‹ L'ossuaire (volume 2)Chapitre 89 sur 105 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

^OiiU^ If 6 ttuits.

Fendant quelque temps , Leblanc répandit le bruit qu'une bande de voleurs circulait dans la contrée. Plusieurs babitans , revenant de foire ou de pèlerinage, furent I. 17

258 I/OSSUAIRK.

même allaqués à la nuit tombante, près de Chamblazères ; dès lors l'existence des malfaiteurs ne fut plus mise en doute.

— Je suis content , dit Leblanc , nous pouvons commencer.

— Il y a assez long-temps que nous attendons, murmura le valet.

— Oui , reprit la femme , je m'ennuie de verser à boire pour le prix de Técot.

— Silence ! je suis le maître ; réparez seulement le temps perdu.

Chaque nuit, Tauberge de Peirebeillie devint le théâtre d'un nouveau crime , tandis qu on cherchait au loin les meurtriers.

Pendant de longues années , Leblanc amoncela une immense fortune; quelquefois c'était dans les vallons de la Gardille queles assassinsallaient chercher leur proie; mais là aussi quelquefois, elle leur échap-

SECONDE PARTIE, CHAP. VllI. sSy

pait; pour ces expéditions, ils avaient un costume à part.

— Femme , donne le justaucorps du fond du coffre, et toi, Catheline, mets la nappe, nous souperons avant de partir.

— Vous allez travailler dehors cette nuit, père ?

— - Voilà trois jours que personne ne couche , dit la mère, les voyageurs veulent marcher, il faut bien les suivre...

— Ne bois pas tant , toi , la de rnière fois tu n'avais pas le coup sûr.

— Il ne s'est pas relevé cependant, maître ,.. je n'aime pas l'injustice.

— Et moi , je n'aime pas qu'on observe . . - Allons, prends ta hache et partons. Le neveu va venir passer ici la nuit, afin que la maison ne soit pas seule... pas d'imprudence!

— Ne vous inquiétez donc pas , père, dit Catheline , vous savez bien que nous valons

aGu l'ossuaire.

des hommes quand vous n'y êtes pas... Dis donc, Gervaise , le rappelles -tu ce richard qui aimait tant les yeux noirs.

— Oui, on lui en a fait voir du noir! c'est le même soir que Marie Armand a tant fait enrager mon cousin.

Les deux hommes partirent. Leur vêlement de guet-apeus était combiné avec art : sa couleur grisâtre , se confondant avec celle des rochers , assurait leur embuscade, et sa forme collante ne laissait aucune prise à la défense; leurs brodequins légers donnaient du mystère à leurs pas ; leurs armes affilées, du silence à leurs oeuvres : un ample manteau les enveloppait. Ils dirigèrent leur marche vers le plateau de Grosfausse et remontèrent le cours de lAilier.

Une voix dans le lointain annonça un voyageur, il chantait... Peu à peu , le soii^' s'approcha; c'étaitle commis-voyageur d'une

SECONDE PARTIE, CHAP. Vlll. 9.6 1

filature de laine de Marvejols. Les deux assassins se baissèrent, et, s'avançantî^ la hauteur du cheval, le valet abattit le coursier d'un coup de hache , tandis que le maître se jetait sur le cavalier. Mais celui-ci, plus prompt que Téclair, amortit le coup avec son manteau, tandis que , de l'autre main , il jeta au visage des meurtriers une poignée de tabac d'Espagne. La douleur violente qu'ils ressentirent leur ht lâcher prise j le voyageur en profita pour s'élancer à travers la prairie, il fut sauvé...

Le jour commençait à poindre , lorsqu il arriva à Peirebeilhe, épuisé de fatigue, et encore ému de terreur.

11 frappa à la porte de l'auberge comme à un port de salut j Catheliue vint ouvrir.

— Je viens d'être assailli à deux lieues dans la montagne.

202 L'oSSUAiaE.

— Vous avez blessé quelqu'un?., vous les avez tués?..

— Non , mais je leur ai donné la berlue ; ma foi, c'est la seconde fois que je dois la vie à mon tabac; j'ai échappé ainsi en Estramadureà une attaque debandoléros.

— Mais , au moins avez-vous pu sauver votre bourse?

— Heureusement, oui.

