CHAPITRE PREMIER
Ce iltcnMant.
Au milieu tics Landes les plus arides , au sommet des monts les plus escarpés , ou trouve de petits sentiers battus; ils ne sont pas tirés au cordeau et pourtant jamais ils ne
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dévient; en les suivant on arrive à un gîte j le paysan laborieux qui multiplie les heures, le mendiant fatigué de sa course dont le but change chaque soir, ont les premiers tracé ces lignes. Ainsi méditait un vieillard en traversant la montagne de Chaffoures.
Il était d'une haute stature; ses cheveux blancs flottaient comme un drapeau sur ses épaules voûtées ; ses traits fortement prononcés, son teint hâlé, son front découvert, indiquaient l'homme qui a parcouru la terre et qui ne cherche yjoint à cacher la trace de ses pas.
C'était un mendiant : il avait vu les camps, il avait fait faction à la porte des palais ; il avait en vain demandé un pain quotidien à Tégoisme des villes. Aux champs, Laurent Chaze avait toujours de la paille fraîche pour reposer, et sa place au foyer de famille. Chaque matin il priait Dieu pour son abri
du soir et il marquait la fin de chaque année par un pèlerinage de reconnaissance. Il marchait toujours, il était vieux • dans toutes les contrées on trouvait aux chapelles dédiées à Notre-Dame, l'humble oiFrande du vétéran.
Quand il n'était pas trop las, il évitait les auberges; le gite qui ne se paye pas y est souvent donné à regret.
Ce jour là il était lesté pour un long trajet; il avait fait sa halte du matin à Antône, l'abondance d'une fête et la cordialité militaire l'avaient accueilli. Il avait payé son écot en racontant ses campagnes.
— Camarade, comment n'avez-vous pas les invalides? dit Joseph.
— Je n'étais pas mutilé; mais je ne regrette pas la jambe de bois ; j'aime la liberté .; ma besace est légère et mon bras nerveux , quelquefois même je puis donner. J'ai trou-
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vé près (le la fontaine de Montsuire une écuelle de terre posée là pour le voyageur; elle était fragile, déjà l'oreille en était ébrécliée : je Tai changée pour mon écuelle de bois. Je sais jeter mon bâton au-dessus d'un ravin pour faire un pont à celui qui n'est pas agile : je peux m'orienter dans la neige, et pourvu qu'elle ne dépasse pas hauteur d'homme on peut me suivre sans crainte de s'égarer.
Le mendiant recueillit une petite collecte, et les débris du repas approvisionnèrent son fourniment.
Lorsqu'il rencontrait un confrère souffreteux , il le conviait au festin de la charité et lut traçait un itinéraire de refuge. Le vieillard aux cheveux blancs gardait le troupeau du pâtre pendant qu il allait poser son parc : il aidait le fermier à compter ses gerbes , et ne levait jamais la dîme d un épi. Il consolait
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le réfractaire caché au fond des forêts, et rendit souvent un défenseur à la patrie en lui parlant de la gaieté du bivouac et du repos de la caserne.
Laurent Chaze était dépositaire de plus d'un secret : souvent des paroles d'amour étaient murmurées près du réduit où il attendait le sommeil; quelquefois les querelles de ménage étaient venues à son oreille dans le silence des nuits : il savait se taire ; il était fidèle, on le choisissait pour messager; il contait bien , on aimait à le faire trinquer aux fêtes de la moisson.
Vers le milieu du jour , il s'arrêta à Tauberge de Peirebeilhe ; c'était Theure du repas des ouvriers, on lui fit place au feu.
Le mendiant tira de sa besace un morceau de pain, une tranche de lard et prit part à la conversation des montagnards.
« Si vous aviez été comme moi en cara-
pagne sans recevoir la y)aie , vous diriez que ce n'est rien que la froidure des champs.
» Au commencement des conquêtes de la France , quand il nous fallait enfoncer des bataillons pour avoir des souliers et des vivres; dansée temps-là, voyez-vous, la victoire était au bout de la baïonnette : c'était le bon temps ; après le jeûne , la bombance, le pas de charge pour le dessert , et voilà ! Le soldat ne savait pas ce que c'était que des murailles ; nous n'étions pas plus tôt devant, que nous étions par -dessus. De fameuses bousculades derrière , des épaulettes et des chevrons après la place prise , comme de juste, et tout le monde était content; les Français s'entend ; car les autres ils en recevaient de dures des dragées !
)) Çà, voyez -vous, c'était Tarmée du Nord, j'en étais, et nous allions notre temps de galop d'une manière à ne pas jalouser les autres.
Voilà-t-il pas qu'un soir, on installe un bivouac pourfaiie la soupe avant de larder l'Autrichien. Au point du jour, on regarde où on avait fait son somme : on était campé autour d'une masse blanchâtre ; c'était comme un aspect de maison, mais d'une drôle d'espèce : ces gens de Tautre côté de la frontière, voyezvous, ils ont des idées tout autres.
«Comme on aime desavoir, le soldat demande au caporal , pourquoi ce travail a été planté là. — C'est pour narguer le Français qu'il dit ; c'était du temps que la France était si petite que la Bourgogne n'était pas dedans. Pour lors, ces Bourguignons avaient un duc qui était leur roi. Il s'appelait Charles le Téméraire; il canardait l'ennemi ni plus ni moins que si son pays était déjà la France. Mais un jour, il eut son tour et ce furent ceux du Rhin qui chantèrent victoire. Ils firent sur le champ de bataille un bâtiment
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de mort — ce n'ôtail pas de notre temps toujours, qu'on aurait laissé entasser comme ca les bras de nos grenadiers; finalement, ce fut un ossuaire qui jeta Tëpouvante.
— Un ossuaire ! interrompit Leblanc , en lançant un regard au valet; un souvenir d'enfance venait de leur apparaître.
— Qu'est-ce que c'est que ça, mon vieux, un ossuaire ?
Leblanc prit la parole :
— Oh ! c'est un travail de patience : ce sont des os de morts mis ensemble ; mais aussi dans un petit espace, on peut loger un fameux nombre d humains!...
— Oui , c est bien cela , reprit Laurent Chaze ; donc cet ossuaire était là debout comme une bravade ; le Français n'est pas patient et nous aimions mieux taper sur les vieux nôtres que de les laisser là en colonne de vaincus. En avant les briquets ! en pointe
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la baïonnette ! à deux mains la hache ; et zing, et vlan et pouf! Fossuan-e fut démoli comme un Prussien.
» Les commandans voyant la farce avec leurs lunettes; au galop les aides-de-camp ! Ils viennent nous conter des frimes d'antiquité, de curiosité; . . mais nous, pas si bétes : c'était fini et du diable si on a retrouvé une charpente entière pour rebâtir la nargue des Suisses. »
Les paysans ébahis regardaient le vieux soldat qui avait frappé sur les os des morls ; ils attribuaient sa misère au sacrilège. Les aiibergistes riaient. . . qu'étaientdes ossemens desséchés pour ceux qui les amassaient en silence !...
Le mendiant pensa que les hôtes de Peirebeilhe av.iient parcouru d'autres roules que celles des rochers.
Le vétéran s était reposé eu parlant de
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ses années de gloire; il reprit avec gaieté son fardeau de misère et continua son trajet. Long-temps le récit militaire fut répété dans la montagne ; Fossuaire du Nord y retentissait comme un écho.