CHAPITRE IX
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Un soir, un homme de moyen âge, monté sur un cheval de petite race, s'arrêta à la porte de l'auberge isolée de Peirebeilhe; il mit pied à terre , détacha une petite valise
qui formait tout son bagage , donna la bride au garçon , et entra dans la cuisine.
— Ma foi, voilà un foyer qui n'est pas de trop , dit-il en s'asseyant , le vent d'automne est si froid que je n'ai pas eu le courage d'aller jusqu'àLa Villate; ce diable de pays est si désert qu'aussi loin que la vue peut s'étendre on n'aperçoit pas la fumée d'un seul toit.
— Vous aurez bon gîte ici, monsieur; d'ailleurs il vaut mieux faire halte avant nuit close.
— Le pays n'est-il pas sûr?
— On y a peur à présent, dit un ouvrier qui prenait son repas du soir; pour moi, j'y suis né et je n'ai jamais vu dans nos montagnes attaquer que les bois et trembler que les propriétaires de forêts qui veulent frustrer les affouagers.
— Tiens, ça ne compte pas, reprit une
SECONDE PARTIE, CHAP. IX. l'J'J
iille de journée ; Mercoire et Bauzou sont là pour tout le monde; pas vrai, monsieur Leblanc?
— La loi du plus fort est la loi du pauvre, dit rhôte.
L'étranger jeta autour de lui un regard inquiet.
— La forêt de Bauzon s adjuge par coupes et les acquéreurs veillent sans doute à la conservation de leurs lots? Le bois est-il de bonne crue ?
— En voilà daiM le foyer, il brûle bien; mais celui de Mercoire est meilleur : voyez la différence. Et il jeta sur le brasier une soucbede bètre: Maisilest plus difficile à couper à cause des forets de l'Etat qui le touchent.
— Ne le vend-on pas? Un sourire moqueur fut la réponse.
— Femme , prépare la cliambre jaune, et portes-y la valise de monsieur.
— Merci, je la porterai moi-même.
— On comprend , dit le valet.
Sept heures sonnèrent à l'horloge qui ornait le fond de la cuisine. Le journalier ferma son couteau, la fille prit son panier, et ils s'apprêtèrent à sortir.
— Suivez-vous la route de Saint- Alhan? dit r étranger.
— Non, monsieur.
— Pourquoi cette question? N'étes-vous pas bien?
— Je préférerais continuer mon voyage.
— Comme vous voudrez , dit Leblanc à haute voix.
Les deux paysans s'éloignaient, et l'hôte ferma la porte. L'étranger crut entendre glisser un verrou. Il pâlit.
— - Je suis décidé à partir.
— Nous ne le souffrirons pas; ce serait
pour VOUS une imprudence, et pour nous une insulte.
— Mais
— Allons ! n'en parlons plus.
L'étranger vit que la résistance était inutile; il suivit le valet qui le conduisit au gîte qu'il aurait voulu fuir.
— Mettez une chandelle dans ce flambeau.
— Il y en a assez pour vous coucher.
Le malheureux fut glacé de terreur...
tous ses membres tremblaient ; un seul espoir lui restait. Lorsqu'il fut seul, il s'approcha de la fenêtre ; maisc'étaitcelle d'une prison!... Ce fut son tombeau!...
Au point du jour, une jeune fille traversait Peirebeilhe; elle s'était mise en marche avant le chant du coq , elle venait de Coula et allait à la ville faire ses empiètes de noces. Le grand chapeau de feuire de l'Ardèche l'abritait contre la bise; ses sou-
Jiers ferrés hrisaieut 1 herbe durcie par la gelée qui commençait à couvrir le vallon: un petit pot à anse arrondie était rempli de braises enfouies sous la cendre ; c'est le cabas des femmes des montagnes.
La petite chaufferette commençait à se refroidir, et la jeune fille s'approcha de Tau- J)erge pour la raviver. Elle hésitait à frapper; les volets encore fermés indiquaient que l'heure du réveil n'avait pas sonné; elle apj>uja son oreille contre la porte et allait hasarder un timide toc-toc , quand une voix la glaça d effroi.
— Qu'allons - nous faire de ce cadavre-là ?
— 11 faut le jeter dans TEspezonette.
— Plutôt dans TAllier, il dormira plus profond, dit le valet. Allons, h vous les pieds !
La jeune fille tremblante retrouva les for-
ces que la peur lui avait fait perdre; elle entrevit la mort si elle était découverte.
On tirait les verroux de la porte; elle n'eut que le temps de s'élancer vers un rocher à cent pas de Tauberge. C'était une grotte assez profonde ; elle s y blottit , retenant son haleine : les battemens de son cœur retentissaient au-dedans d elle comme un tocsin de massacre.
L'aubergiste, sa femme et le valet sortirent, portant le corps de l'homme assassiné; leurs pas étaient lourds par le fardeau : la jeune fille les comptait.
Lorsque le cortège fut près de la grotte, elle put Tentrevoir. Une sueur froide la couvrit : il s'arrêta... elle se sentit défaillir.
— Le jour paraît : fourrons-le vite dans la grotte comme la dernière fois... nous
le porterons plus loin la nuit prochaine.
— Mon Dieu ! murmura la pauvre fille, recevez mon ame.
— Nous avons le temps d'aller jusqu'au ravin , dit la femme; allons Y y enterrer.
— Oui, reprit le valet, il ne faut pas amasser la besogne.
— Soit, mais hâtons-nous; j'entends au loin le roulement d'un char.
— Le saut sera bientôt fait. Et la femme reprit les pieds....
Ils tournèrent le rocber, et s'enfoncèrent dans une petite gorge qui dominait un profond précipice près de Mezeirac.
La pauvre fille sortit de la grotte coinu o un spectre ; elle s'enfuit avec la rapidité de la terreur; elle courut ainsi sans se retourner pendant plus d'une demi-heure, et tomba évanouie près d'un berger qui conduisait son troupeau sur la montagne.
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Ranimée par les soins du pâtre , elle attribua cet accident au froid de la rosée... Quelquefois son fiancé allait travailler à Tauberge de Peirebeilhe ; elle n'osa parler : elle voyait , entre elle et les révélations des assassins portant un cadavre ! . . . . Mais que son repos fut troublé par ce secret! La nuit surtout elle éprouvait des convulsions et parlait par syncope.
— Ob ! que de corps froids ont dû passer devant cette grotte ! murmurait-elle tout bas.
Ils n'y parvenaient pas tous ! . . . . C'est encore un ossuaire à découvrir.