‹ L'ossuaireChapitre 37 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

€a Ueiuonlve,

Au milieu d'un sol aride , où Toeil plane sur de vastes champs semés de roches éparses, et ne trouve pour horizon que des montagnes, de loin en loin un point noir projetle

M. lû

i46 l'ossuaire.

une ombre plus légère : c'est le pin d'Amérique , semé sur des landes qui ne peuvent fournir au chêne un suc de vie ; Tarbre résineux voué aux tombe'» ux croît partout et se nourrit de ses pleurs.

La crête du pic de Cuze est couronnée des plus beaux sapins de la contrée. L'épaisseur des bois protégeait le meurtre et faisait palissade aux antres des rochers qui formaient des repaires.

Leblanc et Fétiche, en suivant des routereaux déserts pour se poster en emlmscade, avaient remarqué ce lieu ; il fut bientôt redoutable par des attentats. Là, ils attendaient le passager et, sur la roche solitaire de Peyremorte , ils comptaient le butin après avoir frappé. La route, selon eux, était de bonne rente; à la brune ou à l'aube du matin, ils s enhardissaient à accoster le voya-

geur; mais le soleil les refoulait dans leur tanière.

Souvent ils étaient forcés de laisser échapper de belles proies. Lorsque le claquement du fouet d'un postillon annonçait une voiture de maître, les hommes de Peireheilhe montaient sur leur pic solitaire ; de là, planant sur la route, ils comptaient de loin le nombre des chevaux ; le tarif de la poste décidait du sort des voyageurs. Quand ils ne pouvaient pas frapper, ils rentraient dans le plus épais du bois. Un voyageur seul tombait toujours sous leurs coups. Ils dépouillaient les cadavres , et allaient les enfouir dans les ravins. Les soupçons vinrent souvent flétrir plus d une vie. Les postillons , tombés sous la hache des meurtriers, laissaient encore leur mémoire entachée; parfois ils étaient accusés d avoir disparu avec leurs chevaux et le bagage de ceux qu'ils

conduisaienl , el tandis que des reclierclies s'exerçaient sur leurs pas, les assassins rentraient à leur auberge comme s'ils revenaient d'une foire du voisinage.

Un soir, à la rosée tombante, Leblanc et Féticbe se dirigèrent vers leur affût de nuit; ils récapitulaient en marchant ce que cet endroit leur avait produit ; ils combinaient d'avance leur plan d'attaque; ils parlaient assez haut, le pic était si désert.

— Une forêt placée comme celle-ci est favorable aux entreprises, dit le maître; nous avons fait là une riche découverte, et jusqu'à présent tous nos calculs sont bons.

— Oui, si la place est bien exploitée , et la hache tenue par une main solide; on a la lisière du bois pour profiter de la route et le fourré pour abri après le travail.

— Paix ! j'entends du bruit; l'écho porte des voix. .. et ils se tapirent derrière le hêtre

séculaire. Us regardaient sur la route, ils guettaient une proie, lorsqu'à quelques pas d'eux ils aperçurent des étrangers.

— 11 me semble avoir vu les interlocuteurs disparaître près de ce rocher, dit l'un deux: je vous disais bien que la contrée n est pas sans conçu rrens.

— Il serait dur d'être venu si loin pour reculer; allons en avant, fouillons le bois; mais soyons plusprudens qu'eux, parlons bas.

Les étrangers s'enfoncèrent dans Tintérieur de la forêt. Leblanc et Fétiche les virent s'arrêter, chuchoter, mesurer de l'œil la profondeur du taillis , calculer l'ombrage et s accroupir au pied des balivaux.

Les hommes de Peirebeilhe jugèrent de suite qu'il n'y avait point rançon de voyage à espérer, mais peut-être rivalité d'exploitsà craindre.

Le dépit fermenta dans leurs coeurs : leur

J,')() L OSSUAIRi:.,

ravir des captures, était une olFense et un vol ; les crimes du territoire leur étaient dévolus; ils se révoltaient à la pensée qu'on osât venir partager le tribut de leur adresse et de leurs bras.

De leur côté, les inconnus , au tournant d'un tertre, avaient aperçu Leblanc et Fétiche; leur attitude mystérieuse leur donna de l'inquiétude ; ils approchèrent.

— Ne vous cachez point de nous , dirent les nouveaux venus; nous sommes ici pour le même objet.

— Bah ! qu en savez-vous ?

— C'est assez ! nous le savons.

— Eh bien , faisons les lots : lundi pour vous, mardi pour nous.

— Nous voulons tout...

— Et nous aussi , alors !..

— Ne faisons pas de bruit, il y ^ moyeu de s'arranger. Combien voulez-vous?

— Rien que ce qui tombera sous ma main, dit Leblanc... ,

— Vous ne les abattrez pas seul ! . .

— C'est ce que nous verrons.

— Prenez cinquante louis et partez...

— Pour vous livrer la forêt ? cela vaut mieux que ça !.. .

— En voilà cent; et dans un an autant, si nous vivons.

— Cela va ! quand prenez-vous possession?

— Demain, et dans huit jours, nous ne serons plus ici.

Les inconnus comptèrent à Leblanc et à Fétiche la redevance promise. — Pour huit jours, dit le maître tout bas au valet, c'est bien payé... Celui-ci fit un signe affirmalif. Ils partirent assez satisfaits.

— Il faut qu'ils attendent quelque estafette de l'Etat.

i:)-?. LOSSUAIRK.

— Ou une recelle qu'eux seuls savent.

— Qu'ils prennent Taubaine, le prix vaut plus d'une de nos veillées. ..

Les étrangers laissèrent échapper un soupir de contentement d'être délivrés d'adversaires redoutables, et d'avoir éloigné à si peu de fiais la présence de tels rivaux.

C'était le jour fixé pour l'adjudication des coupes de haute futaie, ils ignoraient quels étaient les hommes qu'ils venaient de paralyser... Ce né tait qu'une concurrence de marchands de bois qu'ils avaient redoutée. . . et ils avaient payt' le retrait de deux assassins !...

Page 1