PREMIERE PARTIE, CHAP. VllI
Ils tournèrent leurs pas vers la serre où se concentraient toutes leurs pensées. Sans rien dire, la tante s'éclipsa. Elle avait toute la confiance de sa nièce; Edouard reçut d'elle avec regret une faveur qu il repoussait comme une déception concertée.
— Quoi ! c'est ici que vous me conduisez?
— Ne le souliaitiez-vous pas hier?
— J'aurais voulu y voir entrer, sans baisser le front , la fille de mon vénérable ami ! . . Emeline , hier !.. j'aurais reçu à genoux la faveur dont je jouis en ce moment ! mais aujourd'hui ! elle n'est ici qu'un holocauste à un souvenir.
Emeline fut blessée au cœur : sa voix tremblait.
— Vous avez l'estime de mon père, monsieur, je dois me justifier, je le dois à moimême... mais je n'ai plus le désir de vous
convaincre, le soupçon Tefface... moi, j'aurais cru en vous. . .
D'Elvane sentit tomber ce doux reproche sur son coeur : il allait oublier ses heures d'angoisse , ses yeux s arrêtèrent sur un petit panier resté là comme un moniteur de conscience; il détourna la vue et écouta Emeîine ; elle dit tout avec une nobJe candeur; mais cet adieu si tendre confié au secret de la nuit vibrait encore àToreille d'Edouard.
— Si c'était vrai, s'écrîa-t-il, c'est son corps sans vie que nous aurions trouvé ici ; mon ame est subjuguée, et ma raison repousse une séduction qui ouvrirait un abîme.
— Croyez, monsieui*, que vous tenteriez en vain de m'y entraîner.
Emeline prononça ces mots avec fierté ; un sourire de dédain erra sur ses lèvres ; eWe s'éloigna.
D'Elvane resta immobile; son cœur était brisé : — cet accent de vérité , ce courroux même... mais, non, c'est impossible; et il broya le panier qui venait de rouler à ses pieds comme une ironique bravade .
Madame de Mirande avoua tout à son frère : il éclata en violens reproches ; Tavoir fait fausser sa parole !.. ce fut avec peine que la bonne tante parvint à éloigner d'Emeline le soupçon paternel; lorsqu'il sentit couler les pleurs de son enfant,lorsqu'il vit son front serein, il ne douta plus d'elle.
Le vieux militaire alla au but avec franchise : la réserve d'Edouard l'ofFensa.
— Colonel d'Elvane, lorsque je trouve l'honneur de mon nom sans atteinte , je ne puis plus donner le nom d'ami à celui qui doute après moi .
— Croyez , mon général , que, hors de cette enceinte , nul homme n'attaquerait
^O LOSSUAIRK.
impunément devant moi le nom d'Orsac :
••^mes douloureuses déceptions sont un débat entre mon coeur et moi ; je ne fais nul doute que votre confiance ne soit bien placée ; un sacrifice au devoir est tout ce que peut exiger un père.
— Brisons là , colonel , et oublions notre rencontre dans la vie , comme l'image des mourons après le combat.
— Pour moi , général , le souvenir est ineffaçable, il sillonnera toute mon existence .
Ils se séparèrent ; la tourmente de deux jeunes coeurs rompait en un jour des liens tissus sous les drapeaux.