CHAPITRE IV
€c IBfuil.
Jusqu'à quinze ans, la vie d'Emelinc avait été un ruisseau sans brise ; elle perdit sa mère et pleura pour la première fois. Alors son père était encore au service ; ma-
dame de Mirande était en Suisse près d'un fils mourant ; elle alla passer l'année de son deuil chez une amie d'enfance de sa tante.
Madame Delville habitait le Bujey ; elle était depuis long-temps retirée à la campagne ; elle faisait valoir elle-même une petite terre dont le revenu suffisait aune existence honorable.
Habituée à la société , elle aimait mieux mêler un peu la sienne que de la restreindre à un cercle choisi que son voisinage aurait réduit à un très-petit nombre de relations.
Parmi ses modestes visiteurs , était une famille qu'elle affectionnait. Madame Durice consacrait son veuvage à ses enfans ; elle élevait sa fille dans Famour de la vertu , et travaillait pour donner un état à son fils : elle avait droit à l'intérêt.
Madame Delville recul celle famille sous
son toit; la mère la déchargeait d'une partie des soins de sa maison ; Louise était douce ; elle aimait à Tavoir près d'elle ; Charles était actif et probe; elle lui donna la direction des travaux agricoles de sa ferme.
C'est dans cet intérieur que mademoiselle d'Orsac vint attendre le retour de son père. Elle trouva un adoucissement à sa douleur dans les soins de Louise. La bonté d'Emeline toucha la. jeune fille ; elle voua une tendre gratitude à la charmante protectrice qui voulait bien être sa compagne.
La liberté des champs établit une intimité qui fait parfois disparaître les distances;' elle amena une funeste illusion.
Le frère de Louise avait vingt ans : il voyait à tous les instans Emeline ; une passion ardente s'alluma dans son sein. 11 sut en renfermer Taveu ; il sentait qu'une imprudence détruirait le seul bonheur auquel il osât as-
4o l'ossuaire.
pirer; mais ses ardens regards , sa mélancolique admiration laissèrent deviner ce qu'il n'osait dire.
Cette découverte troubla mademoiselle d'Orsac; dès ce moment, elle l'évita; une bienveillante pitié lui faisait plaindre un sentiment qu'elle ne partageait pas. Charles prit pour de la sympathie l'embarras qu'elle éprouvait en sa présence, et pour de l'amour, l'émotion que fait toujours naître en une jeune fille la première passion qu'elle inspire.
Emeline vit sa m.éprise ; sa fierté et le sentiment des convenances la décidèrent à écrire à sa tante; elle la pria de l'appeler près d'elle , en lui confiant les motifs de ce désir, la crainte de faire retirer à la famille de Charles , la protection de madame Delville l'empêcha de s'adresser à elle. Madame de Mirande venait de perdre son fils ; elle