— Nous causons trop, monsieur, il fait à peine jour, quelques heures de sommeil vous feront du bien; vous déjeunerez, et puis vous pourrez vous remettre en route.

La mère joignit ses instances à celles de sa fille. Le voyageur allait suivre Catheline ; déjà elle avait refermé la porte , lorsque plusieurs voix se tirent entendre au-dehors. On frappa., elle fut obligée d'ouvrir, mais ce fut avec répugnance.

Deux marchands forains et une jeune

femme entrèrent et demandèrent à déjeuner.

L'hôtesse , furieuse de voir écliapper une proie qu'elle convoitait par intérêt et par vengeance , murmurait en servant les nouveaux venus. On ne pressa plus l'étranger de prendre du repos.

Pendant ce temps, Leblanc et le valet étaient rentrés par une porte de derrière. Après avoir repris leurs habits ordinaires, ils parurent dans la cuisine.

En apercevant le voyageur, ils ne purent retenir un mouvement de surprise. Peu à peu, le cercle s'agrandit autour du foyer: des muletiers venaient aussi prendre leur repas du matin .

— M. Leblanc, dit l'un d'eux, je vous amène compagnie , traitez-nous bien , nous sommes des pratiques.

— ■ Et moi, reprit un autre , je reviendrai

coucher demain; je vais toucher le prix de trois outres de vin, et je ne veux pas traverser de nuit la montagne; d'ailleurs j'ai affaire à Beauregard.

— Et vous ferez bien, de marcher le jour, dit le commis-voyageur, c'est par miracle que je me suis tiré cette nuit des griffes du diable ; mon pauvre coursier y est resté. Je vais faire ma déposition en passant au Blemat.

— Si vous préférez vous reposer jusqu'à demain, dit Leblanc, c'est le jour de passage de la gendarmerie, le brigadier recevra votre plainte.

Le voyageur tourna la tète vers l'hôte, il fut frappé de la rougeur de ses yeux; un soupçon vague s'empara de lui.

— Vous avez l'air de souffrir , monsieur l'aubergiste.

— J'ai... j'ai manqué m'aveugler l'autre

SECONDE PARTIE, CHAP. VIll. 205

jour à la chasse , une étincelle de ma pipe a fait faire explosion à la poudre de mon bassinet.

— Ah!., c est cela. Et le voyageur fixa Leblanc d'un air préoccupé .

Les muletiers se préparèrent à partir.

— Je vais faire avec vous caravane, dit le commis.

— Vous ne restez pas , monsieur ?

— Non, certes ! j'ai hâte de respirer la fumée de Villefort; voici un voyage qui me rendra prudent.

Le valet sortit les mulets de 1 écurie et allait les amener , fcrsque l'aubergiste courut à sa rencontre , prit les brides de ses mains et lui fit signe de rebrousser chemin. L'étranger remarqua ce mouvement; ses soupçons se fortifièrent.

— Et vous revieudrez coucher à Peirebeilhe? dit-il au muletier.

206 l'ossuaiiiiï.

— - Sans doute.

— IN'y allez pas .

— Pourquoi?

Le voyageur raconta sou aventure.

— C'est singulier î s'écrièrent les autres ; mais M. Leblanc a expliqué la cause de vos soupçons .

— Bah, c'est un homme établi depuis vingt ans dans le pays.

— Et plus riche que nous tous; j'y viendrai coucher en toute assurance.

— Avez-vous déjà séjourné dans celte auberge ?

— Non, mais j'y ai reposé en passant, et bien dormi.

— Mais aviez-vous de l'argent ?

— JNon, mes recettes m'avaient manqué , et M. Leblanc me prêta même vingt francs pour retourner au pays.

— Croyez-moi, uy allez pas, je vous le répète .

La caravane entrait à Pradelles ; le commis-voyageur fit sa déposition dans cette ville , mais n'osa parler de ses soupçons ; il craignait d*étre pris à partie.

Le muletier repassa le lendemain soir à Peirebeilhe ; on ne le revit plus dans les foires ! —

Deux jours après, un garde-forestier, en faisant sa ronde , trouva dans la montagne un cheval abandonné; il Temmena àBertaille où Ton faisait une vente de bois sur pied.

^— Je miserai cette portion , dit un fermier.

