CHAPITRE III
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Parfois au milieu d*uii jour d'orage , un rayon de soleil luitj quelquefois aussi i3n voit une danse sur le terrain où reposent des morts; ceux qui bondissent pleins de vie et
i36 l'ossuaire.
(le joie, ignorent que des cendres sont mêlées à la poussière de leurs pas; les fossoyeurs seuls qui ont remué le sol le foulent avec indifférence. Tel était l'aspect de l'auberge isolée.
Les murs étaient parés de branches de sapin ; c'était comme des cyprès sur un catafalque : les hôtes étaient en habits de fête. On voyait descendre des montagnes de petits groupes, la cornemuse en tête : ils allaient former l'escorte des héros de la journée : c'était une noce ; l'auberge de Peirebeilhe était le rendez-vous.
Les houras annoncèrent les mariés. Ils revenaient de Féglise de Rieuclar , ils avaient recruté leurs convives en marchant : les bergers avaient laissé pour un jour leur troupeau àTétable^les charrues d'alentour étaient oisives dans le sillon.
Au milieu de la cuisine était une table
SECONDE PARTIE, CHAP. III. l3'J
bien servie; c'était toujours chez Martin Leblanc, que se donnaient les festins des chaumières : là on savourait des mets importés des villes, et ignorés des paysans.
Au repas succéda le grognement monotone des musettes, les bourrées s'animèrent du cri aigu de la danse montagnarde.
Au milieu du plaisir , Leblanc marquait des victimes.
— Si vous passez par ici à la foirede Saint- Cirgues, nous ferons des affaires ; j'ai besoin d'une paire de boeufs.
Et le marchand forain, par sa promesse , passait un pacte de mort.
Les filles aussi n étaient pas oisives , elles plaçaient bien les faveurs de la danse, et assuraient parmi les étrangers des chalands à Tauberge.
Le couple dont on chômait l'union était aimé dans la contrée : Pierre Falou, pen-
dant six années, avait quitté sa fiancée pour aller amasser dans les villes de quoi acheter un toit pour abriter Anise , un champ pour la nourrir : chaque automne elle lui faisait la conduite du voyage • Thiver , elle pleurait en filant; au printemps, Pierre la retrouvait au rocher des adieux. Cette année il ne partait plus, Anise était heureuse.
Il ne faut pas d'or pourmonter le ménage d'un montagnard : un trou dans la muraille est Talcôve nuptiale , un matelas, son duvet, une coulisse de sapin, le rideau qui l'abrite contre la bise et les regards.
Une armoire contient le trousseau , c'est le meuble de Taisance ; une table , quelques escabeaux , c'est tout le m.obilier.
Un bœuf à Tétable, un porc dans la hutte, c'est l'abondance.
Pierre avait gagné tout cela. Anise était bien fière du Saint-Esprit d'argent qu'il avait
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encore pu faire briller à sou cou: lui était orgueilleux de Thabit de noce filé dans les veillées d'Anise.
La fête devenait bruyante ; le vin monte vite au cerveau du frugal montagnard.
Bientôt les sauts et les passes s'étendirent, et dans tous les recoins de F auberge , ou trouvait des couples battant la semelle , se frappant dans la main et marquant la cadence par le jou piou du pays des musettes.
— • Attention ! Féticlie , ils pourraient enfoncer la trappe.
— Yous savez bien qu'elle est pleine.
La mère se pencha à Toreille deCatheline.
— Ote les clefs des chambres , Hj" a du rouge dans deux.
— La fille quitta la danse pour exécuter l'ordre .
— Les mariés ! cherchons les mariçs.
Ils s'étaient éclipsés.
i4o l'ossuairê.
En courant un branle , Pierre avait entraîné Anise , une petite lampe posée dans le corridor de F étage supérieur servit de fanal aux jeunes époux.
— Redescendons, disait Anise; mais elle ne résistait pas bien fort.
— On fait trop de bruit là-bas pour s'y pouvoir dire qu'on est heureux.
Et Pierre tourna le bouton d'une porte ; il se trompa, c'était une armoire... Anise poussa un cri ! . .
— Qui nous fait niche? qui va là? dit Pierre en riant; allons ^ voyons ta figure, espion !
Il approcha la lampe , c'était un cadavre ensanglanté ! . .
— Tais-toi, Anise; retiens tes cris ou nous sommes perdus !
Il souffla la lumière , et ils redescendirent à petit bruit.
— Allons-nous-en, dit la défaillante Anise.
En ce moment ils reparurent ; une pâleur livide avait remplacé sur leurs joues le coloris du plaisir.
— Con tiens- toi , je te dis, il faut retourner à la danse. . . il le faut !
— Les voilà , les voilà ! vive la joie ! à la santé des mariés !
La fanfare éclata , on s'empara d' Anise , et sa pâle figure tourbillonna au milieud'un rigodon.
— Comme elle est blême! elle n'est pas jolie ce soir, disaient les jeunes filles.
— Allons, Pierre, alerte ! trinque donc, morgue î tu as l'air d'une catastrophe.
Le soleil était levé , Pierre paya l'écot , les garçons montèrent à Téchelle, dépendirent les branchages , et en distribuèrent des parcelles aux filles; le cortège se mit en rang pour faire la conduite des noces.
Le soir , chacun alla chercher le repos eu son gîte : le fermier dans son fenil, le bûcheron sur son tas de feuilles sèches, le berger sur la bruyère.
L'ivresse d'un jour d'hymen ne put entièrement bannir de la cabane de Pierre le souvenir de l'affreuse vision.
— Si nous quittions le pays pour pouvoir parler?
— Nous y sommes nés ! répondait Anise.
— Eh ! bien prenons un bon conseil ; nous sommes trop chétifs pour agir quaud tout le monde se tait ?
Les aubergistes étaient rendus à euxmêmes... Peirebeilhe avait repris son silence de mort...