plage solitaire indiquentraspérité des monts qui l'entourent.
Près de là est la grande forêt de Bauzon; Peirebeilhe se trouve pl.icé comme une guérite à son entrée ; il avoisine la Tanière , Sauvajon^ et voit planer au-dessus de lui MontpeHuis et Chdteauvieuœ . Loin de son contact s'aperçoit l'ermitage de la Haute Gracie. Les Esperviers et les bois de Mercoire qui, selon la vieille étymologie, pourraient par la force de leur calorique cuire la mer , Saint Cirgues en Montagnes , La Chapelle Graillouze, le Béage ^ Gratteloup , Sagnes ^ Burzet ; tous ces sites composent son horizon , le lac àiissarles est leur miroir.
Dans la saison rigoureuse, les pauvres habitans de ces pays de rochers restent six mois enfermés dans les neiges. Si leur prévision n'a point assez bien calculé les hivers , ils voient mourir leur famille de froid et de faim : leur cabane devient leur tombeau.
Le travail cla tissage des serges apporte un allégement à cette captivité.
C'est au milieu d'un pays qui porte un effroi naturel à l'habitant des villes, au voyageur qui parfois traverse ses sommités escarpées, que le crime peut méditer et prendre asile .
Le droit de propriété n'est point sacré dans ces contrées ; les lois ne paraissent pas faites pour ces contrebaudiers de la montagne j ils ont leur idiome, leurs usages et leurs prétentions indigènes.
Jamais l'Etat u'a pu couper un hêtre de haute futaie dansées milliers d'hectares de forets; ils sont rasés au premier bourgeon, en présence même des gardes salariés et de la force armée qui est campée sur les pics montagneux.
Au signal du dépouillement des bois, le guet des affouagcrs s établit de colline en
colline, et l'on voit arriver, comme une chaîne, tous les chars à boeufs escortés par quatre à cinq cents bûcherons portant la cognée à la main et le fusil en bandoulière.
A l'approche des troupes, loin de fuir, ils slmpreignent la figure de bouse de vache pour se masquer et pour éviter ensuite les poursuites nominatives j de cette manière, ils ne peuvent jamais être atteints.
Ils provoquent des luttes où ils finissent toujours par rester maîtres de la propriété envahie ; devant eux , ils font défiler leur capture comme un butin de triomphe.
Au jour fixé pour le grand abattage de l'année , les gardes qui verbaliseraient sont saisis, liés aux arbres et condamnés à rester sans secours au pied des balivaux.
C'est dans un pays policé , c'est au milieu de la France qu'on voit ces délits perma-
uens. L autorité sévit ; on la brave. Si un témoin rend hommage aux lois , l'aveu de sa conscience est puni. Tout est terreur, tout marche dans l'illégalité.
Le prétendu droit d" ajfouage j, tombé en vétusté devant la lucidité des codes, sert de palliatif aux dévastations forestières. Les conducteurs d' affouagers sont des chefs de bandes gradés dans chaque village; ils ressor tissent d'une maîtrise générale.
Au-dessus de ces usages tumultueux de la vallée , sur la crête des monts , plane un peuple neutre dans ces guerres de la société contre la fraude, étranger aux secousses des révolutions.
Les bergers ont conservé le tjpe des mœurs primitives ; leur vie contemplative se rattache , comme celle des anciens , au cours des astres; ils y lisent des destinées , et viennent rapporter aux habitans de la
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plaine les tributs révérés de leur science.
Lorsque les premiers rayons du printemps commencent à fondre les neiges des montagnes , Tété du midi darde déjà ses feux sur les oliviers , déjà les troupeaux ne trouvent plus dans les prairies que des plantes dont Tatmosphère a pompé le suc; alors on voit défiler parmi les rochers "de la Lozère les blanches bandes des métairies.
Chaque cime est gravie par un berger ; il y établit son domicile jusqu'à l'automne.
Il transporte sur le plateau couvert d'herbes savoureuses de hautes branches de hêtre; il s'y construit un abri contre la chaleur du jour ; il creuse un trou dans la terre , c'est son lit, et il repose dans ces solitudes agrestes comme le chartreux dans sa bière; son chien fidèle veille sur lui.
Tout à son troupeau , tant qu il le voit
complet rien ne le distrait, rien ne le trouble.
Les crimes passent au pied de sa montagne; c'est vainement qu'un œil en pleurs se lèverait vers lui; il n accourt point au cri de détresse des hommes; pendant ce temps la béte fauve pourrait enlever un agneau.
L'aigle plane au-dessus de sa tête ; c'est aussi un effroi. A l'instar de son maître , le chien ne voit de danger que dans Tennemi des bergeries .
Le luxe des villes n'éveille pas la curiosité du pâtre; le seul monument qui Fintéresse est la pierre où Ton vient déposer le sel qui aiguise l'appétit des bêtes à laine.
Son luxe à lui, c'est la prospérité de son troupeau; sa gloire est de lui voir adjuger la sonnette d honneur à son retour dans la Provence .
Le contraste de ces hommes, dont le même air anime la vie , est frappant : les patres ne
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pensent qu'à la conservation des brebib de leurs maîtres et à la fertilité des champs, les q^oiiagersquii la dévastation ; ceux-ci aiguisent la cognée qui dépeuple le sol , taudis que les liergers préparent les ciseaux des toisons.
Les affouagers , dans leurs excursions , ne tardèrent pas à apprécier le caractère de Leblanc et sa force physique ; il fut choisi pour commander les bandes des forêts de Baiizon et de Mercoire: il était trop prudent pour diriger celles qui avoisinaient sa demeure, et on le vit à la tète des bûcherons de Montbel , Chasseradez , Belvezet, qui sont constamment sous la surveillance forestière. Il fallait d'abord à Leblanc la part du lion 'y il devint tellement redouté qull établit des chantiers de contrebande dansles vallons de la Gardille , une des hautes montagnes de la France.
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Dans la plaine de Vhomme mortj il mit en fuite avec ses compagnons trois brigades de gendarmerie; le propriétaire, qui avait été ravagé, fut trouvé gisant et percé de coups dans son champ. En vain des arrestations partielles , des condamnations de cour? d'assises voulurent-elles opposer aux forfaits le frein des lois : comment pouvoir organiser la justice dans un pays où tout est prévu pour s'y soustraire? La justification par preuves d'alibi est établie au mépris du serment. Où rimmoralité règne, il se forme une sauvegarde de fraude. Telles sont., les institutions secrètes, les mœurs et les infractions permanentes qui ont toujours rendu les habitans du territoire de Peirebeilhe si redoutables.
Un c\\eï à^qffouagers en levant sa hache ,
fait serment de s'en servir jusqu'à la mort
4» et de couper, francs d'impôts, les plus beaux
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arbres (le la forêt, et, en cas d'attaque, cette hache devient un glaive. Chaque habitation de ces commandans de la ligue forestière est comme un tribunal secret, dont les arrêts vont chercher au fond des bois ceux qui voudraient imposer un frein au pillage par droit d'affouage.