— Elle est marquée pour l'ancien souspréfet , répondit le garde , nous l'attendions hier. Mais voyez donc ma trouvaille.

— Quoi ! ce cheval ; où lavez-vous faite?

— Entre Coula et Peirebeilhe.

— C'est étonnant; il me semble le lecon nailre — Mîiis oui, parbleu, je ne luv trompe pas, c'est le clieval que j'ai vendu à M. Robert d'Aubenas.

— Ab! mon DieUj s'écria le garde, c'est lui que nous attendions !... s'il avait été assassiné ! Allons cliez le maire. ^

Une enquête fut faite ; la famille de Tinfortuné n'épargna aucun soin; les aubergistes de Peirebeilbe furent interrogés ; ils déclarèrent qu'un voyageur qui avait soupe cbez eux avait voulu continuer sa route malgré leurs prudens avis. Les journaliers de Leblanc confirmèrent ses assertions.

Uiie veuve et des enfans prirent le deuil ; des rondes de gendarmes furent ordonnées et faites en toute saison avec exactitude.

L'auberge de Peirebeilbe était souvent leur balte , lorsqu ils avaient traversé de

SECONDE PARTIE, CHAP. YllI. 269

unit la montagne; parfois ils venaient y reclamer un gîte.

, — Il faut que le diable s'en mêle , monsieur Leblanc , disait un brigadier en vidant sa bouteille ; depuis la disparition du muletier. Tan dernier, voilà trois cadavres déposés que nous trouvons sur les bords de TAliier ou dans ses eaux ; sans compter toutes les enquêtes des greifes... nous^ sommes sur pied comme en campagne, et nous n'avons rien pu découvrir.

— 11 se perd beaucoup de voyageurs l'biver dans les neiges , et puis U^ois départemens qui se touchent et qui se mêlent dans les montagnes rendent les évasions plus faciles, dit 1 aubergiste ; tenez , mon neveu, en allant d Astet à Mende par la traverse, a été attaqué une fois : c'est un vigoureux compère , il s en est tiré ; mais bien d'autres pouvaient y rester. Ils étaient deux à demi-

masqués et ne portant pas le costume du pays.

— Et puis ne savez-vous pas, reprit la femme, que l'effroi est dans la contrée ; une rnmeur générale signale 1 apparition de la bête du Gévaudan. On pensait avoir tout fait en tuant cette hyène, mais il paraît qu'elle a laissé un rejeton.

Les meurtriers avaient intérêt à perpétuer la terreur ; elle voilait leurs crimes. Les assassinats passaient souvent pour les atteintes d une louve en furie qui dévorait les passagers.

Fétiche avait ramené de la forêt de Rang- Taloup une jeune louve qu il avait rendue plus féroce en lui donnant des lambeaux humains pour pâture. Elle avait dévoré le serpent-dieu ; û croyait à la métempsycose; et quand les yeux de la louve se fixaient sur lui, il se sentait fasciné par la divinité

SECONDE PARTIE, CHAP. Vlll. 2^" I

de son père. Aussi il ne voulut jamais vendre cette béte ; il la gardait comme un talisman préservateur. Dans Tauberge dePeij-ebeilhe, il la tenait renfermée pendant le jour et la lâchait la nuit. Elle le secondait et cachait souvent les forfaits en dévorant les cadavres.

Les meurtres continuaient d'elFrayer la contrée ; une main invisible déposait au fond des ravins les corps mutilés. Quant aux infortunés qui disparaissaient et dont on ne retrouvait pas les restes , leur trace était perdue à jamais.

Leblanc avait toute la prévoyance duraffinementdu crime. De loin en loin il allait à la mairie déclarer qu'il avait été attaqué en allant visiter ses nombreux ])acages. D'autres fois, il demandait des enquêtes pour des bestiaux dérobés dans les champs; il savait donner de la vérité à l'imposture : il se

dérobait lui-même une génisse , un veau : rapprovisionnemcnt secret fie l'auberge devenait une base de sécurité.

Cependant quelques bruits sourds commençaient à circuler ; quelques voix osèrent même s'élever contre les aubergistes de Peirebeilhe; une opulence hors de leur sphère excita les soupçons. Ceux qui parlaient trop haut disparurent. .. et la terreur enchaîna la conscience.

Page 1