‹ L'ossuaireChapitre 38 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

rJntfiifur.

Sur tous les échelons sociaux , les scènes (le la vie intime ont toujours quelques mystères : ceux du coeur , Je Tambition, sont devinés et livrés à Tétude des jdiilosopbes;

mais comment pciiélrer ceux du crime? ils ont (les spécialités locales, parmi des êtres d'exception.

Depuis la noce d'Anise, les filles de Leblanc étaient soucieuses , la mère était obligée de les pousser à la besogne; pour la première fois, elles semblaient s'ennuyer de leur berceau.

— Pourquoi ne nous marions-nous pas aussi, père? dit Catheline.

— Vous devez avoir de quoi nous doter , reprit sa soeur.

— J y penserai.

— Mais quand?

— Quand je voudrai , moi , interrompit la mère d'une voix aigre : c'est donc la fantaisie du mariage qui vous rend si paresseuses ?

— Elles ont peut-être raison, femme; nous vieillissons , et il serait prudent de leur former un établissement d'une autre espèce ;

elles ne sont pas constituées de manière à soutenir le nôtre.

— Et pour elles , il faut nous dépouiller, n'est-ce pas ?

— Nous saurons bien refaire la dot qui sortira , dit le valet , à moitié assoupi dans le coin de la cheminée; si elles ne sont plus de bonne volonté à l'ouvrage , il vaut mieux qu'elles s'en aillent, ça finirait mal.

— Allons... courez voir si le four chauffe; il y a une cuisson à faire avant le matin

Les filles obéirent en murmurant. — Silence ! . . . hurla la mère.

Leblanc , sa femme et Fétiche commencèrent alors à se quereller.

—Ça finira mal, je vous le dis, répétait le dernier.

— Oui , mal pour elles, si elles deviennent raisonneuses.

— Je veux les marier , qu'on se taise. . . dit

le maître eu frappant sur Ja taWe On se

tut....

La femme se leva, le valet la suivit : c'étaient eux seuls qui desservaient le four mystérieux.

Souvent des voyageurs s'étaient plaint de l'odeur fétide qui se répandait autour de

Tauberge ; c'étaient les jours de fournée

Ce jour-là aussi, tandis que les filles attisaient le brasier, les maîtres et le valet allaient fumer un cbamp qui était en face de leur demeure. Ce n'était pas à la fourche qu'ils répendaient l'engrais : il était liquide, on le versait en secret, la terre qui le recevait était rougeâtre , et le grain qu'elle produisait était le plus beau de la contrée.

Les porcs de Peirebeilhe étaient aussi renommés pour leur poids; leur nourriture était encore un des secrets de la nuit ! . . .

Il y avait un recoin de la chambre du mai-

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Ire, rayonné de planches de sapin ; là, était rangée par ses mains, la portion récréative du butin : c'était la bibliothèque de Leblanc. Depuis vingt ans , les livres trouvés dans le bagage des morts , avaient été recueillis; les tablettes étaient presque remplies. Tous les volumes étaient dépareillés j ils formaient la biographie des voyageurs qui étaient venus se jeter dans le gouffre.

Le Mathieu-Laensberg du fermier, \e Livre de poste du voyageur qui choisit son itinéraire; le Guide du chasseur qui fraye sa route en butinant ; les Heures et le Catécîiisme de l'humble frère qui va chercher les pauvres; le Code de Tétudiant qui court vers sa mère aux joyeuses fériés ; la Cuisinière bourgeoise de la modeste bonne qui rapporte au pays le fruit de ses épargnes; des livres en langue étrangère. Tous ces mémento àe meurtres étaient pèle-méle près du lit de Le-

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blanc comme les trophées de 1 auberge isolée.

Tous Jes trois ans on visitaitle mobilier de la maison ; il y avait des logemens d'élite entretenus avec soin; ceux qui s'y étaient reposés avaient apporté de Torà la masse.

— La première fois que tu iras auPuy,dit la femme, il faudra rapporter une pièce d'indienne pour faire des rideaux à la chambre des voyageurs de Saint-Laurent; ces gens riches qui vont aux eaux sont difficiles; les derniers Anglais qui ont passé, n'ont pas voulu coucher parce que Tappartement n'était pas assez propre , et nous n'avons pas touché le droit du sommeil...

— Cela se retrouvera, femme, les sources sulfureuses de Saint-Laurent prennent vogue, on en parle à Paris.

— Ces buveurs d'eau ont déjà bien fourni,

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maître, Télé passé nous avons soigné des malades bien farcis de gninées et de carolus.

— C'est ça qu'il faudrait toujours, reprit la femme , les étrangers ne donnent pas d'alerte ; il y a long-temps qu'ils sont en cendre quand on pense à les chercher ! . . .

La route de Saint-Laurent qui venait se jeter dans celle de Montpezat, avait été une des lignes combinées par Leblanc lorsqu il avait bâti son guet-apens.

L'auberge de Peirebeilhe était placée sur l'embranchement de la traverse ; il était irapossible de n'y pas faire halte pour s'assurer du chemin qu on avait à suivre, et les renseignemens qu'on y recueillait étaient toujours dénature à faire prendre aux voyageurs un gîte de nuit, afin d'éviter les précipices de Yalgorge et le passage de Tépaisse forêt de Loubaresse.

Les aubergistes devisèrent ensuite entre

eux sur les moyens de bien vendre les produits du saloir et de la ferme.

Les jours de marché, Catheline et Gervaise allaient à Laiigogne ; elles avaient des dentelles , de beaux habits ; elles excitaient Fenvie et vendaient toujours cher leurs denrées; on savait qu'elles étaient riches.

Dans une de ces courses du samedi , elles furent invitées à une fête de canton. On chômait à Châteauneuf-Pvandon le baptême d'une cloche ; c'était aussi la fête patronale. Elles promirent de s'y rendre et revinrent en joie au logis. Cette solennité devait être brillante , et toutes deux étaient jalouses de se montrer parées loin de la demeure paternelle.

De retour à Peirebeillie, elles s'occupèrent de leur toilette ; elles avaient des étoffes de soie dans leurs coffres ; Leblanc n'était

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pas avare pour ses filles, et c était lui qui faisait les parts.

Un joyau cependant manquait à Catheline ; elle vint le réclamer

Yous m'aviez promis la montre du premier qui en aurait une d'or , père, et vous l'avez donnée à Fétiche.

— Je l'ai gagnée , je la garde, dit le valet , en serrant dans son gousset les breloques qui sonnaient à sa chaîne.

— Qui pense à te l'ôler ! tu deviens hargneux aussi, toi, prends-y garde.

Oh! je ne veux pas vous décomplaire; . . .

mais...

— Paix!

Le chef parlait haut, on se tut.

Ça n'empêche pas qu'il a ma montre :

Gei-vaise a eu les boucles-d'oreille de la dame.. . et ma mère a pris les bagues ; moi , parce que je n étais pas là, je n ai eu qu'un

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mauvais étnï d'argent. . . Pas de montre pour la fête !

— Allons, pas tant de murmures, ce n'est pas aujourd'hui la vogue... et le soir n'est pas venu...

Le lendemain Catheline avait une montre d'or !..

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