CHAPITRE II
ic timoin.
L'hiver , lorsque la neige couvre les chemins de l'Ardèche , le voyageur ne peut s y hasarder après la nuit close : si le pied dévie, la surface cède , un gouffre s entr'ouvre ,
l'homme y tombe et Je linceul glacé se replie sur son cercueil.
VincentBoyer colportait dans les hameaux la ressource des ménages ; c'était surtout au commencement des frimas , lorsqu'on redoutait la réclusion dans les chaumières, que Ifi ferblantier faisait avec fruit sa tournée ; on rebutait alors l'ustensile fragile qu'on n'aurait pu remplacer.
Il allait dans sa famille pour faire une petite recette qui alimentait chaque année sa boutique ambulante. Dans l'été il reprenait sa modeste place d'ouvrier dans Fatelier d'un maître.
C'était en 162.4 : la journée avait été sombre , les nuages roulés au bas des montagnes par un vent aigre , annonçaient une nuit froide ; Vincent hâtait sa marche , mais force lui fut de faire une halte.
Il frappa à la porte de 1 auberge de Peire-
beilhe. Autour du foyer étaient les deux aubergistes, leurs filles, leur valet et un vieillard qui était aussi venu y prendre gîte pour la nuit.
— Approchez-vous du feu , dit la femme, vous avez peut-être fait une forte journée?
— On est habitué à mai^cher ; c'est le lot de l'ouvrier .
— Est-il bon votre état ?
— Je suis ferblantier.
— Vous avez donc vendu toute votre charge? vous avez de l'argent : prenez garde , car il y a une bande dans la montagne qui débarrasse le voyageur de son bagage.
— Je ne crains rien , je vais à Aubenas chercher des fonds et de la marchandise ; s'il vous faut quelque chose, la bourgeoise...
■ — Certainement, en repassant ne manquez pas de venir. Vous dites que vous ne
craignez rien; mais que feriez -vous si vous étiez attaqué en route.
— Ma foi, j'abandonnerais aux voleurs les seuls trente sous qui me resteront , après mon soupe payé.
— Mais s'ils en voulaient à votre vie et non à votre argent ?
— Je la vendrais le plus cher possible. Les hommes jetèrent sur lui un regard
oblique , la femme continua :
— Si Ton tuait dans une auberge un individu et que Ion épargnât votre personne, quelle serait votre conduite ?
— Je défendrais cette personne au péril de ma vie , s'il y avait quelque chance de la sauver; sinon, je resterais tranquille.
— Êtes-vous difficile à réveiller ?
— Lorsque je dors , on pourrait emporter la maison.
L'ouvrier se sentait défaillir de terreur ;
un tel interrogatoire ne pouvait retenln- que dans les murs (i\m coupe-gorge ; il se crispa pour cacher la sueur froide qui découlait dé ses membres; il essayait de lutter contre Tévidence de la raison; bientôt le doute ne fut plus possible.
Pendant l'interrogatoire de Vincent, Catheline s'était placée entre lui et le vieillard; elle riait avec ce dernier, et 1 empêchait d'entendre le colloque qui aurait pu éveiller ses soupçons.
Gervaise préparait la table du souper ; le maître et le valet fumaient leur pipe et prêtaient uue oreille attentive.
Leblanc lit un signe à sa femme; aussitôt elle se tourna vers le vieillard : il était sans défiance , et les yeux perçans de Taubergisle fixés sur le ferblantier , interdisaient le moindre signe qui aurait pu lui en inspirer.
— Quest-ce qui vous fait voyager à votre âge , en si mauvaise saison ?
— La nécessité, répondit naïvement le vieillard : j'ai à mes trousses des gens de justice, et je vais porter à ces mangeurs le prix d'une vache que je viens de vendre.
Soupons vite , femme ; messieurs , à table.
Vincent crut voir des coutelas suspendus sur sa tète et sur celle de l'imprudent voyageur ; dès ce moment il s'abslint de lui adresser la parole, et même de tourner ses regards de son côté.
Pendant le repas , des propos étranges réveillèrent enfin le vieil homme de son apathique confiance ; il jeta les yeux autour de lui; tous les visages étaient enluminés et meuaçans. La pâleur livide de l'ouvrier formait un contraste qui le frappa : il pâlit à son tour.
L horloge de bois soiii^a : c'était le glas de chaque nuit. .. A cette heure, les aubergistes de Peirebeilhe levaient le masque ; ceux qui les voyaient à découvert n'avaient plus de voix le lendemain pour le dire !
Allons, montez chacun de votre côté
à vos chambres, il faut dormir.
Le malheureux vieillard hasarda une
timide tentative ; il sentait qu il lui fallait un appui pour se cramponnera la vie.
Je désirerais coucher dans la même
chambre que ce jeune homme.
Vous coucherez seul... cria Leblanc
d'une voix tonnante. C était l'arrêt.
— Montez devant , à gauche ; ... et vous , louvrier, à droite; Cathehne, montre à Vincent son chemin.
Les deux voyageurs furent placés à une assez grande distance 1 un de 1 autre ; mais
les cloisons étaient minces, et la contrée déserte, l'espace était sonore.
— Ayez soin de ne pas laisser votre porte ouverte... entendez-vous?
Cet ordre était donné par Callieline d'un ton à ne pas permettre de réplique; elle se retira , et Vincent obéit. La voix du vieillard se faisait entendre : (( Donnez-moi une autre chambre ; celle-ci n'est pas close. »
— Arrange- toi comme tu voudras , il n'y a pas d'autre appartement pour toi.
Plus rien. . . La porte du malheureux se referma , les pas du valet retentirent dans l'escalier, il redescendit dans l'étage inférieur.
Un chuchotement de plusieurs voix bourdonnait par intervalle à l'oreille de Vincent: glacé de terreur , il craignit d'appeler la mort en restant debout ; il s'avança en tremblant du lit qu'il redoutait : sa vue troublée lui faisait voir un cercueil. Enfin, il souleva la
couverture,., il recula d'horreur... des taches de sang étaient éparses sur le traversin et sur les draps! . . Le désir de vivre le fit s'étendre dans ce lince ul.Son ame mit en Dieu sonseul refuge ; son corps n'avait plus qu'une faible pulsation d'existence.
Depuis une heure il endurait cette an- -goisse, lorsqu 11 entendit ouvrir sa porte : le plancher craqua , il sentit qu'on le regardait dormir. Une main s'avança jusqu'au pied ■du lit, fouilla ses vétemens, et remit dans sa poche les seuls trente sous qui lui restaient. Les pas s'éloignèrent, la clef tourna doucement ; il était délivré !
Mais le malheureux vieillard î les aubergistes attendaient, ils échelonnaient leurs crimes. 11 y avait un moment de la nuit où tout dormait: c'était celui de leur veillée!
Il y avait environ trois heures que le vieillard était dans sa geôle; il s'y était bam'i-
cadé ; il attendait dans une agonie d'effroi ! . . la nuit s'avançait, mais elles sont loligiies en hiver!
Enfin lé signal de mort fit retentir Tauberge : on frappa à sa porte à coups redoublés. Vincent comptait les coups!
— Allons, lève-toi , il est temps!... Ces mots furent répétés par plusieurs voix; le vieillard resta muet: les assassins redescendirent. Vincent respira.
Ce n'était qu'un intervalle de torture. Au bout d'une demi-heure , ils remontèrent, et la même interpellation retentit de nouveau. Cette fois le silence décida l'action, la porte fut enfoncée.
— Au secours! au secours! C'était la voix du vieillard. Vincent entendit en même temps des pas près de sa chambre.
Des cris étouffés, des sons inarticulés , le râle. . .c'était 1 agonie de la victime. Les éclats
de rire s'y mêlaient ; les deux tilles chaulaient en veillant l'ouvrier.
Témoin d'un meurtre ! se répétait
Vincent.
Le bruit de quelques pièces d'argent qui tombaient, fut le dernier son qui troubla le silence de la nuit. Le cadavre refroidissait ; les meurtriers allaient dormir !
L'ouvrier n'osa se lever aux premiers rayons du jour; il attendit que le mouvement du matin annonçât Theure du lever des aubergistes.
Un couplet de la chanson de la nuit répété par CatheUne ht dresser ses cheveux. Enfin il se décida à descendre. Toutes ces figures étaient redevenues impassibles.
— Avez-vous bien dormi , l'ami ? n'avezvous rien entendu? dit la femme.
— Je n'ai fait qu'un somme , je me ré -
i3o l'ossuaire.
veille à Tinstant, je ne croyais pas quMl fut si tard; je vais me remettre en route.
— A revoir ! bon voyage ! Vous reviendrez?
— Je n'oublierai pas que vous m'avez promis bonne vente.
Ses dents se serraient pour cacher le cliquetis convulsif qui les agitait. Il décrocha son chapeau resté la veille dans la cuisine et sortit à pas lents de cet antre de mort. Il marchait sans se retourner , il lui semblait sentir un fer aigu s'approcher et le suivre. Un délire d'épouvante faisait tourbillonner devant lui le spectre du vieillard, des mains pleines de sang; des hurlemens d'horreur, des soupirs d'agonie vibraient à son oreille ; puis la chanson cinglait l'air! . . . L'ouvrier se mita fuir d'une course rapide: tout ce bruit de ténèbres courait avec lui; et toujours re-
SECONDE PARTIE, CHAP. II. l3l
tentissaient dans sa conscience ces mots : « Témoin d'un meurtre! »
Arrivé dans sa famille, il tomba malade. Les demi- révélations d'une fièvre ardente étaient écoutées avec effroi : lorsque son sang fut calmé, il resta morne. Toujours, lorsqu'il se mettait en route , il recherchait des compagnons ; lorsqu'il était seul , dans chaque saillie de rocher, il croyait voir un assassin en embuscade. Il n'osait parler: la figure menaçante de l'aubergiste était là et glaçait sa langue.
Un jour il rencontra un petit montaguard; il paraissait équipé pour une longue route; son sac était lourd , Yincent suivait le même chemin , il se chargea du fardeau une partie du trajet.
— Ou vas-tu , petit ?
— Dans les villes , pour ramoner.
i32 l'ossuaire.
— Tu es bien jeune pour partir sans ton père ?
L'enfant se mit à pleurer.
— Ah! mon pauvre père, je l'ai perdu : il était allé cherclier de l'argent pour les mangeurs ; il n'est pas revenu ! . . . Tout a été vendu chez nous, ma mère est morte à force de pleurer ; voilà pourquoi je suis tout seul pour faire mon chemin !
Le ferblantier tressaillit : c'était le père qu'il avait vu assassiner; il embrassa le pauvre orphelin et vida sa bourse dans son pochon de peau. Il lui traça sa route, et lui criait encore lorsqu'il était déjà loin : — Surtout, petit, ne te détourne pas, ne passe pas à Peirebeilhe ! . . .